Jabberwocky : le premier délire solo de Terry Gilliam

Voici une sortie à ne pas manquer pour tous les amateurs de l’ex-Monty Python ! Editée pour la première fois en France en Blu-ray et DVD, Jabberwocky, inspirée par le poème absurde du même nom de Lewis Carroll, est la première œuvre de Terry Gilliam en solo. Ce conte délirant, réalisé avec un budget minuscule et dans lequel on retrouve deux autres membres des Monty Python, est encore imprégné de tout ce qui fit le charme de la troupe britannique. Carlotta Films nous le propose dans une version restaurée 4K agrémentée de bonus divers et variés qui prolongent de bien belle manière le plaisir de la (re)découverte de ce premier essai d’un cinéaste à nul autre pareil.

Publiés dans le roman De l’autre côté du miroir (1871) qui fait suite aux fameuses Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), les vers de Jabberwocky sont un exemple marquant de la poésie absurde de Lewis Caroll, constituée de mots inventés qui forment une langue farfelue et particulièrement difficile à saisir. Il ne faut pas voir le film de Terry Gilliam comme une « adaptation » de ce poème par définition inadaptable, celui-ci constituant simplement son point de départ (la créature du « Jabberwock » en guise de menace horrifique). Le film est surtout un clin d’œil en forme d’hommage de la part d’un cinéaste dont, cela se devine aisément, l’univers assume fièrement l’influence du célèbre auteur britannique. Le film débute par ailleurs par une lecture du poème en voix off, qui situe immédiatement l’esprit dans lequel il baigne.

Jabberwocky (1977) est le premier long-métrage réalisé par Terry Gilliam en solo, après avoir co-réalisé avec Terry Jones Monty Python : Sacré Graal ! en 1975, le second opus de la troupe britannique. Ce premier projet est un peu oublié car perdu au milieu des succès des Monty Python et compte tenu du fait que la carrière de Gilliam ne prendra son véritable envol qu’avec Time Bandits (1981), premier volet de ce que le metteur en scène appellera lui-même sa « trilogie de l’imagination ». Il est vrai que les esprits distraits pourraient facilement considérer Jabberwocky comme un film des Monty Python, tant le cadre moyenâgeux, le récit absurde et l’humour slapstick omniprésent l’inscrivent dans le sillage direct de Sacré Graal. Par ailleurs, deux autres membres de la troupe participèrent au film : Michael Palin, qui interprète le rôle principal de Dennis Cooper, mais aussi Terry Jones dans un plus petit rôle. Le film fut d’ailleurs présenté aux Etats-Unis initialement sous le titre de Monty Python’s Jabberwocky, ce qui était totalement contraire à la volonté de Gilliam mais démontre à quel point l’univers créatif du cinéaste était encore intimement lié à celui des Monty Python, à l’époque.

L’action se situe dans un Moyen-Âge quelque peu indéfini, auquel les Anglo-Saxons ont accolé le terme de « Dark Ages », référence au fantasme d’une période historique sombre et belliqueuse, une ère de déclin moral et culturel qui a longtemps collé à la peau du Moyen-Âge, avant que la recherche historique moderne déconstruise enfin ce mythe peu flatteur. Le terme de « Dark Ages » est par contre approprié dans le cadre spécifique de ce film, qui exploite à fond l’imaginaire négatif que nous venons d’évoquer. Michael Palin y campe Dennis, un apprenti-tonnelier candide, gaffeur et crétin, que son père déshérite juste avant de mourir. Considérant que sa condition précaire ne lui permet plus de se marier avec Griselda, une jeune fille particulièrement disgracieuse et fruste qui le méprise ostensiblement, Dennis se rend dans la capitale du royaume pour y trouver du travail. La cité est toutefois en proie à une décadence avancée et est envahie par les réfugiés qui ont fui le terrible monstre qui ravage les campagnes. Le roi Bruno le douteux (son titre en anglais, Bruno the Questionable, est savoureux) décide d’organiser un tournoi afin de trouver le meilleur chevalier qu’il pourra envoyer terrasser le monstre. Le héros recevra en récompense la main de sa fille et la moitié de son royaume…

