« Ce que Cécile sait » : sur l’inceste et l’incestuel

Publié aux éditions Marabout, Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste voit Cécile Cée proposer, sous la forme d’un journal intime illustré, un voyage critique et personnel, de dénonciation et de résilience, à travers l’inceste et ses traumatismes. Résultat d’une longue réflexion sur la culture du viol et la complicité sociale qui permet la perpétuation de ces violences systémiques, l’ouvrage interroge les mécanismes sociétaux et familiaux qui alimentent ce fléau.

Dans son ouvrage, Cécile Cée raconte sa sortie d’amnésie traumatique, ce phénomène où le cerveau, dans un instinct de survie, refoule les souvenirs d’expériences éprouvantes. Ce n’est qu’après avoir écouté des podcasts et confronté ces récits à son propre vécu que l’auteure a pu identifier les violences intrafamiliales qu’elle avait subies. L’amnésie traumatique, souvent ignorée ou mal comprise, occupe une place centrale dans ce récit. Elle permet à Cécile de reconnecter des morceaux épars de sa mémoire, tout en mettant en lumière les fêlures psychologiques occasionnées par les agressions subies. Pour l’auteure, la reconquête de ses souvenirs s’apparente à l’évidence à une forme d’émancipation face à un système patriarcal oppressant.

C’est l’une des principales leçons de Ce que Cécile sait : l’inceste n’est pas tant un fait isolé qu’un phénomène systémique, profondément ancré dans les structures de pouvoir et de domination de la société. Comme l’explique l’anthropologue Dorothée Dussy, il est « le berceau des dominations », un élément fondateur de nombreuses inégalités sociales. Cette violence semble normalisée, protégée par le silence, l’oubli et les tabous qui entourent les familles.

Cécile Cée va plus loin en soulignant le rôle du « climat incestuel » qui s’installe dans de nombreuses familles. Ce terme, encore peu utilisé dans les discussions populaires, désigne l’atmosphère de connivence et de déni collectif qui permet à l’inceste d’avoir lieu et de perdurer. La famille devient alors le lieu du contrôle, où les rapports de pouvoir sont omniprésents, et où les victimes se voient réduites au silence. Ce « roman familial » est particulièrement pernicieux, car il légitime les abus en réécrivant l’histoire et en transformant la vérité en une construction malléable.

L’inceste, souligne l’auteure, implique bien plus que deux individus ; il est le produit d’un système familial, voire sociétal. Les mécanismes de silenciation évoqués dans le livre rappellent des situations où l’agression est minimisée, voire justifiée. À titre d’exemple, Cécile Cée mentionne la banalisation de l’inceste dans les années 70 et 80, notamment à travers des figures comme Serge Gainsbourg, dont l’œuvre et les représentations de la sexualité controversée – notamment vis-à-vis de sa fille Charlotte – ont largement contribué à cette normalisation dans la culture populaire. Ce lien entre culture et violences sexuelles aboutit à des défaillances de la société, qui peine à protéger les victimes.

La prise de conscience de Cécile Cée l’amène également à souligner les coûts psychologiques et sociaux colossaux de l’inceste, estimés à environ 10 milliards d’euros par an en France. Ce chiffre sidérant montre à quel point les violences sexuelles intrafamiliales sont un problème à la fois personnel et collectif. Un problème qui concernerait actuellement pas moins de 10% des individus, soit la quasi-totalité des familles !

Le récit de Cécile Cée est également celui d’une quête de résilience. L’écriture de ce livre représente un aboutissement personnel et artistique, le fruit d’années de réflexion et de travail thérapeutique. Dans Ce que Cécile sait, l’auteure décrit comment le fait de nommer les choses, de les écrire et de les partager, a joué un rôle déterminant dans son processus de reconstruction, elle qui a vécu dans une famille dysfonctionnelle avec un père médecin, tout-puissant et présenté comme incestueux. En réalité, c’est bien plus largement l’ensemble de sa famille qui est concerné, par des omissions, des mensonges, des agressions, des reconstitutions conditionnées par l’inceste…

Ce que Cécile sait est un manifeste, une prise de parole nécessaire dans un contexte où l’inceste demeure un tabou majeur, même dans une société qui se veut progressiste. À travers son récit personnel, l’auteure dénonce non seulement les agressions qu’elle a subies, mais aussi le silence qui les entoure et les structures de pouvoir qui les rendent possibles. Indispensable. 

Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste, Cécile Cée 
Marabout, septembre 2024, 256 pages 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.