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FNC Montréal 2024 : Oh, Canada – Entre-deux (pays, tonalités, perceptions, époques…)

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L’infatigable (et très âgé) Paul Schrader en a fini avec sa passionnante mais inégale trilogie sur la rédemption et revient avec l’adaptation d’un roman de Russell Banks, auteur qui lui avait valu l’un de ses meilleurs films, le polar Affliction. Ici, loin de ses derniers films ou de ce petit chef-d’œuvre qu’était ce suspense enneigé, il revient avec une œuvre sélectionnée en compétition officielle à Cannes cette année qui agit comme une douce caresse. Une œuvre apaisante qui nous fait voyager dans les souvenirs d’un homme malade qui décide de se confier à sa femme avant sa mort. Un long-métrage toujours dans l’entre-deux qui nous cueille par sa simplicité, son aspect tragique caché sous le vernis d’une apparente douceur. Entre deux époques, entre mémoire avérée et mémoire troublée, entre deux pays et entre deux tonalités. Oh, Canada est peut-être une œuvre mineure de son auteur, mais une œuvre qui touche en plein cœur avec un casting inattendu qu’il fait plaisir de revoir pour certains et de révéler encore pour d’autres.

Synopsis : Un célèbre documentariste canadien, condamné par la maladie, accorde une ultime interview à l’un de ses anciens élèves, pour dire enfin toute la vérité sur ce qu’a été sa vie. Une confession filmée sous les yeux de sa dernière épouse…

Le générique laisse croire à un film dans le film, une mise en abyme ou aux coulisses d’une émission. Mais Oh, Canada n’est au fond rien de tout cela. On pose ici juste le décor qui voit un homme malade, ancien documentariste de renom et professeur (Richard Gere), autoriser que des anciens élèves à lui le filment dans le cadre d’un reportage sur son parcours. Ce qui sera l’occasion pour lui de délivrer ses confessions, sa vérité et ses souvenirs à la caméra mais surtout à sa femme, son dernier amour joué par Uma Thurman. À partir de là, on va plonger dans le passé de cet homme qui ne semble pas être celui qu’il a toujours voulu faire croire, notamment dans sa jeunesse où il est incarné par Jacob Elordi. Entre passé et présent, USA et Canada, pure invention et faits avérés, drame et nostalgie, le film va nous balader durant une heure et demie dans une atmosphère cotonneuse et apaisante.

Le long-métrage est donc l’adaptation du roman éponyme (en français) de Russell Banks. Un auteur décédé l’an passé que Schrader a déjà adapté par le passé avec brio puisqu’il a livré l’un de ses meilleurs films : le polar magistral Affliction donc. Paul Schrader, qui tourne beaucoup malgré son grand âge (près de quatre-vingts printemps), en a terminé avec sa trilogie sur la rédemption, plus (Master Gardener) ou moins (The Card Counter) réussie et donc inégale, le troisième étant Sur le chemin de la rédemption. Et il revient avec une œuvre aux antipodes, même s’il est ici encore question de vouloir se repentir, d’une certaine manière. Mais le traitement diffère et tranche radicalement. On est plus ici dans un drame psychologique qui agit comme une douce balade dans la mémoire troublée par l’âge et les médicaments de Léonard Fife, patronyme du personnage principal.

Sur un mode intimiste et feutré, au sein d’une reconstitution du passé jolie et épurée et d’un présent circonscrit au grand manoir montréalais du documentariste, on va subir des allers et retours entre passé et présent, sans chronologie linéaire et sans certitude sur la véracité des faits énoncés. Sans jamais être ostentatoire, la mise en scène de Schrader va tenter quelques pirouettes de style et des effets plutôt bien sentis comme l’incursion du personnage de Fife âgé, en la personne de Richard Gere, dans les scènes se déroulant des les années 60 et 70 ou de l’apparition d’Uma Thurman à cette même époque, dans un autre rôle où elle prête ses traits à un personnage différent. Bien vu, car cela colle à la mémoire fragmentée (fantasmée ?) et peu fiable du personnage. On sera donc dans un voyage mémoriel incertain et plaisant dans lequel il est agréable de se glisser et qui inspire nostalgie et amertume. La lâcheté et le mensonge seront au centre du récit et traités avec originalité.

On regrette (chose rare) que le film soit si court. On aurait aimé continuer ce voyage en la compagnie de ce Léonard jeune comme plus âgé. Ses amours, ses manquements, ses choix de vie et ses regrets nous captivent alors que tout cela n’a rien de foncièrement extraordinaire. Cependant, l’atmosphère qui s’en dégage nous touche et chaque séquence donne envie de voir la suivante. Et quel plaisir de revoir Richard Gere et Uma Thurman dans une œuvre digne de ce nom. Lui qu’on n’avait pas vu en salles depuis des lustres, célèbre tombeur du cinéma des années 80 et 90 qui se met ici à nu, et elle, muse de Tarantino et icône des années 90 et 2000 qui se vautrait dans des navets indignes de son talent depuis une décennie. Et tous deux décidément bien secondés par un Jacob Elordi qui ne cesse de nous montrer l’étendue de son talent après le génialissime Saltburn l’an passé. Des comédiens sur le retour et un jeune espoir qui illuminent de leur talent un petit film précieux et agréable. On est loin de la Palme d’or, voire même d’un quelconque prix cannois, mais c’est véritablement un bien joli film.

Ce film est présenté dans la sélection « Incoutournables » du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2024.

Bande-annonce – Oh, Canada

Fiche technique – Oh, Canada

Réalisation : Paul Shrader.
Scénario : Paul Shrader d’après l’oeuvre de Russell Banks.
Production : Arclight Films.
Pays de production : Canada – USA.
Distribution France : Arp Sélection.
Durée : 1h35.
Genre : Drame.
Date de sortie : 18 décembre 2024.

Sauvages de Claude Barras : enfance en lutte dans la forêt

Sauvages est le nouveau long métrage d’animation de Claude Barras, huit ans après le succès de Ma vie de courgette. Sauvages se présente comme un conte écologique au cœur de la forêt tropicale avec, une nouvelle fois, l’enfance comme regard sur le monde. Un film engagé qui n’est jamais excessif ou manichéen, mais qui se révèle d’une grande beauté.

Sauvages commence un peu comme Bambi quand une mère orang-outan est tuée sous les yeux de son bébé et de la jeune Kéria, jusqu’alors absorbée par son smartphone. Kéria n’ira pas à la fête d’anniversaire à laquelle elle est invitée et rencontrera bientôt son cousin Selaï, et surtout la forêt qui lui était jusque-là interdite. Le nouveau film de Claude Barras n’est pas un Disney, la morale n’est jamais excessive ou manichéenne puisqu’on y combat avec les tripes, au corps à corps. Le réalisateur propose un nouveau conte initiatique, cette fois emprunt d’écologie, dans lequel il s’agit pour Kéria de trouver sa place dans le monde. Sauvages est un long métrage d’animation ultra documenté qui colle à la réalité sans la fantasmer. Jusque dans sa forme, l’œuvre est une résistance à un monde trop moderne et sans nuance où tout peut être recommencé à l’infini : « je crois que le stop motion est pour moi une forme de résistance au monde de la virtualité et des ordinateurs ». Chaque acte a ici un impact certain et cette idée est inscrite au cœur du scénario. L’immersion dans la forêt de Bornéo est totale, une plongée dans un décor magnifique à la Douanier Rousseau dont Claude Barras reconnaît l’influence. On pense notamment à une scène de nuit avec une panthère, qui fait également écho à une autre séquence culte de Princesse Mononoké. Les deux scènes se déploient entre l’eau et l’animalité, deux points forts de Sauvages.

Kéria est elle aussi, comme la princesse du conte animé de Miyazaki, une tisseuse de lien entre le monde moderne et la forêt primaire. Son histoire est celle d’un trajet, d’une prise de conscience et surtout d’un passage à l’acte : « Le chemin en effet m’importe beaucoup plus que le résultat final ». Il s’agit pour Kéria de retrouver son chemin comme le lui confie son grand-père, Penan vivant encore en nomade contrairement à son père qui a quitté la forêt pour la ville, dans une magnifique scène de transmission. Kéria y reçoit un nouveau nom – « Obilung », la femme panthère – et par lui découvre son identité, son lien ancestral à la forêt. Claude Barras filme d’abord la peur de Kéria, sa résistance à la nature, sans pour autant opposer technologie et nature (le grand-père de Kéria utilise lui aussi son smartphone, c’est un post sur les réseaux sociaux qui sera le déclencheur d’une ferveur collective). C’est pourtant bien en acceptant de regarder le monde, de s’émerveiller et donc d’interagir avec la nature que Kéria va avoir envie d’agir :  » la vraie pierre d’achoppement, c’est le passage à l’acte (…) l’émerveillement, ce n’est pas seulement être admiratif : c’est se nourrir et être en lien. C’est un peu le parcours que j’ai fait faire à Kéria, ma jeune héroïne : elle part d’une réalité « par écran interposé » avant d’être amenée à ouvrir les yeux ». À travers la voix de Gaël Faye depuis le poste de radio de la famille de Kéria et Selaï, la résistance s’organise. Il s’agit de marcher, de dire « non », d’être collectivement contre la destruction en marche. À un moment Selaï, perdu dans la forêt avec une Kéria encore apeurée, chantonne les paroles de Tous les cris les S.O.S, la chanson de Balavoine, qui revient en écho habiller le générique de fin de Sauvages. Entre-temps, Kéria aura essayé de « ramasser tous les morceaux » et de « recoller les bouts de verre ». 

