« Dissident Club » : dogmatisme et esprit critique

Taha Siddiqui et Hubert Maury publient aux éditions Glénat un roman graphique autobiographique, consacré au journaliste pakistanais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014.

S’il est un nom qui résonne avec la détermination et la résilience dans le microcosme journalistique, c’est bien le sien. Taha Siddiqui est né au sein d’un monde déchiré par les conflits et les divisions religieuses. Il a tôt été exposé à la politique et aux idéologies. En grandissant dans un foyer placé sous la patronage d’un père conservateur et radicalisé, en partageant sa vie entre le Pakistan et l’Arabie saoudite, en expérimentant à plusieurs reprises l’incommunicabilité contrainte entre chiites et sunnites, il a puisé de quoi forger son caractère et ses convictions, jusqu’à devenir, en dépit des résistances familiales, l’une des voix les plus respectées de sa profession.

Le jeune Taha vit ses premières années sous le soleil irradiant d’Arabie saoudite, où ses parents ont émigré. Le royaume aride est déjà extrêmement conservateur et le père Siddiqui a pris l’habitude de se conformer aux conseils du cheikh local. Pendant son enfance, Taha doit troquer les coloriages de super-héros, les films de Walt Disney et les parties de football contre des prières à la mosquée et une éducation religieuse des plus strictes. C’est à la suite de la mort du général Zia, qui avait fondé le mouvement des moudjahidines, que Taha et son frère prennent véritablement conscience de leur identité pakistanaise. Leur père, lui, ne cesse de cracher sa haine envers Benazir Bhutto et les Occidentaux, voyant des ennemis partout là où ses dogmes sont remis en question.

Dissident Club remonte le temps : ses premières pages relatent une tentative d’assassinat à l’encontre de Taha Siddiqui, avant un immense flashback qui constitue le cœur de ce roman graphique. À sa lecture, on comprend que la politique, omniprésente, influence de manière indélébile le jeune Taha. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, qui secouent le monde entier, de la guerre du Golfe ou en Afghanistan, ou de l’ascension du général Pervez Musharraf, tous ces événements contribuent à nourrir la curiosité et l’esprit critique du futur journaliste, dont le choix de travailler à la télévision, et qui plus est pour une chaîne américaine, provoquera le courroux de son père, avant une rupture filiale définitive.

Taha Siddiqui développe ainsi une fascination pour le journalisme et la quête de vérité. Tandis qu’il entreprend des études de journalisme, il découvre le dogmatisme qui prévaut sur les bancs de l’Université et débute une romance interdite avec une étudiante chiite. Cela amène à deux observations fondamentales : l’histoire est revisitée afin de glorifier le Pakistan et le sunnisme, dans une veine nationaliste et religieuse, tandis que le conservatisme dont s’imprègne la société pakistanaise se verra illustré par cette scène glaçante durant laquelle Taha et sa petite amie Sonya feront l’objet des menaces d’une foule véhémente pour… avoir flirté dans une voiture.

De nombreuses autres descriptions émaillent Dissident Club. L’album, très dialogué, montre une jeunesse se représentant Oussama Ben Laden comme un héros, fréquentant des écoles coraniques où la mixité est prohibée, soumise à la Muttawa (la police religieuse), s’éveillant à la sexualité comme elle le peut (en se tripotant entre hommes devant des films pornographiques). À Karachi, l’armée pakistanaise facilite la mise en chantier de villes-champignons. Après les attentats du 11 septembre, la croissance du pays se trouve en effet dopée par les investissements étrangers et les financements américains destinés à la lutte contre le terrorisme. Le juge Chaudrhy, le chef taliban Baitullah Mehsud, les services secrets de l’ISI, le conflit indo-pakistanais figurent eux aussi en bonne place dans le récit.

Dans un album-fleuve, Taha Siddiqui et Hubert Maury ne portraiturent finalement rien de moins qu’une banalité tétanisante. Cet oxymore se justifie pleinement quand on mesure les pulsions de haine et de mort qui accompagnent l’endoctrinement religieux et le corsetage d’une jeunesse aspirant pourtant à la liberté. Cette dernière a un prix. Pour Taha Siddiqui, ce sera celui de l’exil, en France, terre d’accueil qui le voit aujourd’hui accoucher de cet estimable testament politique et autobiographique.

Dissident Club, Taha Siddiqui et Hubert Maury
Glénat, mars 2023, 264 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.