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Donnie Darko : l’énigmatique adolescence

Richard Kelly est un réalisateur qui a sans doute vu beaucoup de films de David Lynch. Que cela soit le travail sur le son, son goût pour l’étrange, cette altération du réel, ces personnages funambules et « sauvages » (« grand mère la mort » qui ressemble au SDF de Mulholland Drive), cette crispation envers une Amérique puritaine gangrenée par ses secrets, Donnie Darko possède un véritable mimétisme dans certains choix de narration.

Pourtant Richard Kelly ne s’enferme jamais dans un confort qui falsifierait sa démonstration parfaite de l’étrange : il n’est pas juste un fanboy qui écrirait une belle dissertation sans âme, engluée sous ses influences. Il n’est pas juste un simple bon cinéaste qui nourrirait simplement son film d’innombrables idées de mise en scène, avec un sens du clip évident et une utilisation probante de la musique. Non, Donnie Darko est un film qui, au-delà de ces caractéristiques, marque son empreinte par sa faculté à donner corps à la dilution du teenage movie comme pouvait le faire Gregg Araki – on peut noter la présence de James Duval – ou même Sofia Coppola avec Virgin Suicides et qui essaye de disséquer toutes les interrogations d’une jeunesse aux abois.

Richard Kelly a une science de l’univers assez imposante : grâce à sa mise en scène aussi codifiée que miraculeuse, il trouve toujours la bonne tonalité pour asseoir son mélange des genres. Car derrière ce soleil qui inonde de ses lueurs les pelouses de résidences similaires, c’est l’obscurité d’une apocalypse qui va pointer le bout de son nez : mais l’apocalypse n’est pas celle que l’on croit. Par exemple, pendant qu’une inondation fait rage dans l’établissement scolaire, certains parents/profs sont plus inquiets par l’apprentissage de livres subversifs qui pourraient dénaturer l’innocence de leurs enfants et aller à l’encontre de leur croyance aveugle. C’est la trame d’un film qui tisse sa toile autour de l’incompréhension d’un monde où l’adulte est dépassé à la fois par ses pensées bigotes ou son manque de courage et par une jeunesse qui comprend de mieux en mieux la complexité de « la vie »: à l’image de cette mascarade qu’incarne l’exercice de « la ligne de vie » entre la peur et l’amour. Cette jeunesse est représentée par Donnie Darko : adolescent au trouble du sommeil compulsif et proche d’une forme de schizophrénie paranoïaque, suivi par une psychiatre et ayant la vision d’un lapin géant qui lui annonce des pulsions de mort et de fin du monde. Et par ce postulat, Donnie Darko s’avère être un coup de maître assez saisissant, un portrait d’une adolescence dépourvue d’elle-même : avec le regard interloqué d’un juvénile mais ébouriffant Jake Gyllenhaal, c’est une mosaïque de genres qui s’achemine devant nos yeux, où les idées de cinéma convergent à grandes enjambées. D’un plan séquence musical et halluciné sous fond de Tears for Fears qui nous introduit dans l’antre du collège/lycée , de ces insertions horrifiques noctambules, de ces multiples références (Evil Dead, Retour vers le futur…), de cette cristallisation de la SF par de simples effets spéciaux ou par le biais de discussions scientifiques sur le voyage dans le temps, Donnie Darko est un melting pot assez jouissif.

Une satire qui aime les ruptures de ton entre humour noir et grincement de dents comme pouvait le faire American Beauty de Sam Mendes : un crachat au napalm sur des adultes qui se mentent à eux-mêmes tout en déblatérant des connaissances et des  pratiques sociales qui dissimulent des idéaux politiques néfastes. En ce sens , le personnage de Jim Cunningham en est la parfaite démonstration : cette Amérique du positivisme, du self made man, de la réussite heureuse mais dont le relativisme et les phrases à l’emporte pièce abritent des cachettes secrètes mortifères. Cependant, plus le film déroule sa musique, plus l’humour goguenard laissera place à une mélancolie adolescente amère, où l’issue n’en contient aucune. La grande force de Donnie Darko est sa capacité à se servir des codes inhérents du teenage movie pour les pervertir et montrer leurs vrais visages : l’idylle mièvre, la professeur grenouille de bénitier, la psychiatre, les têtes de turc de l’école, la petite sœur qui a la compétition dans le sang etc…

Tout cela est montré d’une telle manière que chaque cliché sera dévié de son imagerie première pour atterrir dans les sphères de l’étrange, du malaise et du trouble. Ainsi le film, à l’image de son sujet, évite cette notion primordiale : le déterminisme. Donnie Darko est une œuvre difficilement classable mais marquante voire essentielle en ce sens qu’elle voit l’adolescence comme point névralgique de l’observation d’un monde qui marche sur la tête et qui nie sa propre réalité. 

Bande Annonce – Donnie Darko

Fiche Technique – Donnie Darko

Réalisation : Richard Kelly
Scénario : Richard Kelly
Interprétation : Jake Gyllenhaal, Drew Barrymore, Jena Malone
Distributeur: Carlotta Films
Durée : 1H53
Genre : Drame Teenage Movie
Date de sortie : 30 janvier 2002 (24 juillet 2019 version restaurée)

Les Sept Mercenaires, de John Sturges : le colt et la fourche

Adaptation du chef d’œuvre d’Akira Kurosawa, Les Sept Mercenaires, de John Sturges, réunit toutes les qualités qui font un film iconique, depuis le casting jusqu’à la musique, en passant par des scènes qui marquent les spectateurs.

Synopsis : un village de pauvres paysans mexicains est régulièrement assailli par une bande de brigands dirigée par Calvera. Excédés, les paysans décident de passer à l’action en faisant appel à des mercenaires.

En ce début d’années 60, le western classique hollywoodien subit de larges transformations. L’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes (Robert Aldrich, Don Siegel, et bien sûr Sam Peckinpah) mais aussi l’appropriation de ses codes par des cinéastes non américains (à commencer par le travail d’Akira Kurosawa, grand admirateur de John Ford, dans des films comme Les Sept Samouraïs ou Le Garde du corps, puis bien entendu Sergio Leone, mais aussi Nikita Mikhalkov) va fortement bouleverser le devenir du genre. Déjà un film comme Le Train sifflera trois fois a mis à mal l’image du marshall sans peur et imperturbable face à l’ennemi, tandis que Vera Cruz, de Robert Aldrich, a ravagé l’image manichéenne d’un héros défenseur du bien.

Le chef d’œuvre de John Sturges

On pourrait ainsi admettre que, sorti quelques mois après Rio Bravo, Les Sept Mercenaires constitue un peu une sorte de chant du cygne du western traditionnel. A priori, nous retrouvons ici tous les éléments classiques du genre : les gentils défenseurs des opprimés, un groupe de bandits qui terrorise de pauvres paysans, des fusillades et une action tendue vers un règlement de compte final.

Et tout cela, John Sturges le réalise très bien. Il faut dire que ce n’est pas le premier western qu’il réalise, loin de là : Fort Bravo, Coup de fouet en retour, Le Dernier train de Gun Hill ou, bien entendu, l’incontournable Règlement de comptes à OK Corral ont démontré le talent du cinéaste. Struges faisait partie de ces cinéastes qui, à défaut d’être de grands artistes comme John Ford ou Howard Hawks, ont été de bons artisans, sachant réaliser des films solides et efficaces. Cela se ressent dans tout le film : les cadrages, le montage, le rythme, l’emploi des décors et la direction d’acteurs (qui ne fut pas chose aisée, vue la rivalité d’ego entre Yul Brynner et Steve McQueen) sont absolument impeccables. A peine pourrait-on reprocher une légère baisse de rythme lors de la fête mexicaine, mais c’est un détail vite passé.

L’emploi du décor, par exemple, est remarquable. Que ce soit le village mexicain où se déroule l’essentiel du film, ou la rue que remonte le corbillard au début, le décor joue un rôle dans l’action. Il permet de se cacher ou de se révéler. Les personnages passent leur temps à se dissimuler derrière les murets ou dans les maisons, que ce soient les paysans, les mercenaires, le tueur derrière son rideau ou les bandits de Calvera. Les personnages appliquent une règle de base de la guerre : celui qui l’emporte, c’est celui qui maîtrise le champ de bataille.