Sauvages est une œuvre qui convoque de multiples références tout en faisant de nombreux clins d’œil à Ma vie de courgette, le premier long de Claude Barras. On pense notamment à la relation entre Kéria et Selaï, un temps moqué pour que Kéria appartienne au groupe avant qu’elle comprenne à quel point son regard est précieux.  C’est une œuvre inventive, enfantine, qui n’infantilise pas. Prenons Oshi, l’orang-outan, que le réalisateur ne dote jamais de parole mais qui interagit avec le vivant tout en étant « mignon », sans perdre sa valeur sauvage (on le voit dévorer une sangsue et sans cesse vouloir fuir malgré sa tendresse pour Kéria). Kéria comprend qu’elle ne pourra jamais le posséder, pire le domestiquer. Il fait partie, avec les Penan et la biologiste campée par la voix de Lætitia Dosch, de ce qui « reste debout » et entre en résistance. Une génération de « fous » magnifiques qui tentent de jeter à la mer mille bouteilles et puis espèrent qu’on pourra lire un message de résistance à travers, surtout de ne pas disparaître. Nos héros sont-ils là, complètement changés, prêts à croire et à agir avec l’idée que « le plus beau reste à faire » ? C’est en tout cas le message de Claude Barras, un choix de poète, un rêve de militant, c’est déjà ça.

*Toutes les citations de Claude Barras sont issues du dossier de presse du film.

Sauvages : Bande annonce

Sauvages : Fiche technique

Synopsis : À Bornéo, en bordure de la forêt tropicale, Kéria recueille un bébé orang-outan trouvé dans la plantation de palmiers à huile où travaille son père. Au même moment Selaï, son jeune cousin, vient trouver refuge chez eux pour échapper au conflit qui oppose sa famille nomade aux compagnies forestières. Ensemble, Kéria, Selaï et le bébé singe baptisé Oshi vont braver tous les obstacles pour lutter contre la destruction de la forêt ancestrale, plus que jamais menacée.

Réalisation : Claude Barras
Scénario : Claude Barras, Catherine Paillé
Décors : Jean-Marc Augier
Montage image: Claude Barras, Anne-Laure Guégan
Montage animatique :Valérie Leroy
Production : Haut et court, Nadasdy Film, Panique
Distribution : Haut et court
Date de sortie : 16 octobre 2024
Durée : 1h27
Genre : animation

France – 2024

Carla et moi : sans voix et sans foi, mais sans moi

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Aïe aïe aïe ! Se farcir un film comme Carla et moi et l’apprécier est certes possible, mais il faut vraiment être un inconditionnel du cinéma indépendant américain dans tout ce qu’il a de plus cliché. Ici, c’est un condensé de ce qui le caractérisait dans les années 90 et le début des années 2000. C’est donc clairement dépassé, en plus d’être complètement hermétique pour qui n’y goûte pas ou plus. Et si on pouvait apprécier dans certains cas ce cinéma intello et quelque peu nombriliste, ici c’est encore moins le cas, car il semblerait que le film ait été fait pour le public juif uniquement tant les autres se sentiront moins concernés et inclus. Restent Jason Schwartzman et Carl Kane qui défendent leurs rôles avec conviction, mais on ne croit pas une seule seconde à leur histoire. Demeure donc une projection interminable, agaçante et éreintante psychologiquement.

Synopsis : Ben a perdu sa foi et sa voix suite à la disparition de sa femme, ennuyeux pour un chanteur de synagogue. Sa vie est désormais rythmée par la préparation des enfants à leurs bar-mitzvah et les rendez-vous galants organisés par sa mère. Un soir, il retrouve l’excentrique Carla – son ancienne professeure de musique – qui le sollicite pour l’aider à préparer sa communion tardive. Petit à petit, Ben et Carla vont se rapprocher pour, enfin, trouver leurs voies.

Voilà une œuvre qui semble sortir tout droit du passé. D’il y a une vingtaine voire une trentaine d’années, à une époque où Sundance est devenu à la mode et où ces productions indépendantes à budget minuscule pullulaient avec plus ou moins de brio, mais qui ont révélé pas mal d’auteurs aujourd’hui reconnus. À cette époque, on appréciait davantage ces films mais aujourd’hui ce type de cinéma d’auteur indépendant américain est devenu un cliché pour lui-même et il est presque mort et enterré, le cinéma ayant évolué. Mais, parfois, sortent encore certains avatars du genre comme « Carla et moi ». Et, attention, ces films sont loin d’être tous mauvais, il y a même des petites perles comme, au hasard, Clerks ou Le projet Blair Witch pour citer deux exemples aux antipodes l’un de l’autre. Mais, ici c’est clairement mauvais et caricatural au possible, en plus de se fermer complètement à un autre public que celui des spectateurs juifs. En tout cas, c’est notre ressenti.

En effet, Carla et moi est très hermétique pour qui n’est pas connaisseur en traditions hébraïques puisque l’un des deux sujets centraux ici est la foi et l’étude pour une bat-mitzvah, l’autre étant les retrouvailles de deux âmes en pleine crise (de foi, de voix et d’identité). Et si on comprend bien sur le principe de la pratique, le film est bien trop centré sur cela et la communauté juive pour vraiment intéresser les autres spectateurs. Pourtant cela n’est pas une fatalité, des œuvres mettant en scène les juifs new-yorkais peuvent être passionnantes comme en témoigne la série Netflix Unorthodox ou le polar des frères Safdie Good Time. Malheureusement, le film de Nathan Silver – un cinéaste non juif habitué aux micro-budget et à la filmographie riche d’une dizaine de films méconnus et souvent inédits hors USA – frôle la grosse caricature à tous niveaux et se révèle un film de niche sans le vouloir.

On a droit à vraiment tous les tics que ce genre de cinéma a pu produire. C’est bavard à un point que cela en devient fatigant. Et pas toujours pour dire des choses intéressantes ou qui font avancer l’intrigue. Tellement bavard qu’un Woody Allen pourrait en avoir la nausée ! L’image est granuleuse et moche à l’œil et la caméra bouge dans tous les sens avec un montage hystérique qui ferait presque rougir les films de found footage tandis que les questionnements des personnages sont vraiment peu palpitants. L’histoire a en plus le toupet de ne pas être crédible pour un sou. Les situations volontairement cocasses ou iconoclastes sont poussives et on a vraiment du mal à adhérer à tout ce qui se passe sous nos yeux. On sent la volonté de faire original, mais ce n’est jamais naturel. Après, on peut laisser à Silver une chose : son film n’est pas prétentieux pour autant comme peuvent l’être parfois ces films d’auteur déconnectés mais il n’empêche que la sauce ne prend jamais. Et, pour couronner le tout, son long-métrage fait près de deux heures et c’est clairement interminable.

Le dernier tiers a tout de même deux scènes de repas à peu près convaincantes et plus intéressantes que le reste (ce qui n’est pas difficile) mais honnêtement, un film ne peut juste tenir sur ça. Carla et moi ne peut même pas compter sur son duo principal que l’on sent investi (Jason Schwartzman, habitué de Wes Anderson, face à Carol Kane, illustre muse du cinéma indépendant des années 70 et 80 avec son timbre de voix si singulier), mais dont la simili romance n’est pas crédible une seule seconde. On n’y croit absolument pas, de leur rencontre impromptue à leur amour naissant, c’est vraiment peu pertinent. Avec ce type de film qui plaira à un public très restreint, on se prend deux heures de soupir et d’ennui qui ressemblent à un calvaire et presque à une leçon de ce qu’il ne faut plus faire au cinéma. Même indépendant.

Bande-annonce – Carla et moi

Fiche technique – Carla et moi

Titre original : Between the temples
Réalisateur : Nathan Silver
Scénaristes : C. Mason Wells & Nathan Silver.
Production : Sony Pictures Classic
Distribution: Dulac Distribution.
Interprétation : Jason Schwartzmann, Carol Kane, Dolly DeLeon, …
Genres : chronique – comédie – drame.
Date de sortie : 23 octobre 2024
Durée : 1h51
Pays : États-Unis

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1.5

The Killer (2024) : las de la gâchette

Comme tous les remakes, il est légitime de redouter la naissance d’une telle chimère, surtout si elle naît des entrailles d’Hollywood. Soupçons et désillusions se confirment rapidement et la nouvelle version de The Killer (2024), tourné dans la ville lumière de Jean-Pierre Melville, échoue à restaurer l’œuvre original qui a révélé les talents de John Woo au monde entier. En souhaitant boucler la boucle en se rapprochant de son modèle, Le Samouraï, le cinéaste hongkongais ne fait que piétiner sur son style, désormais épuré et dénué de substance.

