Variations féminines au « Variety »

On aura beau conceptualiser Variety autant que l’on voudra, la force du film de Bette Gordon est de s’affranchir de tout carcan, de ne s’enfermer dans aucune case. Une jolie capsule temporelle du New York des années 80, à découvrir absolument. En salles, presque quarante-ans après sa sortie initiale.

Synopsis de Variety : Caissière dans un cinéma pornographique, le « Variety », Christine (Sandy McLeod) est une jeune femme désœuvrée, arrivée là faute de mieux. Lorsqu’elle rencontre Louie (Richard M. Davidson), un habitué du lieu, Christine se met à le suivre dans les rues de New York, tel un voyeur infatigable…

Masculin/Féminin… et inversement

Le cinéma, c’est souvent l’affaire du masculin. L’homme qui crée ou l’homme qui regarde. D’ailleurs, cette question d’un regard masculin alimente voire hante nombre de débats de nos sociétés. Mais n’apposons pas des théories (même si indispensables) à un film qui offre une liberté rare. Simplement, exprimons ceci : Variety est un bouleversement des codes du regardant/regardé.

Disant s’inspirer des femmes fatales des films noirs aussi bien que des blondes Hitchcockiennes, Bette Gordon subvertie les codes d’un cinéma américain quelque peu ankylosé dans des schémas qui se répètent. Un cinéma que sa génération réécrit déjà de manière assumée, dont elle est l’héritière et qu’elle admire, mais qu’elle choisit de réinventer.

En suivant le regard de Christine, le film inverse la place usuelle dévolue aux personnages féminins, objets d’un désir masculin. Avec Variety, la réalisatrice propose un monde dans lequel l’homme n’est esquissé qu’à travers la femme. Un monde où les spectateurs regardent une femme qui regarde un homme (et souvent avec une forme de désir).

Stairway to Orgasm

Le désir féminin, ce grand thème oublié par le cinéma. Assise dans sa cabine du guichet du cinéma, Christine est entre deux mondes. Celui de la rue, où elle est regardée et désirée. Et celui du monde de la pornographie, où elle regarde. À partir de là, toute la complexité du désir s’incarne avec ce personnage féminin qui en découvre petit à petit les possibilités multiples.

Christine, c’est un peu la personnification de l’idée que la femme ne naît pas frustrée mais le devient au sein d’une société qui réprime ses désirs. À ce propos, les quelques scènes avec Mark (Will Patton), son petit ami, prouvent que, lorsque Christine parle de sexe, de ses envies, elle est tout de suite jugée comme si elle avait un langage « vulgaire » et même anormal.

Finalement, le film, et le scénario de Kathy Acker en particulier, postule que, dans ce nouveau monde, c’est la femme qui est sujet. Un scénario qui sort complètement de ce qui est attendu en termes de narration en ne proposant aucune conclusion, le final restant délibérément flou. Une manière, provocante, de rappeler aux spectateurs cette mise en suspens du désir féminin dans les sociétés. Christine, c’est une détective qui mène l’enquête du désir au féminin et, par-là, du cinéma au féminin.

Parlons femmes, parlons films

Variety est lui-même une réflexion sur le paradoxe du cinéma, le paradoxe du désir des films. D’abord, le paradoxe des films pornographiques qui montrent sans offrir une possibilité physique réelle. Et puis, le paradoxe du cinéma en lui-même. Un art qui donne l’illusion du vrai, qui tend la main aux spectateurs, l’entraînant dans un monde qui s’arrêtera, une fois l’écran redevenu noir.

En montrant les tribulations nocturnes de Christine, explorant New York de nuit, Variety nous raconte que c’est sa sexualité refoulée qu’elle explore. Son désir de se trouver, de se créer comme une fiction afin de connaître son plaisir. Le film entretient donc un rapport extrêmement charnel à la pellicule. La lumière, opaque et tout en texture, gagne en intensité grâce au travail du chef opérateur du film, Tom DiCillo. De même, la partition musicale de John Lurie ajoute à une ambiance visuelle très eighties mais qui n’a rien de surfaite, puisque Variety vient tout droit de ce New York disparu et tellement aimé.

Variety est donc une œuvre manifeste qui revit depuis quelques années, à travers un nouveau souffle. Une œuvre qui montre qu’il est de ces films fondamentaux passés un peu inaperçus mais que nous découvrons peut-être au meilleur moment.

Bande-annonce – Variety

Fiche technique – Variety

Réalisation : Bette Gordon
Scénario : Kathy Acker
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 1er juin 2022 (Sortie initiale en 1983)
Pays : États-Unis

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.