Walk Up : Étages après étapes

Comment expliquer l’extraordinaire habileté dont fait preuve Hong Sang-Soo à se dévoiler à travers ses films ? Chaque nouvelle création du réalisateur sud-coréen semble constituer une plongée profonde dans son propre être, où les protagonistes et leur entourage reflètent souvent son propre vécu, mettant en scène des réalisateurs, des acteurs… Dans Walk Up, cette introspection atteint des sommets inédits. En dépeignant Byungsoo (Kwon Hae-Hyo), un cinéaste mûr en quête de sens dans la cinquantaine, Hong Sang-Soo explore les méandres de la vie de ce personnage avec une finesse remarquable.

Chaque étage de l’immeuble de l’ancienne amie de Byungsoo, Madame Kim (Hye-Young Lee), devient une métaphore subtile des différentes étapes de la vie du protagoniste, du succès professionnel à la retraite, en passant par une reconnexion spirituelle. L’immeuble devient ainsi l’estrade de jeu du récit, tout en modifiant au fil du temps ses relations. De l’amie devenue propriétaire intrusive. De la fan à l’ancienne épouse, le criblant de dettes. Dans chaque chapitre de ce récit, nous sommes invités à plonger au cœur de l’intimité de ces personnages. Montant les étages et nous approchant au plus près d’eux.

Cependant, Hong Sang-Soo ne se raconte pas seulement lui-même ; en fait, c’est là où réside toute sa subtilité et le génie du film. En épurant son cinéma de toute superficialité, il ne dépeint que la vie authentique d’un homme d’une cinquantaine d’années, dont l’art est acclamé par tous mais qui n’a pas vu sa fille depuis 5 ans, et cela par choix. Au fur et à mesure de ces quatre-vingt-dix-sept minutes, il dénude chaque personnage. Un caractère qui s’effrite, laissant tomber petit à petit le masque de l’amitié et des retrouvailles. Le réalisateur sud-coréen parvient ainsi à transcender les frontières de la fiction pour nous offrir une réflexion profonde sur la condition humaine, oscillant entre beauté et désespoir. Les deux à la fois, le réel.

Dans le film, Byungsoo rend visite à son ancienne amie, Madame Kim, en compagnie de sa fille Jeongsu (Mi-so Park). Cette dernière est propriétaire d’un immeuble qu’elle loue à différents locataires. La découverte des lieux et des différents appartements est le thème de cette première partie. À la fin de celle-ci, Byungsoo les laisse seules, prétendant qu’il reviendra juste après un rendez-vous rapide avec un producteur. Mais il ne revient pas. Sa fille le décrit alors comme une personne disparue, toujours absente.

Tout penaud, le réalisateur retourne voir son amie, lui ayant promis de prendre un verre au restaurant du premier étage. Il tient sa promesse dans ce second chapitre. Là, il rencontre Sunhee (Song Seon-mi), une fan qui connaît toute sa filmographie. Il se confie à elle, notamment au fait que c’est de plus en plus difficile de financer des films. Sunhee et Byungsoo concluent ce passage par une longue conversation en tête-à-tête où leur intérêt mutuel devient évident, ouvrant ainsi le troisième chapitre au deuxième étage, où ils s’installent ensemble.

Ce moment prend une tonalité beaucoup plus sombre, le réalisateur abandonnant son masque de gentillesse pour révéler ses doutes quant à son avenir. Il n’est plus le réalisateur charmant et parfait, mais bien moins sûr de lui. La tension monte entre eux, Byungsoo hésitant face à son avenir alors que Sunhee le pousse à participer à une rétrospective de sa carrière à l’étranger, entraînant ainsi une scène de ménage typique des films de Hong Sang-Soo. Sunhee finit par partir rejoindre une amie et ne revient pas, du moins, pas dans le cadre. Byungsoo se retrouve alors seul dans son lit, imaginant son retour tout en affirmant qu’il est mieux seul, dans la solitude.

Cette solitude, pourtant, n’est pas perceptible à l’écran car nous retrouvons Byungsoo dans l’appartement du dernier étage, dernier acte du film. À nouveau seul dans son lit, c’est sa nouvelle compagne, une vendeuse immobilière, qui le réveille. Beaucoup d’années se sont écoulées depuis. Néanmoins, Hong Sang-Soo ne veut toujours pas s’éloigner de l’espace exploré depuis le début du film. Dans ce dernier passage, Byungsoo explique à sa nouvelle compagne comment, en tant qu’agnostique, il a vu Dieu se révéler à lui et lui demander de réaliser dix autres films. On découvre alors un personnage bien plus apaisé et épanoui dans ce dernier chapitre, malgré les demandes incessantes de loyer de son ancienne amie, maintenant simple propriétaire.

On pourrait croire que chez Hong Sang-Soo, il y a des messages cachés sur la vie, des interprétations poétiques qu’il faudrait intellectualiser pour saisir pleinement l’œuvre. La vérité, c’est que ce n’est pas du tout le cas. Les films du réalisateur sud-coréen sont d’une simplicité banale, une caractéristique qui est sa marque de fabrique. C’est là toute sa force. Il parvient à retranscrire quatre chapitres de la vie d’un homme, ponctués de légères péripéties, d’une beauté troublante, nous plongeant au cœur de l’intimité d’une personne que nous ne connaissions pas une heure auparavant et que nous prenons plaisir à suivre.

Sans craindre le réel, sans le trouver ennuyeux, Hong démontre avec de plus en plus d’authenticité à chaque film, une vérité indéniable. Il n’a pas peur de montrer la réalité sous son pire jour. Même s’il ne s’agit pas de lui, il est difficile de ne pas penser qu’il ne s’est pas projeté sur ce personnage. On pourrait penser que dès le premier chapitre, où sa fille et Madame Kim parlent de lui, le film atteindrait le niveau d’une autocritique. Néanmoins, le film est bien plus subtil que cela. Il n’est pas seulement la critique d’un seul homme, mais de tous. Proposant alors à chaque spectateur de s’y voir aussi un peu. En se tirant lui-même dessus en tant qu’auteur du film avec sincérité, il nous appartient à nous aussi de nous tirer dessus à notre tour.

Bande-annonce : Walk Up

Synopsis : Byungsoo, un réalisateur célèbre, accompagne sa fille chez une amie de longue date, propriétaire d’un immeuble à Gangnam. La visite des lieux entraîne pour Byungsoo un voyage hors du temps où se dessinent, à chaque étage, ses amours passés et à venir. Fin portraitiste, Hong Sangsoo transforme le quotidien d’un immeuble en puzzle des relations humaines. Un terrain de jeu qui explore les désirs, les regrets, les rêves, et bien sûr, le cinéma.

Fiche technique : Walk Up

Réalisation : Hong Sang-Soo
Scénario : Hong Sang-Soo
Directeur de photographie : Hong Sang-Soo
Son : Kim Hye-jeong
Montage : Hong Sang-Soo
Musique Original : Hong Sang-Soo
Producteur : Hong Sang-Soo, Kim Min-Hee
Société de production : Jeonwonsa Film Co.
Société de distribution :  Capricci Films
Pays de production : Corée du Sud
Langue originale : coréen
Genre : Fiction
Date de sortie : 21 février 2024

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