« Un sombre manteau » : croyances et jugements

Un sombre manteau, dernier roman graphique de Jaime Martin, paru aux éditions Dupuis, nous transporte dans un petit village des Pyrénées au milieu du XIXe siècle. À travers les yeux de Mara, une guérisseuse solitaire et méprisée, et de Serena, une jeune femme muette au passé trouble, l’auteur espagnol nous immerge dans un récit sombre où la maladie apparaît comme un incubateur de la superstition.

Mara est une vieille guérisseuse célibataire, qui vit en marge du village. Elle vend ses remèdes à ceux qui le souhaitent. Son quotidien va cependant basculer lorsqu’elle recueille Serena, une jeune femme en fuite et muette, qu’elle prend aussitôt sous son aile. Ensemble, les deux femmes sondent la montagne et les plantes médicinales. Elles engendrent aussi suspicions et hostilité : une épidémie commence à se propager et Serena, présentée comme une nièce venue de la ville, est en sus accusée d’insinuer des envies d’ailleurs dans la tête des plus jeunes. Cette situation exacerbe les tensions et les superstitions, faisant de la jeune femme un bouc émissaire facile.

Jaime Martin façonne avec soin une ambiance oppressante et mystérieuse. Dès les premières pages, le lecteur voit la mort et la superstition rôder. Les regards sont désapprobateurs, le jugement s’inscrit à même le visage de ceux qui croisent la route de Mara et Serena. Ces dernières investissent les montagnes pyrénéennes du XIXe siècle, minutieusement reproduites, et voisinant avec des éléments fantastiques qui laissent planer le doute sur la réalité des événements. Les personnages semblent quant à eux usés par la vie et les épreuves ; ils forment une communauté en vase clos, répondant aux injonctions du curé plutôt qu’à celles de l’esprit.

Un sombre manteau met en lumière la vie des trémentinaires, ces femmes guérisseuses qui parcouraient les montagnes pour vendre leurs remèdes. Mara et Serena, malgré leurs différences, incarnent une forme de résistance féminine face à une société patriarcale, religieuse et conservatrice, prompte à chasser les sorcières qu’on lui aura désignées. Jaime Martin dépeint de manière glaçante les rapports humains auxquels elles font face, en prenant également soin de caractériser les villageois, eux-mêmes confrontés à la maladie, l’amour filial, le doute et la rudesse de leurs conditions de vie.

L’épidémie en cours permet de portraiturer une société où les remèdes traditionnels n’ont pas encore été supplantés par les grandes découvertes scientifiques. Mara et Serena relèvent à cet égard de la tradition. Et c’est ce seuil précédant le progrès qui les accable d’ailleurs, puisque les croyances tendent à les considérer de manière injuste, voire à les condamner pour leurs modes de vie. Ainsi, avec Un sombre manteau, Jaime Martin nous offre une bande dessinée à la fois belle, engagée et poignante. Son récit ancré dans le XIXe siècle explore les thèmes de la superstition, de la médecine et de la condition féminine avec acuité. 

Un sombre manteau, Jaime Martin
Dupuis, juin 2024, 104 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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