« Toxic Data » : comment l’opinion publique est manipulée à notre insu

La collection « Champs » des éditions Flammarion compte un nouveau titre avec Toxic Data, du mathématicien et écrivain français David Chavalarias. Ce dernier explique comment les biais cognitifs et les opérations sémantiques concourent, sur les réseaux sociaux, à altérer notre jugement et à influer sur notre opinion. Avec en ligne de mire : la crise sanitaire de la Covid-19 et nos systèmes démocratiques, passablement éprouvés.

Les réseaux sociaux ont pris une place considérable dans nos vies et ont modifié significativement notre manière de communiquer, d’interagir et de consommer l’information. Si leur impact sur la société a été bénéfique sous de nombreux aspects, ils ont cependant des effets plus discutables, voire néfastes, sur la démocratie et la perception de la réalité. Car les réseaux sociaux engendrent une bulle de filtre qui entraîne une distorsion des faits et une polarisation toujours plus forte de l’opinion publique. David Chavalarias revient longuement sur les biais cognitifs, dont ceux de confirmation et de négativité, qui nous poussent à accepter et à partager des informations qui corroborent nos opinions préexistantes, et qui nous invitent à creuser plus avant les théories les plus pessimistes. Aussi, face à deux informations contradictoires, l’une attestant des effets bénéfiques de la vaccination et l’autre mettant en garde contre ses supposés dangers, l’internaute ordinaire aura tendance à s’enquérir de la seconde.

Toxic Data démontre à quel point les algorithmes des réseaux sociaux sont conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs, en leur proposant du contenu qui correspond à leurs centres d’intérêt et à leurs opinions. Une personne ayant tendance à partager des publications politiques favorables à un parti ou à une idéologie va faire l’objet d’un matraquage de contenus similaires, créant ainsi, peu à peu, une bulle cognitive expurgée d’éléments dissonants. Ce phénomène est encore exacerbé par le biais de négativité, qui fait que les informations négatives, qui ont plus de poids émotionnel, seront davantage partagées. En partant des sciences sociales computationnelles, David Chavalarias s’interroge sur l’avènement et l’attrait des démocraties illibérales, du trumpisme et des extrêmes, dans un environnement numérique qui pèse considérablement sur l’opinion publique et dont Twitter, Facebook, 4chan, Reddit ou Discord constituent les pointes avancées.

L’auteur note que les réseaux sociaux ont une influence sociale considérable. Par homophilie, les utilisateurs ont tendance à se rapprocher des individus partageant leurs opinions et à former des communautés virtuelles plus ou moins structurées. Chacun peut trouver en quelques clics des individus défendant les mêmes théories que lui, fussent-elles marginales ou franchement complotistes. David Chavalarias examine l’activité des fermes à trolls russes, revient sur l’utilisation des mèmes, radiographie le phénomène d’astroturfing et passe au crible des campagnes de dénigrement telles que les MacronLeaks, le PizzaGate ou l’affaire Ali Juppé. Souvent, en France, deux communautés sont à l’œuvre, l’alt-right américaine (parfois aidée par les Russes) et l’extrême droite locale. Les opérations sémantiques menées sur les réseaux sociaux nécessitent alors la création de sites Internet dédiés, des échanges anodins prenant peu à peu une coloration polémique et la mise en service de bots relayant en abondance les messages.

Des milliers de faux comptes sur les réseaux sociaux sont créés pour diffuser de fausses informations et semer la discorde. Cela a été notamment le cas pendant les élections présidentielles américaines de 2016. Les ingérences étrangères constituent par ailleurs une menace réelle pour les démocraties. L’affaire Cambridge Analytica, liée à l’élection de Donald Trump mais aussi au Brexit, est un exemple flagrant de l’exploitation intéressée des données personnelles des internautes pour influencer l’opinion publique et, au bout du chemin, les scrutins démocratiques. Cette société a en effet utilisé les données personnelles de millions d’utilisateurs de Facebook pour élaborer des profils psychologiques et pour générer des publicités politiques ciblées. David Chavalarias décrit les réseaux sociaux comme une chambre d’écho opaque. Il utilise l’exemple de Mat Honan pour démontrer comment un internaute peut, sans même le désirer, se faire le porte-parole des discours les plus radicaux et alternatifs.

L’auteur démontre aussi que certains comptes politiques sont surexposés par rapport à d’autres en fonction d’algorithmes qui nous échappent. Il nous apprend par exemple que les personnalités conservatrices sont avantagées, en se basant sur une étude scrupuleuse. Est-il besoin d’expliciter les conséquences fâcheuses que cela peut avoir sur la bonne marche de la démocratie ? Les scandales politiques sont amplifiés ou minimisés en fonction d’algorithmes sur lesquels les pouvoirs publics et les sociétés civiles n’ont aucune prise. David Chavalarias nous invite à adopter des comportements de défense pour tempérer l’influence des réseaux sociaux sur la démocratie. Il conclut ainsi son ouvrage par une série de conseils pour agir au niveau individuel et collectif afin de lutter contre les manipulations de l’information : aiguiser son sens critique, identifier ses vrais amis, percer à jour les causes et les motifs du populisme, fuir les toutologues et accorder du crédit à l’expertise… Il souligne l’importance de l’éducation et de la recherche indépendante. Il en appelle à questionner le système démocratique et les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux. L’intellectuel canadien Marshall McLuhan expliquait que l’homme façonne des outils qui, ensuite, nous façonnent à leur tour. Il suffit de se référer aux nombreux exemples rapportés par David Chavalarias dans Toxic Data, des États-Unis à la France en passant par la Birmanie ou l’Éthiopie, pour le comprendre.

Si l’ouvrage agit essentiellement comme une piqûre de rappel – les initiés n’apprendront pas grand-chose de neuf sur l’intermédiation algorithmique –, l’agglomération des faits a cependant quelque chose de glaçant. David Chavalarias compare Facebook à la radio Mille Collines ayant servi d’incubateur au génocide rwandais. Il adosse l’apparition du mouvement des Gilets jaunes à un changement de l’algorithme de Facebook visant à privilégier les informations de proximité. Il revient sur les déclarations de Matteo Salvini remerciant Dieu (sic) pour le ciblage publicitaire permis par les réseaux sociaux. Il démontre comment l’ordre des suggestions sur Google ou la mimésis de René Girard – par une boucle de rétroaction positive aboutissant à un renforcement mutuel des désirs et des motivations – affectent l’opinion publique et altèrent la démocratie. Il cite Umberto Eco ou Sun Tzu pour étayer son argumentaire et insiste sur cette « simple » évidence : discréditer, déformer, distraire, dissuader, diviser, (faire) douter constituent aujourd’hui le programme de tous ceux qui, en France comme à l’étranger, cherchent à imposer leurs vues et leurs politiques au plus grand nombre, par les moyens détournés des réseaux sociaux. Rappelons ce fait édifiant : d’après les éléments communiqués par Facebook, plus de 126 millions d’Américains ont été exposés à des contenus de la ferme à trolls russe Internet Research Agency entre 2015 et 2017 !

Toxic Data, David Chavalarias
Flammarion/Champs Actuel, mars 2023, 288 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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