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« François Truffaut » : une vie en vignettes

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Le scénariste Noël Simsolo et le dessinateur Marek s’associent pour mettre en images et dialogues la vie de François Truffaut. À travers lui, ce sont la Nouvelle vague française, les Cahiers du cinéma et la passion pour le septième art qui affleurent.

L’évocation de François Truffaut s’accompagne de toute une série de faits et de noms qui lui sont désormais indissociables : Les Cahiers du cinéma, les femmes, Cannes, le cycle Doinel, la Nouvelle vague, Alfred Hitchcock, André Bazin, Henri Langlois, la désertion, la revue Arts, l’enfance, les relations familiales accidentées, les tentatives de suicide, la syphilis… Souvent, la réalité et la fiction finissent par se rejoindre, les obsessions et le vécu de Truffaut – les femmes, les livres, les films, les pérégrinations adolescentes – trouvant leur prolongement naturel dans un art que le héraut de la Nouvelle vague consomme à l’écriture comme à la caméra. Noël Simsolo (au scénario) et Marek (au dessin) compilent dans leur album les épisodes les plus importants de la vie truffaldienne. Ils façonnent ensemble une biographie dessinée qui, bien que relativement convenue, a le mérite d’éclairer les multiples facettes de l’un des réalisateurs les plus éminents de l’histoire du cinéma français.

Dans des planches à la structure classique se fond en effet tout ce qui a pu caractériser François Truffaut : un amour obsessionnel pour le cinéma, un autre qui l’est tout autant pour les femmes, un mouvement journalistique (les Cahiers) et cinématographique (la Nouvelle vague) d’ampleur inédite, une carrière en dents de scie faite de rencontres mémorables (surtout féminines, mais aussi avec Jean-Pierre Léaud, Jean-Claude Brialy, Alfred Hitchcock ou Steven Spielberg) et de motifs inusables (l’amour et ses douleurs). L’album trouve le bon équilibre entre la vie privée et la vie publique de François Truffaut. Sur ses parents, Noël Simsolo fait dire au réalisateur français, résigné : « Le pire, c’est qu’ils ne sont pas conscients de ce qu’ils m’ont fait. » Sur ses motifs de cinéma, on lit qu’« avec Truffaut, c’est les femmes et les enfants d’abord ! ». Commentant la position d’André Malraux sur le film La Religieuse, Truffaut assène : « Cette censure plaît aux ennemis de la Nouvelle vague, parce que nous sommes maintenant le cinéma français. »

Si la bande dessinée de Noël Simsolo et Marek parviendra sans mal à familiariser le lecteur avec François Truffaut et sa filmographie, elle pèche en revanche là où on pouvait s’y attendre. Certains dialogues apparaissent fléchés et peu naturels, leur fonction principale étant de baliser la lecture et de remplir les trous engendrés par des ellipses inévitables. Cela n’enlève rien à l’intérêt de cet album, essentiellement didactique, mais le procédé peut sembler quelque peu artificiel à la lecture. Pour le reste, ce roman graphique au style proche de la ligne claire, conçu sous la forme d’un immense flashback (tout commence à la cérémonie des César de 1981), relie avec beaucoup d’à-propos la vie personnelle de François Truffaut et son art. Ce dernier constitue en fait une parenthèse d’émulation et de créativité au sein d’une existence en certains points funeste, caractérisée par une mère distante, un père inconnu, des déceptions sentimentales, la maladie ou la volonté d’en finir.

François Truffaut, Noël Simsolo et Marek
Glénat, août 2020, 176 pages

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3.5

Laurent Bourdon nous raconte « Tout Chabrol »

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C’est une somme de près de 700 pages que Laurent Bourdon consacre à Claude Chabrol aux éditions LettMotif. De quoi effeuiller un monstre sacré du cinéma français. Et s’enquérir des ressorts d’un cinéma appelé à faire date.