Synopsis : Lors de l’exécution de son dernier contrat, un tueur à gage provoque la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un nouveau contrat.

Nous le sentions déjà fébrile après avoir tiré à blanc avec Manhunt, directement sortie sur Netflix et en VOD par chez nous en 2019. Ce fut un échec sur tous les plans et John Woo, le cinéaste qui a révolutionné la manière de penser, de cadrer et de chorégraphier les films d’action dans les années 90, a eu du mal à s’en relever. Son retour récent à la caméra avec un thriller vengeresse pour le compte d’Amazon, Silent Night, a de nouveau confirmé que le cinéaste ne semble plus en phase avec son époque. Il ne peut que s’appuyer sur un pitch relativement potable pour se lancer en quête de sensations et en signant toujours ses œuvres de ses gimmicks. Hélas, cela ne suffit pas à rendre l’expérience de visionnage satisfaisante. Autant dire que l’annonce d’une relecture de The Killer avait de quoi frustrer et irriter les fans de la première heure.

Une balle dans le pied…

Passé de main en main depuis 1992, le remake américain fut un casse-tête pour que l’écriture ne flirte pas trop avec l’homoérotisme qui se dégage du duo masculin. Ni Walter Hill, ni le coréen Lee Jae-han n’ont pu mener à terme leur réalisation. John Woo a donc fini par reprendre les rênes de ce fantasme hollywoodien. Mais pourquoi être revenu sur le film qui constitue son blason et toute son ADN cinématographique ? John Woo n’avait certainement pas tout réussi autrefois, mais The Killer premier du nom reste une référence qui n’avait pas besoin d’être dépoussiérée jusque-là. Comme Alfred Hitchcock avec L’homme qui en savait trop, Mickael Hanneke avec Funny Games, Takashi Shimizu avec The Grudge ou encore Michael Mann avec Heat, que l’on apprécie ou non ces remakes, ils ont permis aux cinéastes de garder le contrôle sur leur œuvre et leur passation vers une culture différente de l’original. Mais est-ce forcément une raison pour rempiler si le résultat se révèle aussi niais et sans saveur ?

Changement de ton, changement de programme et surtout changement de casting. Le héros devient une héroïne et c’est bien la première fois que Woo filme une femme au premier plan. À partir de là, il se défait inévitablement de la romance platonique du film original, mais il continue de trainer l’amitié ambiguë entre sa tueuse à gage et un flic intègre et naïf. Cela n’aurait pas été un poids si Nathalie Emmanuel et Omar Sy ne cabotinaient pas dans leur rôle respectif. L’un comme l’autre fait pourtant de son mieux avec sa partition. Le problème, c’est que l’alchimie ne prend jamais dans leur duo criminelle-policier. Chacun semble jouer dans un film différent et aucun des deux ne parvient à susciter le minimum d’intérêt pour que l’intrigue revisitée soit digeste. Concernant Sam Worthington et Éric Cantona, leur personnage est aussi oubliable que le reste. Finalement, le film n’est qu’un assemblage d’artéfacts qui constituent le mythe des protagonistes, mais ce n’est pas en remplaçant l’oisillon d’Alain Delon par un poisson rouge ou en calquant certains plans avec ceux du Samouraï qu’on justifie toute l’écriture à peine fouillée des trois scénaristes à bord. Le récit se complexifie pour un rien et tente en permanence de rassurer le spectateur sur leurs choix.

… l’autre dans le cœur

Bien heureusement, ce sont surtout pour les séquences d’action que John Woo excelle en la matière. Malheureusement, à l’exception de quelques éclats aux armes blanches ou au corps à corps, toutes les fusillades ne sont en rien stimulantes. Tout le savoir-faire du cinéaste provient de ces belles années, au crépuscule du siècle dernier. Désormais, son style s’est suffisamment décliné pour que l’on ne soit ni choqué ni surpris par ses propositions, maladroites et datées. Si chaque balle tirée était une offrande dans le film de 1989, celle de son dernier chargeur en date ne possède plus la même déflagration qu’autrefois. Bien que Woo s’amuse toujours à soigner ses ralentis et à placer ses colombes là où il faut pour qu’il régénère sa foi, il manque cruellement de traiter de la solitude de ses personnages.

En deux heures non justifiées de rodéo, The Killer perd en rythme, si bien que le peu d’audace employé finit par échouer sur l’autel d’un happy-end qui frôle le ridicule, celui qui tue et dont on ne ressuscite pas de sitôt. Comme Ah Jong dans l’œuvre original, John Woo gardait toujours une dernière balle, soit pour lui-même, soit pour son ennemi. Il n’est pas très difficile de constater vers qui son arme pointe dans ce remake qui sabote à peu près tout ce qu’il entreprend… pour la dernière fois, espérons-le.

The Killer (2024) Bande-annonce

The Killer (2024) – Fiche technique

Réalisation : John Woo
Scénario : Brian Helgeland, Josh Campbell, Matt Stuecken (d’après le scénario original de John Woo)
Casting : Nathalie Emmanuel (Zee), Omar Sy (Sey), Sam Worthington (Finn), Diana Silvers (Jenn), Saïd Taghmaoui (Prince Majeb Bin Faheem), Angeles Woo (Chi Mai), Eric Cantona (Gobert), Tchéky Karyo (Tessier), Grégory Montel (Jax), Hugo Diego Garcia (Coco)
Photographie : Mauro Fiore
Montage : Zach Staenberg
Musique : Marco Beltrami
Décors : Aline Bonetto
Costumes : Camille Janbon
Producteurs : Lori Tilkin, John Woo
Sociétés de production : A Better Tomorrow Films, eOne Films, Taewon Entertainment, Atlas Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h06
Genre : Policier, Action, Thriller
Date de sortie en France : 23 octobre 2024

The Killer (2024) : las de la gâchette
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1.5

Barbershop : une saga américaine

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Le cinéma d’importance culturelle génère-t-il forcément des films cinématographiquement importants ? Dans un monde où les questions esthétiques resteraient parfaitement imperméables au monde qui les entoure, et où le cœur n’auraient d’autres raisons que celles que la raison n’ignorerait point, peut-être. Auquel cas, la trilogie Barbershop n’aurait certainement pas voix au chapitre dans cette conversation. Ce qui, sans représenter une perte pour les Beaux-Arts, créerait un certain vide dans la culture pop de ces 20 dernières années.

Rien que pour vos cheveux

Dans les Barbershop, le postulat est simple. On suit un jour qui peut tout changer dans la vie de Calvin (Ice Cube), patron plus ou moins heureux d’un salon de coiffure pour hommes dans la banlieue de Chicago – le barbershop du titre (seul le troisième film dérogera à la trame). Si l’idée de salon masculin est réimplantée depuis peu en France, il s’agit d’une institution aux États-Unis ; elle a même donné naissance au courant musical éponyme. Le barbershop n’y est pas qu’un commerce, c’est un agrégateur social agréé depuis le début du XXème siècle. Un lieu de vie pour hommes qui s’y réunissent pour refaire le monde et chanter ensemble les chansons populaires de l’époque.

Une sorte de bistrot sans alcool et avec shampoing, où les liens communautaires se tissent sur les harmonies vocales. Bref, une culture et une histoire particulièrement représentées dans les quartiers afro-américains, qui ont émulé en France par la force d’un soft-power régénéré dans les années 2000, via la migration de ses périphéries dans son hypercentre. Vous-mêmes, françaises et français de 2024, vous le savez : pas un coin d’urbanité sans son petit barbershop à tarif (souvent) compétitif pour ringardiser le salon de coiffure à papa et à maman. Ceci dit, il ne faut tout céder à la nouveauté : les veuchs, c’est trop important pour les sacrifier au glam’ de post insta ; mieux vaut mettre le billet là où ça ne paye pas de mine pour en avoir une bonne après. Désolé pour la parenthèse, mais il fallait que ce soit dit.

Double standard

De fait, et même s’il ne faut sans doute pas trop sur-estimer l’importance de ces trois comédies somme toute inoffensives, on aurait tort de se boucher la vue avec les mains en passant devant les Barbershop. Même si, ce n’est pas la tentation qui manque, il faut l’avouer. À notre décharge, les deux premiers épisodes réalisés respectivement par Tim Story (Les 4 Fantastiques, Ride Along, le Taxi américain : n’en jetez plus, cet homme est coupable) et Kevin Rodney Sullivan ne font pas grand-chose pour atteindre le minimum syndical. C’est ni beau, ni bien cadré, parfois lunaire dans ses digressions narratives (la back-up story de Cedric The Entertainer dans le 2, fallait oser), et assez lâche en termes de rythme.

Il faudra attendre le troisième épisode mis en boite par Malcolm D. Lee (le dernier Space Jam oui d’accord, mais aussi Operation Funky, Roll Bounce, Girls Trip, et d’autres divertissements de qualité supérieure) pour remettre le cinéma au milieu du village. Habitué à tirer vers le haut des produits de Black Entertainment interchangeables, Lee réussit là où ses confrères ont échoué. Particulièrement dans la mise en espace du lieu, véritable agora populaire où se débattent à coup de punchlines bien senties les petits soucis du quotidien, et les tracas de la grande histoire. Grâce à lui, le Barbershop devient enfin plus qu’un titre, mais le personnage principal du film mené par Ice Cube, dont on ne peut qu’applaudir les progrès en matière de jeu entre le premier épisode (2002) et le dernier (2016).

