The Killer (2024) : las de la gâchette

Comme tous les remakes, il est légitime de redouter la naissance d’une telle chimère, surtout si elle naît des entrailles d’Hollywood. Soupçons et désillusions se confirment rapidement et la nouvelle version de The Killer (2024), tourné dans la ville lumière de Jean-Pierre Melville, échoue à restaurer l’œuvre original qui a révélé les talents de John Woo au monde entier. En souhaitant boucler la boucle en se rapprochant de son modèle, Le Samouraï, le cinéaste hongkongais ne fait que piétiner sur son style, désormais épuré et dénué de substance.

Synopsis : Lors de l’exécution de son dernier contrat, un tueur à gage provoque la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un nouveau contrat.

Nous le sentions déjà fébrile après avoir tiré à blanc avec Manhunt, directement sortie sur Netflix et en VOD par chez nous en 2019. Ce fut un échec sur tous les plans et John Woo, le cinéaste qui a révolutionné la manière de penser, de cadrer et de chorégraphier les films d’action dans les années 90, a eu du mal à s’en relever. Son retour récent à la caméra avec un thriller vengeresse pour le compte d’Amazon, Silent Night, a de nouveau confirmé que le cinéaste ne semble plus en phase avec son époque. Il ne peut que s’appuyer sur un pitch relativement potable pour se lancer en quête de sensations et en signant toujours ses œuvres de ses gimmicks. Hélas, cela ne suffit pas à rendre l’expérience de visionnage satisfaisante. Autant dire que l’annonce d’une relecture de The Killer avait de quoi frustrer et irriter les fans de la première heure.

Une balle dans le pied…

Passé de main en main depuis 1992, le remake américain fut un casse-tête pour que l’écriture ne flirte pas trop avec l’homoérotisme qui se dégage du duo masculin. Ni Walter Hill, ni le coréen Lee Jae-han n’ont pu mener à terme leur réalisation. John Woo a donc fini par reprendre les rênes de ce fantasme hollywoodien. Mais pourquoi être revenu sur le film qui constitue son blason et toute son ADN cinématographique ? John Woo n’avait certainement pas tout réussi autrefois, mais The Killer premier du nom reste une référence qui n’avait pas besoin d’être dépoussiérée jusque-là. Comme Alfred Hitchcock avec L’homme qui en savait trop, Mickael Hanneke avec Funny Games, Takashi Shimizu avec The Grudge ou encore Michael Mann avec Heat, que l’on apprécie ou non ces remakes, ils ont permis aux cinéastes de garder le contrôle sur leur œuvre et leur passation vers une culture différente de l’original. Mais est-ce forcément une raison pour rempiler si le résultat se révèle aussi niais et sans saveur ?

Changement de ton, changement de programme et surtout changement de casting. Le héros devient une héroïne et c’est bien la première fois que Woo filme une femme au premier plan. À partir de là, il se défait inévitablement de la romance platonique du film original, mais il continue de trainer l’amitié ambiguë entre sa tueuse à gage et un flic intègre et naïf. Cela n’aurait pas été un poids si Nathalie Emmanuel et Omar Sy ne cabotinaient pas dans leur rôle respectif. L’un comme l’autre fait pourtant de son mieux avec sa partition. Le problème, c’est que l’alchimie ne prend jamais dans leur duo criminelle-policier. Chacun semble jouer dans un film différent et aucun des deux ne parvient à susciter le minimum d’intérêt pour que l’intrigue revisitée soit digeste. Concernant Sam Worthington et Éric Cantona, leur personnage est aussi oubliable que le reste. Finalement, le film n’est qu’un assemblage d’artéfacts qui constituent le mythe des protagonistes, mais ce n’est pas en remplaçant l’oisillon d’Alain Delon par un poisson rouge ou en calquant certains plans avec ceux du Samouraï qu’on justifie toute l’écriture à peine fouillée des trois scénaristes à bord. Le récit se complexifie pour un rien et tente en permanence de rassurer le spectateur sur leurs choix.

… l’autre dans le cœur

Bien heureusement, ce sont surtout pour les séquences d’action que John Woo excelle en la matière. Malheureusement, à l’exception de quelques éclats aux armes blanches ou au corps à corps, toutes les fusillades ne sont en rien stimulantes. Tout le savoir-faire du cinéaste provient de ces belles années, au crépuscule du siècle dernier. Désormais, son style s’est suffisamment décliné pour que l’on ne soit ni choqué ni surpris par ses propositions, maladroites et datées. Si chaque balle tirée était une offrande dans le film de 1989, celle de son dernier chargeur en date ne possède plus la même déflagration qu’autrefois. Bien que Woo s’amuse toujours à soigner ses ralentis et à placer ses colombes là où il faut pour qu’il régénère sa foi, il manque cruellement de traiter de la solitude de ses personnages.

En deux heures non justifiées de rodéo, The Killer perd en rythme, si bien que le peu d’audace employé finit par échouer sur l’autel d’un happy-end qui frôle le ridicule, celui qui tue et dont on ne ressuscite pas de sitôt. Comme Ah Jong dans l’œuvre original, John Woo gardait toujours une dernière balle, soit pour lui-même, soit pour son ennemi. Il n’est pas très difficile de constater vers qui son arme pointe dans ce remake qui sabote à peu près tout ce qu’il entreprend… pour la dernière fois, espérons-le.

The Killer (2024) Bande-annonce

The Killer (2024) – Fiche technique

Réalisation : John Woo
Scénario : Brian Helgeland, Josh Campbell, Matt Stuecken (d’après le scénario original de John Woo)
Casting : Nathalie Emmanuel (Zee), Omar Sy (Sey), Sam Worthington (Finn), Diana Silvers (Jenn), Saïd Taghmaoui (Prince Majeb Bin Faheem), Angeles Woo (Chi Mai), Eric Cantona (Gobert), Tchéky Karyo (Tessier), Grégory Montel (Jax), Hugo Diego Garcia (Coco)
Photographie : Mauro Fiore
Montage : Zach Staenberg
Musique : Marco Beltrami
Décors : Aline Bonetto
Costumes : Camille Janbon
Producteurs : Lori Tilkin, John Woo
Sociétés de production : A Better Tomorrow Films, eOne Films, Taewon Entertainment, Atlas Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h06
Genre : Policier, Action, Thriller
Date de sortie en France : 23 octobre 2024

The Killer (2024) : las de la gâchette
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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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