Tout Chabrol, donc. L’ancien des Cahiers du cinéma voit sa filmographie détaillée par le menu, film après film. Le journaliste Laurent Bourdon retrace la genèse de ses œuvres, qu’elles aient vu le jour sur petit ou grand écran. Il collectionne les citations, rapporte les anecdotes, restitue les faits et leur contexte, se livre à plusieurs (courtes) analyses filmiques. Sur la longueur, on peut avoir l’impression d’un portrait en actes. Chabrol s’entoure des uns, se détache des autres, envisageait ceci mais réalisa cela. C’est un personnage, un visionnaire, un chef d’orchestre qui s’expose au lecteur et ce, dès la biographie qui noircit les quarante premières pages de l’ouvrage.

On aurait bien du mal à identifier le public ciblé par Laurent Bourdon. Tout Chabrol recèle d’histoires passionnantes et évite les démonstrations pompeuses. Il cite volontiers, par association, François Truffaut, Orson Welles, Alfred Hitchcock ou Fritz Lang. Il évoque avec passion le cinéma, son artisanat et ses arrière-boutiques. Mais il n’en demeure pas moins accessible aux profanes, qu’il accompagne pas à pas à mesure qu’il s’épanche sur la carrière de celui que François Berléand, rédacteur de la préface, appelle « Chacha ». Chacun des projets chabroliens est scrupuleusement répertorié, résumé, commenté et augmenté d’une revue de presse offrant un panorama précis de sa réception critique. Une information utile à la juste appréhension de la place du héraut de la Nouvelle vague dans le septième art à travers le temps.

Car celui qui est étroitement associé au renouveau du cinéma français des années 1950-1960 devra aussi s’accommoder des films de commande, des projets avortés ou dénaturés, des échecs commerciaux et des critiques de la presse. Il aura des velléités étonnantes (faire du porno, par exemple), des rapports complexes avec certains comédiens (Romy Schneider notamment), des collaborations plus apaisées et prolifiques (comme avec le compositeur Pierre Jansen ou le producteur Marin Karmitz), une « parenthèse documentaire », une carrière parallèle dans la téléfiction, des rencontres décisives (Stéphane Audran, Paul Gégauff) et tout un tas d’expériences professionnelles, tant douces qu’amères, qui donne sa chair à l’ouvrage de Laurent Bourdon.

En appendice de celui-ci apparaissent de brefs chapitres dédiés aux publicités et à l’entourage de Claude Chabrol. On apprend notamment le relatif dédain du cinéaste pour les premières et la fidélité professionnelle qu’il a toujours conservée à l’égard du second, comprenant notamment sa femme, qu’il décrit comme « la meilleure scripte française ». De quoi compléter cette étude passionnée et exhaustive, qu’on recommandera tant aux amateurs de Claude Chabrol ou de la Nouvelle vague qu’à tous ceux qui chercheraient une porte d’entrée vers un réalisateur-phare du cinéma français.

Tout Chabrol, Laurent Bourdon
LettMotif, août 2020, 680 pages

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4.5

Lumière d’été, puis vient la nuit islandaise

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Voilà un roman qui peut surprendre, avec un village islandais comme élément central plutôt qu’un ou plusieurs personnages. Et même si certains reviennent dans différentes situations, aucun ne ressort vraiment plus que les autres. Ce qui émerge finalement, c’est une ambiance ainsi que le ton adopté par la narration.

