« Patience » : un homme en (re)construction

La collection « La Bibliothèque de Daniel Clowes » s’enrichit d’un nouveau titre, avec l’excellent et multidimensionnel Patience.

Jack Barlow est un homme profondément meurtri par la perte de sa femme Patience, assassinée alors qu’elle était enceinte. Après sa mort en 2012, il vit une existence spartiate, empreinte d’amertume et concentrée uniquement sur la recherche de l’auteur des faits. Sa rencontre fortuite avec une prostituée le mène à l’inventeur d’un appareil permettant de voyager dans le temps, en lequel il voit une opportunité de résoudre le mystère entourant la disparition tragique de celle qui continue de l’obséder.

Patience permet à Daniel Clowes de broder autour des thèmes de l’amour éternel, de la vengeance et du destin. Jack Barlow est déterminé à résoudre le meurtre de Patience, même s’il en vient à s’interroger sur ses véritables motivations : s’agit-il de se donner une nouvelle chance de goûter à cette vie de famille qu’il désire tant, ou cherche-t-il, plus prosaïquement, à rétablir une virilité blessée ? Le récit est tapissé d’enjeux vertigineux : les conséquences du traumatisme et de la perte sur l’individu, les dilemmes moraux liés à la vengeance et à la justice, les impacts du voyage dans le temps sur la perception de la réalité et l’état physique et émotionnel de Jack, les effets de la violence et de l’abus sur les relations et l’identité personnelle…

Car en remontant le temps jusqu’à la jeunesse de Patience, Jack est témoin des actes d’abus commis contre elle par les hommes (tous plus pathétiques les uns que les autres). Ces expériences traumatisantes façonnent Patience en tant que personne et contribuent à asseoir sa caractérisation. À certains égards, on peut même déplorer que le portrait du personnage ne se résume en fait à ces blessures passées, puisqu’en dehors de sa grossesse (accompagnée de doutes), la jeune femme apparaît essentiellement dans des postures d’infériorité, soumise aux regards masculins et empêtrée dans les substrats économiques et sociétaux. Patience est vulnérable, pleine de secrets, assaillie de peurs menant à des impasses communicationnelles, chose qui tend, paradoxalement, à la rapprocher de Jack – incapable de lui révéler sa situation professionnelle.

Il est intéressant de mesurer de quelle manière les problèmes financiers influencent la vie des personnages de Daniel Clowes. Patience est contrainte d’abandonner ses études en raison de difficultés économiques, ce qui limite ses perspectives d’avenir et la maintient dans un cycle renouvelé de pauvreté. Les problèmes d’argent de Patience et Jack affectent ensuite leur relation et leur bien-être. Ils expriment des craintes légitimes quant à l’avenir de leur enfant et prennent conscience de la nécessité de s’insérer davantage dans la société, à travers le travail et la formation de capitaux bourdieusiens.

Jack, de son côté, semble déchiré entre son désir de sauver son bébé et sa quête pour revendiquer sa masculinité. Cela pourrait être interprété comme un conflit entre son « id » freudien, qui cherche à satisfaire ses désirs primaires, et son surmoi, qui cherche à agir de manière socialement acceptable. Ses voyages dans le temps supportent des questions philosophiques profondes, notamment sur la prédestination et le libre arbitre. Est-ce que le futur est déjà déterminé, ou est-ce que nos actions peuvent le changer ? Le roman graphique explore de bout en bout la nature de l’amour et de la mort. Jack est prêt à tout pour sauver Patience, ce qui montre la profondeur de son amour pour elle. Mais sa quête n’est-telle pas finalement vouée à l’échec, nappée d’une forme de fatalité ?

L’art de Clowes dans Patience a été décrit comme transcendant, avec des teintes vives et saturées et des séquences de voyage dans le temps marquées par des formes abstraites déformées se tortillant à travers les planches. Ses propositions graphiques se révèlent à la fois belles et dérangeantes, créant une atmosphère servant d’écrin idoine au récit. L’utilisation de la couleur et du langage dramatique, avec des dessins détaillés et expressifs, se fait toujours à bon escient. De quoi sublimer un album de grande qualité.

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Patience, Daniel Clowes
Delcourt, mai 2023, 184 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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