Des « héros » peu conformistes

Mais, derrière cette apparence de classicisme, le film érafle (doucement, certes) les codes du genre. Ces libertés prises envers le western traditionnel s’expliquent en partie par le fait que Les Sept Mercenaires est, comme chacun le sait, l’adaptation des Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa (film que les Occidentaux avaient découvert dans une version courte, et non dans la version que l’on connaît de nos jours). On retrouve ici des éléments du film originel, à commencer par le fait que les personnages principaux ne sont pas à proprement parler des héros. Hommes exclus de la bonne société (pour des raisons que l’on ignore : nos mercenaires ont tous un passé, que l’on peut deviner parfois peu reluisant), vagabondant dans cet Ouest encore sauvage et en formation (ou même carrément en fuite, comme on peut le supposer pour Lee, interprété par Robert Vaughn), pauvres, voire miséreux (comme O’Reilly, le personnage incarné par Charles Bronson), tous agissent avec leurs propres motivations personnelles, et non pour le bien de l’humanité. L’Ouest des Sept Mercenaires n’est déjà plus le monde des shériffs justiciers faisant régner l’ordre et la loi. C’est le monde plus désenchanté de la loi du plus fort, une loi validée par les protagonistes. Ici, ce n’est pas la loi qui gagne, c’est uniquement le colt et celui qui sait le mieux s’en servir.

Ce désenchantement gagne aussi les mercenaires eux-mêmes, qui ne semblent pas forcément fiers de ce qu’ils accomplissent. Ce sont des hommes à vendre, prêts à mourir pour 20 dollars.

Les vrais vainqueurs, ce sont les paysans

Tout cela prépare la déclaration finale de Chris selon laquelle les véritables vainqueurs sont les paysans. Sans réussir à faire ce que Kurosawa avait réalisé dans son film, où les paysans représentaient la vie, la nature, l’ordre face aux chaos, ici, Sturges parvient quand même à faire ressentir que la vie paysanne est la seule vie saine. De plus, le film réussit à présenter l’existence quotidienne rurale de façon documentée, sans caricature ni facilité. Les Sept Mercenaires, sur cet aspect-là, est hyper-réaliste (ce qui, là aussi, relève d’une certaine originalité dans l’univers du western, où la ruralité n’est souvent représentée que par le seul biais du nomadisme des cow-boys). Le choix du décor montre aussi ce parti-pris réaliste : loin de Monument Valley ou des grandes plaines qui peuvent donner des plans d’ensemble si magnifiques, Sturges nous plonge dans la poussière et l’aridité d’un village mexicain. On sent ici le type de décor poussiéreux qui se retrouvera dans Pour une poignée de dollars, par exemple.

Les Sept Mercenaires parvient à maintenir un équilibre remarquable entre scènes d’actions (savamment éparpillées dans le film) et moments plus émouvants. Sturges présente chaque mercenaire dans son individualité pour pouvoir mieux les unir en un groupe, une équipe solide, à l’heure des combats. Cela nous permet aussi de mieux ressentir la douleur à chaque mort. Face à eux, Eli Wallach est génial et méconnaissable en un bandit cynique et violent. Il en fait des tonnes, en imitant lourdement l’accent hispanique, mais le film lui doit beaucoup.

Enfin, il faut évidemment dire deux mots de la musique d’Elmer Bernstein. Le compositeur signe une partition absolument inoubliable, qui va accompagner chaque scène du film.

Trois ans plus tard, une partie de l’équipe des Sept Mercenaires (le réalisateur John Sturges, le compositeur Elmer Bernstein, les acteurs Steve McQueen, James Coburn et Charles Bronson) se retrouveront pour un des fleurons du film de guerre hollywoodien, La Grande Évasion.

Les Sept Mercenaires : Bande-annonce

Les Sept Mercenaires : Fiche technique

Titre original : The Magnificient Seven
Réalisateur : John Sturges
Scénario : William Roberts, Walter Bernstein et Walter Newman, d’après le film d’Akira Kurosawa
Interprètes : Yul Brynner (Chris), Steve McQueen (Vin), Eli Wallach (Calvera), Charles Bronson (Bernardo O’Reilly), James Coburn (Britt), Horst Buchholz (Chico), Robert Vaughn (Lee), Brad Dexter (Harry)
Photographie : Charles Lang
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Ferris Webster
Production : John Sturges
Société de production : The Mirisch Company, Alpha Productions
Société de distribution : United Artists
Date de sortie en France : 1er février 1961
Durée : 128 minutes
Genre : western

Etats-Unis- 1960

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4.5

La Légende du Pianiste sur l’Océan : un merveilleux conte doux-a(mer)

De la même manière que son Cinema Paradiso utilisait le 7ème art pour évoquer l’importance de l’art sur nos vies, La Légende du Pianiste sur l’Océan permet à son auteur Giuseppe Tornatore, d’évoquer le pouvoir ô combien fédérateur de la musique. En résulte, un film romanesque, opératique & doux enrobé dans une telle simplicité qu’elle a vite fait de toucher en plein cœur.

Quand à l’orée 1994, Alessandro Barricco décide de publier le monologue théâtral Novecento : Pianiste, dont résultera La Légende du Pianiste sur l’Océan, il a déjà une forme bien précise en tête : celle d’un récit versant autant dans la pièce de théâtre que dans l’imaginaire du conte. Une forme audacieuse loin s’en faut, tant elle conjugue les deux atouts des récits susvisés : d’abord une large place laissée aux personnages et à leur tourments ; et finalement un parfum d’irréel permettant de déployer au gré d’une histoire généralement bigger than life, un cheptel d’émotions, et mieux encore, quelques leçons de morale. Une fois combiné, cela a vite fait de donner naissance à une bien étrange légende. Et avec la même délicatesse qu’il employa sur Cinema Paradiso, Giuseppe Tornatore lui donne vie avec l’aisance d’un chef d’orchestre.

Requiem en sol mineur

Il faut dire en effet que l’histoire dépeinte par le cinéaste italien est un brin singulière : narrée par Max Tooney, un trompettiste à la voix mélancolique, La Légende du Pianiste sur l’Océan s’attarde sur Danny Boodmann, un homme qui n’a jamais touché terre de sa vie et s’est développé un don pour le piano tel qu’il a vite fait de faire parler de lui comme étant l’un des plus grands pianistes du monde. Un constat fait d’ailleurs d’entrée de jeu puisque l’histoire commence in media res, avec la découverte par un mécano d’un bébé sur un paquebot. Ce bébé, c’est 1900 (premier patronyme que ledit mécano donnera à la progéniture), que campera à l’âge adulte Tim Roth.

Naif, un brin idéaliste (quoi de plus normal en même temps pour quelqu’un ne se confrontant que trop rarement au monde réel), il ne vit que pour la musique, à laquelle il se dévoue corps et âme, se renfermant souvent sur lui-même, composant à l’instinct. Une musique qui le mettra sur le chemin de notre cher narrateur, Max Tooney, lequel de par sa bonhomie a vite fait de demeurer le personnage par lequel on peut s’immerger dans l’histoire. Car l’histoire en elle-même se veut une certaine tragédie en soi : celle d’un homme vivant de son art, mais qu’on cherche à mettre dans une case, à confronter à un monde dont il ignore tout. En ça, la sève résolument joyeuse et naïve tranche par rapport à la dureté des rapports qu’entretiennent les personnages entre eux : Danny est ainsi souvent ramené à sa condition, on cherche à le minorer lui et ses talents quand un pianiste de jazz s’autoproclame meilleur pianiste du monde, et on sent qu’à l’instar du bateau sur lequel il évolue, le bonheur de Danny sera toujours en train de tanguer. Comme balancé entre la joie qu’il éprouve de vivre de sa passion, mais aussi le désespoir ou le malheur d’être un inadapté social qui ne sait par exemple pas ce qu’est un orphelinat…

Éloge d’un paradoxe

Mais on aurait tort cependant de ne voir que du noir dans cette histoire, car même si elle illustre la dureté de la vie pour toutes les âmes naïves et idéalistes, elle met aussi en lumière le pouvoir de l’amitié et l’importance qu’accorde le cinéaste, et de manière générale le reste du monde, au respect de ses valeurs. Car oui, sitôt que l’on a compris le mode de pensée de ce bien étrange personnage, on comprendra que Danny Boodman a des valeurs. Des principes. Et surtout un mode de vie dont il fixera lui-même les limites, quitte à s’imposer et à même refuser cette nouvelle vie qui lui tend pourtant les bras. En ça, le film en devient hautement paradoxal mais à la fois éminemment intéressant. Car il arrive à trouver le beau dans l’indicible, le magnifique dans le déprimant, et à somme toute magnifier le parcours d’un laissé pour compte qui va se rebeller mais rester fidèle à qui il est. On pourrait aisément se repaître de ça si l’on le voulait, mais la bonne idée de Tornatore est d’injecter à ce récit ô combien iconoclaste, une dimension très simple. Presque simpliste. Tout y est dépeint de manière aisée, les émotions sont claires, les motivations des personnages le sont tout autant et surtout la musique invite au voyage. Un peu comme si Tornatore était conscient d’être attendu au tournant dans ce domaine. Pas étonnant dès lors de voir l’Italien avoir rameuté la crème de la crème de la musique de film, en la personne de Ennio Morricone qui réussit, à près de 70 ans, à composer une mélodie entraînante et lyrique sublimant le parcours de cet être légendaire.