M. Cube au Sénat

Tête de gondole de la short-list des rappeurs ayant réussi leur transition vers le grand écran et business man au nez creux, O’Shea Jackson Sr., de son vrai nom, a bien compris le potentiel de ce tout petit film indé absolument pas prédestiné à devenir une franchise. Artistiquement parlant, l’occasion de franchir un cap. Fini les emplois de thugs et/ou de petites frappes héritées de sa carrière de rappeur au verbe assassin et à la rime meurtrière, le AmeriKKK’as Most Wanted enfile les habits de role model. Un emploi que Calvin commence par refuser, attiré par les horizons du mieux et de l’abondance telle que l’American way of life les dessinent à longueur de coupure publicitaire.

On ne choisit pas ce qu’on devient, on est choisi pour ce qu’on doit être : à rebours des success stories contemporaines prônant le « je veux donc je suis » hors-sol et sans affect, la trajectoire de Calvin est de rester là où les autres ont besoin de lui. Même quand les circonstances le poussent dehors, que ce soit au travers d’un salon franchisé s’installant en face du sien (le 2), ou de la violence des rues de Chicago générant un climat de vie instable pour lui et ses proches (le 3).

La résilience de Calvin face au changement imposé comme un horizon indépassable, un climat social délétère, ou les magouilles des politiciens locaux, n’est jamais que celle que l’Amérique des pionniers oppose aux riches propriétaires qui veulent grignoter son territoire. Bref un western, où les conflits se règlent à coups de one-liners bien sentis et pas au bruit des douilles fumantes. Sous leurs dehors de comédies communautaires façon Tyler Perry, les Barbershop réactivent une tradition américaine dont l’esprit est un peu porté disparu depuis une décennie ou deux. On a même un moment James Stewart dans le deuxième opus, avec un discours de défense des petites gens dans l’enceinte du conseil municipal. Effet garanti.

Café populaire

Oui, il y a indiscutablement une part de facilité dans l’idée de défendre un film sur la base de sa propre adhésion au discours véhiculé (et plus ou moins bien intériorisé). Oui, sans doute, et alors ? Il faut savoir parfois assumer ses orientations partisanes. Le fait est que volontairement ou pas, les Barbershop ont anticipé pour s’y opposer les maux qui font tant de mal au tissu social contemporain. La gentrification, la sacralisation de l’argent facile, le chacun pour soi comme mode de vie imposé… On a peut-être jamais que les totems qu’on mérite, mais dans un monde qui peine à retrouver le goût de la lutte, les Barbershop font figure de contre-modèle. C’est un peu comme les films de Robert Guedigian : c’est pas toujours très heureux cinématographiquement parlant, un (bon) mot valant plus souvent 1000 images, mais le cœur est à la bonne place.

Alors évidemment, il n’y a pas que ça, et à défaut de vrai plaisir de cinéma (on fait une exception pour le numéro 3, on insiste), les Barbershop réservent des plaisirs de spectateur, la plupart émanant des acteurs. La rappeuse Eve, Michael Ealy, Anthony Anderson, Sean Patrick Thomas, et l’incontournable Cedric The Entertainer, dont les saillies verbales constituent souvent les moments les plus drôles des trois films.

À noter, pour les initiés, que pour le troisième épisode la troupe accueille en son sein Common, autre rappeur ayant réussi sa transition vers le cinéma, dans le rôle d’un employé du salon. Common – vraiment originaire de Chicago, quand Cube vient de L.A. – qui eut quelques mots avec Ice Cube par micro interposé au cours d’un clash resté dans les mémoires des années 90… Avant une réconciliation à l’ère Obama, où se situe le troisième film. C’est beau les divisions qui cessent, afin d’œuvrer pour une cause commune. C’était peut-être pas grand-chose à l’époque, mais à l’heure actuelle ça veut dire beaucoup.

The Killer (1989) : des hommes d’honneur

S’il est une œuvre miroir de son réalisateur, The Killer compile à peu près tous les ingrédients du cinéma de John Woo. À mi-chemin entre le film d’auteur et le film de divertissement, la solitude de deux chasseurs se chevauchent dans un hommage saisissant aux polars de Jean-Pierre Melville et Martin Scorsese. Retour sur cette merveille intemporelle.

Synopsis : Comment un tueur à gages, décidé à changer de vie va, lors de son dernier « contrat », provoquer la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un autre contrat.

Grand metteur en scène de cinéma d’action hongkongais, John Woo a également connu un temps fort lors de son séjour hollywoodien dans les années 90 (Chasse à l’homme, Broken Arrow, Volte-face, Mission Impossible 2, Windtalkers). Le succès public et critique sur Le syndicat du crime a révélé un estimable artisan dans une industrie qui repousse sans cesse les limites de la violence. La classification cinématographique de Hong Kong naquis en conséquence, ce qui attira d’autant plus l’attention de l’Occident sur ces œuvres, à la fois imparfaites et audacieuses, ce qui en font leur charme. Que ce soit Quentin Tarantino, Robert Rodriguez ou Johnnie To, Woo continue encore d’inspirer d’autres artistes qui puisent intentionnellement dans ses chorégraphies lyriques. Le ridicule ne tue pas et c’est une devise qui a permis de nourrir des gimmicks fascinants et renouveler le cinéma d’action jusque que dans les plus grandes bisseries du genre.

Le dernier contrat

Ah Jong (ou Jeff dans la version internationale) en a sans doute trop vu dans un monde contrôlé par des gangs, qui l’envoient terminer le sale boulot, sans se soucier des dommages collatéraux. C’est dans ce contexte que le célèbre tueur songe à effacer son passé taché de honte et de sang. Une chanteuse qui devient aveugle par sa faute ou une enfant qui se prend une balle perdue alors qu’il est pris sous des feux croisés, il existe autant de raisons pour lui de sortir une fois pour toutes de la servitude volontaire qui le ronge de l’intérieur et de faire de « la vie » son nouveau métier. Et cela commence par prendre soin de son prochain pour dissiper ses remords. Il voit donc en Jennie (Sally Yeh) une raison de se retirer du circuit et de valider sa première bonne action en tant qu’homme nouveau. Elle n’est pas une femme fatale, mais la naïveté de ce personnage joue beaucoup dans la caractérisation de Ah Jong. Ce qui laisse pleinement Chow Yun-fat briller dans la peau d’un homme d’honneur, aux lignes de conduites strictes. À peu de choses près, on se croirait dans la spirale mafieuse de Mean Streets ou dans l’univers surréaliste parisien porté par Alain Delon que Melville a élaboré dans Le Samouraï, l’inspiration directe de ce film.

Et pendant que le professionnel de l’assassinat s’emploie à exécuter son dernier contrat, il en effectue un autre malgré lui. Entre trahison et chasse à l’homme menée par l’inspecteur Li (ou Eagle) interprété par un Danny Lee rebelle et solitaire, Ah Jong va découvrir un allié précieux et digne de confiance. Ce n’est pas la première fois que la dualité entre flic et criminel est étudiée à la loupe par Woo, mais dans ce cas-ci, elle sert davantage une amitié poignante. Chaque fois qu’Ah Jong et Li se croisent, c’est souvent pour se neutraliser. Mais en arrière-plan, ils se séduisent mutuellement. La trajectoire de Li est ainsi parallèle à celle d’Ah Jong, de plus en plus vulnérable et donc de plus en plus attachant. Contrairement aux héros « intouchables » d’Hollywood, les personnages de Woo peuvent être blessés, souffrir et mourir. Ceux qui se surnomment Dumbo et Mickey se rendent donc coup pour coup, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte de l’impasse dramatique qui se dresse devant eux. Li finit ainsi par muter en une incarnation de la vengeance et de la justice, celle qu’il défend malgré les procédures qu’il a du mal à respecter. C’est également ce qui en fait un héros tragique, tout comme l’alter ego qu’il chasse tout le long du récit, et la musique de Lowell Lo nous le rappelle.

La danse des armes

Chez Woo, l’action est au premier plan avec l’émotion. Imaginez un wu xia pian dans le style précurseur de King Hu ou de Chang Cheh (dont Woo a été l’assistant), tartiné à la sauce western, et dans lequel on remplace les armes sabres par des armes à feu. Les séquences d’action de The Killer en tirent tout le côté récréatif du cinéma de Woo. La précision, l’esquive et l’efficacité des protagonistes dépendent ainsi de leur volonté. L’utilisation du ralenti permet alors de donner de la lisibilité aux confrontations, mais aussi de mieux profiter du ballet semi-aérien des personnages. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de style réservé aux clips et qui permettent de figer les personnages dans les airs. Cela permet également de mettre en valeur la rapidité d’action des tireurs. Filmer une seule action en un plan aurait profondément cassé le rythme. Le cinéaste hongkongais maintient plus longtemps ses protagonistes dans le champ, et parfois dans des angles atypiques, afin de mieux partager leurs réactions face au danger aux spectateurs. Cette manœuvre, aussi académique soit-elle et acquise aujourd’hui, reste stimulante à analyser et délicieuse à contempler. Le dynamisme est donc le maître-mot de ce cinéma audacieux.

