La Vénus à la fourrure… irrésistible

Ce roman de Leopold von Sacher-Masoch traîne une réputation particulière due au nom de son auteur. S’il se lit bien, ce n’est pas pour son caractère sulfureux, mais plutôt pour son style très maîtrisé, ainsi que par le doute qu’il entretient constamment.

Étant donné l’aspect très parlant du nom de l’auteur, sachez que oui, le mot masochisme en vient et que ce roman en est l’illustration. En effet, le narrateur (Séverin) évoque son histoire d’amour avec une charmante jeune femme (Wanda, dont la description incite à faire le rapprochement avec le personnage interprété par Rita Hayworth dans le film Gilda), qui adore porter des fourrures et qui accepte de jouer le jeu avec son amant qui lui réclame de devenir son esclave. Cela nous vaut un certain nombre de pages choquantes, car cet esclavagisme ira jusqu’à l’usage du fouet et la description de situations humiliantes pour Séverin. Particularité, le narrateur conclue en disant « C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. » Le roman datant de 1870, on peut considérer que la position de la femme par rapport à l’homme a déjà grandement évolué, mais qu’on n’est toujours pas parvenu à l’égalité de considération souhaitée par le narrateur. Les féministes diront qu’on en est encore loin, en particulier pour la rémunération du travail. On peut également remarquer la tournure de phrase « le rôle que l’homme lui donne actuellement » qui indique bien la position dominante de l’homme, une position qu’il répugne évidemment à abandonner. Passons sur les détails des relations homme-femme qui mériteraient de longs développements, pour les aborder selon une interprétation métaphorique de ce que le roman raconte.

Interprétation

Que le narrateur évoque une suprasensibilité que l’introduction présente comme une sorte de sensibilité exacerbée difficilement traduisible, ne change pas grand-chose à l’affaire. Les relations homme-femme sont compliquées et seul l’amour parvient à les transcender. Entre le narrateur et sa maîtresse, c’est bien d’amour dont il est question, une adoration réciproque qui va jusqu’à une sorte de fascination. On pourrait évidemment discuter sur la nature réelle du sentiment qui les rapproche : amour ou passion ? Soit quelque chose de constructif ou au contraire de destructeur. D’après ce que raconte le roman, la deuxième hypothèse est la plus probable, mais il faut reconnaître que la partie qui les voit se rapprocher se révèle palpitante. Le vrai souci vient lorsque le narrateur dévoile ses penchants, issus de son histoire personnelle, depuis l’enfance. On remarquera que, dans un premier temps, Wanda répugne à entrer dans ce jeu et que c’est bien par amour qu’elle accepte de satisfaire les fantasmes de son amant. On voit ici apparaître la nature joueuse d’un tempérament féminin tout ce qu’il y a de plus classique (attention quand même de ne pas généraliser, car c’est en enfermant les caractères masculins et féminins dans des schémas bien précis qu’on établit des relations où chacun-chacune se doit de tenir un rôle). Ainsi, Wanda accepte le jeu et Sacher-Masoch se montre d’une grande subtilité en faisant en sorte qu’on doute constamment (avec le narrateur) des motivations de la belle : rentre-t-elle dans ce jeu pour jouer son rôle aussi bien que possible (et ainsi satisfaire son amant), ou bien parce qu’elle y trouve son compte personnellement ? Autrement dit, un homme doit-il se méfier des libertés qu’il autorise à sa partenaire (et inversement, bien entendu) ? Question intemporelle. En effet, n’y a-t-il pas dans le couple, qu’on le veuille ou non, l’établissement d’un rapport de forces ?

Les relations homme-femme

C’est toujours d’actualité, ces relations dépendent le plus souvent d’un schéma classique, l’homme allant vers la femme plutôt que l’inverse. Cela aboutit à une situation de concurrence entre hommes pour une femme, situation qu’on observe dès la conception, avec cette multitude de spermatozoïdes qui se dirigent vers l’ovule, un seul parvenant à y pénétrer. Concrètement, sauf exception, les femmes observent de nombreuses approches (qu’elles soient intelligentes ou maladroites voire blessantes), qui leur donnent l’opportunité de choisir celui qui leur convient (tout en sachant que plus elles attendent, moins elles recevront de propositions). Cela les met dans une position où elles peuvent se montrer exigeantes voire capricieuses (supprimer les mentions inutiles ou en rajouter selon les situations, tout en gardant en tête que les femmes ne vont pas se gêner pour établir leur propre liste). Pour conserver la faveur de celle qu’il a conquis, un homme peut donc être amené à faire des concessions (symbolisées dans le roman par les blessures occasionnées par le fouet), voire se rabaisser (les situations humiliantes). Bien entendu, le roman présente tout cela selon une perversion voulue et demandée par l’homme, prêt à tout pour rester auprès de sa belle. Mais sa force est de nous présenter les rapports homme-femme selon une lecture qui se joue des évolutions et des périodes (les références classiques ne se limitent pas à l’utilisation du prénom Vénus pour le titre). On peut même se demander si l’égalité de traitement souhaitée finalement par le narrateur est vraiment envisageable, compte tenu des différences morphologiques et psychologiques. En effet, outre l’avantage de la force physique que l’homme peut exercer au détriment de la femme (voir la quantité de plaintes pour agressions), une observation de tous les jours montre bien que l’homme et la femme ne fonctionnent pas de la même façon. L’objectif idéal à atteindre serait plutôt, comme dans un couple équilibré (ça existe), d’accepter ces différences pour obtenir une coopération constructive, permettant à chacun-chacune de s’épanouir.

La Vénus à la fourrure – Leopold von Sacher-Masoch
La République des Lettres : sorti le 22 mai 2023 (édition originale allemande sortie en 1870).

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