Cela a vite fait de donner à l’ensemble un aspect prévisible et on sent presque que Tornatore a accepté l’idée. Mais comme tout conte qui se respecte, l’histoire n’est jamais la priorité, seuls comptent les émotions transmises, le chemin parcouru et finalement les choses qu’on en retire. Ici, c’est de savoir que la musique et la bonté ont vite fait de coexister, qu’elles sont génératrices de liens et qu’elles peuvent imprimer sur l’esprit de chacune et chacun un profond sentiment de liberté. Il en faut parfois ainsi pas plus pour accoucher de bonnes histoires : un peu de motivation, d’entrain et de la bonne musique pour accompagner le tout.

Si certains le taxeront (à tort ou à raison) d’être prévisible, il n’en demeure pas moins que La Légende du Pianiste sur l’Océan propose un joli moment de cinéma, sincère, habité et émouvant, dont la beauté est à tirer du duo Ennio Morricone/Tim Roth qui marquent de leur empreinte ce film o combien fédérateur et malicieux. Une petite merveille. 

Bande-annonce : La Légende du Pianiste sur l’Océan

https://www.youtube.com/watch?v=Ny6L3IB0ahI

Synopsis : A bord du « Virginian », paquebot de croisière, Danny, un mécanicien, découvre un nouveau-né abandonné dans la salle de bal désertée. Il décide de l’élever et le baptise du nom de 1900. A la mort de Danny, l’enfant, adopté par l’équipage, grandit sur le navire, voguant d’un continent à l’autre. Un jour, 1900 s’assoit au piano et révèle un don extraordinaire pour la musique. Adulte, il devient un pianiste virtuose. Les plus grands jazzmen lui rendent visite. 1900 refuse de quitter le navire. Jusqu’au jour où celui-ci est promis a la démolition.

Fiche Technique – La Légende du Pianiste sur l’Océan 

Titre original : La Leggenda del pianista sull’oceano
Réalisation : Giuseppe Tornatore
Scénario : Giuseppe Tornatore, Alessandro Baricco (le monologue de 1900)
Casting : Tim Roth (Danny Boodmann T.D Lemon « 1900 »), Pruitt Taylor Vince (Max Tooney), Mélanie Thierry (Miss Padoan), Bill Nunn (Danny Boodmann), Clarence Williams III (Jelly Roll Morton), Peter Vaughan (Pops)
Musique : Ennio Morricone, Amedeo Tommasi
Genre : drame
Italie- 1998

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4

« L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat » : la naissance d’une passion

Tous les cinéphiles lui sont redevables : le petit film des frères Lumière préfigure la mise en scène, la grammaire cinématographique, le spectacle sur grand écran. Gardons-nous de le vénérer pour les récits amplifiés qui ont fait sa légende, mais ne minimisons pas pour autant tout ce qu’il énonce avant l’heure.

Y a-t-il vraiment lieu de s’émerveiller devant un plan de cinquante secondes se bornant à montrer l’arrivée d’un train en gare ? En dépit des apparences, la question n’a rien d’oratoire. Quand, en 1895*, les frères Lumière présentent leur film, ils contribuent à poser les jalons d’un média de masse encore inconnu, définissant au passage des pans entiers d’un langage techniquement révolutionnaire.

Dans la version aujourd’hui célèbre de leur vue, datant probablement de 1816, les inventeurs du Cinématographe ne prennent pas seulement le parti de filmer une locomotive à vapeur : ils épousent un point de vue transversal (la diagonale du champ), exploitent l’image dans sa profondeur et sortent ainsi de leur chapeau les prémisses de la mise en scène.

Multipliant les prises en quête d’un timing idéal, les frères Lumière conçoivent en moins d’une minute tous les cadrages cinématographiques exploitables, du plan d’ensemble au très gros plan. Ils ponctuent en outre leur séquence par une vision subjective impromptue – les passagers débarquant, ignorant tout du tournage, fixent lourdement la caméra.

Ils accouchent, sans même le savoir, d’une œuvre pionnière, annonciatrice de ce qui adviendra plus tard le septième art. Aux spectateurs, ils donnent une double leçon : non seulement on peut désormais reproduire les mouvements de la vie, mais aussi faire croire à la réalité dans l’obscurité d’une salle de projection, en tirant notamment parti de la perspective. Pour preuve, à mesure que grossit le train à l’écran, la peur, ou à tout le moins le malaise, s’installent parmi les spectateurs.

Selon un récit que les historiens du cinéma savent quelque peu amplifié, des mouvements de recul et de panique émaillèrent la première diffusion publique, le 28 décembre 1895, de ce petit film au plan unique, probablement présenté dans une version légèrement différente de celle que l’on connaît aujourd’hui. Georges Méliès, présent ce jour-là boulevard des Capucines à Paris, dans les sous-sols du Grand Café, confirma en tout cas la projection d’un film portant sur l’arrivée d’un train en gare.

Par leurs partis pris de réalisation, les deux cinéastes auront donc réussi à jouer avec les émotions du public, ce qui ne constitue rien de moins que l’essence du spectacle filmique.

Une première version aurait été diffusée le 28 décembre 1895 (bien que ne figurant pas sur le programme officiel des « sujets » de la séance), mais la vue aujourd’hui célèbre a probablement été présentée quelques semaines plus tard.

Le film des frères Lumière

https://www.youtube.com/watch?v=ymjlHsPmesk

Fiche technique :  L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat

Réalisation : Louis Lumière
Production : Société Lumière
Photographie : Louis Lumière
Pays d’origine : Drapeau de la France France
Format : 35 mm à double jeu de perforations rondes Lumière par photogramme, noir et blanc
Durée : 50 secondes
Date de sortie :6 janvier 1896

« Ingmar Bergman, Mode d’emploi » : le coffret ultime, enfin chez Carlotta

Décidément, l’année 2018 aura su rendre hommage au centenaire de la naissance d’Ingmar Bergman. En plus de la rétrospective ayant fleuri sur Le Mag du Ciné, deux documentaires notables sont sortis. Après vous avoir déjà parlé, en janvier, d’À la recherche d’Ingmar Bergman, retour cette fois-ci sur un coffret encore plus copieux et généreux en contenu : « Ingmar Bergman : Mode d’emploi », disponible chez Carlotta depuis le 20 mars dernier.

Les fans auront de quoi se mettre de jolies images d’archives sous la dent, rythmées par des interviews datant d’époques différentes dont certains étaient interdits de diffusion jusqu’à aujourd’hui. Ce coffret promet donc, en plus d’un bel objet, des secrets inestimables à offrir. Deux moutures du documentaire principal sont proposées : Bergman, une année dans une vie (1h57), et Bergman, une vie en quatre actes (4h). Par souci d’honnêteté, il nous faut préciser que seule la version « courte » nous est parvenue pour réaliser ce test, nous ne parlerons donc pas de celle de quatre heures qui se veut forcément plus complète et, sans doute, plus cohérente dans son découpage et son montage. Car en effet, s’il est une frustration qui ressort après le visionnage de ce documentaire, c’est le manque de liant, de fil rouge, ou de chapitrage qui permette de mieux cerner les sujets et thématiques abordés. Sur ce point, les quatre actes d’une heure chacun de la version longue devraient largement résoudre ce problème. Cela étant, Bergman, une année dans une vie est déjà un tonitruant « hommage » au maître suédois qui, comme son nom l’indique, se focalise plus particulièrement sur l’année charnière de 1957, tout en agrémentant son propos de réflexions plus générales. En fait, cette version courte ressemble à un montage un peu bâtard de l’acte entier consacré à l’an 1957 et d’un best-of des trois autres permettant de donner un minimum de détails biographiques ou annexes pour planter le décor. Encore une fois, le résultat est plus que satisfaisant, et la version longue sera là pour permettre à ceux qui en redemandent d’approfondir certains sujets (trop ?) brièvement abordés ici.

Dans Bergman, une année dans une vie, la réalisatrice Jane Magnusson s’attache à présenter une facette du cinéaste que le grand public (et peut être même certains de ses fans) méconnaît : son côté sombre, pour ainsi dire. En effet, loin d’être un énième documentaire-hommage vantant les louanges d’un metteur en scène de génie, cette proposition-ci ne manque aucune opportunité pour égratigner l’image de Bergman, désacraliser une figure légendaire du septième art et faire ressortir tous ses vices, en plus des défauts que tout homme peut porter avec lui. Alternant entre d’innombrables interviews d’Ingmar en personne, de ses proches, d’acteurs ou autres collaborateurs, mais aussi des images d’archive exclusives, des photographies de tournage, des extraits de films, le documentaire narre l’étonnant parcours d’un créateur ayant traversé les générations. On découvre un Bergman qui dort très peu, souffre d’angoisses permanentes et de maladies d’estomac qui le rendent irascible, surmené par le travail mais absent de sa propre vie privée.

