« Le Testament du docteur Mabuse » : à la lisière du nazisme…

Après avoir chroniqué la parution du combo DVD/Blu-ray de M le Maudit, nous nous penchons cette fois sur Le Testament du docteur Mabuse, autre chef-d’œuvre langien proposé par Tamasa Distribution, ayant la particularité d’être le dernier film allemand du cinéaste d’origine austro-hongroise.

La caméra papillonne dans une imprimerie vrombissante. Un homme se cache, apeuré, tandis que des bruits lancinants semblent scander sa mort prochaine. Fritz Lang introduit son film de la plus belle des manières ; il le ponctuera avec un incendie dans une usine chimique, où des sirènes stridentes viendront répondre au brouhaha de la scène d’ouverture. Entre ces deux bouts de péloche : une terreur psychologique, une charge à l’encontre du nazisme, du suspense et des prouesses techniques remarquables.

Pendant que le public d’un amphithéâtre est balayé par un travelling latéral, un expert s’épanche sur l’aliénation et sur la double vie d’un certain docteur Mabuse. Ce dernier est prostré sur un lit d’hôpital, mutique et à moitié fou, mais semble toutefois exercer une emprise puissante sur le directeur de l’asile où il séjourne. Il cherche à établir un empire criminel que Fritz Lang va nourrir de tous les faits divers que rapporte la presse allemande du début des années 1930. L’allusion est limpide : il s’agit de remplacer les institutions existantes par une organisation métastatique, exactement comme le souhaitent les nazis pour l’Allemagne. Le Testament du docteur Mabuse ira même plus loin, en mettant dans la bouche de son savant aliéné et manipulateur plusieurs slogans hitlériens à la mode.

On le sait, le film fut interdit en Allemagne et ne connut par conséquent qu’une carrière modeste en salles, mais Joseph Goebbels n’en proposa pas moins un poste de directeur du cinéma à Fritz Lang. Selon un récit complété et amplifié au fil des années, probablement très romancé, le cinéaste austro-hongrois aurait fait remarquer sa judéité à son interlocuteur nazi, puis se serait réfugié en France, sans même avoir eu le temps de passer à la banque. Avec son image expressionniste et ses surimpressions oniriques, Le Testament du docteur Mabuse a de nombreux arguments formels à faire valoir. Il parvient en outre à construire plusieurs séquences à couper le souffle : un assassinat à un feu rouge, l’inondation d’une pièce fermée à double tour, une course-poursuite haletante, l’explosion d’une usine chimique…

Techniquement et thématiquement, Le Testament du docteur Mabuse vient prolonger M le Maudit. Les contrastes et anticipations sonores sont une nouvelle fois de mise, tandis que le docteur Mabuse a la haute main sur une organisation tentaculaire et impitoyable, là où M faisait figure de fou isolé. De la menace individuelle, on passe donc au cataclysme collectif. Fritz Lang écrira ceci dans Introduction cinématographique : « J’espérais exposer la théorie secrète du nazisme sur la nécessité de détruire systématiquement tout ce qu’un peuple a de plus cher. Jusqu’à ce que les gens, en proie au désespoir le plus profond, essaient de s’en tirer par “l’ordre nouveau”. »

BONUS ET RESTAURATION

En plus d’un livret de seize pages, on trouvera un documentaire de Faruk Günaltay d’une durée d’une vingtaine de minutes. La lecture du film y est relativement convenue, mais néanmoins passionnante en certains points d’analyse. L’image connaît quelques fluctuations lumineuses certainement inhérentes à l’âge du film, mais une bonne stabilité. Le son est satisfaisant, avec des dialogues parfaitement audibles.

Bande-annonce : Le Testament du docteur Mabuse

Synopsis : Une série d’événements semble relier des groupuscules criminels au docteur Mabuse, pourtant mutique et interné dans un asile psychiatrique. Le commissaire Lohmann enquête…

Fiche technique : Le Testament du docteur Mabuse

Titre original : Das Testament des Dr. Mabuse
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang et Thea von Harbou, d’après le roman de Norbert Jacques
Acteurs principaux : Rudolf Klein-Rogge, Gustav Diessl, Rudolf Schündler, Otto Wernicke
Sociétés de production : Nero-Film AG
Pays d’origine : Allemagne
Genre : Film policier
Durée : 122 minutes
Sortie : 1933

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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