Cette narration, il faut bien en parler, car elle contribue énormément au charme de ce roman composé de huit parties (ou chapitres) de tailles comparables à l’exception de l’une d’elles qui se présente quasiment comme une parenthèse avant d’aborder les deux dernières. Non numérotées, ces parties comportent toutes un titre, un peu à la façon des contes. À propos de parenthèses, on remarque également que quasiment chaque partie est précédée de quelques pages (généralement quatre) avec du texte entre crochets. C’est inhabituel et puisque le roman commence ainsi, on se demande quelle est l’intention. Il s’agit en fait de commentaires par le narrateur. Au fil des chapitres, on se fait donc une idée de son identité. Comme elle ne sera jamais dévoilée, chaque lecteur (lectrice) peut laisser libre cours à son inspiration. Aucun doute, il s’agit d’un des habitants du village. On remarque d’ailleurs que ce narrateur sait bien des choses sur ses concitoyens. Or, on apprend rapidement qu’Ágústa la postière se montre si curieuse qu’elle ne se gêne pas pour ouvrir les courriers qui passent entre ses mains. Ceci dit, le fait étant connu, la simple décision d’envoyer un courrier qui passera entre ses mains dénote déjà l’intention de faire connaître à tous son contenu, puisqu’Ágústa ne se contente pas de recueillir les informations ; elle se fait un plaisir de les propager mine de rien. D’une certaine manière, cela simplifie la tâche de Benedikt (agriculteur solitaire) qui part en voyage en Angleterre sans avoir eu la présence d’esprit de prévenir Þuríður (qui, du fait de sa grande taille, a du mal à trouver chaussure à son pied), sa voisine qui aime venir lui rendre visite de manière inopinée. Le narrateur ne se contente pas d’être l’omniscient classique. Il utilise régulièrement le nous pour faire sentir qu’il se considère comme un des villageois, tout en s’amusant de notre curiosité puisqu’il va jusqu’à se permettre d’écrire « Vous vous souvenez évidemment » pour un fait qu’en réalité nous découvrons, un peu comme s’il voulait nous placer nous aussi comme habitants du village. Pas étonnant puisque, dans ses commentaires, il parle régulièrement du monde tel que nous le connaissons en 2020. Un monde que certains décrivent désormais comme un village planétaire, avec ses nouvelles qui y circulent de façon quasi instantanée, grâce à Internet notamment. D’ailleurs, ce narrateur ne se prive pas pour inclure des avis personnels sur l’état déplorable de la planète, citant quelques causes et conséquences. Ce qui permet à l’auteur de faire de son roman une œuvre (discrètement) engagée et bien de son temps.

Lubies et fantaisies diverses

En choisissant de s’intéresser à quelques anecdotes de ce village sans cimetière (avec ses avantages et inconvénients), Jón Kalman Stefánsson raconte ce qui l’intéresse et donne une image très vivante de ce que peut être l’Islande profonde (mais côtière). Au centre de ce village, une bâtisse imposante qui a abrité l’Atelier de tricot (un vrai atelier avec machines, pas un groupe de mamies tricotant des chaussettes ou autres pièces de layette), que son directeur abandonne suite à une sorte d’illumination (il reçoit par courrier des livres anciens) qui l’amène à emménager à l’écart pour se consacrer à des études de haut niveau (scientifiques et philosophiques) et devenir l’Astronome (et donner des conférences). Les machines évacuées et quelques employées au chômage, l’Atelier reste vide jusqu’au moment où Elísabet décide de le convertir en restaurant. Autre lieu stratégique, l’Entrepôt (dirigé d’une main de fer par Sigríður, alors que Kjartan et Davið y sont employés), qui fut construit sur les ruines d’un bâtiment au passé maudit, justifiant au passage une incursion du côté du fantastique, avec une petite énigme de disparition jamais résolue. Ce qui intéresse vraiment l’auteur, c’est l’ambiance générale, l’état d’esprit des habitants du village. Autant dire que de ce côté, c’est une vraie réussite. Pourtant, le style de l’auteur donne une impression bizarre, avec une ponctuation tellement fantaisiste qu’on est amené par moments à l’ignorer, pour lire comme si une ponctuation classique lui était substituée (exercice qui se fait dans la tête du lecteur – de la lectrice – difficile de mieux décrire cette expérience particulière). Quoi qu’il en soit, l’auteur s’arrange pour captiver avec un ton très personnel qui instaure facilement la connivence avec son lectorat. De plus, il ironise gentiment sur les pratiques et mentalités des uns et des autres. Il faut dire enfin qu’il ne se gêne pas pour faire sentir que leur vie sentimentale est ce qui compte le plus aux yeux des villageois. Des Islandais plutôt tranquilles, certains se contentant d’une vie solitaire ou bien rangée, mais capables à l’occasion de se révéler comme de gentils chauds lapins. Tout cela fonctionne parfaitement, car l’auteur maîtrise bien son art de la narration, commençant régulièrement chaque partie de manière assez tranquille pour faire grimper l’intérêt progressivement par des péripéties souvent inattendue et amusantes. Finalement, seule l’avant-dernière partie m’a déçu. Ce qui a largement été contrebalancé par la réussite de la suivante, malgré sa conclusion qui m’a serré le cœur.

