Entretien avec un vampire : portrait du vampire en héros romantique

Un cycle consacré aux vampires serait-il possible sans mentionner Entretien avec un vampire ? Publié en 1976 et adapté au cinéma en 1994, Entretien avec un vampire, d’Anne Rice, marque une date dans la littérature et le cinéma vampiriques. En donnant la parole à Louis, la romancière dresse le portrait du vampire en personnage romantique.

Concrètement, ce n’est pas la première fois qu’un romancier donne la parole à un vampire. Anne Rice, d’ailleurs, ne cherche pas l’originalité à tout prix dans son roman. Si elle rejette certains éléments que l’on croyait constitutifs du mythe des vampires (la peur des crucifix, par exemple), elle conserve beaucoup du « folklore » vampirique (dormir dans un cercueil) tout en lui donnant des significations symboliques importantes.

L’enjeu principal d’Entretien avec un vampire, c’est de savoir si le vampire est condamné à être damné. C’est tout le thème de l’opposition entre Louis et Lestat. Lestat (interprété par un Tom Cruise absolument formidable, qui trouve là un de ses meilleurs rôles) est le vampire que l’on pourrait qualifier de « traditionnel », celui qui chasse les humains chaque nuit, le personnage cruel qui joue avec ses victimes avant l’issue fatale, le prédateur dénué de sentiments. Pour lui, le vampire est supérieur aux humains, il est le sommet de l’évolution (ou de la création ? Le thème de la présence divine est important aussi dans Entretien avec un vampire). En tant que tel, attaquer les humains n’est pas criminel, et la morale n’a rien à voir avec cela. Lestat se situe dans un monde « au-delà du Bien et du Mal », aurait dit Nietzsche. Il n’éprouve pas plus de remords à tuer des humains qu’un fauve lorsqu’il chasse des gazelles.

Louis, quant à lui, ne parvient pas à se résoudre à cette fatalité. Certes, il est vampire, mais est-ce pour autant qu’il est condamné à tuer ? Et Louis va se lancer dans toute une réflexion sur sa nature vampirique. Une réflexion qui va l’amener à voyager dans toute l’Europe à la recherche de l’origine de son espèce et de réponses à ses questions.
Louis suit ainsi l’exemple des héros romantiques qui vont se rebeller contre une conception du monde qu’ils estiment trop étroite, trop étriquée. Il refuse les limites imposées à son espèce. Louis est un être à part, préférant à la solitude pour mieux réfléchir à son état.

« Tu es un vampire avec une âme humaine », dira Armand (Antonio Banderas) à Louis.
Sous certains aspects, il est possible de lire Entretien avec un vampire comme un roman d’apprentissage. Petit à petit, Louis va vivre différentes expériences qui vont le défaire de ses habitudes humaines pour façonner vraiment un vampire.
Après une expérience en Europe de l’Est qui n’a apporté que des déceptions (et qui est absente du film), c’est à Paris que Louis rencontre une autre société de vampires. C’est là aussi qu’il comprend qu’il n’aura sans doute jamais la moindre réponse à ses questions. La quête existentielle du vampire est, comme celle des humains, vouée à l’échec. Mais surtout, c’est là qu’il fait vraiment l’expérience de la violence et de la cruauté, avant d’y sombrer lui-même.
La fin d’Entretien avec un vampire est donc extrêmement dramatique : alors qu’il a constamment cherché à fuir la damnation vampirique, Louis finit désespérément seul, rejeté aussi bien par le monde des humains que celui des vampires, personnage errant.

Mais Entretien avec un vampire n’est pas seulement qu’une réflexion philosophique et pessimiste sur notre nature (car, à travers le vampire, c’est bien entendu l’humain qui est interrogé). Le roman, comme le film, sont deux œuvres d’une grande sensualité. Une sensualité qui, là aussi, échappe à la morale humaine. Il suffit, pour s’en assurer, de voir la relation plus qu’ambiguë qui se noue entre Louis et Claudia, femme vampire emprisonnée à jamais dans le corps d’une enfant (et interprétée par Kirsten Dunst dans le film). Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans la relation amoureuse qui engage les deux personnages (et qui est beaucoup plus affirmée dans le roman que dans le film).
A plusieurs reprises, les attaques vampiriques sont associées à la sensualité, voire l’érotisme, comme dans cette scène où Lestat ramène chez lui deux prostituées avec lesquelles il joue avant de les tuer. Un schéma similaire se retrouve aussi sur la scène du Théâtre des Vampires à Paris.

Cette sensualité est sans doute la seule attache qui reste à ces vampires que tout sépare de leur vie mortelle. Les vampires sont des personnages morts (d’où les nuits passées dans les cercueils) qui cherchent à retrouver la saveur de leur vie passée. Petit à petit, on comprend que les avantages d’être un vampire (quasi-immortalité, force et vitesse surhumaines) ne sont rien à côté de ce qu’ils ont perdu en quittant la vie mortelle : les sensations et peut-être même les sentiments. Dans le roman, Louis ne cesse de répéter qu’il voit tout comme avec du recul. Il est détaché de ses émotions. Être surhumain implique de ne plus sentir comme les humains (c’est, dans une certaine mesure, la même chose que ressentiront les anges de Wim Wenders dans Les Ailes du désir, prêts à abandonner leur nature d’ange pour avoir le droit d’éprouver des sentiments).

D’une façon paradoxale, le destin de ces Immortels (ou peu s’en faut) est indissociable de la mort. C’est le deuil qui pousse un Louis désespéré, au bord du suicide, dans les bras de Lestat (mort de son frère dans le roman, de sa femme dans le film). Mort des humains bien entendu, si naturelle pour Lestat, si horrible pour Louis. Mort des vampires aussi, le seul crime tabou dans le code moral vampirique. Les vampires sont assimilés à la peste à la Nouvelle-Orléans et à une épidémie dans le bateau qui les emporte en Europe (comparaisons traditionnelles en littérature vampirique) tandis que l’un d’entre eux prend carrément l’allure de la Faucheuse sur la scène du Théâtre parisien.

Mort, sensualité, exaltation des sentiments et des sensations, quête existentielle : Entretien avec un vampire est une œuvre dense et complexe, d’une grande intelligence. Une œuvre qui marque une date importante dans le domaine vampirique.

Entretien avec un vampire : bande annonce

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus