« Queen : La Totale » aux éditions EPA

Benoît Clerc se lance dans une entreprise titanesque : raconter, dans un livre-somme de plus de 500 pages, le groupe Queen, à travers des portraits, des anecdotes mais aussi, et surtout, ses 188 chansons et 15 albums qui ont profondément modifié le visage du rock.

Quand on évoque les cieux du rock, la constellation formée par les Queen, groupe britannique légendaire, brille d’un éclat inégalé. Fondé en 1970, le quatuor mythique – Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor, John Deacon – s’est propulsé au fil des années au firmament de la scène musicale internationale, se parant au passage des plumes majestueuses de l’aigle royal, emblème du groupe. Les Queen ont tissé une aventure musicale d’une diversité et d’une sophistication inégalées, formant un palimpseste sonore où les tracés du rock se fondent dans ceux de l’opéra, du disco, du folk et du gospel, générant un amalgame inspiré d’harmonies, se rangeant parmi les chefs-d’œuvre du XXe siècle.

Leur influence s’est propagée bien au-delà de la sphère musicale : leur résonance culturelle et politique a investi le terrain fertile de l’histoire contemporaine. Insufflant courage et résilience à une génération troublée, les Queen ont réussi à capter l’essence de leur époque avec une acuité poignante et une vision parfois prémonitoire. Leurs hymnes rassembleurs, chargés d’émotion, sont devenus l’empreinte sonore d’une époque, laissant des échos dans la mémoire collective qui résonnent encore aujourd’hui. Leurs chansons, miroirs de la société, deviennent alors les chroniques sonores de leur temps, chargées des nuances d’une génération marquée par des changements sociaux et culturels majeurs. Faisant écho à la libération sexuelle, aux combats pour les droits de l’homme et à la montée de la conscience écologique, leur musique a réussi à transcender les frontières géographiques et culturelles, touchant des millions de personnes à travers le globe.

La trajectoire de Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon est l’incarnation même de l’esprit du rock. On touche à l’impétueux, l’innovant, ce qui défie les conventions. Les Queen, avec une audace créative et une grande ambition artistique, ont renouvelé le genre, poussant ses limites et réinventant constamment leur propre identité musicale. Ils n’ont pas seulement créé de la musique, ils ont forgé, patiemment, chanson après chanson, une mythologie, une cosmogonie où chaque titre devient un monde en soi, une narration qui s’inscrit dans un univers plus large, qu’il étend et enrichit.

La présence scénique de Queen, menée par l’incandescent Freddie Mercury, a redéfini le concept même du spectacle de rock. Des concerts grandioses aux costumes extravagants, leur capacité à captiver et à communiquer avec le public est restée légendaire, élevant le groupe à un statut quasi-mythique. Leur performance lors du Live Aid en 1985, qui fait l’objet d’un focus, est d’ailleurs souvent citée comme l’un des plus grands moments de l’histoire de la musique live. En outre, le rôle de Queen dans la promotion de l’art visuel, notamment à travers ses vidéoclips innovants, a contribué à établir une symbiose inédite entre musique et images, accentuant leur impact culturel. Leur sens aigu du théâtral, combiné à leur compréhension des nouvelles technologies et des médias, a ouvert la voie à une nouvelle forme d’expression artistique, faisant des Queen l’un des précurseurs de l’ère du clip vidéo.

Les membres du groupe ont également fait preuve d’un courage exceptionnel face à l’adversité, que ce soit à travers les défis personnels qu’ils ont dû surmonter ou les critiques auxquelles ils ont dû faire face. Le combat de Freddie Mercury contre le SIDA et son dévouement à continuer à créer de la musique malgré sa maladie ont fait de lui un symbole de résistance et de détermination. Au-delà d’un impact musical indéniable, Queen a également joué un rôle important en tant que porte-parole d’une génération en quête d’identité et de liberté. Par leurs textes et leur attitude, les quatre musiciens ont su exprimer les aspirations, les peurs et les espoirs de millions de jeunes, offrant une voix à ceux qui se sentaient marginalisés ou incompris. À travers leur musique, ils ont véhiculé des messages d’acceptation, de tolérance et de respect de la différence, des valeurs qui ont marqué leur époque et qui restent d’une actualité brûlante.

Analyse de cas

Chacune de leurs chansons est un chapitre de l’histoire mouvementée des Queen. Un reflet de leur esprit indomptable, une énième preuve de leur capacité à transgresser les frontières musicales. Ces morceaux, souvent passés à la postérité, révèlent non seulement l’ingéniosité artistique du groupe, mais aussi une capacité aussi rare qu’appréciable à toucher l’essence de l’expérience humaine. Par la puissance de leur musique et la profondeur de leur vision, les Queen ont réussi à graver leur nom dans le panthéon de la culture populaire, laissant dans leur sillage un héritage musical qui continue de fasciner et d’inspirer des générations de fans à travers le monde.

