L’Intendant Sansho (1954) de Kenji Mizoguchi : l’aube de l’humanité dans les siècles obscurs

Lion d’argent au Festival de Venise, L’Intendant Sansho fait, sans conteste, partie des plus grandes réalisations de Kenji Mizoguchi. Situé au XIe siècle, le récit inspiré du folklore japonais s’inscrit dans un Moyen Âge décrit comme injuste et immoral, où domine la loi de la jungle, où une poignée de privilégiés règne d’une main de fer sur une horde d’être humains traités comme des bêtes. L’éveil, dans le sens bouddhiste du terme, n’est possible que par la conscience de son humanité et par la morale individuelle mise au service d’autrui.

« L’origine de cette histoire remonte aux temps médiévaux. Le Japon n’était pas encore sorti des siècles obscurs, et les hommes n’avaient pas encore pris conscience de leur humanité. » C’est avec ce carton que débute L’Intendant Sansho (Sanshō dayū), un des grands classiques réalisés par Kenji Mizoguchi, dont c’est le 81e long-métrage. Adapté d’une nouvelle homonyme de Mori Ōgai, elle-même basée sur une célèbre légende, le film peut être vu comme un résumé du cinéma de son géniteur. Drame historique nourri du folklore japonais, conte moral pétri d’humanité, L’Intendant Sansho est, à vrai dire, un film parfait. Reconstitution minutieuse, mise en scène élaborée truffée de longs plans-séquence chorégraphiés, beauté époustouflante de la photographie, riche bande-son dominée par les accents de flûte et de harpe signée Fumio Hayasaka (qui travailla également sur les autres chefs-d’œuvre inoubliables que sont Les Contes de la lune vague après la pluie et Les Amants crucifiés, ainsi que sur plusieurs classiques de Kurosawa), comédiens totalement investis… Le film est de ceux dont on ne peut que conclure, émerveillés, qu’il est le résultat d’un alignement des astres.

Le récit de ce jidaigeki, situé à la fin du XIe siècle, semblait destiné à être adapté par Mizoguchi, puisqu’il permit au cinéaste de proposer, une fois de plus, une peinture saisissante de la pauvreté et de la détresse humaines, de la morale mise à l’épreuve de l’injustice et de l’inhumanité. Elle relie L’Intendant Sansho à un groupe de quatre ou cinq œuvres historiques tournées en fin de carrière par le cinéaste, qui témoignent toutes de l’influence néoréaliste (shomingeki) qui marqua de manière plus assumée certains films qu’il réalisa juste après la guerre (Les Femmes de la nuit/1948 en étant l’exemple le plus évident). Avec ce film, nous quittons toutefois le monde des geishas et des prostituées, auquel il s’est souvent consacré, pour une catégorie sociale dont le sort est encore moins enviable : les esclaves.

Le combustible du pouvoir

Ironiquement, le titre du film ne fait pas référence au héros, mais au contraire à l’antagoniste, qui de plus n’apparaît que dans une poignée de séquences. Le spectateur observe les destinées de deux enfants, Zushiô (Yoshiaki Hanayagi) et Anju (Kyōko Kagawa), forcés de traverser le pays avec leur mère après que leur père, un gouverneur dont la vertu inflexible a irrité son seigneur, ait été banni. Jeté sur des chemins dangereux, le trio sera bientôt la victime de bandits sans pitié. Tamaki (Kinuyo Tanaka), la mère, est séparée de ses enfants et vendue comme prostituée, tandis que Zushiô et Anju sont livrés comme esclaves à Sanshô, huissier brutal servant directement les intérêts du ministre (udaijin). Orphelins de fait, socialement déclassés et traités, à l’instar des autres esclaves, comme des moins que rien, ils vont endurer la cruauté et le déshonneur pendant de longues années.

Qu’il s’agisse ou non d’une décision consciente d’Ōgai, l’ère historique dans laquelle l’action prend place ne manque pas d’intérêt, puisqu’il s’agit de la période de Heian (794 à 1185). Celle-ci est considérée comme l’apogée du raffinement impérial, un sommet de la culture et de l’art japonais. Or, contrairement à certaines de ses œuvres antérieures, Mizoguchi ne s’intéresse ici que peu à la cour et aux palais, rien dans le film ne renvoie à cet âge d’or historique. Au contraire, l’essentiel du récit se déroule dans la boue et la vermine, où se débat une fange humaine en haillons subissant le joug d’un tyran patibulaire qui semble appartenir à un autre âge, celui des ténèbres. Et pourtant ! L’ogre Sanshô, cet homme dont l’apparence et les manières mal dégrossies le rapprochent davantage de son essaim d’esclaves, est un officier de l’empire, qui sévit dans une propriété ministérielle, recevant même les éloges de ses supérieurs pour une mission « bien accomplie » – qui les enrichit considérablement.