Conclusion

Avec Lumières d’été, puis vient la nuit (titre qui illustre la particularité islandaise qui, du fait de sa latitude, voit des journées très longues en été et des nuits interminables en hiver), Jón Kalman Stefánsson confirme sa réputation de conteur hors pair.


Lumière d’été, puis vient la nuit, Jón Kalman Stefánsson
Grasset – Collection En lettres d’ancre, août 2020, 316 pages
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3.5

Ondine : Plongée dans les eaux profondes de la passion amoureuse avec Christian Petzold

Utilisant un matériau mythologique pour Ondine, son dernier film, l’Allemand Christian Petzold raconte sur fond d’eau le récit d’une passion amoureuse complexe, métaphorique, ainsi que son amour pour sa ville, Berlin. Une direction double qui amène la distraction et affaiblit les propos d’un métrage pourtant remarquable.

Synopsis :  Ondine vit à Berlin, elle est historienne et donne des conférences sur la ville. Quand l’homme qu’elle aime la quitte, le mythe ancien la rattrape : Ondine doit tuer celui qui la trahit et retourner sous les eaux…

Histoires d’eau

Yella, Jerichow, Phoenix, Barbara ou  Transit, et maintenant Ondine. Les titres des films de l’Allemand Christian Petzold claquent comme des étendards, secs, comme dans l’urgence. Et pourtant, ces films sont toujours dans une certaine forme de douceur, malgré la gravité de certains sujets traités. Dans l’onirisme, même. Dans Ondine, il est question d’un mélange entre le réel et la fable d’Ondine, dont l’héroïne interprétée par Paula Beer porte le nom. Dans la mythologie germanique, Ondine est un esprit des eaux, sans âme, sauf au contact d’un humain, d’un homme. Mais s’il lui est infidèle, elle doit retourner parmi les siens, après avoir tué le coupable en le privant d’oxygène.

Le métrage débute par une très forte scène peuplée de regards, et vidée de mots. Ondine est attablée avec Johannes, son amoureux qui lui annonce qu’il ne l’est plus, amoureux. Ses coups d’œil fréquents à son téléphone suggèrent qu’Ondine a déjà été remplacée. Les beaux yeux clairs de Paula Beer percent l’écran, ne tremblent jamais en fixant Johannes, apportent une sorte de malaise qui achève de gagner le spectateur lorsqu’elle annonce froidement que s’il la quitte, elle le tuera. Comme dans la fable. Mais là, nous sommes dans la vraie vie, et Ondine est une historienne de l’art qui  accueille des visiteurs intéressés par l’histoire de la ville de Berlin, et qui semble terrassée par la perspective de cette séparation.

Le métrage de Petzold est ainsi fait que l’Ondine de la fable, créature des eaux, et celle de la réalité forment définitivement une seule et même entité qui va et vient entre ses deux états avec beaucoup de crédibilité. Ondine est terriblement humaine et terriblement féérique en même temps. Lorsque, immédiatement à la suite de la rupture avec Johannes, Ondine rencontre Christoph dans des circonstances presque surréelles et magnifiques, elle se laisse emporter comme par une véritable lame de fond vers un coup de foudre intense, un amour impossible, puisqu’il est un humain, elle est – peut-être – un esprit.  On se laisse emporter par cette histoire. Christoph est un scaphandrier qui répare les piles des ponts, un partenaire idéal pour Ondine. La malédiction du crime semble oubliée. L’histoire d’amour est la plus forte, belle et douce, filmée superbement par le chef opérateur attitré du cinéaste, Hans Fromm. La fantasmagorie des scènes aquatiques ajoute encore de la magie à une histoire déjà onirique.

L’idée d’exploiter cette fable, ou plus exactement son émanation sous la plume de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann (Undine geht), cette idée est venue au cinéaste presque comme  une sorte de cadeau aux personnages de Paula Beer et de Franz Rogowski, (et sans doute aux acteurs eux-mêmes)  qui sont séparés par la mer à la fin de son film précédent, Transit, et qu’il réunit à nouveau ici. La complicité entre les deux acteurs en est d’autant plus grande, apportant une intensité  particulière au film.

L’image générale qui se dégage du texte de Bachmann mais aussi du film de Petzold, c’est une femme libre, indépendante, à la recherche d’un amour qui ne saurait l’aliéner, mais qu’elle souhaite cependant absolu. Paula Beer incarne tout cela avec énormément de justesse et de lumière, et Franz Rogowsky y fait écho avec beaucoup d’élégance.

