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« Shibuya Hell » (Tome I & II) : Tokyo en pleine apocalypse

Les éditions Pika publient la version française des deux premiers tomes de Shibuya Hell, le manga horrifique et inventif de Hiroumi Aoi. Dans un quartier branché de Tokyo, des poissons volants particulièrement voraces se mettent à décimer la population locale…

Le premier personnage auquel le lecteur est appelé à s’identifier n’est autre que Hajime, cinéphile et cinéaste amateur. On le découvre caméra à la main, cherchant à capturer quelques images à Shibuya, un quartier tokyoïte très vivant, vis-à-vis duquel il se sent tout à fait étranger. Il faut dire que le lycéen, plus habitué à « l’harmonie préétablie de son existence », goûte peu le tumulte urbain et consumériste. Il aspire pourtant à briser le ronron lénifiant d’une vie bien rangée. Ça tombe plutôt bien : des poissons utilisés à contre-emploi, volants et voraces, vont soudainement apparaître, décimer Shibuya et profondément bouleverser son existence.

Ce « no-life » caractérise bien le héros voulu par Hiroumi Aoi : comme Aki, rien ne semblait le prédestiner à occuper les premiers rôles dans un récit apocalyptique survivaliste. C’est dans le sillage de ces lycéens vulnérables et peu populaires que le lecteur va pourtant parcourir Shibuya de sa gare à son centre commercial, d’une école refuge aux égouts de la ville, sous la menace constante d’une « poiscaille » aux attributs variables et à la létalité irréfutable. L’espace fait l’objet d’un emploi plutôt réussi, puisqu’il apparaît à la fois comme branché et dangereux. Les « grands magasins à la mode » y côtoient les « ruelles louches » sans que l’on sache très bien quel regard doit être porté sur l’une ou l’autre de ces choses.

Les jeunes protagonistes sont attachants et héroïques à leur façon : Hajime risque sa vie pour secourir Arisa, une chanteuse fraîchement rencontrée, tandis qu’Aki veille sur son petit frère Haru, âgé de seulement cinq ans. Tous deux rencontreront bientôt le « furet », un sans-abri au sujet duquel circulent toutes sortes de rumeurs. On le dit assoiffé de sang, capable d’anéantir à lui seul une armée de cent yakuzas, nanti d’une foreuse à la place de la main droite. Comme le dit l’adage, il n’y a pas de fumée sans feu : puissant, véloce, téméraire, il ne recule ni devant les gangs locaux ni devant des poissons anthropophages. Shibuya constitue d’ailleurs sa seule richesse et c’est animé d’une rage inexpiable qu’il s’en va affronter les animaux aquatiques qui la mettent sens dessus dessous.

Il est évidemment ironique de voir le fantastique gore faire immersion dans la vie d’un jeune cinéphile. Le quotidien de Hajime, admirateur de Tarantino et d’Hitchcock, finit par ressembler à un film… de John Carpenter. Les vignettes de Hiroumi Aoi en témoignent largement : corps démembrés ou déchiquetés de l’intérieur, têtes arrachées, amas de cadavres, sang omniprésent… Shibuya Hell n’en est pas pour autant privé d’humour : en pleine apocalypse, des badauds s’inquiètent benoîtement pour leurs vacances à venir, tandis que les yakuzas sont ridiculisés par un SDF.

Les deux tomes se lisent en tout cas d’une traite. Le récit est échevelé, plein d’obstacles, partagé entre la fuite et la confrontation. À la sidération initiale succèdent ainsi la ruse et l’action, les deux se mêlant quand il s’agit de provoquer un choc thermique chez les poissons prédateurs ou de les rendre inopérants après qu’un incendie a brouillé leurs sens. Enfin, chaque tome possède en appendice des bonus permettant de découvrir plus avant certains personnages, à l’image de Chitose, une lycéenne vamp qui trahira éhontément Hajime, ou d’Anko Yukino, une inspectrice bienveillante qui croisera sa route.

Shibuya Hell (I et II), Hiroumi Aoi
Pika, juin 2020, 240 pages

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3.5

Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.
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