Barbershop : une saga américaine

Le cinéma d’importance culturelle génère-t-il forcément des films cinématographiquement importants ? Dans un monde où les questions esthétiques resteraient parfaitement imperméables au monde qui les entoure, et où le cœur n’auraient d’autres raisons que celles que la raison n’ignorerait point, peut-être. Auquel cas, la trilogie Barbershop n’aurait certainement pas voix au chapitre dans cette conversation. Ce qui, sans représenter une perte pour les Beaux-Arts, créerait un certain vide dans la culture pop de ces 20 dernières années.

Rien que pour vos cheveux

Dans les Barbershop, le postulat est simple. On suit un jour qui peut tout changer dans la vie de Calvin (Ice Cube), patron plus ou moins heureux d’un salon de coiffure pour hommes dans la banlieue de Chicago – le barbershop du titre (seul le troisième film dérogera à la trame). Si l’idée de salon masculin est réimplantée depuis peu en France, il s’agit d’une institution aux États-Unis ; elle a même donné naissance au courant musical éponyme. Le barbershop n’y est pas qu’un commerce, c’est un agrégateur social agréé depuis le début du XXème siècle. Un lieu de vie pour hommes qui s’y réunissent pour refaire le monde et chanter ensemble les chansons populaires de l’époque.

Une sorte de bistrot sans alcool et avec shampoing, où les liens communautaires se tissent sur les harmonies vocales. Bref, une culture et une histoire particulièrement représentées dans les quartiers afro-américains, qui ont émulé en France par la force d’un soft-power régénéré dans les années 2000, via la migration de ses périphéries dans son hypercentre. Vous-mêmes, françaises et français de 2024, vous le savez : pas un coin d’urbanité sans son petit barbershop à tarif (souvent) compétitif pour ringardiser le salon de coiffure à papa et à maman. Ceci dit, il ne faut tout céder à la nouveauté : les veuchs, c’est trop important pour les sacrifier au glam’ de post insta ; mieux vaut mettre le billet là où ça ne paye pas de mine pour en avoir une bonne après. Désolé pour la parenthèse, mais il fallait que ce soit dit.

Double standard

De fait, et même s’il ne faut sans doute pas trop sur-estimer l’importance de ces trois comédies somme toute inoffensives, on aurait tort de se boucher la vue avec les mains en passant devant les Barbershop. Même si, ce n’est pas la tentation qui manque, il faut l’avouer. À notre décharge, les deux premiers épisodes réalisés respectivement par Tim Story (Les 4 Fantastiques, Ride Along, le Taxi américain : n’en jetez plus, cet homme est coupable) et Kevin Rodney Sullivan ne font pas grand-chose pour atteindre le minimum syndical. C’est ni beau, ni bien cadré, parfois lunaire dans ses digressions narratives (la back-up story de Cedric The Entertainer dans le 2, fallait oser), et assez lâche en termes de rythme.

Il faudra attendre le troisième épisode mis en boite par Malcolm D. Lee (le dernier Space Jam oui d’accord, mais aussi Operation Funky, Roll Bounce, Girls Trip, et d’autres divertissements de qualité supérieure) pour remettre le cinéma au milieu du village. Habitué à tirer vers le haut des produits de Black Entertainment interchangeables, Lee réussit là où ses confrères ont échoué. Particulièrement dans la mise en espace du lieu, véritable agora populaire où se débattent à coup de punchlines bien senties les petits soucis du quotidien, et les tracas de la grande histoire. Grâce à lui, le Barbershop devient enfin plus qu’un titre, mais le personnage principal du film mené par Ice Cube, dont on ne peut qu’applaudir les progrès en matière de jeu entre le premier épisode (2002) et le dernier (2016).

M. Cube au Sénat

Tête de gondole de la short-list des rappeurs ayant réussi leur transition vers le grand écran et business man au nez creux, O’Shea Jackson Sr., de son vrai nom, a bien compris le potentiel de ce tout petit film indé absolument pas prédestiné à devenir une franchise. Artistiquement parlant, l’occasion de franchir un cap. Fini les emplois de thugs et/ou de petites frappes héritées de sa carrière de rappeur au verbe assassin et à la rime meurtrière, le AmeriKKK’as Most Wanted enfile les habits de role model. Un emploi que Calvin commence par refuser, attiré par les horizons du mieux et de l’abondance telle que l’American way of life les dessinent à longueur de coupure publicitaire.

On ne choisit pas ce qu’on devient, on est choisi pour ce qu’on doit être : à rebours des success stories contemporaines prônant le « je veux donc je suis » hors-sol et sans affect, la trajectoire de Calvin est de rester là où les autres ont besoin de lui. Même quand les circonstances le poussent dehors, que ce soit au travers d’un salon franchisé s’installant en face du sien (le 2), ou de la violence des rues de Chicago générant un climat de vie instable pour lui et ses proches (le 3).

La résilience de Calvin face au changement imposé comme un horizon indépassable, un climat social délétère, ou les magouilles des politiciens locaux, n’est jamais que celle que l’Amérique des pionniers oppose aux riches propriétaires qui veulent grignoter son territoire. Bref un western, où les conflits se règlent à coups de one-liners bien sentis et pas au bruit des douilles fumantes. Sous leurs dehors de comédies communautaires façon Tyler Perry, les Barbershop réactivent une tradition américaine dont l’esprit est un peu porté disparu depuis une décennie ou deux. On a même un moment James Stewart dans le deuxième opus, avec un discours de défense des petites gens dans l’enceinte du conseil municipal. Effet garanti.

Café populaire

Oui, il y a indiscutablement une part de facilité dans l’idée de défendre un film sur la base de sa propre adhésion au discours véhiculé (et plus ou moins bien intériorisé). Oui, sans doute, et alors ? Il faut savoir parfois assumer ses orientations partisanes. Le fait est que volontairement ou pas, les Barbershop ont anticipé pour s’y opposer les maux qui font tant de mal au tissu social contemporain. La gentrification, la sacralisation de l’argent facile, le chacun pour soi comme mode de vie imposé… On a peut-être jamais que les totems qu’on mérite, mais dans un monde qui peine à retrouver le goût de la lutte, les Barbershop font figure de contre-modèle. C’est un peu comme les films de Robert Guedigian : c’est pas toujours très heureux cinématographiquement parlant, un (bon) mot valant plus souvent 1000 images, mais le cœur est à la bonne place.

Alors évidemment, il n’y a pas que ça, et à défaut de vrai plaisir de cinéma (on fait une exception pour le numéro 3, on insiste), les Barbershop réservent des plaisirs de spectateur, la plupart émanant des acteurs. La rappeuse Eve, Michael Ealy, Anthony Anderson, Sean Patrick Thomas, et l’incontournable Cedric The Entertainer, dont les saillies verbales constituent souvent les moments les plus drôles des trois films.

À noter, pour les initiés, que pour le troisième épisode la troupe accueille en son sein Common, autre rappeur ayant réussi sa transition vers le cinéma, dans le rôle d’un employé du salon. Common – vraiment originaire de Chicago, quand Cube vient de L.A. – qui eut quelques mots avec Ice Cube par micro interposé au cours d’un clash resté dans les mémoires des années 90… Avant une réconciliation à l’ère Obama, où se situe le troisième film. C’est beau les divisions qui cessent, afin d’œuvrer pour une cause commune. C’était peut-être pas grand-chose à l’époque, mais à l’heure actuelle ça veut dire beaucoup.

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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