Comme toujours, Petzold parle de l’Allemagne dans son film. Ici, en filigrane du film, Petzold tient plus exactement à mettre une emphase sur l’urbanisation de Berlin au fil des siècles. L‘historienne Ondine délivre différents exposés sur Berlin, une ville qui, elle aussi, appartient à l’eau puisqu’initialement bâtie sur des marais. Au travers d’Ondine, le cinéaste se pose des questions quant à la relation entre le passé et le présent de la ville, avec un trou resté béant longtemps en son milieu. Ce faisant, il prend le risque de casser un peu le rythme de son film, les deux sujets ne pouvant être fongibles qu’au prix d’un certain exercice intellectuel qui nuit à la fluidité de l’émotion. Pour cette raison, Ondine qui est un beau film, ne tiendra pas le pavé d’une filmographie déjà brillante, la plus dense qui nous arrive d’Outre-Rhin ces temps-ci…

Ondine– Bande annonce

Ondine – Fiche technique

Titre original : Undine
Réalisateur : Christian Petzold
Scénario : Christian Petzold
Interprétation : Paula Beer (Undine Wibeau), Franz Rogowski (Christoph), Maryam Zaree (Monika), Jacob Matschenz (Johannes), Anne Ratte-Polle (Anna)
Photographie : Hans Fromm
Montage : Bettina Böhler
Producteur : Florian Koerner von Gustorf, Michael Weber, Margaret Ménégoz
Maisons de production : Les Films du Losange, Schramm Film Koerner & Weber,  Coproduction : Arte France Cinéma, ZDF
Distribution (France) : Les films du Losange
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Septembre 2020
Allemagne | France – 2020

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3.5

Le Mystère Andromède, de Robert Wise, thriller scientifique et minimaliste

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Partisan d’un cinéma fantastique dépouillé des trucages qui alourdissent trop souvent son récit, Robert Wise invente, avec Le Mystère Andromède, le film apocalyptique minimaliste.

5 février 1971. Un satellite s’est écrasé à Piedmont, petit village isolé de l’Etat du Nouveau Mexique. L’équipe qui va chercher l’appareil découvre que toute la population du village est morte.
D’emblée, Wise se place sur le terrain de la suggestion et tourne le dos au spectaculaire. Le cinéaste ne montre pas l’expédition de récupération du satellite, nous n’avons que les retransmissions radio. La réalisation est dépouillée à l’extrême : pas de musique, des effets visuels réduits au strict minimum. Tout cela renforce le réalisme par un aspect quasi-documentaire de la mise en scène.
Cependant, cette grande sobriété n’empêche pas le suspense de s’installer durablement tout au long du film. Au contraire, Le Mystère Andromède prend très vite les allures d’un thriller remarquablement construit.
Ainsi, après la découverte du village et les incidents qui y sont survenus, le film prend le chemin d’un de ces thrillers paranos qui fleurissent dans les années 70. L’armée va chercher quatre scientifiques dans le plus grand secret, leurs communications avec l’extérieur sont coupées, les épouses n’ont pas le droit de savoir ce qui se passe…
L’aspect parano est encore renforcé par le laboratoire secret dans lequel se déroule l’essentiel du film, un laboratoire souterrain rempli de mesures de sécurité draconiennes. Les protagonistes du film seront constamment placés sous une double menace, celle du danger spatial (quel qu’il soit) et celle de l’explosion qui risque de ravager le laboratoire en cas de fuite (explosion dont la menace renvoie directement à la peur du nucléaire qui avait alimenté bon nombre de films apocalyptiques des décennies précédentes).
Tout cela, à nouveau, est présenté aux spectateurs avec un rare souci du détail et du réalisme. Dans un film dont l’action se déroule en quatre jours, une bonne partie de la deuxième journée est consacrée au strict protocole sanitaire, qui construit comme une barrière entre le monde du laboratoire où se déroulera le reste du film et le monde extérieur.

