À cause d’un assassinat (1974) : La mécanique de l’ombre

Inspiré par les assassinats de John et Robert Kennedy, À cause d’un assassinat est un véritable précipité du cinéma paranoïaque qui engloutit peu à peu les écrans américains : pessimiste, glacial et dans un doute absolu envers les institutions, toutes coupables de mensonge et de violer les règles élémentaires de la transparence démocratique. Très proche de la fiction hitchcockienne, utilisant aussi bien les arguments du thriller politique que du film fantastique, il s’emploie à retranscrire le profond désarroi des États-Unis.

Quatrième film d’Alan J. Pakula et deuxième volet de ce qui est devenu une « trilogie de l’angoisse », À cause d’un assassinat tente d’évoquer par la forme la propagande, la manipulation du subconscient par l’entremise de l’image. Il prolonge ainsi la démarche initiée par Klute trois ans plus tôt, qui mêlait voyeurisme et domination, en exposant très explicitement la nature manipulatrice du spectacle qu’il véhicule. Il le fait en dérogeant aux règles établies, en faisant exploser les limites d’une forme mensongère dont la principale stratégie est l’invisibilité : la force du pouvoir repose justement sur le fait qu’il « n’existe » pas, qu’il est anonyme, décentralisé et dès lors « impossible » à cibler. Une notion que le titre original véhicule fort bien : The Parallax View, qui se traduit par la « vision décalée » renvoyant aussi bien au phénomène optique que doit prendre parfois en compte le tireur d’élite qu’au sens abstrait de « prendre une chose pour une autre » ou « ne pas voir les choses telles qu’elles sont ».

Les choses, pourtant, nous semblons bien les voir, du moins au début du film où un meurtre se déroule directement sous nos yeux : un candidat à la présidence est tué, lors d’une conférence de presse-buffet, par l’un des serveurs. Si la séquence nous révèle clairement l’existence de complices, la justice aura une lecture bien différente des faits puisqu’elle statuera sur la présence d’un tueur unique. À travers cette allusion évidente aux événements de 1963, en confrontant directement les faits avec leur jugement, le film se fait doucement subversif en interpellant le spectateur sur les errements volontaires des pouvoirs en place.

Si l’enjeu du dévoilement du complot – le choix d’un journaliste pour y parvenir est ainsi un vrai appel pour les médias à (re)devenir un contre-pouvoir – est de taille, l’essentiel du film peut paraître aujourd’hui un peu poussif. A cause d’un assassinat est tout entier conçu autour de quelques séquences fortes : la boucle des conférences de presse (deuxième et dernière séquence du film) annonçant la clôture de l’enquête, les deux meurtres (première et avant-dernière séquence) et le test de recrutement chez Parallax Corporation. À l’inverse, le reste du film paraît parfois emprunté ou maladroit, à l’image de ce scénario relativement timide dans sa dénonciation, de ces personnages peu travaillés (attitudes incohérentes, manque de consistance psychologique), ou de ces scènes d’action qui font office de remplissage.

Pour autant les quelques séquences clés du film viennent mettre en avant une envie d’en découdre évidente, une volonté de représenter le trouble qui caractérise l’après Kennedy : il s’agit moins de s’étendre sur la notion de vérité que sur la place prise par la mystification. D’où cette image qui ouvre et clôt le film, celle d’une commission d’enquête siégeant dans l’ombre, niant jusqu’à l’existence d’un complot dont le scénario a pourtant révélé l’existence. Cette répétition souligne le cynisme du constat : le système qui bloque l’accès à la vérité est trop bien construit, trop bien installé, pour être renversé par un seul homme. L’image qui boucle la boucle est aussi impénétrable que celle sur laquelle débutait le film. Pas de happy end, le spectateur assiste impuissant à l’établissement d’une version officielle des faits qui contredit tout ce dont il a été témoin. Le voilà réduit au silence par une mise en scène qui, au lieu de le réconforter, alimente sa colère. À cause d’un assassinat n’est pas comme tant d’autres un film sur l’injustice. C’est un film injuste, et la dextérité de son discours repose en grande partie sur cette nuance.

All the President’s Men offrira deux ans plus tard une mince lueur d’espoir au public américain – réhabilitant le système (tout en le remettant une fois de plus en question) en réaffirmant ce potentiel effectif, ici réfuté, d’un contre-pouvoir capable d’exposer ce qui se trame dans les coulisses. Mais ici même le journaliste, héros politique par excellence, est incapable de sauver la démocratie en péril. Gangrenée de l’intérieur, celle-ci n’offre plus qu’une façade à des conflits se déroulant dans l’ombre, à l’abri des regards. Il n’est donc pas surprenant que l’impeccable direction photo de Gordon Willis soit à ce point obscure, l’image gravitant parfois vers les frontières du visible – comme si tout contribuait à étouffer le champ de vision, à accentuer l’impression d’un réel illisible, impossible à déchiffrer. Willis, de plus, cadre l’architecture moderne de manière à exacerber le sentiment d’aliénation qu’inspire la complexité de ses formes chargées, torturées.

Un sentiment que Pakula exacerbe tout particulièrement lors du test de recrutement chez la mystérieuse Parallax Corporation. Scène centrale du film, prolongeant d’une certaine façon le Orange mécanique de Kubrick, elle explicite parfaitement ce qu’est la manipulation par l’image et l’angoisse qu’elle diffuse : en faisant de la projection test les images mêmes de son film, Pakula place le spectateur dans la même position d’inconfort que le personnage ! Durant cinq minutes défilent à une vitesse de plus en plus grande une succession d’images classées autour de grands thèmes (amour, mère, père, moi, maison, patrie, dieu, ennemi, bonheur). La catégorie « ennemi » présente ainsi des photogrammes d’Hitler, de Mao et Castro ; « bonheur » montre des monceaux de dollars, des bouteilles d’alcool, une bonne tranche de barbaque, une femme nue et une voiture. En soi, ce sont les obsessions américaines qui sont condensées dans ce bref montage. Le rythme s’accélérant, les images des différentes parties s’invertissent. « Bonheur » dévoile alors successivement un couple au bain, la Maison blanche, puis un bon coup de poing dans un nez ; « patrie » s’incarne dans des vues de meurtres et de violences raciales ; « dieu » dans celles du Ku Klux Klan et « moi » devient un super héros valeureux. À cause d’un assassinat échappe alors à sa condition de thriller pour se faire militant et vindicatif, illustrant par la forme les craintes éprouvées par la population à l’égard d’un pouvoir manipulateur et lobotomisant.

Synopsis : Le 4 juillet 1971, le sénateur démocrate Carroll, candidat à la Présidence des Etats-Unis, est tué lors d’une réception sous les yeux de nombreux invités. Une commission d’enquête conclut à l’acte d’un déséquilibré. Les témoins meurent accidentellement les uns après les autres au cours des trois années qui suivent. Le journaliste désabusé Joe Frady décide de mener une enquête approfondie sur ces disparitions mystérieuses.

À cause d’un assassinat : Bande-Annonce

À cause d’un assassinat : Fiche technique

Réalisation : Alan J. Pakula
Scénario : Alan J. Pakula
Photographie : Gordon Willis
Musique : Michael Small
Production : Robert Jiras, Gabriel Katzka (en), Charles H. Maguire, Alan J. Pakula et Warren Beatty
Genre : Thriller
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 16 avril 1975 (France)

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3.5

Festival

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