« Sold Out : Face A » : jeunesse éternelle ?

Scénariste et dessinateur, Phil Castaza brosse avec humour le portrait d’un troisième âge revigoré par la musique. Sold Out : Face A raconte en effet la recomposition d’un groupe de rock sous le sceau de la nostalgie.

« Depuis un an, elle me tanne pour aller au club des retraités qui bavent et jouent au bridge en se bâfrant de biscuits. » Georges a de quoi se lamenter : sa fille cherche à le transférer dans un hospice alors qu’il se sent tout à fait autonome. « J’ai trimé comme un damné pour vous et vous osez venir me foutre dehors », assène-t-il à ses enfants, prenant leur prévenance comme un affront. Il est vrai qu’entre une cave insonorisée parfaitement outillée pour des bœufs pop-rock et les grandes salles communes où des grabataires radotent en digérant leur purée, le contraste est vertigineux. Georges est coincé entre ces deux pôles qu’il considère d’un œil ingénu : il est probablement trop tard pour tenter un retour dans les sixties et les établissements pour personnes âgées ne tiennent pas forcément lieu de mouroirs dénués de charme.

Alors qu’il revoit Jean-Pierre, un vieil ami perdu de vue depuis longtemps, Georges a l’occasion de mettre ses hypothèses en application. Il lui montre son antre musical, empreint de nostalgie, où il a reproduit à l’identique ce faisait l’essence de leur ancien groupe, à commencer par les instruments de musique. Les deux septuagénaires, échaudés, picolent et guitarisent. Le lendemain est difficile pour Jean-Pierre, qui se réveille sur un canapé, expurge son corps des résidus de la veille et se console aux antalgiques. Quand Georges se réveille, son compagnon a pris la tangente. Phil Castaza va bientôt les confronter cruellement à leur solitude : le premier exprime ses doléances aux cendres de sa femme, le second s’enfonce dans son fauteuil en scrutant le vide tout autour de lui. Sold Out a cette particularité de poser un regard doux-amer sur la vieillesse, qui apparaît en décalage avec la société tout en ayant envie de s’y cramponner.

« Il doit avoir l’activité cérébrale d’un fromage blanc. » Il, c’est Jean-Claude, un vieil octogénaire placée en institution, dont l’état décline depuis des années et dont la vie est rythmée par la télévision. Il s’agit surtout d’une ancienne star de la batterie, quelqu’un en qui Georges et Jean-Pierre placent de grands espoirs pour leur retour sur le devant de la scène rock. Ils n’ont peut-être pas tort : quand on lui passe de vieux morceaux, l’ancêtre a la larme à l’œil et les doigts qui démangent. Il ne manquerait plus qu’une chanteuse rencontrée par hasard pour reformer un groupe. Justement, cette Colette qui exaspère ses voisins avec sa musique de sauvages pourrait bien faire l’affaire… Vieillesse, nostalgie et musique vont alors marcher de pair dans un récit rythmé, où l’humour perle souvent et où les caractères révèlent graduellement leur richesse.

Jean-Pierre a monté un groupe de reprises, mais les beuveries et les aventures sans lendemain ont eu raison de son mariage et de sa famille. Il ne voit même plus ses enfants. Georges, quant à lui, a du mal à communiquer avec les siens. Leurs suggestions ne sont pas seulement mal accueillies, elles font l’objet d’extrapolations qui ferment la voie à tout compromis. Tous deux partagent ce mal universel que constitue le refus de vieillir. Ils sont attachants, forts en gueule et d’une dualité qui tient essentiellement d’une incompatibilité entre leur âge et leurs attentes. Si Phil Castaza ne réinvente pas le sujet (les films mettant en scène des personnages âgées agissant comme des jeunes sont légion), il se place à bonne distance de ses personnages pour en sonder les aspirations et les caractères. Par ailleurs, sur le plan graphique, très réussi, il use de codes chromatiques spécifiques, renvoyant par exemple le rouge à la stupéfaction (positive comme négative) et le jaune ou le vert pâle à une forme de nostalgie, voire de réminiscences…

Aperçu : Sold Out (Soleil)

Sold Out – Tome 1 : Face A, Phil Castaza
Soleil, avril 2021, 52 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.