S’il n’est pas avare en portraits (Peter Straker, David Richards, Roy Thomas Baker, Kenny Everett…) et en analyses (la liberté, le punk, l’incroyable soirée de Halloween en 1978, le déclin du groupe et de Freddie Mercury…), Queen : La Totale consacre l’essentiel de son corpus aux albums et surtout aux 188 chansons du groupe. Benoît Clerc y passe en revue les contextes de création, les individualités en présence et leurs rapports (pas toujours apaisés), l’étoffe musicale et textuelle, la résonance dans le public et/ou la culture populaire.

« Bohemian Rhapsody », qui a donné son nom au biopic de Bryan Singer consacré à Freddie Mercury, est évidemment un cas d’école. Ce tour de force musical, dont le processus de création a duré trois semaines, fusionne le rock progressif avec une structure de ballade opératique, offrant une performance vocale inégalée de Freddie Mercury. La complexité de son montage audio, articulé autour de trois segments distincts, impliquant l’assemblage de nombreuses prises et overdubs, en a fait un véritable défi technique. C’est une exploration presque insondable, que chacun interprètera à sa façon, et qui fera l’objet du tout premier clip vidéo, six ans avant la naissance de MTV.

« Don’t Stop Me Now » peut être appréhendé comme un tourbillon d’optimisme débridé – mais aussi la pointe avancée de la démesure de Mercury, qui inquiète alors ses partenaires. Cette chanson est une déclaration d’autonomie, de liberté, d’affranchissement. Devenue très populaire, forte d’une énergie éminemment contagieuse, elle a été écrite par Freddie Mercury en pleine période de débauche, artificielle et créative, et se caractérise notamment par un solo mémorable de Brian May et une structure à la fois simple et festive.

« We Are The Champions », incontournable, rapidement adoptée par les Yankees de New York, est également composée par Freddie Mercury. La chanson est devenue au fil du temps un hymne universel de la victoire et de la résilience. C’est une véritable ode aux outsiders, une célébration du triomphe face à l’adversité. Sa résonance universelle est indexée sur le fait qu’elle a été choisie pour être jouée lors de nombreux événements sportifs. Décrite comme indissociable de « We Will Rock You », elle énonce le sentiment de revanche des Queen sur leurs détracteurs et sur la presse britannique.

De leur côté, « Radio Ga Ga », premier classique des Queen écrit par Roger Taylor, exprime une nostalgie mélancolique pour l’âge d’or de la radio, tout en capturant l’évolution de la technologie et son impact sur la culture, tandis que « Under Pressure », née d’une session d’improvisation entre Queen et David Bowie, prend appui sur un gimmick de basse, des parties textuelles déstructurées et des enregistrements vocaux « en aveugle », sans que Bowie et Mercury sachent ce qu’ils ont respectivement chanté.

Une carrière vertigineuse

Queen : La Totale permet de prendre le pouls d’un groupe emblématique du rock. Inventifs, parfois à la lisière de la subversion des genres, Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon ont expérimenté l’anonymat, vécu une ascension fulgurante, lutté contre les épreuves, les accoutumances et la maladie, pour finalement marquer de leur empreinte la culture populaire. Benoît Clerc restitue avec passion et érudition les étapes itinérantes de leur riche carrière, au cours de laquelle ils ont multiplié les succès, redéfini l’art scénique et jeté les jalons du clip vidéo. Rien que ça.

Queen : La Totale, Benoît Clerc
EPA, mai 2023, 527 pages

Note des lecteurs1 Note
5

Festival

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Minotaure voit Andreï Zviaguintsev déplacer la guerre hors du front pour la faire résonner dans la sphère intime, sociale et conjugale. À travers la chute d’un homme et l’effondrement d’un monde, le cinéaste russe signe un drame sombre, tendu et crépusculaire, plus préoccupé par les monstres que la société fabrique que par les héros qu’elle célèbre.

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, "Hope" voit Na Hong-jin faire exploser les frontières entre film d’auteur et blockbuster SF. Entre chaos rural, créature invisible, mythologie extraterrestre et plaisir régressif assumé, le cinéaste coréen livre une œuvre épuisante, imparfaite, mais assez déchaînée pour devenir l’un des vrais électrochocs du festival.

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, "L’Inconnue" d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Odyssée » renaît dans une édition collector

À l’approche de l’adaptation cinématographique annoncée par Christopher Nolan, "L’Odyssée" d’Homère s’offre une nouvelle vie éditoriale. Les éditions La Découverte republient en effet la traduction de Philippe Jaccottet dans une version collector. Une manière de rappeler qu’Ulysse n’a jamais cessé de voyager parmi nous.

« FIFA Connection » : Gianni Infantino, plus que le football ?

Dans "FIFA Connection", le reporter Simon Bolle dresse le portrait d'un dirigeant hors norme : un fils d'immigrés devenu ami des autocrates, chef d'état fantôme d'une organisation plus puissante et opaque que jamais.

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.