Et de l’audace, il y en a à revendre si l’on prend en compte l’envol de colombes et le sous-texte chrétien, qui est également pertinent dans le traitement de la rédemption et de la fatalité qui préoccupent Ah Jong. Soucieux de se racheter et de vivre en paix avec lui-même, il doit repousser les démons qui prennent d’assaut l’église dans lequel il se réfugie dans le dernier acte. Mais arrivera-t-il à accomplir son dernier contrat envers Jennie ? Peut-il seulement retourner sur le droit chemin, loin des armes, loin de la mort ? Toutes ces interrogations sont laissées en suspens jusqu’à ce que le film s’achève sur une note mélancolique, romantique, mais aussi cruelle. Il ne reste donc que des cris de rage et de désespoir qui retentissent à l’image comme souvenir d’une amitié « virile » éphémère et d’une promesse irréalisable. C’est en cela que The Killer parvient à effacer toutes ses imperfections dans sa fabrication. Et c’est notamment grâce à ce film que John Woo peut se féliciter d’avoir remanié le langage des corps dans un cinéma d’action qui stagnait.

The Killer (1989) Bande-annonce

The Killer (1989) – Fiche technique

Réalisation & Scénario : John Woo
Casting : Chow Yun-Fat (Jeffrey Chow), Danny Lee (Inspecteur Lee), Sally Yeh (Jenny), Chu Kong (Sydney Fung), Kenneth Tsang (Sgt. Randy Chang), Fui-On Shing (Johnny Weng), Wing-Cho Yip (Tony Weng), Fan Wei Yee (Frank)
Photographie : Peter Pau, Horace Wong
Montage : Kung Wing Fan
Direction artistique : Luk Man-Wah
Costumes : Shirley Chan
Musique : Lowell Lo
Producteur : Tsui Hark
Sociétés de production : Golden Princess Film Production, Film Workshop, Long Shong Pictures
Pays de production : Hong Kong
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h50
Genre : Action, Policier, Drame
Date de sortie en France : 3 mai 1995

FNC Montréal 2024 : La jeune fille à l’aiguille – Piqûre abstraite, austère et gothique

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Présenté au dernier Festival de Cannes, La Jeune femme à l’aiguille est la première sélection du suédois Magnus Van Horn en compétition officielle après deux long-métrages remarqués et aux antipodes de celui-ci, sur la forme et sur le fond. Reste ici comme point commun un fond malaisant et des séquences parfois proches de l’insoutenable psychologiquement. Au niveau de la forme, c’est volontairement austère au point de lorgner sur les terres de l’horreur gothique d’antan. C’est donc une œuvre visuellement aboutie qui relate un sordide fait divers du début du XXème siècle mais qui prend trop son temps pour atteindre le cœur de l’histoire avec une première heure où de nombreuses séquences s’avèrent au final inutiles. On retiendra un objet peu commun que ne renierait pas un certain Robert Eggers et qui peut compter sur quelques scènes chocs, un visuel peu engageant mais abouti et deux actrices totalement investies.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Alors qu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

On a découvert Magnus Van Horn avec l’immense choc qui n’a pas plu à tout le monde Le Lendemain. Découvert à la Quinzaine des réalisateurs en 2016, ce suspense social glaçait le sang en traitant du retour d’un gamin chez lui après avoir purgé une peine de prison et faisant face aux ressentis de sa communauté. Tourné comme un film de Mickael Haneke, de manière froide, clinique et implacable, ce premier essai faisait forte impression. Toujours dans une veine réaliste et contemporaine, son second, Sweat, fut à la fois plus rassembleur mais moins magistral en nous faisant le portrait d’une influenceuse à l’ère des réseaux sociaux. Avec La Jeune femme à l’aiguille, le jeune cinéaste suédois change radicalement de registre, sur le fond comme sur la forme, mais n’en oublie pas de nous offrir quelques séquences dérangeantes psychologiquement et qui secouent les esprits.

Pour ce nouveau film, il s’inspire d’un fait divers sordide prenant place dans la Suède post-Première Guerre Mondiale. On n’en dira pas plus sur la teneur de cette histoire véridique dont le film s’inspire pour ne pas déflorer la surprise qu’il contient, et il faut avouer que c’est assez surprenant et clairement horrible. Mais, justement, là est le principal souci du long-métrage : le cœur du sujet n’est véritablement abordé que dans le dernier tiers. Alors certes, il est nécessaire de poser le décor, de creuser les personnages et de développer les enjeux, mais peut-être pas de manière si allongée. Pas que la première partie soit inintéressante, mais lorsque le film se termine, on se demande si les sous-intrigues qui illustrent le début du film soient vraiment nécessaires et nourrissent le reste. Et clairement la réponse est négative. Sur les presque deux heures que dure La Jeune femme à l’aiguille on aurait pu largement ôter une bonne vingtaine de minutes, le récit s’en serait trouvé plus compact et impactant. À un autre niveau, on a du mal à déceler le point de vue de Van Horn sur le sujet alors qu’il se contente de mettre en scène cette histoire sans analyse claire et définie. On frôle donc parfois le simple exercice de style où la forme prime (trop) sur le fond.

Et oui, il faut avouer que visuellement le film sort des sentiers battus et pas simplement parce qu’il fait le choix du noir et blanc. Un choix d’ailleurs tout à fait compréhensible et qui colle parfaitement à l’ambiance générale et qui rejoint un peu The Lighthouse de Robert Eggers. Van Horn lorgne ostensiblement vers les vieux films d’horreur d’antan pour illustrer son drame social d’époque. Un aspect gothique qui ne nous épargne quelques visions presque horrifiques, comme cette incursion dans un cirque de bêtes de foire que ne renierait pas le Del Toro de Nightmare Alley. On pense parfois même à un Tim Burton en mode dépressif avec les images dévoilées ici et le format carré rend le tout encore plus sombre et austère. Car, oui, si ces choix formels sont plutôt en adéquation avec le sujet, c’est vraiment peu engageant et paradoxalement magnifique à la fois.

Ceci posé, que serait ce film si la distribution n’était pas au diapason… Et on peut dire que l’actrice Trine Dyrholm, très célèbre en Suède et vue dans pas mal de gros films de son pays, compose un personnage mystérieux et traumatisant mais bourré des nuances nécessaires à sa compréhension. Elle parvient à provoquer une certaine empathie malgré ses actes, notamment lors de sa dernière séquence assez ambiguë. Face à elle, la novice Victoria Carmen Sonne impressionne avec un personnage aussi sensible et fragile que vindicatif. Les deux actrices forment un beau duo de cinéma qui a tendance à éclipser le reste de la distribution. Dotée d’une reconstitution d’époque aux petits oignons, La Jeune femme à l’aiguille – titre nébuleux mais qui prend tout son sens à la vue du film et pas forcément pour les raisons que l’on pourrait croire sans avoir lu le synopsis – est une œuvre pas forcément aimable de prime abord, certes imparfaite, mais dont les qualités plastiques indéniables et les visions traumatisantes imprègnent durablement la rétine. On comprend que le film n’ait pas eu de prix à Cannes (il y avait beaucoup mieux cette année) et c’est étrangement le film le moins réussi de son auteur mais aussi le plus ambitieux. Pour amateurs de bizarreries pointues, dans tous les sens du terme !

Ce film est présenté dans la sélection « Incoutournables » du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2024.

Bande-annonce – La jeune fille à l’aiguille

Fiche technique – La jeune fille à l’aiguille

Réalisation : Magnus van Horn.
Scénario : Line Langebek Knudsen & Magnus van Horn.
Production : Nordisk Films.
Pays de production : Danemark.
Distribution France : Bac Films.
Durée : 1h55.
Genre : Drame – Thriller.
Date de sortie : Prochainement.

Monsieur Aznavour : la voix, le geste et le ressort

Pour leur troisième collaboration après Patients et La Vie scolaire, Medhi Idir et Grand Corps Malade s’essayent au biopic musical. Ils retracent l’ascension en haut de l’affiche d’un Charles Aznavour aux états d’âme tourmentés dans un ambitieux portrait teinté d’une mélancolie sincère, interprété par un formidable Tahar Rahim qui s’illustre ici dans son plus beau rôle. Malgré quelques fausses notes dans le scénario, le film rend un vibrant hommage à la plume et à la poésie intemporelles du comédien des mots et magicien de la mélodie. Lui qui, comme personne, chantait toute la tendresse du monde, la rage de l’existence et la peur du vide.

Derrière la biographie léchée du fils de réfugiés arméniens propulsé en haut de l’affiche par une Edith Piaf gouailleuse qui va capter en lui un talent pur et une soif de gloire irrépressible, Monsieur Aznavour distille en filigrane le parfum mélancolique des espoirs envolés, du bonheur enfui et de la moiteur du passé que l’on traîne avec soi.

