Encore heureux, un film de Benoît Graffin : Critique

En compétition au Festival d’Alpes d’Huez 2016 et bon perdant, Encore Heureux s’aligne caustiquement sur ce dont les productions françaises semblent raffoler en ce moment. Sous forme d’interrogation, elles cumulent poncifs et bons sentiments. L’emploi ? La mort ? L’argent ? Le troisième âge ? Le bonheur conjugal/familial surtout ? L’image d’Épinal du couple qui se « déchire » sous les yeux des enfants/adolescents incrédules.

Synopsis : Sam, cadre supérieur, et sa femme Marie ont une vie agréable dans leur belle maison. Mais tout bascule quand Sam perd son travail. Deux ans après, il n’a toujours pas trouvé d’emploi. Marie, contrainte de voler dans les supermarchés, n’en peut plus de la nonchalance de son mari qui refuse tous les petits boulots qu’elle a pu lui trouver. Lasse, elle n’est pas loin de tomber dans les bras d’un homme riche et rassurant. Alors que la fille du couple, Alex, s’exerce sur le piano de leur voisine irascible, cette dernière meurt brutalement. L’adolescente cache la vérité à ses parents et dérobe une lampe extrêmement coûteuse…

Après La Loi du marché, Le Grand Partage, Papa ou maman, La famille Bélier, La dernière leçon ou Paris-Willouby, il est difficile de toujours apprécier ce qui sort de nos usines (pour ne pas paraphraser les Lumière). Il se pourrait que Benoît Graffin, scénariste confirmé (Après vous, La Fille de Monaco, Hors de prix..), nous réconcilie avec le genre dont il est question ici, la comédie française. Sandrine Kiberlain, une Vénus au coquillage, et Edouard Baer, ours très bien léché, campent ce duo aux accents improbables qui court après la carotte. L’argent fait-il le bonheur ? Au-delà de toute morale, il paraîtrait que oui et pour une fois, le résultat nous plait. Sommes-nous pour autant des ânes ? Ou des végétariens ?

À la conquête du bonheur ou comment une famille parisienne sans étiquette politique réussit à passer les obstacles. Ne jugeons pas les caractères, contentons-nous de les énumérer : Sam, ancien cadre, refuse de descendre l’échelle sociale, ou du moins par fierté devant sa femme. Sa femme, Marie, qui travaille dans un magasin de chaussures et se met à voler avec la complicité de ses enfants. Elle se laisse courtiser par un riche homme célibataire joué par Benjamin Biolay. Les bases sont amorales et aucun sentiment de culpabilité ne s’en dégage. Ce sont les petits plaisirs coupables dont chacun d’entre nous a déjà fait l’expérience. Le film entier tient sur ce fil et ne choit pas. L’équilibre est assuré par les acteurs qui réussissent à retranscrire le spontané rendant l’ensemble attachant. Le seul défaut serait de ne pas pousser le vice un peu plus loin, car on frôle le plaisir sans concession avec Bulle Ogier. La tendresse est telle, grâce principalement à Sandrine Kiberlain et ses enfants interprétés par Carla Besnaïnou et Mathieu Torloting, que l’on oublie les coquilles scénaristiques jusqu’à être tenu quasi en haleine par les péripéties roadmoviesques.

La simplicité apparente se complexifie de manière plus ou moins grotesque, mais le sourire est récurrent. Le scénario, bien que peu original et malgré des impressions de déjà vu comme les relations conflictuelles entre le troisième âge seul au monde et l’enfance au fort potentiel (L’Étudiante et Monsieur Henri), le béguin impossible (Caprices, Ange et Gabriel…), l’ambition contredite etc, réussit sa course poursuite sans excès. L’humour noir y est parfois maladroit, mais Encore Heureux a le mérite de s’élever en haut du panier grâce à la performance de ses acteurs et un quotient sympathie presque égal à celui de Little Miss Sunshine. Libre à chacun d’apprécier l’archétype de l’happy ending douteux. Pourquoi aucun prix à Alpe d’Huez ?

Encore heureux – Bande Annonce

[Encore heureux] : Fiche Technique

Réalisation: Benoît Graffin
Distribution: Sandrine Kiberlain, Edouard Baer, Bulle Ogier, Carla Besnaïnou, Mathieu Torloting, Benjamin Biolay, Guilaine Londez …
Scénario: Mika Tard, Deborah Saïag, Benoît Graffin avec la participation de Nicolas Bedos
Musique: Gush
Montage: Anita Roth
Photographie: Antoine Héberlé
Décor : Samantha Gordowski, Julien Tesseraud
Producteur: Pauline Duhault
Production: E.D.I Films
Distribution: EuropaCorp Distribution
Durée: 93 minutes
Genre: Comédie
Dates de sortie: 27 janvier 2016

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.