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Klute : follement paranoïaque

Si son nom n’est pas forcément connu du grand public, son œuvre mérite que l’on s’y attarde. En 1971, avec Klute, le jeune cinéaste Alan J. Pakula s’impose comme un maître dans l’art de créer des atmosphères, d’évoquer les sentiments de solitude et de peur. Un peu plus tard, The Parallax Wiew, extrapolation sur les assassinats Kennedy, et All The President’s Men, chronique de l’affaire du Watergate, viendront confirmer son statut d’auteur star des années 70. Avec lui le thriller prend une nouvelle dimension, il se fait explorateur de la paranoïa humaine.

Synopsis : Tom Gruneman (Robert Milli), brillant ingénieur de Pennsylvanie, a disparu depuis six mois. La police est dans l’impasse. L’épouse de Tom et son associé Peter Cable (Charles Cioffi) font appel à Klute (Donald Sutherland), afin de reprendre l’affaire. La police n’avait trouvé qu’une seule piste : une lettre obscène adressée à une prostituée new-yorkaise, Bree Daniels (Jane Fonda).

Premier opus d’une trilogie dédiée au complot – suivront ensuite les excellents À cause d’un assassinat et Les Hommes du Président Klute surprend en premier lieu par la subtilité de son militantisme. Nous nous situons à l’orée des années 70, avant que le scandale du Watergate ne vienne violemment remettre en cause la foi de tout un peuple pour ses institutions, ce qui explique la position prise par Alan J. Pakula avec ce film : plutôt que de l’aborder frontalement, la question politique sera placée en arrière-plan d’un thriller dans lequel la découverte du coupable importe moins que l’expression des doutes ou des peurs de son héroïne incarnée par Jane Fonda. Cette dernière devient ainsi la figure métaphorique d’une Amérique que la désillusion pousse à la remise en cause existentielle (assassinats politiques, guerre du Vietnam, etc.).

Ainsi, plutôt que de montrer des êtres se confronter aux conséquences d’une machination impossible à révéler au grand jour (comme l’expérimenteront Warren Beatty et le duo Redford/Hoffmann), Klute se démarque en échafaudant un climat oppressant, en diffusant l’idée d’un danger constant. Pour ce faire, Alan J. Pakula se réapproprie les principes de mise en scène instaurés en son temps par Alfred Hitchock (avec Fenêtre sur cour et Vertigo notamment) en jouant malicieusement sur les points de vue de surveillance : Bree Daniels est surveillée par le détective Klute, qui est lui-même soumis au regard de ce voyeur ultime qu’est le spectateur. De ce dispositif se dégage un sentiment d’inquiétude, voire de paranoïa, qui ne pourra que grandir crescendo tout au long du récit.

Sans recourir à des effets de style spectaculaire, Pakula soigne ses angles de prise de vues et exalte le trouble à l’écran : l’impression d’oppression perdure (cadre, sur-cadre, multiplication des cloisons…), tandis que l’isolement (colonisation de l’arrière-plan par des espaces vides) et les zones d’ombre (superbe travail de Gordon Willis sur les clairs-obscurs) ne font que s’accroître. Quant au recours malin à la bande son, qui annonce en ce sens Conversation secrète de Francis Ford Coppola, il parachève avec beaucoup de subtilité le climat paranoïaque : les paroles émises par Bree dans son intimité, ses méthodes de travail ou les confessions faites à la psy, déborderont vites de tout cadre (le cabinet, la loi, etc.), entraînant l’idée qu’il n’y a plus de secret possible ! Le malaise résultant de ce dévoilement forcé, de ce voyeurisme sauvage dont le spectateur serait le complice tout-puissant, devient dès lors formidablement déstabilisant et donne au long-métrage toute sa saveur.

Pakula procède ainsi à une subversion du principe même de spectacle, plaçant le public en quelque sorte face à lui-même dès lors qu’il le met en présence d’un autre spectateur-auditeur, l’assassin, qui est en somme son double diabolique à l’écran. Une subversion qui est aussi celle du désir lui-même, du désir sexuel qui est attisé en étant mis en scène, mais aussi du désir de voir, de savoir, que le cinéma satisfait. La mise en situation est en ce sens parfaite. On y voit d’abord une famille en apparence heureuse, rassemblée autour de la table de la salle à manger ; puis cette image, iconique, d’une bande magnétique perçant le voile socialement convenable de cette illusoire unité en exposant les pulsions qu’elle cherche à enterrer.

Des pulsions que la sexualité va évidemment révéler, mettant à nu les individus aussi bien sur le plan physique que moral. Car si la sexualité concerne bien évidemment les corps, c’est par la parole qu’elle s’exprime essentiellement : dans Klute, elle est dite, murmurée, et surtout répétée par le biais d’un enregistrement sonore qui résonne tout au long du film tel un leitmotiv obsédant. C’est ainsi que la sexualité devient objet de pouvoir et de domination, en étant une information potentiellement reproduite et exploitable : Bree contrôle ses clients en écoutant leurs pulsions inavouables, mais lorsqu’elle prend elle-même la parole, en se confessant à la psychologue, elle tombe le masque et se met en danger. C’est ainsi que le film devient subtilement politique, en dépassant la représentation habituelle du sexe à l’écran pour aller questionner cette logique de pouvoir qui nie la vie privée, cette mécanique de domination qui dicte les échanges sociaux.

Mais si les longueurs minent quelque peu sa dimension de thriller, Klute emporte définitivement notre adhésion par sa réappropriation subtile du romanesque. Au départ, elle est une garce, professionnelle aussi mécanique que froide, animée de son seul instinct de survie forgé d’individualisme. Bree Daniels est une prostituée trentenaire cherchant le salut dans une carrière de comédienne qui tarde à décoller. Encore une fois, la précision de chaque plan nous en dit plus sur le personnage que ce qu’il veut bien montrer : dans une chambre d’hôtel, avec un client, Bree dévoile ses talents de comédienne, mimant un désir gênant, apparaissant dans le reflet d’un miroir sans jamais être vraiment là, pressée d’en finir, reproduisant une scène amoureuse. Rarement personnage féminin n’a été esquissé, par petites touches avec autant de finesse, et rétrospectivement, dans toute sa modernité. Lui est également tout à son professionnalisme, cherchant à retrouver Tom, flairant que le cœur de l’affaire se révélera sordide. Détective monolithique de prime abord, on perçoit très vite qu’il est un homme bon, incapable de ne pas se cogner à cette femme. En quelques scènes stratégiques, Pakula exprime le trouble amoureux naissant (la scène du marché est splendide), le désir et la cruauté, que l’on exerce par habitude. Ainsi, l’histoire d’amour déboule à moitié film, insufflant dans le récit une humanité que l’on croyait disparue.

Klute : Bande-Annonce

Klute : Fiche Technique

Réalisation : Alan J. Pakula
Scénario : Andy Lewis et David E. Lewis
Photographie : Gordon Willis
Musique : Michael Small
Production : Alan J. Pakula
Genre : Thriller
Durée : 114 minutes
Date de sortie : 12 janvier 1972 (France)

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4

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