L’Ombre d’un mensonge de Bouli Lanners : l’amour, tout simplement

L’Ombre d’un mensonge est un film assez différent de ce à quoi le cinéaste Bouli  Lanners nous a habitué. Qualifié par lui-même de Grand Public, le film,  d’une très grande beauté formelle, analyse sur fond d’une histoire d’amour, les mœurs étriquées d’une société gaélique bornée  par des pratiques religieuses d’un autre âge, desquelles des membres sont avides de s’échapper.

Synopsis de l’Ombre d’un mensonge :  Phil s’est exilé dans une petite communauté presbytérienne sur l’Île de Lewis, au nord de l’Ecosse. Une nuit, il est victime d’une attaque qui lui fait perdre la mémoire. De retour sur l’ile, il retrouve Millie, une femme de la communauté qui s’occupe de lui. Alors qu’il cherche à retrouver ses souvenirs, elle prétend qu’ils s’aimaient en secret avant son accident…

Amour

On associe rarement le nom de Bouli Lanners à la romance. Mais avec L’Ombre d’un mensonge, qu’il réalise, c’est la deuxième fois presque en se suivant qu’on le voit dans un rôle plein de tendresse, après C’est ça l’Amour de Claire Burger, dont il est le personnage principal de grand bourru au cœur gros comme ça.

Une fois qu’on a compris que Lanners a hésité longtemps entre thriller et romance, on saisit l’économie générale du film. En effet, L’Ombre d’un mensonge est lui-même comme coiffé de l’ombre d’un grand mystère. Le film sourd de non-dits, de vérités prêtes à éclater, à l’instar d’un thriller. Mais ce qu’il faut retenir, c’est finalement l’étude de mœurs d’une microsociété des Hébrides extérieures, au large du Nord-Ouest de l’Ecosse. Phil (Bouli Lanners, lui-même un Philippe dans la vie, lui-même un fan absolu de ces contrées écossaises qu’il connaît comme sa poche), est un Belge échoué dans une ferme appartenant à Angus (Julian Glover), un patriarche à l’ancienne, pétri de Saintes Écritures, ferme où travaillent Peter le fils (Cal MacAninch), Brian le petit-fils (Andrew Still), et donc Phil, l’étranger.  Brian entame le film par un bavardage enjoué, ignoré par un père taiseux, distant et froid, mais auquel Phil répond tout aussi allégrement. La famille McPherson est à l’image de tout un pays où les femmes mettent encore le chapeau et le long manteau noir pour assister au culte : austère, puritain, pour ne pas dire pudibond.

Alors que la famille se retrouve à l’Église presbytérienne pour un culte au sermon d’un autre âge, Phil le mécréant s’effondre dans les landes suite à un AVC.  Evacué de justesse à Inverness, il ressort de l’hôpital sans séquelles, mais avec la mémoire en moins.  Millie (impressionnante Michelle Fairley), la sœur de Peter, est désignée, s’est désignée, comme la référente du malade. Elle l’aide pour les courses, pour aller au travail (il n’a pas le droit de conduire), pour déchiffrer les traces d’une vie antérieure dont il ignore tout, trouvées dans le téléphone ou sur la porte d’un frigo. Ce n’est pas spoiler le film de dévoiler que très vite, elle va annoncer à Phil qu’ils étaient (sont) des amants. Est-ce un mensonge ou la vérité ? Des indices, la bande-annonce, jusqu’au titre du film, montrent que Millie a plutôt profité de cette amnésie pour se lancer dans une aventure amoureuse inespérée pour cette cinquantenaire qui a son propre job plutôt décent, mais qui mange encore  à la table du patriarche, comme le reste de la famille, et dort encore sous son toit.  Michelle Fairley, toute en intériorité, interprète avec beaucoup de justesse la transformation d’une femme sèche et sans vie en une amoureuse heureuse, lumineuse, même si elle doit  encore se cacher de sa famille. Bouli Lanners est à l’avenant, un peu gauche en portant un personnage lui aussi très épris.

De telles scènes pourraient vite tourner au grand mélo larmoyant  si  ce n’est la mise en scène de Lanners et de son ami Tim Mielants, venu le seconder. On oublie la relative minceur du scénario dans la contemplation des magnifiques plans fixes des paysages des Hébrides : les landes, les tourbières , la plage, les pré-salés, Bouli Lanners le peintre de toujours, en maîtrise parfaitement la grammaire. L’immensité et la beauté de la nature sont sublimées dans un CinemaScope impeccable, harmonieux, pictural. Le peu de dialogue laisse la place aux éléments. Les métaphores visuelles sont nombreuses, à l’instar de ces premiers instants à deux , ou plus précisément de cette première séparation où Millie, déjà dehors, toujours prompte à retourner dans sa fausse normalité par crainte du qu’en dira-t-on, et Phil, à l’intérieur de son logement, sont séparés par un superbe jeu de vitres tremblotantes qui rendent floue à l’autre l’image de chacun…

L’Ombre d’un mensonge, où, non pas un, mais plusieurs mensonges permettent à l’amour de naître, est un film qu’on a aimé malgré ses quelques scories, ses quelques raccourcis. Quand l’entremêlement de doigts exprime si intensément et en même temps si pudiquement l’amour et surtout le désir que pourtant tout un entourage réprouve, on ne peut être qu’emporté avec les protagonistes. On ne peut qu’adhérer au film d’un cinéaste, d’un homme, dont on connaît l’humanisme qu’il a longtemps caché sous des couches de bravade, et qui se découvre au grand jour  un peu plus à la fois. Un film simple et beau, qui revient finalement aux fondamentaux.

 

L’ombre d’un mensonge – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Ywir8U_pe7I

 

L’ombre d’un mensonge – Fiche technique

Titre original : Nobody Has To Know
Réalisateur : Bouli Lanners & Tim Mielants
Scénario : Bouli Lanners & Stéphane Malandrin
Interprétation : Michelle Fairley (Millie MacPherson), Bouli Lanners (Philippe Haubin), Andrew Still (Brian), Julian Glover (Angus), Cal MacAninch (Peter), Ainsley Jordan (Beverly), Clovis Cornillac (Benoît)
Photographie : Franck Van den Eeden
Montage : Ewyn Ryckaert
Producteurs : Jacques-Henri Bronckart, Coproducteurs : Ciara Barry, Sébastien Beffa, Nicolas Brigaud-Robert, Rosie Crerar, Antonino Lombardo,François Yon
Maisons de Production : Versus Production , Co-production : Barry Crerar , Playtime, Prime Time, Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), Proximus, BE TV
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution
Récompenses :  Meilleur Acteur, Meilleure Actrice, Meilleur Film au  Festival de Chicago 2021
Durée : 99 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Mars 2022
France – Belgique- Royaume Uni – 2021

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3.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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