A cela s’ajoute, bien entendu, le mystère qui donne son titre français au film. Après un second voyage dans le village fantôme, qui renforcera l’aspect apocalyptique du film (découverte des cadavres, dont le sang a été réduit en poudre, et de deux improbables survivants), Le Mystère Andromède suivra le sentier d’un thriller scientifique. Comme les quatre protagonistes, nous nous retrouvons face à une foule de questions (l’organisme a-t-il été disséminé volontairement ou non ? Dans quel but ? Pour détruire l’humanité ? Ou pour simplement envoyer un message ? Pour entrer en contact ?).
Et Wise de transformer l’apocalypse en un thriller minimaliste. Dans un délai d’autant plus court que le mal est en train de se répandre, de traverser le désert, les scientifiques vont devoir partir de zéro pour trouver non seulement ce qui a tué les villageois, mais comment le contrecarrer. C’est un suspense de microscope qui se joue devant nous : Wise nous rappelle que l’apocalypse n’est pas forcément spectaculaire, qu’il peut par exemple avoir la taille de deux microns.
Histoire de rajouter un peu de suspense dans l’ensemble, Wise insiste sur le fait que les quatre protagonistes de son film ne sont pas des héros extraordinaires, ce sont des êtres humains parfaitement normaux, commettant des erreurs, s’endormant sur leur poste de travail, soumis à la pression, etc. Il met l’accent sur les relations entre les personnages, relations qui vont forcément influer sur leurs recherches. L’apocalypse est non seulement minimaliste, mais il se joue aussi dans l’intimité.
Le résultat est aussi remarquable que passionnant. Le Mystère Andromède est un film rare, qui suit sa propre voie et échappe aux pièges qui lui sont tendus. Un film fascinant.

Le Mystère Andromède : bande annonce

Le Mystère Andromède : fiche technique

Titre original : The Andromeda Strain
Réalisateur et producteur : Robert Wise
Scénario : Nelson Gidding, d’après un roman de Michael Crichton
Interprètes : Arthur Hill (Jeremy Stone), David Wayne (Charles Dutton), James Olson (Mark Hall), Kate Reid (Ruth Leavitt).
Photographie : Richard H. Kline
Montage : Stuart Gilmore, John W. Holmes
Musique : Gil Mellé
Société de production : Universal Pictures, Robert Wise productions
Société de distribution : Universal Pictures
Date de sortie en France : 19 avril 1972
Genre : thriller, Science-fiction
Durée : 131 minutes
Etats-Unis – 1971

Prince des ténèbres : l’horreur, entre Lovecraft et la physique quantique

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Deuxième partie de ce que l’on considère de nos jours comme une “trilogie de l’Apocalypse”, après The Thing et avant L’Antre de la folie, Prince des ténèbres est une des plus grandes réussites de John Carpenter dans le domaine du film d’horreur.

“Des amis de Job voulant récompenser les bons et punir les méchants, aux chercheurs des années 30 prouvant avec horreur que tout ne peut être prouvé, l’homme a cherché à ordonner l’univers. Mais il a fait une surprenante découverte. Il y a bien un ordre régissant l’univers, mais ce n’est pas du tout ce qu’il imaginait.”

Un prêtre meurt. Un de ses collègues (interprété par un Donald Pleasence que Carpenter retrouve avec plaisir pour la troisième fois après Halloween et New-York 1997) découvre que ce prêtre faisait partie d’une étrange congrégation, La Confrérie du Sommeil, qui était chargée de surveiller un sarcophage enfoui dans la crypte d’une église abandonnée.
Prince des ténèbres est avant tout un régal d’horreur, où l’on sent que le cinéaste a tout fait pour se (et nous) faire plaisir. Avec son efficacité coutumière, il ne faut pas longtemps à John Carpenter pour implanter son ambiance angoissante. Sa musique, son choix de décors et sa façon de les filmer, ce sarcophage entouré de crucifix, avec son liquide verdâtre et tournoyant, et Alice Cooper en SDF dont l’esprit est manipulé par une puissance infernale : c’est par un assemblage de petites notes, de détails savamment choisis, que le réalisateur nous entraîne inexorablement vers l’horreur.
D’ailleurs, Prince des ténèbres est construit sur un crescendo remarquable. La première demi-heure laisse surtout la place à une énigme et à l’installation d’une ambiance anxiogène. Lors de la deuxième demi-heure, la tension augmente et le “Mal” passe à l’action, avant un final sous forme de feu d’artifice horrifique.