Lustrée mais parfois raide et emphatique, la mise en scène, signée Mehdi Idir et Grand Corps Malade (Patients et La Vie scolaire), capture un profond vertige ; celui de la quête existentielle de l’artiste, tout en abordant avec tendresse chaque strate de son caractère aussi complexe qu’affectueux. Car, plus qu’un grand amoureux de la scène, un acharné de travail, un mari insatisfait ou un père absent, Charles, de son vrai nom Aznavourian, demeure avant tout une énigme, un homme incompris et replié sur lui-même, obsédé par la fuite du temps, tiraillé entre la nostalgie d’un hier joyeux le rattachant à la chaleur réconfortante de ses racines et des siens, et la fièvre glacée, solitaire et orgueilleuse d’un lendemain euphorique sous les acclamations d’un public conquis. Lui, le petit débrouillard venu d’en bas, de la rue, de la pauvreté ordinaire qui, contrairement aux stars du music-hall fabriquées par Hollywood telles que Frank Sinatra dont il convoite d’ailleurs le mirobolant cachet, ne s’est entraîné à rien pour en arriver là.

Les deux réalisateurs reconstituent un Paris occupé factice au sépia fantomatique où le spectacle est roi, théâtre de la fulgurante success-story d’un jeune Aznavour déjà perfectionniste, débordant de projets et d’ambitions. Le scénario s’attache ainsi à condenser cette trajectoire en dents de scie, faite de sacrifices, semée de rencontres et de ruptures brutales : du duo fou monté avec le pianiste et acolyte Pierre Roche jusqu’au coup de foudre artistique avec la Môme, à laquelle il doit sa carrière internationale (« débuts laborieux mais répartie intéressante » lance-t-elle à celui qu’elle surnomme le « génie con »), en passant par les soirées showbiz en compagnie de Trénet et Bécaud, puis, plus tard, par le traumatisme indélébile causé par le suicide prématuré de son fils Patrick à l’âge de vingt-cinq ans.

Toujours à bonne distance, la caméra sublime le regard triste et la silhouette nerveuse d’un Tahar Rahim habité qui reproduit avec précision chaque geste et intonation. Sensible, empathique, mais aussi respectueux, son jeu tente de décortiquer au plus près l’émotion retenue de Charles lorsque, vagabondant de galères en galas, il se heurte peu à peu à l’hypocrisie du métier, aux critiques acerbes sinon racistes des journalistes, et promet à ses détracteurs d’entrer un jour au panthéon de la chanson française.

Chapitré chronologiquement, Monsieur Aznavour scande la plume toujours fière du magicien des mots, son sens du détail et de la césure, mais aussi la rigoureuse vitalité de sa poésie à la fois brillante, fantaisiste et sensuelle qui touchent droit au cœur et donnent le frisson. Accueillant la différence, bousculant la pudeur masculine, certains de ses textes osent même ouvrir des brèches comme l’illustrent les rimes embrassées de la célèbre « Comme ils disent », première chanson de variété sur l’homosexualité dans laquelle Aznavour incarne, avec une audace rare à l’époque, un personnage de travesti. À la manière d’un clown triste ôtant une à une ses postiches à la fin du numéro, l’artiste se met à nu à travers chaque mot qu’il interprète, non par souci d’exhibitionnisme, mais pour être plus près de lui-même. En effet, le film fait la part belle au lyrisme du légendaire répertoire d’Aznavour (« Je m’voyais déjà », « For me formidable », « Hier encore », « La Bohème », « Emmenez-moi », « Désormais »). Toutes ces mélodies traduisent des sentiments universels d’une infinie simplicité, cristallisent des romances contrariées, des rêves perdus, révèlent de sombres contradictions intimes et construisent le succès autant qu’elles racontent l’homme. Les pages blanches du carnet rouge sur lequel il griffonne ses paroles s’apparentent alors aux failles intérieures qu’il faut combler pour s’endurcir et mieux performer. Passé de l’ombre à la lumière, des coulisses ternes aux scènes éclatantes, Charles change brutalement de costume comme il s’apprête à rompre avec ceux qui l’ont escorté vers la gloire. Le garçon vulnérable, effacé et en perpétuelle recherche de reconnaissance, revêt ainsi le masque antipathique du solide entrepreneur, excentrique métamorphose qui donne son titre au film. Monsieur Aznavour effleure également son rapport complexe aux femmes, magnifiant la beauté du lien qu’il entretient avec Aïda, sa sœur, à laquelle il s’accroche comme à un phare dans l’obscurité.

S’il souffre hélas de séquences plus maladroites  — notamment celle du débarquement à Ellis Island, île des immigrants et véritable porte d’entrée du rêve américain, qui, construite en réponse au génocide arménien évoqué dans l’incipit, débouche ici sur une scène d’audition anecdotique, ou encore le symbolique passage de flambeau au tout jeune Johnny Hallyday sur la langoureuse « Retiens la nuit » suscitant une impression d’inachevé –, mais aussi de quelques ellipses et omissions (clin d’œil trop bref à Tirez sur le pianiste de Truffaut, pas d’embardée vers les rôles au cinéma, d’emmerdes fiscales ni d’idylle secrète avec Liza Minnelli…), le biopic ressuscite le timbre voilé et les états d’âme tourmentés de celui qui, comme personne, chantait toute la tendresse du monde, l’amour malheureux et la rage de l’existence.     Sévan Lesaffre  

Monsieur Aznavour – Bande-annonce

Synopsis : Fils de réfugiés, petit, pauvre, à la voix voilée, on disait de lui qu’il n’avait rien pour réussir. À force de travail, de persévérance et d’une volonté hors norme, Charles Aznavour est devenu un monument de la chanson, et un symbole de la culture française. Avec près de 1200 titres interprétés dans le monde entier et dans toutes les langues, il a inspiré des générations entières. 

Monsieur Aznavour – Fiche technique

Réalisation et scénario : Mehdi Idir et Grand Corps Malade
Avec : Tahar Rahim, Bastien Bouillon, Marie-Julie Baup, Camille Moutawakil, Hovnatan Avedikian, Luc Antoni, Ella Pellegrini…
Production : Éric et Nicolas Altmayer, Jean-Rachid Kallouche
Photographie : Brecht Goyvaerts
Montage : Laure Gardette
Décors : Stéphane Rozenbaum
Costumes : Isabelle Mathieu
Musique : Varda Kakon
Distributeur : Pathé
Durée : 2h13
Genre : Biopic musical
Sortie : 23 octobre 2024

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3

Cycle Sean Baker : Starlet, Jane, Melissa ou bien… ?

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Pour son quatrième long métrage, Sean Baker décide de surprendre tout en restant fidèle à ses méthodes et principes. Il met donc en scène une jeune femme nommée Jane qui a tout de la starlette, comme son comportement l’indique dès le début. Mais le réalisateur nous réserve quelques surprises…

Jane (Dree Hemingway) est une jeune blonde mignonne, petite vingtaine, qui vit dans la région de Los Angeles. Elle habite une maison qu’elle partage avec sa meilleure amie, la brune Melissa (Stella Maeve). Les deux affichent la décontraction de personnes affrontant la vie sereinement. Sauf qu’après 45 minutes de projection environ, on ne sait toujours pas de quoi elles vivent. Le seul maigre indice de cette première partie vient quand Jane envisage de refaire la décoration de sa chambre. Pour limiter ses dépenses (suggestion de Melissa), Jane court les brocantes. C’est ainsi qu’elle achète une bouteille thermos à une vieille dame qui mettait des objets en vente dans son jardin. Remarque au passage, Jane voyait l’objet comme une urne funéraire destinée à recueillir des cendres et elle compte l’utiliser comme vase.

Première surprise

De retour à la maison, Jane découvre par hasard un petit magot dissimulé dans la bouteille : plusieurs rouleaux de billets de 100 dollars. Finalement, considérant la bouteille comme une bonne cachette, elle y remet les rouleaux sans rien dire à sa copine Melissa. Mais, visiblement, elle culpabilise vis-à-vis de la vieille dame, puisqu’elle va la retrouver pour en quelque sorte compenser le fait qu’elle ne lui rendra pas le magot. À noter que la vieille dame ne se comporte jamais comme si cet argent lui manquait. Par contre, Jane persévère et se rapproche progressivement de cette femme dont on apprend qu’elle se prénomme Sadie (Besedka Johnson). Pourtant Sadie se méfie, car elle ne comprend pas pourquoi Jane se montre gentille avec elle. Elle va jusqu’à menacer Jane de porter plainte, d’appeler la police.