Cette folie créatrice trouve d’abord son explication dans de nombreux traumatismes d’enfance liés à une éducation terrible, puis son illustration dans cette année 1957, donc, qui vit Bergman accoucher de deux de ses plus grands chefs-d’œuvre, Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, mais aussi d’un téléfilm et de quatre pièces de théâtre à succès. Reconnu par la critique et apprécié du grand public depuis le triomphe de Monika en 1953, le cinéaste suédois a déjà connu en 1957 quatre grandes histoires d’amour dont sont déjà nés six enfants. La réalisatrice ne perd pas une occasion pour souligner sa frivolité, sa lubricité parfois, sa propension à mentir à tout le monde et avant tout aux femmes, à les tromper après les avoir épousées, et bien d’autres facettes insoupçonnées d’un homme indiscutablement fragile. Plus que jamais, on comprend à quel point il se raconte et se dévoile dans ses films : Le Septième Sceau est un exorcisme de sa propre peur de la mort, Les Fraises sauvages une projection de lui-même vis-à-vis de son passé, Sonate d’Automne une lettre d’excuse d’un travailleur fou ayant négligé sa vie de famille, et Fanny et Alexandre une incroyable fresque de cette enfance aux allures de big-bang créatif. Mais Bergman est un créateur de mythes qui mythifie d’abord sa propre vie, brouillant les pistes sur son enfance difficile d’un film à l’autre, grossissant certains traits pour amplifier la dimension dramatique de sa vie ou minimisant d’autres qu’il ne voulait pas voir révélés au monde.

Par exemple, on apprend entre autres son immense admiration pour Hitler et le régime nazi, et ce jusqu’en 1946 alors que la guerre était finie et que la vérité sur les camps avait déjà éclaté. Et même s’il condamnera par la suite ce passage de sa vie, ce mea-culpa ne prend la forme que d’une brève allusion. Jane Magnusson ne cherche aucunement à l’excuser, et montre au contraire toute l’ambivalence de Bergman et la difficulté à le cerner complètement.

Dans le court-métrage d’animation disponible dans les suppléments du DVD, intitulé Vox Lipoma, l’homme qu’était Bergman est caricaturé avec virulence : baratineur, indifférent aux récompenses qui pleuvent sur son œuvre, colérique et tyrannique avec ses acteurs, incapable de se souvenir de l’âge de ses enfants, voire oubliant même l’existence de l’un d’entre eux. Un portrait peu reluisant dont on peut même douter, après avoir vu le documentaire, du degré de caricature tant les témoignages réels ne jouent pas en sa faveur. Malgré tout, il est impossible de renier l’apport que son œuvre aura eu sur le monde du cinéma, aussi Jane Magnusson clôt-elle son film par une note positive, rappelant que malgré tout ce qu’on peut lui reprocher encore aujourd’hui, son génie fut indiscutable et digne de la plus sincère admiration.

Sa part d’ombre, ses amours et ses accès de violence (dont sexuelles), son côté féminin refoulé, son amour irrépressible pour sa mère, ses mariages intempestifs, ses colères répétées sur les plateaux, ses petites habitudes à ne surtout pas bousculer, son impatience, mais aussi son côté potache, sa passion, son caractère d’explorateur artistique et les vertus thérapeutiques de son écriture : Ingmar Bergman, c’est un peu tout cela. Un cocktail explosif de ce qui se fait de mieux et de pire chez l’être humain, dont les secousses infantiles ont engendré une détonation créatrice unique inimitable. Sondant l’âme humaine comme personne, Bergman part de ses propres errances existentielles pour peindre l’humanité tout entière.

« Plus je maîtrise le cinéma comme mode d’expression, plus je vois chaque film que je fais comme une manière d’exprimer des souvenirs, des vécus, des tensions, des situations et des forces. »

Pour conclure, ce coffret consacré à Ingmar Bergman vaut clairement le détour pour le regard original et peu commun que les documentaires proposent sur le réalisateur suédois. Cela dit, vaut-il ses 40€ ? À vous d’en juger : les suppléments sont bienvenus mais un peu anecdotiques, néanmoins l’abécédaire est une mine d’or parfaite pour picorer un peu chaque soir avant d’aller se coucher, et pourrait faire pencher la balance. Quoi qu’il en soit, l’offre a le mérite d’exister et demeure très honnête.

Contenu :

Bergman, une année dans une vie, réalisé par Jane Magnusson (2018 – Couleurs et N&B – 117 mn)

En 1957, Ingmar Bergman entre dans une période de productivité sans précédent : il assiste à la première de deux de ses plus grands films, tourne deux longs-métrages, réalise un téléfilm, dirige quatre pièces, et conjugue travail acharné avec vie de famille tumultueuse…

Bergman, une vie en quatre actes, réalisé par Jane Magnusson (2018 – Couleurs et N&B – 235 mn)

Une version augmentée de près de 2 heures du film Bergman, une année dans une vie, et orchestrée en 4 actes :
1. 1957, la folle année de Bergman (59 mn)
2. Les débuts de Bergman (58 mn)
3. La Bergmania (59 mn)
4. La puissance et la gloire (59 mn)

– Suppléments :

1. « Vox Lipoma » (2018 – N&B – 11 mn)

Un court-métrage d’animation réalisé par Jane Magnusson sur le pouvoir et la sexualité d’Ingmar Bergman mais aussi sur son lipome qui ne lui laisse aucun répit.

2. Bande-annonce

– Abécédaire « Ingmar Bergman A – Ö », sous la direction éditoriale de Martin Thomasson (144 pages)

Traduit pour la première fois en France, Ingmar Bergman de A à Ö propose 145 clés d’entrée dans la vie et l’œuvre du cinéaste, relatant moult anecdotes et faits méconnus. Un ouvrage pratique et de référence sur l’auteur du Septième Sceau, Persona et Fanny et Alexandre.

Bergman-mode-d-emploi-coffret-bluray-dvd-carlotta-cinema

Caractéristiques techniques :

– 2 BD • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/50i • ENCODAGE AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 • Sous-Titres Français
Format 1.78 respecté • Couleurs et Noir & Blanc
Durée Totale des Films : 352 mn

– 2 DVD • MASTER HAUTE DÉFINITION • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Originale Dolby Digital 5.1 • Sous-Titres Français
Format 1.78 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs et Noir & Blanc
Durée Totale des Films : 352 mn

Sortie le 20 mars 2019, chez Carlotta Films — 40€

Avec Dumbo, Tim Burton retrouve sa grâce

Avec l’adaptation du classique de Disney de 1941, Tim Burton se rapproche un peu plus du ciel et y retrouve sa grâce. Réuni avec sa magie, il va à contre-courant du film dont il est tiré jusqu’à en dénoncer les travers. L’un des premiers films Disney contre Disney. Et au milieu de tout ça, Dumbo décolle et atteint un onirisme terriblement mouvant. Visiblement, les éléphants roses sont toujours capables de danser.

Redonner vie au plus célèbre des éléphants avait de quoi faire peur. Depuis quelques années, Disney s’attelle à reproduire tous ses classiques dans une logique mercantile et très pauvre artistiquement. A côté de cela, le projet est confié à Tim Burton, réalisateur emblématique des années 90 et 2000 avec de grandes belles œuvres comme Edward aux Mains d’argent, Batman ou encore Big Fish, mais peu inspiré depuis le début de la décennie où il enchaîne des longs-métrages pire que moyens à l’image de Dark Shadows ou Big Eyes. De plus, l’adaptation du Dumbo 1941 relève d’un vrai défi. Le film ne durait qu’une heure et n’était entièrement composé que d’animaux qui parlent dans un récit assez restreint. A la base, le long-métrage est inspiré d’un comic-strip au dos du boîte de céréales. Un film désormais culte d’une vraie richesse émotionnelle mais à la narration si épurée qu’elle rend compliquée une adaptation longue et réaliste en prises de vues réelles. Autant dire que nos craintes étaient de trop, et que Burton va bien plus loin qu’un copier/coller en proposant un  film personnel qui dépasse l’ambition thématique et morale de l’original. C’est dans des décors un peu déroutants d’artificialité, que l’on retrouve l’univers baroque de Tim Burton. Comme très souvent dans son cinéma, les marginaux sont les héros.  On comprend très vite comment l’histoire d’un éléphant moqué pour ses grandes oreilles a pu séduire le réalisateur, amoureux de la différence et de la singularité. Comme le disait récemment le réalisateur en interview, on se rappelle de nos Disney d’enfance comme des rêves. Certaines images sont imprimées sur notre rétine pour toujours sans qu’on puisse néanmoins reconstituer un récit complet du film. Et c’est typiquement ce qu’arrive à reproduire le réalisateur dans son film avec certains moments oniriques d’une beauté terriblement mouvante, qui arrivent après un début très fastidieux. Il use de scènes cultes de l’original pour y faire des clins d’œil plus ou moins appuyés sans les réinsérer dans sa chronologie originale. De la même manière qu’on raconterait un de nos rêves donc.

