C’est ça l’amour, de Claire Burger : A fleur de peau

Claire Burger officie en solo pour C’est ça l’Amour, un film dans la lignée de Party girl, le précédent : dans l’émotion sans jamais être larmoyant, sensible et drôle à la fois. Il confirme le talent de la Forbachoise.

Synopsis : Depuis que sa femme est partie, Mario tient la maison et élève seul ses deux filles. Frida, 14 ans, lui reproche le départ de sa mère. Niki, 17 ans, rêve d’indépendance. Mario, lui, attend toujours le retour de sa femme.

Mon père ce héros

Claire Burger a frappé fort avec Party Girl, un premier long métrage auréolé à Cannes en 2014 de la prestigieuse Caméra d’Or, le prix des premiers films, qu’elle a coréalisé avec deux autres cinéastes, Marie Amachoukeli et Samuel Theis. Elle nous revient cette semaine en solo avec  C’est ça l’Amour, un non moins excellent deuxième opus.

Inspiré par sa propre histoire, au moment exact où sa mère quitte son père, le récit est porté par le Belge Bouli Lanners, à qui les rôles de papa ours bourru et tendre siéent décidément à merveille (cf. le récent Tous les chats sont gris de sa compatriote Savina Dellicour). Mais le regard, -brûlant, fiévreux-  est celui de Frida (Justine Lacroix), la plus jeune des deux filles de Mario (Bouli Lanners), une version adolescente et fictionnalisée de la cinéaste elle-même. Tourné dans la maison d’enfance de Burger, la propre maison de son père, C’est ça l’Amour raconte la déflagration de cette séparation sur les membres de cette famille : le père désemparé, écrasé à la fois de douleur sentimentale et de responsabilité paternelle puisque la mère est partie seule ; mais aussi les  filles, toutes deux à l’orée d’une étape décisive dans leur vie , la majorité et la liberté pour Niki (Sarah Henochsberg), l’entrée dans l’adolescence pour Frida, et toutes deux perturbées , chacune à sa manière, par cette séparation que personne n’a vu venir.

A l’instar de Party Girl, la force de ce deuxième film est le bouillonnement intense de la vie dans les personnages. Même chez Mario, un homme mûr déjà, au physique ronronnant déjà, la curiosité ne s’éteint jamais. Il est avide de tout, de spectacles, d’expositions, mais également de justice sociale, lorsqu’il s’énerve contre des collègues bureaucrates pour prendre la défense d’un de ces vieux immigrés italiens attirés jadis par les fourneaux de Forbach, éteints depuis. Les filles ne sont pas en reste, dévorant la vie par tous les bouts, au risque de se casser quelquefois les dents, comme lorsque la jeune Frida explore son homosexualité pour voir aussitôt son premier chagrin d’amour s’abattre sur elle.

La proximité émotionnelle et géographique (Forbach, sa terre natale, et la propre maison de son père ) de la réalisatrice avec l’histoire n’est sans doute pas étrangère à l’intensité du film. La tendresse de la cinéaste envers les personnages rejaillit sur ces derniers qui sont tous d’une justesse de ton absolue. Une mention spéciale doit être donnée à Justine Lacroix, pour son jeu entier et énergique, oscillant joliment entre l’enfant qu’elle est encore et la jeune femme qu’elle est en train de devenir. Burger ne juge jamais, et parvient paradoxalement à garder la distance nécessaire pour permettre au spectateur de s’approprier une histoire si intime et sans doute douloureuse.

S’appuyant sur un dispositif de mise en abyme, au travers d’un groupe de théâtre auquel Mario appartient (la pièce Atlas, un théâtre différent qui donne un espace de parole à des comédiens  spéciaux qui sont des habitants de l’endroit où elle se joue, existe vraiment), Claire Burger permet par ailleurs de mettre en images la renaissance de cet homme empêtré qui prend de plus en plus sa place pour finir dans une magnifique envolée à la fin du film où il se révèle à lui-même et à son entourage.

C’est ça l’Amour est histoire racontée tambour battant, sans temps mort, avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. On aurait tendance à dire que l’amour, c’est en effet ça, ce film qu’une femme réalise pour rendre hommage à son père, et pourquoi pas à une mère qui, par son geste, débloque aussi des possibles pour ses filles.

C’est ça l’Amour – Bande annonce

C’est ça l’Amour – Fiche technique

Réalisateur : Claire Burger
Scénario : Claire Burger
Interprétation : Bouli Lanners (Mario Messina), Justine Lacroix (Frida Messina), Sarah Henochsberg (Niki), Cécile Rémy-Boutang (Armelle), Antonia Buresi (Antonia), Célia Mayer (Alex), Lorenzo Demanget (Nazim), Tiago Gandra (Tiago), Laure Ballarin (La camionneuse)
Photographie : Julien Poupard
Montage : Claire Burger, Laurent Sénéchal
Producteurs : Isabelle Madelaine , Olivier Père
Maisons de production : Dharamsala, Arte
Distribution (France) : Mars films
Récompenses : GdA Director’s Award des Giornate degli Autori – Venice Days
Durée : 98 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 27 Mars 2019
France, Belgique – 2018

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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