Nouvelle surprise

Au bout d’une heure de projection environ on comprend que Jane et Melissa gagnent leur vie en tournant pour des films pornos. Soit dit au passage, on comprend alors d’où vient le personnage de Mikey dans Red Rocket. Ici, Sean Baker se permet d’aller jusqu’à montrer Jane en plein tournage. Il s’arrange néanmoins pour ne donner aucune prise aux tendances voyeuristes, grâce à quelques floutages astucieusement placés et à un montage très dynamique. Ceci dit, on voit déjà mieux où il veut en venir, même si le film peut laisser perplexe. Concrètement, il met en scène la perte de valeurs, avec Jane et Melissa qui ne voient pas la gravité de leur choix de vie, la façon dont elles s’avilissent, même si Sean Baker met tout cela en scène sur un ton où la comédie affleure. Ainsi, on note que le réalisateur du porno se veut inventif, puisqu’il évoque la possibilité de « filmer une pipe en caméra subjective » ! Sean Baker nous introduit donc dans un monde où chacun pense, calcule et réfléchit sérieusement sans réaliser qu’il est tombé bien bas. Au-delà des séquences de tournages sur le porno, on atteint un sommet lorsque son réalisateur emmène Jane à une sorte de congrès accueillant du public, qui permettra à la jeune femme de rencontrer ses fans ! À un autre moment, le copain de Melissa met en scène un cadeau pour les filles, mais il n’a pensé qu’à ce que cela pourrait rapporter financièrement, toujours dans le même domaine d’activités.

Jane et Sadie

Là où Sean Baker donne beaucoup à réfléchir, c’est qu’il montre que Jane n’est pas qu’une écervelée. Au cours de l’une de leurs sorties, on voit Jane et Sadie discuter tranquillement, assises sur un banc (avec un paysage sur fond de pylônes et câbles à haute tension). À une question de Sadie, Jane explique qu’elle n’a pas de petit copain, car ce ne serait pas compatible avec son activité professionnelle. Elle est donc consciente d’un certain nombre de choses et d’ailleurs, avec Sadie, elle se montre attachante car elle ne se contente pas de la sortir, elle cherche vraiment à lui rendre service, l’écouter et la traiter en personne sensible. D’ailleurs, le final va dans ce sens, puisque sur la route de l’aéroport, Sadie demande un arrêt. À cette occasion, l’émotion monte car on comprend avec Jane un aspect fondamental de la personnalité de Sadie.

Jane et Melissa

Sean Baker complexifie son scénario en ménageant un moment où Melissa seule à la maison, tombe par hasard sur le magot et comprend que Jane ne lui en a pas parlé, ce qui la met évidemment en fureur. Cela confirme que Melissa représente la face sombre de l’univers présenté ici par Sean Baker, car elle s’est déjà montrée incontrôlable vis-à-vis de la boîte de production pour qui les jeunes femmes tournent. Sa révolte faisant juste apparaître son caractère de cochon, car elle est visiblement en tort. Le souci, c’est qu’apparemment Jane n’est que la locataire de Melissa.

Morale

Enfin, il faut parler de Starlet… le chien de Jane. Bien qu’il apparaisse assez souvent à l’écran, non, ce n’est pas le personnage principal du film. Il a certes un rôle crucial au regard du scénario et, bien entendu, il compte pour Jane. Mais on peut considérer qu’avec son titre, Sean Baker ménage une fausse piste à sa façon, qui s’accorde avec l’aspect lumineux de l’affiche où justement Starlet pointe son museau. La morale du film est, à mon avis, que l’évolution de la société va vers une banalisation de certaines pratiques peu reluisantes, car ce qui compte c’est de gagner de l’argent.

Bande-annonce : Starlet (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Starlet (Cycle Sean Baker)

​De Sean Baker | Par Sean Baker, Chris Bergoch
Avec Dree Hemingway, Besedka Johnson, James Ransone
23 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

Cycle Sean Baker : Prince of Broadway, mais qui en est le père ?

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Alors qu’il vit dans des conditions assez précaires, Lucky (le chanceux…) doit faire face à une situation particulièrement inattendue : une femme qu’il avait perdu de vue vient le trouver un beau jour pour lui dire que c’est son tour de s’occuper de leur jeune fils. S’il se rappelle avoir eu une histoire avec cette Linda (Kat Sanchez), il doute franchement d’être le père de cet enfant qui lui tombe sur les bras sans crier gare.

Ce pourrait être le début d’une comédie rigolote, façon Trois hommes et un couffin (Coline Serreau – 1985) mais Prince of Broadway est le troisième long métrage de Sean Baker (après Four Letter Words en 2000 et Take out en 2004), le futur réalisateur d’Anora, palme d’or au festival de Cannes 2024 et spécialiste d’un cinéma social bien caractéristique. Précisons donc que si Lucky (Prince Adu) vit à New York, il y séjourne sans papiers (originaire du Ghana). De plus, pour gagner sa vie, il vend des faux en profitant d’un arrangement avec un commerçant qui lui cède son arrière-boutique comme lieu de stockage. Ainsi Lucky le black dépend de Levon (Karren Karagulian) le blanc, pour une activité qui ne lui rapporte pas grand-chose puisqu’il dort sur un matelas de piètre qualité, posé à même le sol. De plus, Lucky reçoit la visite de sa petite amie Karina (Keyali Mayaga), une black comme lui, qui se pose légitimement quelques questions en découvrant le petit. Quel pan de ses activités Lucky lui a-t-il caché ?

Lucky et Prince

Bien évidemment, Lucky est complètement désarçonné par ce gamin qui sait à peine marcher. Comment le nourrir ? Comment s’occuper de lui pendant la journée, alors qu’il doit s’occuper de ses affaires ? En habitué des improvisations, il va jusqu’à envisager que Karina fasse la maman au pied levé. On flirte donc avec quelques situations de comédie qui sont vite oubliées à cause de la gravité de la situation. Pour situer, Lucky ignore jusqu’au prénom de l’enfant. Pour des raisons pratiques, il le nomme Prince, comme le chanteur, ce qui nous vaut un titre à la double ironie, puisque Prince est le prénom de l’interprète de Lucky.

Lucky au travail

Le film nous balade donc dans New York, mais on est loin de la visite touristique. Lucky passe son temps à parer au plus pressé. Son seul avantage, c’est qu’il a une bonne tchatche et que la clientèle pour les objets qu’il propose ne manque pas. En effet, il vend avant tout des sacs à main et des chaussures de marques prestigieuses. Or, dans son quartier on trouve de nombreuses personnes intéressées par ces objets qu’il propose à des prix défiant toute concurrence. On assiste à un ballet assez étrange, car Lucky fait effectivement quelques affaires. Pourtant, sa clientèle (des femmes essentiellement) voit bien que Lucky et son entourage guettent une éventuelle descente de police pour dissimuler le dispositif. A part quelques naïves irréductibles, personne ne peut ignorer qu’il vend de la contrefaçon. Le film nous place donc clairement au cœur d’une économie parallèle dont on peut se demander qui la fait tourner et qui en profite. On arrive à la conclusion que, malgré sa situation parasite, elle prospère au vu et au su de tous, bien souvent en marge de l’activité touristique, un peu comme si la majorité la considérait comme un moindre mal. Ceci dit, elle ne procure à Prince que les moyens d’une survie précaire, sans aucune réelle perspective d’amélioration notable.

Rester humain dans un environnement qui ne l’est pas trop

Il ne faut donc pas attendre de ce film de la belle image par exemple, car Sean Baker filme des situations où le sordide n’est jamais bien loin, que ce soit dans les mentalités ou bien dans les lieux. Même si on ne la voit que très peu, on se dit que la mère de l’enfant est quand même un triste exemple, car abandonner son enfant à Lucky en le mettant devant le fait accompli et sans envisager une seconde de négocier, c’est quand même sacrément gonflé voire irresponsable. L’aspect positif du film, c’est qu’à force d’avoir l’enfant sur les bras, et ce même s’il éprouve les pires difficultés à faire le nécessaire, Lucky s’inquiète de lui. Il apprend (ou réapprend) un début d’humanité qui va l’amener à envisager un test ADN pour une recherche en paternité qui lui permettra d’en avoir le cœur net. La force ou l’atout du cinéma de Sean Baker est donc de montrer un certain nombre de personnages et de situations pour faire le point sur un milieu et un ensemble de pratiques, sans chercher à porter de jugement, mais en donnant au spectateur les moyens de se faire le sien. Ainsi, comment reprocher à Lucky de vivre de la vente de produits de contrefaçon ? On sent bien que peu de choix s’offrent à lui, l’immigré sans papiers. On pourrait s’offusquer qu’il puisse s’établir dans un pays comme les États-Unis alors que sa situation reste irrégulière probablement depuis un bout de temps. Mais on a vu récemment ce que peuvent subir des candidats officiels à l’immigration (voir Border Line) et le film n’a pas besoin de nous faire un topo sur ce que Lucky a vécu dans son pays d’origine pour imaginer pour quelles raisons il a choisi de tenter sa chance aux États-Unis.