Une salve contre les industries

C’est là, qu’à l’instar de son éléphant, le long-métrage décolle, ne retombant que pour s’attarder autour de ses personnages humains et ses acteurs un peu à côté de la plaque. Dans le film de 1941, les humains étaient complètements absents, apparaissant sans visages, à l’exception de Monsieur Loyal. Ici malgré un casting extraordinaire (Eva Green, Colin Farrel, Danny DeVito et Michael Keaton), la plupart de la troupe semble se perdre au milieu des fonds verts, allant soit dans le sous-jeu (Farrel toujours endormi) soit dans le sur-jeu le plus total (Michael Keaton trop cartoonesque). En dehors de ses moments de poésie, c’est véritablement dans les thématiques subversives qu’il expose que Tim Burton retrouve sa grâce. D’ailleurs, la présence de ces thèmes dans un Disney a tout pour surprendre. A travers l’immersion d’une bande de saltimbanques dans le monde du show-business, c’est les industries culturelles qui participent au divertissement de masse que Tim Burton critique. Tout un symbole d’instiller un tel discours dans un film de la firme Disney. L’entreprise aux grandes oreilles est bien connue pour sa démarche mercantile et ultra-productiviste. C’est d’ailleurs dans cette logique qu’elle décide de proposer un remake de Dumbo, comme nous l’expliquions ici. Cet été, la suite des Indestructibles tenait un discours semblable sur les films de super-héros, notamment ceux produits par la même entreprise.

Dans cette histoire, Vandemere, magnat aux cheveux platine du divertissement, vient contacter la troupe de Medicis pour s’accaparer le petit éléphant. Pour se faire, il offre monts-et-merveilles aux héros saltimbanques jusqu’à les faire vivre au milieu de son immense parc d’attractions, qui n’est pas sans rappeler Disneyland.. Sans trop en révéler sur l’intrigue, on peut se douter que ses intentions sont malhonnêtes et que l’homme est bien prêt à tout pour tirer profit de son éléphant, sans hésiter à l’exploiter comme il le faut. La désillusion des personnages est semblable à celle d’un artiste arrivant à Hollywood mais comprenant vite les rouages d’une machine qui le dépasse. Le tout en ne respectant absolument pas le reste de la troupe du cirque, pourtant censé continuer à pouvoir vivre de leur art. Un parallèle curieux lorsqu’on s’intéresse à Walt Disney, qui avait licencié une partie de ses employés suite à la sortie du premier Dumbo. Ce message anti-capitaliste ne surprend pas chez Burton mais peut surprendre dans Dumbo. Le premier film de 1941 assumait ce parti à fond, Dumbo s’émancipant finalement à travers le succès de ses spectacles. Dans le film de Tim Burton, si le talent de l’éléphant attire tous les profiteurs, à aucun moment le réalisateur ne dépeint l’épanouissement de l’animal à travers ce monde de spectacle.Cette immense industrie vénéneuse paraît alors totalement incompatible avec un sincère usage des talents et des forces artistiques. Mais le réalisateur veut avant tout dire que l’art doit persister à exister dans sa forme la plus libre et honnête. Au départ, la petite fille ne veut rien avoir à faire avec le cirque car elle désire étudier la science et les curiosités naturelles. Plus tard, elle arrivera à associer cette volonté au milieu du cirque et donc de l’art. Une allusion peut-être à celui viré un temps du studio pour ses ambitions artistiques un peu trop en marges avant d’y retourner accueilli à bras ouverts.

Tim Burton ne cherche pas nier non plus la réalité de son premier film, bien au contraire. Le premier Dumbo est bien un film de son temps, qui incarnait et annonçait les prémices du capitalisme culturel. Sur la question de l’exploitation animale, si le récit est bien inspiré de l’histoire vraie de Jumbo un éléphant de cirque rendu célèbre aux États-Unis pendant le XIXème siècle, le premier film était bien loin des considérations animalistes contemporaines. C’est pourtant ce qui se retrouve au cœur du film de Tim Burton. Finalement, l’œuvre de Tim Burton ne raconte pas le contraire du film dont il est inspiré. Il en est simplement le prolongement historique et thématique. Il raconte ce que le premier film ne pouvait pas encore savoir, et disait à tort. Et au milieu de cette magie, Tim Burton s’envole et retrouve sa grâce.

Bande-annonce – Dumbo

Dumbo : Fiche Technique

Réalisation : Tim Burton
Scénario :  Ehren Kruger d’après le scénario de Dumbo d’Otto Englander, Joe Grant et Dick Huemer et d’après Dumb créé par Helen Aberson et Harold Pearl
Interprétation : Eva Green, Michael Keaton, Colin Farrel, Danny DeVito
Musique: Danny Elfman
Producteur(s): Justin Springer, Ehren Kruger, Derek Frey et Katterli Frauenfelder
Société de production: Walt Disney Pictures, Tim Burton Productions
Distributeur:  Walt Disney Studios Motion Pictures International
Durée : 1H52
Genre : aventure, fantastique
Date de sortie : 27 mars 2019

 

C’est ça l’amour, de Claire Burger : A fleur de peau

Claire Burger officie en solo pour C’est ça l’Amour, un film dans la lignée de Party girl, le précédent : dans l’émotion sans jamais être larmoyant, sensible et drôle à la fois. Il confirme le talent de la Forbachoise.

Synopsis : Depuis que sa femme est partie, Mario tient la maison et élève seul ses deux filles. Frida, 14 ans, lui reproche le départ de sa mère. Niki, 17 ans, rêve d’indépendance. Mario, lui, attend toujours le retour de sa femme.

Mon père ce héros

Claire Burger a frappé fort avec Party Girl, un premier long métrage auréolé à Cannes en 2014 de la prestigieuse Caméra d’Or, le prix des premiers films, qu’elle a coréalisé avec deux autres cinéastes, Marie Amachoukeli et Samuel Theis. Elle nous revient cette semaine en solo avec  C’est ça l’Amour, un non moins excellent deuxième opus.

Inspiré par sa propre histoire, au moment exact où sa mère quitte son père, le récit est porté par le Belge Bouli Lanners, à qui les rôles de papa ours bourru et tendre siéent décidément à merveille (cf. le récent Tous les chats sont gris de sa compatriote Savina Dellicour). Mais le regard, -brûlant, fiévreux-  est celui de Frida (Justine Lacroix), la plus jeune des deux filles de Mario (Bouli Lanners), une version adolescente et fictionnalisée de la cinéaste elle-même. Tourné dans la maison d’enfance de Burger, la propre maison de son père, C’est ça l’Amour raconte la déflagration de cette séparation sur les membres de cette famille : le père désemparé, écrasé à la fois de douleur sentimentale et de responsabilité paternelle puisque la mère est partie seule ; mais aussi les  filles, toutes deux à l’orée d’une étape décisive dans leur vie , la majorité et la liberté pour Niki (Sarah Henochsberg), l’entrée dans l’adolescence pour Frida, et toutes deux perturbées , chacune à sa manière, par cette séparation que personne n’a vu venir.

A l’instar de Party Girl, la force de ce deuxième film est le bouillonnement intense de la vie dans les personnages. Même chez Mario, un homme mûr déjà, au physique ronronnant déjà, la curiosité ne s’éteint jamais. Il est avide de tout, de spectacles, d’expositions, mais également de justice sociale, lorsqu’il s’énerve contre des collègues bureaucrates pour prendre la défense d’un de ces vieux immigrés italiens attirés jadis par les fourneaux de Forbach, éteints depuis. Les filles ne sont pas en reste, dévorant la vie par tous les bouts, au risque de se casser quelquefois les dents, comme lorsque la jeune Frida explore son homosexualité pour voir aussitôt son premier chagrin d’amour s’abattre sur elle.

La proximité émotionnelle et géographique (Forbach, sa terre natale, et la propre maison de son père ) de la réalisatrice avec l’histoire n’est sans doute pas étrangère à l’intensité du film. La tendresse de la cinéaste envers les personnages rejaillit sur ces derniers qui sont tous d’une justesse de ton absolue. Une mention spéciale doit être donnée à Justine Lacroix, pour son jeu entier et énergique, oscillant joliment entre l’enfant qu’elle est encore et la jeune femme qu’elle est en train de devenir. Burger ne juge jamais, et parvient paradoxalement à garder la distance nécessaire pour permettre au spectateur de s’approprier une histoire si intime et sans doute douloureuse.

