« Pussey! » : l’art satirique de Daniel Clowes

Avec Pussey!, paru aux éditions Delcourt, Daniel Clowes livre une critique acérée de l’industrie de la bande dessinée, principalement à travers le prisme des éditeurs, créateurs et fans de super-héros. Partiellement autobiographique, l’album se constitue d’une succession de courts récits mettant en scène un dessinateur confronté aux aléas du neuvième art.

Pussey! trouve son origine dans les pages d’Eightball, anthologie dans laquelle Daniel Clowes se permettait d’explorer, sans contrainte, ses visions les plus cyniques et humoristiques de la société. Le personnage central, Dan Pussey, dessinateur cherchant à faire son trou, devient le symbole de l’artiste jeune et naïf, catapulté dans le monde impitoyable de la bande dessinée, où le succès semble davantage reposer sur le marketing que sur le talent réel. En bon satire, Daniel Clowes y critique non seulement l’industrie des comics de son temps, et notamment les super-héros aux aventures cousues de fil blanc, mais surtout la manière dont l’art peut être dévoyé par les intérêts commerciaux – comment ne pas songer à ces planches vendues à prix d’or dans des galeries ?

Au-delà des parodies et des coups directs portés à l’industrie, Daniel Clowes utilise Pussey! pour effeuiller l’âme de son protagoniste, exposant avec acuité les faiblesses et le pathétisme résigné de Dan Pussey. L’humour, bien qu’omniprésent, cède par moments la place à une mélancolie profonde, témoignant des désillusions de l’auteur et de son personnage vis-à-vis du monde de l’art et de la création. Les critiques ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’industrie du comic book ; elles s’étendent aux valeurs souvent superficielles de l’art contemporain et à la consommation de la culture pop. On verra par exemple dans l’album un groupe d’artistes réuni un peu par hasard, ou une cérémonie de remise de prix au cours de laquelle les hommages sont aussi nombreux qu’hypocrites – présentés en alternance avec les situations réellement vécues.

Le style graphique et narratif de Daniel Clowes dans Pussey! annonce déjà ce qui deviendra sa marque de fabrique dans ses œuvres ultérieures. Si l’humour y est plus présent, la tonalité mélancolique et la critique sociale préfigurent des titres comme Ghost World ou Patience. Pussey!, avec son personnage fait de fantasmes et d’espoirs déçus, se distingue peut-être par approche plus franche et moins nuancée, comme s’il cherchait à mettre un grand coup de pied dans la fourmilière agitée du neuvième art.

Des décennies après sa publication, Pussey! conserve toute sa pertinence, reflétant les évolutions et les constantes de l’industrie du comic book. Les mécanismes de l’exploitation créative, la marchandisation de l’art, les interactions humaines accidentées et les travers de la culture de fans – « gentiment » moqués – restent évidemment des sujets d’actualité. Dans un monde où la culture geek est devenue dominante, les observations de Daniel Clowes sur les illusions et désillusions de l’art populaire résonnent avec une ingéniosité sans cesse renouvelée. Au-delà de sa valeur satirique, l’album offre une introspection intéressante sur les aspirations, les échecs et la quête d’authenticité de l’auteur lui-même, dans un univers souvent régi par l’apparence et le commerce.

Pussey!, Daniel Clowes
Delcourt, mars 2024, 56 pages 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.