Sean Baker passe un cap

Prince of Broadway ne vise aucunement la séduction, ni par l’image ni par son sujet, ni même par ses personnages et il risque d’en mettre plus d’un mal à l’aise. Par contre, Sean Baker maîtrise plutôt bien son sujet et ne nous laisse jamais gamberger pendant la projection. Puisque Lucky passe son temps à parer au plus pressé, la caméra se montre assez nerveuse. Quant au casting, il s’avère irréprochable, chacun-chacune rendant si crédibles les personnages et les situations qu’ils affrontent qu’on pourrait croire à un documentaire. Et même si Sean Baker dispose déjà d’un peu plus de moyens qu’à ses débuts (réalisateur-scénariste-producteur, on sent la volonté d’indépendance), il ne recherche jamais le tape-à-l’œil. On est évidemment à cent lieues du cinéma commercial et de consommation dont les États-Unis nous abreuvent à longueur d’année.

Bande-annonce : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Réalisateur : Sean Baker
Scénariste : Sean Baker
Producteur : Sean Baker
​Avec : Prince Adu : Lucky, Karren Karagulian : Levon, Keyali Mayaga : Karine, Kat Sanchez : USA – 2008 – 1h40
Sortie française : le 23 octobre 2024
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

« Ce que Cécile sait » : sur l’inceste et l’incestuel

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Publié aux éditions Marabout, Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste voit Cécile Cée proposer, sous la forme d’un journal intime illustré, un voyage critique et personnel, de dénonciation et de résilience, à travers l’inceste et ses traumatismes. Résultat d’une longue réflexion sur la culture du viol et la complicité sociale qui permet la perpétuation de ces violences systémiques, l’ouvrage interroge les mécanismes sociétaux et familiaux qui alimentent ce fléau.

Dans son ouvrage, Cécile Cée raconte sa sortie d’amnésie traumatique, ce phénomène où le cerveau, dans un instinct de survie, refoule les souvenirs d’expériences éprouvantes. Ce n’est qu’après avoir écouté des podcasts et confronté ces récits à son propre vécu que l’auteure a pu identifier les violences intrafamiliales qu’elle avait subies. L’amnésie traumatique, souvent ignorée ou mal comprise, occupe une place centrale dans ce récit. Elle permet à Cécile de reconnecter des morceaux épars de sa mémoire, tout en mettant en lumière les fêlures psychologiques occasionnées par les agressions subies. Pour l’auteure, la reconquête de ses souvenirs s’apparente à l’évidence à une forme d’émancipation face à un système patriarcal oppressant.

C’est l’une des principales leçons de Ce que Cécile sait : l’inceste n’est pas tant un fait isolé qu’un phénomène systémique, profondément ancré dans les structures de pouvoir et de domination de la société. Comme l’explique l’anthropologue Dorothée Dussy, il est « le berceau des dominations », un élément fondateur de nombreuses inégalités sociales. Cette violence semble normalisée, protégée par le silence, l’oubli et les tabous qui entourent les familles.

Cécile Cée va plus loin en soulignant le rôle du « climat incestuel » qui s’installe dans de nombreuses familles. Ce terme, encore peu utilisé dans les discussions populaires, désigne l’atmosphère de connivence et de déni collectif qui permet à l’inceste d’avoir lieu et de perdurer. La famille devient alors le lieu du contrôle, où les rapports de pouvoir sont omniprésents, et où les victimes se voient réduites au silence. Ce « roman familial » est particulièrement pernicieux, car il légitime les abus en réécrivant l’histoire et en transformant la vérité en une construction malléable.

L’inceste, souligne l’auteure, implique bien plus que deux individus ; il est le produit d’un système familial, voire sociétal. Les mécanismes de silenciation évoqués dans le livre rappellent des situations où l’agression est minimisée, voire justifiée. À titre d’exemple, Cécile Cée mentionne la banalisation de l’inceste dans les années 70 et 80, notamment à travers des figures comme Serge Gainsbourg, dont l’œuvre et les représentations de la sexualité controversée – notamment vis-à-vis de sa fille Charlotte – ont largement contribué à cette normalisation dans la culture populaire. Ce lien entre culture et violences sexuelles aboutit à des défaillances de la société, qui peine à protéger les victimes.

La prise de conscience de Cécile Cée l’amène également à souligner les coûts psychologiques et sociaux colossaux de l’inceste, estimés à environ 10 milliards d’euros par an en France. Ce chiffre sidérant montre à quel point les violences sexuelles intrafamiliales sont un problème à la fois personnel et collectif. Un problème qui concernerait actuellement pas moins de 10% des individus, soit la quasi-totalité des familles !

Le récit de Cécile Cée est également celui d’une quête de résilience. L’écriture de ce livre représente un aboutissement personnel et artistique, le fruit d’années de réflexion et de travail thérapeutique. Dans Ce que Cécile sait, l’auteure décrit comment le fait de nommer les choses, de les écrire et de les partager, a joué un rôle déterminant dans son processus de reconstruction, elle qui a vécu dans une famille dysfonctionnelle avec un père médecin, tout-puissant et présenté comme incestueux. En réalité, c’est bien plus largement l’ensemble de sa famille qui est concerné, par des omissions, des mensonges, des agressions, des reconstitutions conditionnées par l’inceste…

Ce que Cécile sait est un manifeste, une prise de parole nécessaire dans un contexte où l’inceste demeure un tabou majeur, même dans une société qui se veut progressiste. À travers son récit personnel, l’auteure dénonce non seulement les agressions qu’elle a subies, mais aussi le silence qui les entoure et les structures de pouvoir qui les rendent possibles. Indispensable. 

Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste, Cécile Cée 
Marabout, septembre 2024, 256 pages 

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« George Washington » : de la guerre d’Indépendance à la présidence

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Victor Battaggion et Michael Malatini publient aux éditions Glénat une bande dessinée consacrée à George Washington. Documentée, complétée par un dossier pédagogique, enrichie par le spécialiste de l’histoire des États-Unis Farid Ameur, cette dernière nous propose de découvrir l’homme derrière le mythe, celui qui fut à la fois général, chef de guerre et premier président des États-Unis.

« La vallée de l’Ohio appartient à sa Majesté George II. Il faut à tout prix chasser les Français de là, avant qu’ils ne contrôlent complètement la région de la Belle-Rivière. Leur présence est non seulement un danger pour nos colonies, mais aussi une insulte à notre encontre. »

L’album de Victor Battaggion et Michael Malatini s’ouvre sur un conflit, en 1755, qui voit George Washington, alors au service de la Couronne britannique, tenter de prendre le Fort Duquesne aux Français. Une double page donne à voir des batailles armées se déroulant en pleine forêt, et l’énième désastre subi par les troupes britanniques. La rivalité entre les puissances européennes sur le sol américain est alors à son comble. Et pour éponger les dettes générées par la Guerre de Sept ans, la Grande-Bretagne impose ensuite des taxes sur le sucre et le papier timbré, contre lesquelles s’insurgent les treize colonies. « Taxations, mépris, frein à l’expansion vers l’Ouest » : voilà comment est perçu, à la veille de l’Indépendance, le pouvoir colonial en Amérique, surtout après le terrible massacre de Boston.

L’oppression fiscale et la répression brutale par les Britanniques sont décrites dans l’album comme des catalyseurs de la révolte. L’ambiguïté règne d’ailleurs autour de la condition des colons, entre sujets et esclaves. Cela aboutit assez logiquement à la création d’une association continentale et à la formation de milices. George Washington, malgré ses doutes sur ses compétences à diriger, accepte le poste de Commandant en chef de l’armée continentale, et avec lui émerge une conscience nationale américaine. Désormais, Américains et Britanniques vont s’affronter en frères ennemis, malgré une asymétrie des moyens.

Car les auteurs décrivent parfaitement l’état désastreux de cette armée américaine naissante : des rangs clairsemés, des soldats diminués par les blessures, la fatigue et le manque de ressources. Malgré les nombreuses défaites et les replis réguliers face aux attaques britanniques, George Washington et ses troupes persistent avec une ténacité remarquable. La double page de la traversée du Delaware au lendemain de Noël 1776, illuminée par la lune et les bougies, montre toute la fragilité et la détermination des troupes américaines.

D’autres événements importants sont mentionnés dans cette bande dessinée : la venue du marquis de La Fayette, ainsi que l’appui des troupes françaises, marque une inflexion positive pour les insurgés. Mais les tensions internes ne disparaissent pas pour autant : l’armée manque de tout, la discipline vacille et Horatio Gates menace de remplacer George Washington. Ce dernier est pourtant parvenu à raisonner ses hommes, courroucés par l’attitude méprisante que le Congrès leur réservait. La conclusion du récit conduit naturellement à la Convention de Philadelphie, la signature de la Constitution et l’élection de George Washington à la présidence des États-Unis. La bande dessinée met en avant non seulement les victoires militaires, mais aussi l’importance de la création d’un État fondé sur l’équilibre des pouvoirs.

En nous montrant un Washington parfois hésitant et accablé par le doute mais tenace et fidèle à ses convictions, les auteurs le rendent plus humain. Victor Battaggion et Michael Malatini façonnent ensemble une fresque qui réussit à restituer toute la complexité de ce personnage historique, qui a accompagné la lutte pour l’indépendance américaine. Ils concluent par un dossier pédagogique qui permet de creuser plus avant les événements décrits dans l’album.

Washington, Victor Battaggion et Michael Malatini
Glénat, octobre 2024, 56 pages

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