S’appuyant sur un dispositif de mise en abyme, au travers d’un groupe de théâtre auquel Mario appartient (la pièce Atlas, un théâtre différent qui donne un espace de parole à des comédiens  spéciaux qui sont des habitants de l’endroit où elle se joue, existe vraiment), Claire Burger permet par ailleurs de mettre en images la renaissance de cet homme empêtré qui prend de plus en plus sa place pour finir dans une magnifique envolée à la fin du film où il se révèle à lui-même et à son entourage.

C’est ça l’Amour est histoire racontée tambour battant, sans temps mort, avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. On aurait tendance à dire que l’amour, c’est en effet ça, ce film qu’une femme réalise pour rendre hommage à son père, et pourquoi pas à une mère qui, par son geste, débloque aussi des possibles pour ses filles.

C’est ça l’Amour – Bande annonce

C’est ça l’Amour – Fiche technique

Réalisateur : Claire Burger
Scénario : Claire Burger
Interprétation : Bouli Lanners (Mario Messina), Justine Lacroix (Frida Messina), Sarah Henochsberg (Niki), Cécile Rémy-Boutang (Armelle), Antonia Buresi (Antonia), Célia Mayer (Alex), Lorenzo Demanget (Nazim), Tiago Gandra (Tiago), Laure Ballarin (La camionneuse)
Photographie : Julien Poupard
Montage : Claire Burger, Laurent Sénéchal
Producteurs : Isabelle Madelaine , Olivier Père
Maisons de production : Dharamsala, Arte
Distribution (France) : Mars films
Récompenses : GdA Director’s Award des Giornate degli Autori – Venice Days
Durée : 98 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 27 Mars 2019
France, Belgique – 2018

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4.5

Concours : Gagnez des places du film El Reino

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 17 Avril 2019 du film de Rodrigo Sorogoyen, El Reino, gagnez votre place de cinéma, de cette plongée dans le royaume de la corruption politique.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Manuel López-Vidal est un homme politique influent dans sa région.
Alors qu’il doit entrer à la direction nationale de son parti, il se retrouve impliqué dans une affaire de corruption qui menace un de ses amis les plus proches. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal.

Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Rodrigo Sorogoyen, Isabel Peña
Avec Antonio de la Torre, Monica Lopez, Nacho Fresneda
Direction artistique : Miguel Ángel Rebollo
Décors : Ana Muñiz
Costumes : Paola Torres
Photographie : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Genres : Policier, Drame
Première sortie : 28 septembre 2018 (Espagne)
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 17 avril 2019 (2h 11min)
Pays d’origine : Espagne
Le long métrage s’inspire de l’affaire Gürtel, vaste scandale de détournement de fonds publics et de pots-de-vin qui a éclaté en 2009.

Le cinéaste, Rodrigo Sorogoyen (Que Dios Nos Perdone) fait son grand retour avec le film, El Reino, un portrait dévastateur d’une classe politique sans scrupules.

Récompenses 7 prix et 3 nominations
Goya 2019 :
Prix Goya du meilleur réalisateur pour Rodrigo Sorogoyen.
Prix Goya du meilleur acteur pour Antonio de la Torre.
Prix Goya du meilleur acteur dans un second rôle pour Luis Zahera.
Prix Goya du meilleur scénario original pour Rodrigo Sorogoyen.
Prix Goya du meilleur montage pour Alberto del Campo.
Prix Goya du meilleur son pour Roberto Fernández et Alfonso Raposo.
Prix Goya de la meilleure musique originale pour Olivier Arson, le compositeur à travaillé avec le réalisateur Rodrigo Sorogoyen en 2016, sur le long métrage Que Dios nos perdone puis l’année suivante sur le Court Madre.

La Musique du film El Reino : une partition électronique riche en adrénaline composée par Olivier Arson

Modalités du jeu concours – Dotations 5×2 places

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Un monde parfait selon Ghibli : les rouages d’un imaginaire intarissable

Depuis 2015, les éditions Playlist Society décryptent les œuvres de réalisateurs en remettant dans les mains du public les clés de leurs univers aussi riches que complexes. Après Michael Mann et Christopher Nolan, Un monde parfait selon Ghibli ouvre les portes du mythique studio japonais, créé par le duo iconique Hayao Miyazaki / Isao Takahata.

Comment est né le fameux studio Ghibli ? Comment expliquer la magie de ses films, à la beauté sublime, aux messages forts et au succès historique ? Dans Un monde parfait selon Ghibli, Alexandre Mathis analyse les rouages d’une machine bien huilée, d’un macrocosme artistique, d’un empire dont le départ de ses deux maîtres semble tragiquement pousser vers le déclin.

Ghibli n’est au départ qu’une inscription apposée sur un avion de reconnaissance italien. Un nom choisi par hasard par un Hayao Miyazaki passionné d’aviation. Mais dès 1997 avec Princesse Mononoké, et surtout depuis 2002 grâce à la popularité du Voyage de Chihiro, il acquiert une renommée mondiale. Son style et sa technique largement éprouvés demeurent encore aujourd’hui un modèle unique, dont les réalisateurs japonais de la nouvelle génération ne semblent pas oser se détacher. Des dessins traditionnels, des personnages aux traits réalistes, des récits mêlant parcours initiatique et satire sociale, auxquels s’ajoute un certain goût pour le rêve et le merveilleux.

Alexandre Mathis retourne aux sources qui ont inspiré les œuvres du studio Ghibli en les comparant intelligemment à l’univers du conte. Le personnage de Ponyo, un poisson qui voudrait devenir humain, fait ainsi indéniablement penser à la Petite sirène. Le maléfice brisé par l’amour dont est atteinte Sophie dans le Château ambulant ressemble étrangement à celui de la Belle et la Bête. Quant au voyage de la jeune Chihiro dans le monde des esprits, il s’apparente aux aventures d’Alice aux pays des merveilles.

Dans son analyse, l’auteur s’attache également aux personnages des films Ghibli, en particulier aux femmes. Les animés du studio japonais ont en effet toujours accordé la part belle aux protagonistes féminins en mettant en scène des héroïnes fortes, au caractère souvent bien trempé. Les guerrières de Nausicaa, la Vallée du vent ou de Princesse Mononoké ne tirent pas leur statut de princesse de leur naissance, mais de leurs actes, et sauvent le monde en arrêtant des conflits. Même lorsqu’elles ne combattent pas, elles se révèlent toujours courageuses, à l’instar de Sophie, de la petite Chihiro, et de la sorcière Kiki. Elles accomplissent même des tâches typiquement masculines, comme Arrietty qui utilise son aiguille comme une épée, et les femmes protégées par Dame Eboshi dans Princesse Mononoké, qui actionnent les forges. Ce sont aussi des femmes indépendantes qui luttent pour gagner leur émancipation, à l’image de la Princesse Kaguya qui se joue de ses prétendants pour éviter un mariage forcé. Cette place essentielle accordée aux femmes constitue bien une des marques de fabrication des studios Ghibli. Présenter un modèle de bravoure, inciter les petites filles à affirmer leur place dans la société devient presque un leitmotiv.

Un monde parfait selon Ghibli expose une autre spécificité des œuvres du studio, l’habile mélange entre le réel et l’imaginaire, avec une dominance différente selon le réalisateur. Isao Takahata préfère ainsi le réalisme, les scènes de la vie courante que l’on retrouve notamment dans Pompoko. Au contraire, Hayao Miyazaki imbrique ses histoires dans un cadre magique, avec des sortilèges et des animaux fantastiques. Pour autant, il ne délaisse pas les moments de la journée quotidienne, comme dans Kiki la petite sorcière, où la jeune héroïne crée un système de livraison dans une boulangerie. La séparation entre le monde réel et le monde imaginaire est d’ailleurs représentée spatialement, à l’instar du tunnel que franchit Chihiro, conduisant vers l’univers spirituel.

Alexandre Mathis traite également de l’idéal de pacifisme diffusé dans les films de Miyazaki. Si ce dernier semble glorifier les avions, dans Porco Rosso et Le vent se lève, c’est aussi pour montrer leur pouvoir de destruction. Il critique l’aveuglement créatif de Jiro, un brillant ingénieur qui n’a pas pris conscience des morts provoquées par ses engins de guerre. La technologie dévastatrice cachée dans la cité du Château dans le ciel donne un autre exemple de ces machines meurtrières, rappelant le traumatisme des bombes lâchées au Japon pendant la seconde guerre mondiale.

