« Pourquoi lire » : de la polysémie d’un concept

À en juger par la pluralité de réponses qu’elle peut potentiellement supporter, la question « Pourquoi lire ? » apparaît des plus pertinentes. Les éditions Premier Parallèle décident de s’y intéresser à la faveur de treize textes passionnés et étayés. Une entreprise qui rassemble le philosophe allemand Jürgen Habermas, l’essayiste français Frédéric Joly ou encore le bédéiste autrichien Nicolas Mahler, et qui trouve son origine en Allemagne, puisque c’est la célèbre maison d’édition Suhrkamp qui a initialement demandé, en 2019, à vingt-quatre de ses auteurs d’exprimer l’intérêt, voire la nécessité, de la lecture.

C’est la professeure de lettres Annie Ernaux qui signe le premier texte de ce recueil. Elle note, avec à-propos, que « lire sépare et relie ». Le processus de cloisonnement est double : vis-à-vis du monde extérieur, dont on s’extirpe momentanément, mais aussi par rapport à soi-même. En lisant, on se coupe des autres et on s’oublie. Mais on établit aussi des passerelles durables et insoupçonnées : on vit par procuration les péripéties de tel personnage, on entre sans pudeur dans l’esprit de tel autre, on s’initie à des situations, des professions, des notions qui, sans la lecture, nous seraient restées à jamais inconnues. Le journaliste et écrivain Philippe Garnier préfère prendre le parti d’opposer le storytelling marketing et publicitaire au récit littéraire : les belles histoires du premier apparaissent comme des schèmes simplificateurs quand le second permet de toucher à l’essence des choses et de se perdre dans des ramifications certes finies, mais aux interprétations potentiellement sans limites.

Jürgen Habermas argue à son tour que « les textes littéraires se distinguent par la promesse d’un potentiel d’expériences extra-quotidiennes en mesure de façonner une tradition ». Ils peuvent fédérer une importante communauté de lecteurs et influencer en retour la société dans son ensemble. Le théoricien et philosophe allemand livre ensuite, dans une analyse particulièrement dense, une réflexion sur les réseaux sociaux, leurs possibilités universelles d’expression, leur absence de censure ou encore les désirs d’audimat qu’ils induisent presque mécaniquement. Le prolongement politique se fait naturellement : la formation des opinions, la cohésion sociale et la vie démocratique se trouvent altérées par ces nouveaux espaces numériques de communication. Frédéric Joly s’appuie sur Fiodor Dostoïevski et verbalise ce qui constitue « l’économie singulière de la lecture » : c’est un sacrifice attentionnel, en temps et en énergie, contre un don inestimable et protéiforme d’esprit. La romancière allemande Sibylle Lewitscharoff rappelle quant à elle ce qui s’impose comme une évidence : la lecture est un plaisir, un enivrement, une richesse, l’expansion ou la consolidation de notre propre univers empirique. Elle évoque avec passion ses auteurs favoris, parmi lesquels Franz Kafka, Samuel Beckett ou Christine Lavant.

Nicolas Mahler va légèrement décentrer l’objet du livre. Sous sa plume, Pourquoi lire s’enrichit de trois nouveaux vocables : « Pourquoi lire des bandes dessinées ? » Facétieux, le bédéiste y répond en usant de… planches. Dans ces dernières, il se demande si la réhabilitation récente de la bande dessinée ne s’explique pas, à tout le moins pour partie, par son rôle de médiation littéraire. Puisque les livres sont passés de mode, condamnés au mépris de la jeunesse, ne serait-il pas judicieux d’en promouvoir des versions allégées, pour espérer renouer des liens de plus en plus distendus ? La BD est-elle une solution de repli, un moindre mal, la cinquième roue du carrosse littéraire ? Le sociologue allemand Oliver Nachtwey n’est pas vraiment plus optimiste quand il évoque une « modernité régressive ». Il épingle un phénomène qui tend à tirer la littérature vers le bas : s’ils publient de plus en plus d’ouvrages, les éditeurs vendent de moins en moins et leurs lecteurs se raréfient. L’accent est mis sur quelques best-sellers et les textes de qualité, s’ils continuent à garnir les rayons des librairies, ne font pas forcément la pérennité des maisons d’édition. L’auteur évoque aussi la Nouvelle Droite (sise entre la droite traditionnelle et extrême), qui trouve une formidable caisse de résonance dans les journaux et les livres. « Les écrivains néo-réactionnaires d’aujourd’hui ne sont pas marginalisés et se sentent parfaitement à l’aise dans leur posture de rebelles littéraires, qui ont trouvé un public fidèle en marge de l’establishment littéraire. » Ses exemples sont certes essentiellement allemands (hors Michel Houellebecq), mais comment ne pas songer, par extension, au Suicide français d’Éric Zemmour ?

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, le philosophe allemand Hartmut Rosa avance que « la lecture n’est nullement un ersatz de la vie, elle est son élargissement et son approfondissement », tandis que l’écrivain et traducteur autrichien Clemens J. Setz rappelle cette évidence : « Nous nous retrouvons tous dans un livre ou un autre. » Pourquoi lire est un incessant et passionnant voyage entre ces deux pôles. La littérature y apparaît à la fois comme un témoignage précieux et terriblement vivifiant sur l’existence et les structures qui la sous-tendent, et comme un espace personnel, presque intime, de plaisir, de découverte et d’émulation.

Pourquoi lire, ouvrage collectif
Premier Parallèle, janvier 2021, 229 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.