« Dark Vador, à feu et à sang » : exégèse d’un personnage mythique

Avec Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic enrichissent la collection « La Fabrique des héros » des Impressions Nouvelles. Ils livrent une analyse panoptique consacrée au personnage le plus emblématique de la saga Star Wars, en se reposant surtout sur la triple trilogie, mais aussi, dans une moindre mesure, sur ses multiples extensions.

Les perceptions liées au personnage de Dark Vador se réduisent souvent à quelques traits constitutifs : le rôle de grand méchant, l’hybridation entre la chair et la technologie, des apparitions iconiques ou le fameux « Je suis ton père… ». La première chose à retenir de Dark Vador, à feu et à sang est la dimension matricielle et ambivalente du personnage, qui invite à dépasser une grille de lecture spontanée mais insatisfaisante.

Anakin Skywalker/Dark Vador plane comme une ombre sur toute la saga. Surtout, comme l’expliquent très bien Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic, il se caractérise par une formation tardive et contrariée, une incapacité à dialoguer, une histoire d’amour avortée ou encore l’usage immodéré de la force (la diplomatie et le dialogue lui apparaissent comme superfétatoires). Décrit par les auteurs comme un hyper-combattant, une hyper-machine et un hyper-méchant pourvu d’une hyper-théâtralité, Vador voit se porter sur lui tous les superlatifs. Et pour cause : ses apparitions s’accompagnent d’un apparat musical et pyrotechnique mémorable, tandis que sa dichotomie humain/robot semble se répercuter sur toute la saga.

Les auteurs se montrent généreux dans leur radiographie de Dark Vador et, par extension, de Star Wars. Ils reviennent tour à tour sur les rimes visuelles de la saga (les amputations, par exemple), les allusions sexuelles (l’impuissance, les sabres en représentations phalliques), le sound design, le renouvellement du mythe de Prométhée (ou de Frankenstein), la Force comme seule figure tutélaire, la préfiguration d’un futur cybernétique (Anakin répare des choses, devient pilote, etc.), les rapports complexes et changeants avec Luke ou Obi-Wan. L’analyse se porte aussi sur des aspects visuels tels que les couleurs : « Les épisodes IV, V et VI, sans surprise, jouent la carte du contraste franc, opposant aux couleurs froides de l’Empire (le noir métallique de l’armure de Vador ou des TIE Fighter, le blanc luisant des armures des Stormtroopers, le gris terne des bases militaires et des Destroyers) les tonalités plus naturelles et organiques, à défaut d’être toujours chaleureuses, des paysages associés aux aventures des Rebelles (à commencer par les dégradés beiges des déserts de Tatooine, les marécages verdâtres de Dagobah, les ciels azurés de Bespin, ou les forêts émeraudes d’Endor). »

Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic s’intéressent aussi aux familles dysfonctionnelles qui irriguent la saga Star Wars. « L’héritage du sang et les liens familiaux sont au cœur de la triple trilogie. À aucun moment cependant, le modèle standard familial du couple avec enfant(s) n’est représenté. Shmi n’a pas de mari pour concevoir Anakin. Anakin et Padmé sont en couple mais doivent se cacher ; quand leurs enfants naissent, l’un ne les découvre que dix-neuf ans plus tard et l’autre meurt en couches. Leia forme un couple avec Han Solo, mais outre les jeux de drague auxquels ils se livrent dans les épisodes IV, V et VI, on ne sait rien de la manière dont ils ont vécu ensemble et dont ils ont élevé Ben. » Ces cellules familiales ébréchées expliquent pour partie ce qui fait l’étoffe de Dark Vador : les douleurs (intérieures et physiques), la solitude, l’incommunicabilité, les filiations contrariées, une humanité diminuée… Dark Vador, à feu et à sang donne du relief à la psychologie du personnage, qu’il fait en outre entrer en résonance avec la mise en scène ou les motifs des différents films.

S’appuyant surtout sur la saga initiée par George Lucas, mais s’autorisant aussi, par exemple, des détours par la bande dessinée, l’opuscule de Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic n’est pas seulement destiné aux aficionados de Star Wars. Qu’il s’agisse de construction dramatique, d’auto-citations ou de récurrences formelles, l’ouvrage témoigne amplement de la manière dont un personnage peut devenir programmatique et influencer durablement une œuvre, fût-elle plurielle, étendue et trans-médiatique.

Dark Vador, à feu et à sang, Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic
Les Impressions Nouvelles, octobre 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.