Un monde parfait selon Ghibli explicite encore l’importance de la nature dans les œuvres du studio en évoquant le shinto. Selon cette doctrine, toute chose dans le monde possède un esprit incarné par une créature vivante, désignée sous le nom de Kami. Ainsi, le grand esprit de la forêt dans Princesse Mononoké se présente sous la forme du dieu cerf. Chez Hayao Miyazaki, la nature reste un havre de paix à protéger, mis à mal par l’Homme, mais devient aussi une force capable de se défendre, de reprendre ses droits, tout comme les animaux de Nausicaa de la Vallée du vent et de Princesse Mononoké. Isao Takahata donne également à voir un idéal d’harmonie entre l’Homme et la nature, en particulier dans Pompoko et Mes voisins les Yamada.

Malgré la richesse exceptionnelle des films de Ghibli, Alexandre Mathis s’interroge sur l’avenir du studio. Avec la mort d’Isao Takahata le 5 avril 2018 et la retraite annoncée de Hayao Miyazaki, Ghibli devra se tourner vers de nouveaux réalisateurs qui peinent aujourd’hui à émerger. Hiromasa Yonebayashi, metteur en scène de Souvenirs de Marnie, dernier animé du studio sorti en 2014, et Goro Miyazaki, le fils d’Hayao, ne sont pas encore parvenus, malgré leur talent, à égaler leurs aînés. Le départ des deux maîtres, qui semblent toujours rechercher leur digne héritier, a certainement marqué la fin d’une ère créative et des studios Ghibli.

Mais on peut supposer qu’un jour, le phœnix renaîtra de ses cendres. La création en 2015 des studios Ponoc, qui a récemment lancé son premier film, Mary et la Fleur de la sorcière, réalisé par Hiromasa Yonebayashi, pourrait le laisser penser. Dans tous les cas, l’animation japonaise a encore de beaux jours à vivre et peut louer Un monde parfait selon Ghibli pour nous en avoir fait découvrir une des plus somptueuses parcelles. 

Résumé de l’éditeur – Un monde parfait selon Ghibli

C’était d’abord un choix pratique : personne ne voulait produire leurs films. Alors Hayao Miyazaki et Isao Takahata, aidés de Toshio Suzuki, ont fondé ensemble le studio Ghibli. Depuis, ils ont enchaîné les succès, de Princesse Mononoké à Pompoko, du Tombeau des lucioles au Voyage de Chihiro. Leurs personnages, comme Totoro et Porco Rosso, sont devenus emblématiques, et les œuvres du studio ont marqué des générations entières de fans à travers le monde, comme si Ghibli était un équivalent japonais de Disney. Bien plus qu’une marque et au-delà d’une simple usine à rêves, Ghibli offre avant tout une vision d’un monde idéal, fondé sur l’écologie, le féminisme, l’ingénierie et les croyances magiques. Un monde parfait selon Ghibli explore les histoires créées par le studio, les décortique, en les mettant en perspective avec la carrière de leurs créateurs, avec en toile de fond une question lancinante : Ghibli survivra-t-il à la retraite de ses fondateurs ?

Fiche technique – Un monde parfait selon Ghibli

Auteur : Alexandre Mathis
Editeur : Playlist Society
Date de parution : 25/09/2018
Format : 14 x 18,4 cm
Nombre de pages : 176

Los Silencios, ou quand la mort est remplie de couleurs

Dans Los Silencios, la réalisatrice brise toutes les frontières, du Brésil à la Colombie, du monde des vivants à celui des morts, et de la réalité à la fiction. Tout s’entremêle pour offrir un film original et profond.

Ce qui frappe immédiatement l’oeil lorsqu’on se plonge dans le film, c’est sa jolie composition scénique. Aussi bien dans le choix des formes mises en avant que dans l’équilibrage des couleurs qui soulignent toujours les émotions, la réalisatrice sait capter les instants et sublimer ses acteurs, qu’elle dirige avec une grande justesse pour offrir des moments aussi subtils que forts. On passe d’un clair obscur intérieur  à un extérieur coloré et assez dynamique où la vie qui entoure cette famille, que l’on suit dans son cadre intime, rentre directement en opposition avec leur vécu individuel et familial. L’esthétisme resserré de l’intérieur de la maison, où le fantôme du père se mêle aux tourments et traumatismes d’une femme ayant fui les FARC avec ses deux enfants, fait planer les ombres de souvenirs douloureux. Mais la délicatesse avec laquelle Béatriz Seigner introduit cela rend le tout d’autant plus touchant que le spectateur ne se rend pas vraiment compte de ce qui se déroule sous ses yeux.

Tourné sur la Isla de la fantasia, Los Silencios offre un voyage intime, intemporel à son public qui peut être séduit par la grande douceur avec laquelle la cinéaste brésilienne l’entraîne, sans que jamais il ne se sente brusqué. On sait l’importance du lien avec les morts en Amérique Latine, Disney le montrait d’ailleurs très bien dans Coco où la voix enfantine de Miguel nous transportait au Pays des Morts. Ici, il ne s’agit pas de musique mais le son a une importance capitale dans ce qu’il donne à découvrir de la vie des personnages. Si la nuit et l’eau reviennent sans cesse, c’est parce que l’île sur laquelle est tourné le film, est totalement immergée 4 mois par an. Le lien avec la nature, avec chacun des sons qu’elle peut émettre est donc nécessaire et privilégié par la réalisatrice qui choisit d’ancrer totalement ses protagonistes dans l’environnement qui les entoure : des bruits de l’eau à celui du vent en passant par celui des feuilles ou encore du coassements des grenouilles, tout est présent pour s’imprégner de l’ambiance générale et favoriser la plongée dans la sphère intérieure des personnages. Ce travail sonore sert d’autant plus le récit qu’il favorise l’atmosphère onirique qui s’en dégage et donc l’arrivée d’une scène finale de funérailles qui vient comme un coup de massue sublime, un gong aux couleurs fluos et une vie merveilleuse. Los Silencios est finalement une belle leçon d’optimisme; même dans ses moments les plus sombres où le ton dramatique prend le dessus, c’est toujours la couleur de la vie qui s’en sort. Parce que la dimension donnée à la mort n’est pas la même qu’en Occident, les couleurs floues font se confondre illusion, mort et vie dans un film surprenant d’originalité et de candeur, sur fond de crise politique.

Los Silencios : Bande-Annonce

synopsis : Nuria, 12 ans, Fabio, 9 ans, et leur mère arrivent dans une petite île au milieu de l’Amazonie, aux frontières du Brésil, de la Colombie et du Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien, dans lequel leur père a disparu. Un jour, celui-ci réapparait mystérieusement dans leur nouvelle maison.

Los Silencions : Fiche Technique

Réalisation : Beatriz Seigner
Scénario : Beatriz Seigner
Interprétation : Marleyda Soto, Enrique Díaz, Adolfo Savinino, Maria Paula Tabares Peña
Musique: Nascuy Linares
Producteur(s): Beatriz Seigner, Leonardo Mecchi
Société de production: Ciné Sud Promotion, Miriade Films, Día Fragma Fábrica de Peliculas
Distributeur: Pyramide Distribution
Durée : 1H29
Genre : drame
Date de sortie : 3 avril 2019

Styx, une seule femme à bord

Wolfgang Fischer fait preuve d’une grande intelligence pour réaliser son film Styx, dans lequel il mêle réalité et fiction à la manière d’un très beau documentaire, sans jamais en être un. Interroger les consciences individuelles sur un sujet aussi important que l’exil est parfois difficile, mais il parvient à maîtriser son propos malgré quelques failles de réalisation.

Synopsis : Rike, quarante ans, est médecin urgentiste. Pour ses vacances, elle a planifié un voyage en solitaire pour rejoindre l’île de l’Ascension depuis Gibraltar, une île au nord de Sainte-Hélène, où Darwin avait planté une forêt entière. Seule au milieu de l’Atlantique, après quelques jours de traversée, une tempête violente heurte son vaisseau. Le lendemain matin, l’océan change de visage et transforme son périple en un défi sans précédent…

Styx, c’est le fleuve de l’enfer dans la mythologie grecque qui sépare les vivants et les morts, comme la Méditerranée sépare le sud du nord, ou plutôt les pays dans le besoin de ceux qui représentent le rêve d’une vie meilleure. De cette métaphore cruellement bien trouvée, naît un film qui narre la solitude d’une femme face aux espoirs de milliers de personnes où le paradis est omniprésent. Styx est rempli de références, d’images dont le spectateur doit se saisir pour avoir les clés du récit, ou pouvoir créer lui même ses propres réflexions à l’issue du film. « Qu’est ce qu’on est ? Qu’est ce qu’on veut être ? » Ce sont les questions que le réalisateur ressort sans cesse, banales en apparence, profondes quand on y pense. Surtout lorsque Fischer glisse des messages subtils dès le début du film, où des singes apparaissent pour ne jamais vraiment nous lâcher durant toute l’œuvre, bien qu’on ne les voie plus.