Mizoguchi ne filme que rarement le « monde d’en-haut », lors d’une visite officielle à Sanshô et lorsque le fuyard Zushiô parvient à convaincre le conseiller de l’Empereur de son identité réelle. Ces rares séquences n’ont qu’une fonction de contraste, permettant au cinéaste de montrer ce sur quoi sont construits la puissance et le raffinement : ses milliers de « courroies de transmission », dociles et inflexibles. Ces exécuteurs anonymes, ce sont d’ignobles et cruels exploiteurs qui subjuguent et écrasent, dont la servilité et la loyauté suffisent à faire oublier leur inhumanité. Dans cette lecture critique de l’Histoire, où plusieurs spécialistes ont vu une référence discrète aux exactions bien plus récentes du Japon lors du second conflit mondial, Mizoguchi, fidèle à lui-même, introduit un biais moral et religieux. Héros et ennemis seront départagés par leur hauteur morale, le respect des ancêtres et l’application des préceptes bouddhistes – essentiellement la prise de conscience de sa propre nature de Bouddha professée par le mahāyāna, même si cela n’est jamais mentionné explicitement. Ces valeurs fondamentales sont résumées dans le conseil que donne le père de Zushiô juste avant leur séparation : « Sans pitié, l’homme ne vaut pas mieux qu’une bête. Les hommes sont créés égaux. Nul ne mérite d’être privé du bonheur. » La réminiscence de ce sutra sera la clé de la rédemption du héros.

Servitude des corps, survivance de l’âme

Une fois réduits en esclavage, frère et sœur ne vont pas suivre le même cheminement. Logiquement accablés et désespérés lors de leur capture à l’enfance, une longue ellipse nous les fait retrouver à l’adolescence. Mizoguchi confère alors, comme souvent, un rôle clé à la femme. Anju a fini par accepter l’esclavage du corps, non de l’esprit. Zushiô, lui, est devenu un nervi, amer et cruel (à la demande de Sanshô, il n’hésite pas à marquer au fer rouge un fuyard), motivé par l’obéissance et la survie, qui a renoncé à tout espoir. A l’image de l’effigie de la déesse Guanyin (qui symbolise son lignage) offerte par son père, il a enfoui et oublié les leçons d’humanité que ce dernier lui prodigua.

La soumission et les compromissions morales de Zushiô ne se concrétisent toutefois pas en une allégeance définitive. Son salut viendra par le biais d’un double sacrifice : celui de sa sœur qui, profitant d’une étincelle d’humanité aperçue chez Zushiô, le convainc de fuir avant de se suicider pour échapper à la torture et donc à la trahison (élan tragique illustré par une scène d’une beauté sidérante où on la voit s’enfoncer dans le lac, une ellipse pudique nous évitant d’assister à son immersion), et celui de sa mère, dont la complainte incessante a symboliquement ruiné sa santé (on la retrouvera vieille, aveugle et brisée).

Une fois sauvé et rétabli par le Kampaku, le conseiller en chef de l’Empereur, dans des fonctions administratives dignes de sa naissance, Zushiô refuse de céder aux conseils de prudence et aux règles rigides qui lui interdisent d’abolir l’esclavage dans la province qu’il gouverne désormais ou de pénétrer dans le manoir de Sanshô, propriété ministérielle où son pouvoir ne peut théoriquement s’exercer. Zushiô reste fidèle à ses convictions et suit la voie morale de son père décédé, en sacrifiant sa position et ses privilèges sitôt sa mission accomplie et l’ignoble oppresseur sous les verrous.

Le sacrifice de sa sœur – autre thème cher au cinéaste – ne laisse à Zushiô qu’un seul objectif : retrouver sa mère. Il faut souligner, dans ces retrouvailles, le rôle de la musique. En effet, si la leçon morale constitue un lien indéfectible avec le père, c’est la chanson qui va permettre de renouer avec la mère. C’est en entendant une jeune esclave novice entonner une chanson, dont les paroles font référence à elle et son frère, qu’Anju se prend à croire que sa mère est encore vivante. La lamentation de celle-ci sera entendue régulièrement, comme une force surnaturelle, un lien télépathique qui entretient l’espoir des enfants et leur donne la force nécessaire. Ce refrain traversant l’océan décidera ses enfants à se rebeller et, enfin, Zushiô à retrouver sa vieille mère aveugle, dans un final déchirant constituant assurément une des séquences inoubliables du cinéma mondial.

S’il implore le pardon à sa mère en se jetant à ses pieds, cette demande fait référence à « l’oubli de soi » dont il fut coupable durant de longues années, une grave tache sur l’héritage moral de ses parents, plutôt qu’aux retrouvailles tardives dont il n’est évidemment pas responsable. Sa mère répond d’ailleurs : « Qu’y a-t-il à pardonner ? Sans savoir ce que tu as fait, c’est parce que tu as conservé le souvenir des paroles de ton père que nous pouvons aujourd’hui enfin nous retrouver. »

Synopsis : XIe siècle. Un gouverneur de province est exilé pour avoir pris le parti des paysans contre l’avis de son seigneur. Contraints de reprendre la route de son village natal, sa femme Tamaki et ses enfants Anju et Zushiô sont kidnappés par des bandits de grand chemin. Tamaki est déportée sur une île, tandis que les enfants sont vendus comme esclaves à l’Intendant Sanshô, un propriétaire cruel.

L’Intendant Sansho : Bande-annonce

L’Intendant Sansho : Fiche technique

Titre original : Sanshō Dayū
Réalisateur : Kenji Mizoguchi
Scénario : Fuji Yahiro et Yoshikata Yoda (d’après la nouvelle du même nom de Mori Ōgai (1915))
Interprétation : Kinuyo Tanaka (Tamaki), Kyōko Kagawa (Anju), Yoshiaki Hanayagi (Zushiô), Eitarō Shindō (Sanshô)
Photographie : Kazuo Miyagawa
Montage : Mitsuzo Miyata
Musique : Fumio Hayasaka, Tamekichi Mochizuki et Kinshichi Kodera
Producteur : Masaichi Nagata
Distribution : Daiei Film
Durée : 124 min.
Genre : Jidaigeki
Date de sortie : 5 octobre 1960
Japon – 1954

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