Le récit de Jabberwocky, qui n’a bien évidemment aucune ambition réaliste (en dépit d’un travail très sérieux sur les décors et costumes, surtout si l’on considère le maigre budget qui fut alloué au film), n’est qu’un arrière-plan sur lequel viennent se greffer une succession ininterrompue de gags, de quiproquos et de moments absurdes. On y trouve pas mal d’épisodes « pythonesques » (notamment cette séance de cache-cache à laquelle se livrent les chevaliers, une idée du chambellan Passelewe pour mettre fin au bain de sang du tournoi, carrément empruntée à Sacrée Graal) et on y rit souvent. L’imagination et le sens du rythme de Gilliam et de ses comédiens, tous impeccables (on y trouve notamment le gratin du vaudeville britannique de l’époque), ne font aucun doute et annoncent les succès à venir des Monty Pythons. Il faut aussi souligner le caractère véritablement artisanal d’une œuvre à l’ambition inversement proportionnelle à ses moyens financiers. A une époque où les innombrables moyens technologiques jouent trop souvent le rôle de palliatif à l’imagination, comment ne pas admirer toutes les astuces et systèmes D mis en place par le cinéaste et son équipe technique pour combler un budget insuffisant ? Ces efforts (que l’on découvre dans les suppléments) ont même permis de réaliser, avec des bouts de ficelle et quelques entourloupes de prise de vues, un monstre tout à fait convaincant pour l’époque. Jabberwocky est davantage un premier essai qu’un chef-d’œuvre, cela ne fait pas de doute, mais on passe un moment de franche rigolade avec des artistes ingénieux qui, en outre, ne se prennent jamais au sérieux. Quant aux aficionados de Terry Gilliam et des Monty Python, ils seront évidemment comblés avec cette restauration inespérée !

Synopsis : À la mort de son père, le jeune Dennis décide de tenter sa chance en ville dans l’espoir de conquérir le cœur de sa dulcinée, Griselda, restée au village. Pendant ce temps, un horrible monstre surnommé Jabberwocky fait régner la terreur, tuant et anéantissant tout sur son passage. Face à la menace, le roi Bruno le Contestable promet la moitié de son royaume et la main de sa fille à celui qui terrassera la bête…

SUPPLÉMENTS

Il faut tout d’abord louer la qualité de ce nouveau master restauré par BFI National Archives et The Film Foundation, et financé par la George Lucas Family Foundation.

Pour célébrer dignement cette restauration historique, il fallait des suppléments à la hauteur, et nous avons été servis. La pièce de résistance s’intitule « Jabberwocky » : Bonne absurdité, making-of d’une quarantaine de minutes réalisé en 2017. On y aborde plein de sujets avec Terry Gilliam, le producteur du film Sandy Lieberson et les acteurs Michael Palin et Annette Badland (dont l’apparence physique et l’élégance de l’expression tranchent pour le moins avec son personnage de Griselda en 1977 !). L’amour du réalisateur pour Lewis Caroll, la genèse du projet, l’incroyable prouesse que fut le respect du budget, l’innocence au cœur du récit (illustré par le « héros », Dennis), mais aussi la mise en scène (Gilliam admet lui-même que sa naïveté de l’époque lui a permis de se lancer, avec succès, dans des initiatives qu’il n’oserait plus tenter aujourd’hui), le tournage, les comédiens, la photographie, les décors, les costumes, la réception médiocre du film à l’époque et son échec dans les salles, etc. Tout est passé en revue pour notre plus grand bonheur.

Dans un second bonus, Valerie Charlton, la créatrice du monstre du film, revient sur l’aventure que fut cette création dans des conditions matérielles et budgétaires très restreintes, en lien parfait avec le bonus précédent. Loin d’être anecdotique dans le contexte d’un projet d’envergure qui convoque bien des talents différents, le témoignage de Charlton – qui travaillera encore avec Gilliam sur Time Bandits – donne un aperçu vivant des conditions de tournage et de la créativité qui fut à l’œuvre. Une vraie leçon de création artistique « sans filet », où l’on tire le meilleur des contraintes.

Trois suppléments plus anecdotiques mais néanmoins intéressants complètent le tableau : l’ouverture originale du film (Gilliam ayant dû la modifier légèrement pour la sortie américaine, on nous propose ici l’ouverture originale de la version anglaise de 1977), les croquis originaux de Gilliam croisés avec les extraits auxquels ils font référence (on y constate à quel point la créativité débridée du cinéaste-scénariste, le « joyeux bordel » qu’il a imaginé, est en réalité bien pensé et a bénéficié d’un travail de préparation rigoureux) et le poème Jabberwocky lu par Palin et Badland, ainsi que les traditionnelles bandes-annonces (celle de l’époque et celle de la version restaurée). En somme, un menu gastronomique en cinq services ! De la bien belle ouvrage.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • « Jabberwocky » : Bonne absurdité (making-of)
  • Valerie Charlton : Naissance d’un monstre
  • Ouverture originale du film
  • Des croquis à l’écran : carnet de dessins de Terry Gilliam
  • « Jabberwocky » de Lewis Carroll (poème lu par Michael Palin et Annette Badland)
  • Bande-annonce originale
  • Bande-annonce 2019

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

5

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