Le réalisateur autrichien interroge notre propre conception de l’humanité, et utilise Darwin et sa théorie de l’évolution de manière subtile et imagée. En présentant les singes, espèce sacrée des îles Canaries, en scène d’ouverture, puis en renvoyant la protagoniste à son livre sur les plantes, à plusieurs reprises, le cinéaste crée un rapport humain/nature aussi riche que déstabilisant. Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes ? Des êtres aussi humains physiquement qu’inhumains, capables de laisser des bateaux entiers remplis d’Hommes se noyer dans les mers ? Quelle est notre part de responsabilité et que pouvons-nous faire ? L’évolution des espèces revient finalement à ce que l’être le plus évolué, soit l’Homme, se comporte de manière plus cruelle que l’animal. Et si les espèces ont dû changer pour s’adapter à l’environnement, alors comment devons-nous faire maintenant pour nous adapter à l’environnement, que finalement nous avons créé nous mêmes ? Le cercle est vicieux. Difficile de savoir si c’est réellement le propos du film, tant la métaphore de départ ouvre les perspectives et les interprétations. Sans jamais proposer de réponse, que lui comme nous, n’avons pas, Wolfgang Fischer propose au contraire, de réfléchir ensemble.

Styx est de ces films qui ne ravissent pas au premier regard, qui perdent un peu le spectateur mais qui, détachés de l’objet cinématographique, s’avèrent passionnants à étudier. Cependant, il reste une œuvre derrière les messages. Et celle-ci n’est pas des plus réussies ou du moins, interpelle dans son ensemble. La navigation en solitaire s’est déjà vue dans de jolis films. Outre la solitude exprimée par ces instants où l’héroïne se trouve seule en pleine mer, armée de courage et de force pour contrer les colères maritimes, le film a des liens parfois étroits avec le documentaire. Force est de constater que le réalisateur a fait de nombreuses recherches sur la navigation avant de se lancer dans cette aventure, et cette étude quasiment scientifique se sent à de nombreux moments. Fischer prend un soin particulier à montrer chacune des actions, chaque détail appliqué par Suzanne Wolf, si bien que le spectateur a presque l’impression d’apprendre à naviguer parfois.

L’actrice allemande vient du théâtre et on sent, par la force physique qu’elle met dans son personnage, qu’elle a l’habitude de se servir de son corps pour porter ses rôles. Cette idée de film physique rejoint une nouvelle fois le rapprochement fait avec la nature, comme si ce qui importait au cinéaste était finalement de sentir la nature aux prises avec cette femme. Le rapport au corps, on le retrouve dès le début lorsqu’elle nage nue dans la mer, lorsque les rayons du soleil frappent sa peau, et qu’elle se saisit de ces instants pour se refermer et savourer ces quelques heures de répit. La sensualité n’est certainement pas l’objet du film, mais sa sensibilité et sa force en sont les deux personnages principaux que l’on retrouve aussi bien dans son corps que dans son regard. Mais si ce dont elle fait preuve dans son expression corporelle force le respect, les émotions qu’elle apporte dans les scènes de dialogues restent moindres, et demeurent bien moins efficaces. Le film se déroule en offrant que très peu de répit aux oreilles du spectateur qui est envahi de sons. Aucune musique ne vient appuyer les scènes du film, mais le travail sonore est grandiose, et fait tout ressentir jusqu’à oppresser, à la manière de Le chant du loup.

Sans jamais montrer la misère, sans jamais attirer l’œil dans un pathos sans limite, le film se contente d’exposer la situation déplorable des migrants, et d’interroger de manière individuelle nos comportements. Styx est donc un film important et intéressant dans ce qu’il dit des Hommes, ou dans ce à quoi il pousse à réfléchir en tout cas, mais reste un peu faible dans ce qu’il propose en matière de cinéma.

Styx : Bande-Annonce

Styx : Fiche Technique

Réalisé par Wolfgang Fischer
Scénario : Wolfgang Fischer et Ika Künzel
Interprétation : Susanne Wolff, Gedion Oduor Weseka
Image : Benedict Neuenfels
Montage : Monika Willi
Musique : Dirk von Lowtzow
Son : Andreas Turnwald, Bvft
Producteur : Charles E. Breitkreuz
Sociétés de production : Schiwago Films, Twenty13 Productions, WDR/Arte
Distribution : Sophie Dulac Distribution
Genre : drame
Durée : 1h34
Date de sortie : mercredi 27 mars 2019

« Le Testament du docteur Mabuse » : à la lisière du nazisme…

Après avoir chroniqué la parution du combo DVD/Blu-ray de M le Maudit, nous nous penchons cette fois sur Le Testament du docteur Mabuse, autre chef-d’œuvre langien proposé par Tamasa Distribution, ayant la particularité d’être le dernier film allemand du cinéaste d’origine austro-hongroise.

La caméra papillonne dans une imprimerie vrombissante. Un homme se cache, apeuré, tandis que des bruits lancinants semblent scander sa mort prochaine. Fritz Lang introduit son film de la plus belle des manières ; il le ponctuera avec un incendie dans une usine chimique, où des sirènes stridentes viendront répondre au brouhaha de la scène d’ouverture. Entre ces deux bouts de péloche : une terreur psychologique, une charge à l’encontre du nazisme, du suspense et des prouesses techniques remarquables.

Pendant que le public d’un amphithéâtre est balayé par un travelling latéral, un expert s’épanche sur l’aliénation et sur la double vie d’un certain docteur Mabuse. Ce dernier est prostré sur un lit d’hôpital, mutique et à moitié fou, mais semble toutefois exercer une emprise puissante sur le directeur de l’asile où il séjourne. Il cherche à établir un empire criminel que Fritz Lang va nourrir de tous les faits divers que rapporte la presse allemande du début des années 1930. L’allusion est limpide : il s’agit de remplacer les institutions existantes par une organisation métastatique, exactement comme le souhaitent les nazis pour l’Allemagne. Le Testament du docteur Mabuse ira même plus loin, en mettant dans la bouche de son savant aliéné et manipulateur plusieurs slogans hitlériens à la mode.

On le sait, le film fut interdit en Allemagne et ne connut par conséquent qu’une carrière modeste en salles, mais Joseph Goebbels n’en proposa pas moins un poste de directeur du cinéma à Fritz Lang. Selon un récit complété et amplifié au fil des années, probablement très romancé, le cinéaste austro-hongrois aurait fait remarquer sa judéité à son interlocuteur nazi, puis se serait réfugié en France, sans même avoir eu le temps de passer à la banque. Avec son image expressionniste et ses surimpressions oniriques, Le Testament du docteur Mabuse a de nombreux arguments formels à faire valoir. Il parvient en outre à construire plusieurs séquences à couper le souffle : un assassinat à un feu rouge, l’inondation d’une pièce fermée à double tour, une course-poursuite haletante, l’explosion d’une usine chimique…

Techniquement et thématiquement, Le Testament du docteur Mabuse vient prolonger M le Maudit. Les contrastes et anticipations sonores sont une nouvelle fois de mise, tandis que le docteur Mabuse a la haute main sur une organisation tentaculaire et impitoyable, là où M faisait figure de fou isolé. De la menace individuelle, on passe donc au cataclysme collectif. Fritz Lang écrira ceci dans Introduction cinématographique : « J’espérais exposer la théorie secrète du nazisme sur la nécessité de détruire systématiquement tout ce qu’un peuple a de plus cher. Jusqu’à ce que les gens, en proie au désespoir le plus profond, essaient de s’en tirer par “l’ordre nouveau”. »

BONUS ET RESTAURATION

En plus d’un livret de seize pages, on trouvera un documentaire de Faruk Günaltay d’une durée d’une vingtaine de minutes. La lecture du film y est relativement convenue, mais néanmoins passionnante en certains points d’analyse. L’image connaît quelques fluctuations lumineuses certainement inhérentes à l’âge du film, mais une bonne stabilité. Le son est satisfaisant, avec des dialogues parfaitement audibles.

Bande-annonce : Le Testament du docteur Mabuse

Synopsis : Une série d’événements semble relier des groupuscules criminels au docteur Mabuse, pourtant mutique et interné dans un asile psychiatrique. Le commissaire Lohmann enquête…

Fiche technique : Le Testament du docteur Mabuse

Titre original : Das Testament des Dr. Mabuse
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang et Thea von Harbou, d’après le roman de Norbert Jacques
Acteurs principaux : Rudolf Klein-Rogge, Gustav Diessl, Rudolf Schündler, Otto Wernicke
Sociétés de production : Nero-Film AG
Pays d’origine : Allemagne
Genre : Film policier
Durée : 122 minutes
Sortie : 1933

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