The Killer (1989) : des hommes d’honneur

S’il est une œuvre miroir de son réalisateur, The Killer compile à peu près tous les ingrédients du cinéma de John Woo. À mi-chemin entre le film d’auteur et le film de divertissement, la solitude de deux chasseurs se chevauchent dans un hommage saisissant aux polars de Jean-Pierre Melville et Martin Scorsese. Retour sur cette merveille intemporelle.

Synopsis : Comment un tueur à gages, décidé à changer de vie va, lors de son dernier « contrat », provoquer la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un autre contrat.

Grand metteur en scène de cinéma d’action hongkongais, John Woo a également connu un temps fort lors de son séjour hollywoodien dans les années 90 (Chasse à l’homme, Broken Arrow, Volte-face, Mission Impossible 2, Windtalkers). Le succès public et critique sur Le syndicat du crime a révélé un estimable artisan dans une industrie qui repousse sans cesse les limites de la violence. La classification cinématographique de Hong Kong naquis en conséquence, ce qui attira d’autant plus l’attention de l’Occident sur ces œuvres, à la fois imparfaites et audacieuses, ce qui en font leur charme. Que ce soit Quentin Tarantino, Robert Rodriguez ou Johnnie To, Woo continue encore d’inspirer d’autres artistes qui puisent intentionnellement dans ses chorégraphies lyriques. Le ridicule ne tue pas et c’est une devise qui a permis de nourrir des gimmicks fascinants et renouveler le cinéma d’action jusque que dans les plus grandes bisseries du genre.

Le dernier contrat

Ah Jong (ou Jeff dans la version internationale) en a sans doute trop vu dans un monde contrôlé par des gangs, qui l’envoient terminer le sale boulot, sans se soucier des dommages collatéraux. C’est dans ce contexte que le célèbre tueur songe à effacer son passé taché de honte et de sang. Une chanteuse qui devient aveugle par sa faute ou une enfant qui se prend une balle perdue alors qu’il est pris sous des feux croisés, il existe autant de raisons pour lui de sortir une fois pour toutes de la servitude volontaire qui le ronge de l’intérieur et de faire de « la vie » son nouveau métier. Et cela commence par prendre soin de son prochain pour dissiper ses remords. Il voit donc en Jennie (Sally Yeh) une raison de se retirer du circuit et de valider sa première bonne action en tant qu’homme nouveau. Elle n’est pas une femme fatale, mais la naïveté de ce personnage joue beaucoup dans la caractérisation de Ah Jong. Ce qui laisse pleinement Chow Yun-fat briller dans la peau d’un homme d’honneur, aux lignes de conduites strictes. À peu de choses près, on se croirait dans la spirale mafieuse de Mean Streets ou dans l’univers surréaliste parisien porté par Alain Delon que Melville a élaboré dans Le Samouraï, l’inspiration directe de ce film.

Et pendant que le professionnel de l’assassinat s’emploie à exécuter son dernier contrat, il en effectue un autre malgré lui. Entre trahison et chasse à l’homme menée par l’inspecteur Li (ou Eagle) interprété par un Danny Lee rebelle et solitaire, Ah Jong va découvrir un allié précieux et digne de confiance. Ce n’est pas la première fois que la dualité entre flic et criminel est étudiée à la loupe par Woo, mais dans ce cas-ci, elle sert davantage une amitié poignante. Chaque fois qu’Ah Jong et Li se croisent, c’est souvent pour se neutraliser. Mais en arrière-plan, ils se séduisent mutuellement. La trajectoire de Li est ainsi parallèle à celle d’Ah Jong, de plus en plus vulnérable et donc de plus en plus attachant. Contrairement aux héros « intouchables » d’Hollywood, les personnages de Woo peuvent être blessés, souffrir et mourir. Ceux qui se surnomment Dumbo et Mickey se rendent donc coup pour coup, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte de l’impasse dramatique qui se dresse devant eux. Li finit ainsi par muter en une incarnation de la vengeance et de la justice, celle qu’il défend malgré les procédures qu’il a du mal à respecter. C’est également ce qui en fait un héros tragique, tout comme l’alter ego qu’il chasse tout le long du récit, et la musique de Lowell Lo nous le rappelle.

La danse des armes

Chez Woo, l’action est au premier plan avec l’émotion. Imaginez un wu xia pian dans le style précurseur de King Hu ou de Chang Cheh (dont Woo a été l’assistant), tartiné à la sauce western, et dans lequel on remplace les armes sabres par des armes à feu. Les séquences d’action de The Killer en tirent tout le côté récréatif du cinéma de Woo. La précision, l’esquive et l’efficacité des protagonistes dépendent ainsi de leur volonté. L’utilisation du ralenti permet alors de donner de la lisibilité aux confrontations, mais aussi de mieux profiter du ballet semi-aérien des personnages. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de style réservé aux clips et qui permettent de figer les personnages dans les airs. Cela permet également de mettre en valeur la rapidité d’action des tireurs. Filmer une seule action en un plan aurait profondément cassé le rythme. Le cinéaste hongkongais maintient plus longtemps ses protagonistes dans le champ, et parfois dans des angles atypiques, afin de mieux partager leurs réactions face au danger aux spectateurs. Cette manœuvre, aussi académique soit-elle et acquise aujourd’hui, reste stimulante à analyser et délicieuse à contempler. Le dynamisme est donc le maître-mot de ce cinéma audacieux.

Et de l’audace, il y en a à revendre si l’on prend en compte l’envol de colombes et le sous-texte chrétien, qui est également pertinent dans le traitement de la rédemption et de la fatalité qui préoccupent Ah Jong. Soucieux de se racheter et de vivre en paix avec lui-même, il doit repousser les démons qui prennent d’assaut l’église dans lequel il se réfugie dans le dernier acte. Mais arrivera-t-il à accomplir son dernier contrat envers Jennie ? Peut-il seulement retourner sur le droit chemin, loin des armes, loin de la mort ? Toutes ces interrogations sont laissées en suspens jusqu’à ce que le film s’achève sur une note mélancolique, romantique, mais aussi cruelle. Il ne reste donc que des cris de rage et de désespoir qui retentissent à l’image comme souvenir d’une amitié « virile » éphémère et d’une promesse irréalisable. C’est en cela que The Killer parvient à effacer toutes ses imperfections dans sa fabrication. Et c’est notamment grâce à ce film que John Woo peut se féliciter d’avoir remanié le langage des corps dans un cinéma d’action qui stagnait.

The Killer (1989) Bande-annonce

The Killer (1989) – Fiche technique

Réalisation & Scénario : John Woo
Casting : Chow Yun-Fat (Jeffrey Chow), Danny Lee (Inspecteur Lee), Sally Yeh (Jenny), Chu Kong (Sydney Fung), Kenneth Tsang (Sgt. Randy Chang), Fui-On Shing (Johnny Weng), Wing-Cho Yip (Tony Weng), Fan Wei Yee (Frank)
Photographie : Peter Pau, Horace Wong
Montage : Kung Wing Fan
Direction artistique : Luk Man-Wah
Costumes : Shirley Chan
Musique : Lowell Lo
Producteur : Tsui Hark
Sociétés de production : Golden Princess Film Production, Film Workshop, Long Shong Pictures
Pays de production : Hong Kong
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h50
Genre : Action, Policier, Drame
Date de sortie en France : 3 mai 1995

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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