Le Mal lovecraftien

L’horreur de Prince des ténèbres emprunte volontiers ses thèmes à Lovecraft.
Le film de John Carpenter s’appuie sur l’idée d’un être maléfique emprisonné depuis des temps immémoriaux et qui va, très prochainement, sortir de son sarcophage ; à ce sujet, le prêtre qui meurt au début du film a écrit, dans son journal, la plus lovecraftienne des phrases :

“Celui qui dort depuis si longtemps va bientôt se réveiller”

Le christianisme est ainsi réinterprété en mode “Grands Anciens” : Jésus et Satan auraient été des êtres surhumains extraterrestres ayant foulé le sol de notre planète bien avant l’existence des hommes. La religion cache des vérités horribles en les présentant de façon aseptisée, et il faut savoir lire à travers les mythes bibliques pour retrouver les faits oubliés depuis des temps ancestraux.
C’est là tout le talent de Carpenter de réussir à nous faire ressentir la présence de ce mal sans nous le montrer. Ce sarcophage et son liquide verdâtre sont absolument terrifiants car on y sent, réellement, une existence surnaturelle. Carpenter, même avec un budget plus conséquent, n’a rien perdu de sa capacité à instaurer une ambiance glauque à partir de peu de choses.

L’horreur intellectuelle

Bien entendu, pour poursuivre dans cette voie lovecraftienne, la vérité est contenue dans un livre ancestral qu’il va falloir décrypter. Cette vérité se révèle tellement horrible qu’elle est indescriptible, inadmissible pour notre esprit humain.
Si cette vérité est aussi horrible, c’est qu’elle va à l’encontre de tout ce que notre raison perçoit comme logique. Avec ce Prince des ténèbres, le temps ne s’écoule plus correctement, passé et futur s’entremêlent ; les liquides coulent vers le haut, etc. L’insistance sur la physique quantique, pendant la première partie du film, permet d’installer un monde où la logique traditionnelle ne s’applique plus. Ainsi, l’horreur du Prince des ténèbres n’est pas seulement physique, elle est aussi intellectuelle, elle nous oblige à abandonner une conception scientifique raisonnée (et tranquillisante) de l’univers vieille de plusieurs milliers d’années.

Phénomènes cosmiques et subatomiques

Une des réussites de ce film consiste à montrer les humains comme des êtres faibles, incapables de résister à la puissance du mal qu’ils doivent affronter. Ce prince des ténèbres n’est pas encore libéré, mais son influence s’exerce déjà sur les personnes autour de lui, qu’ils soient marginalisés socialement ou qu’ils fassent partie de l’équipe de scientifiques chargée de l’étudier.
Cette influence du mal s’exerce bien au-delà des êtres humains, d’ailleurs. C’est l’ensemble de la nature qui est touchée. D’ailleurs, le scénario du film associe la religion, qui lui donne une dimension universelle, cosmique, et la physique quantique, qui agit plutôt au domaine subatomique ; ainsi, c’est l’ensemble de la création qui est touchée, depuis l’infiniment grand jusque l’infiniment petit. L’horreur est anti-naturelle car elle atteint le cours normal du fonctionnement de l’univers et le remet en cause.

“Vous le ressentez ? ça a commencé il y a un mois. La terre change. Et le ciel. Son pouvoir.”

Ainsi, le soleil et la lune sont réunis, des bestioles diverses et variées, gluantes et grouillantes, prolifèrent et semblent agresser les humains.
Ainsi, le Prince des ténèbres n’est pas seulement le combat d’une poignée d’humains comme un démon : Carpenter, avec beaucoup d’intelligence, donne un caractère proprement apocalyptique à son film, mettant en jeu l’ensemble de la Création.
C’est cette puissance évocatrice hors du commun, associée à une qualité rare pour faire naître une ambiance, qui donne au Prince des ténèbres ses lettres de noblesse et en fait, en plus d’une des meilleures œuvres de Carpenter, un des plus grands films d’horreur jamais réalisés.

Prince des ténèbres : bande annonce

Prince des ténèbres : fiche technique

Titre original : Prince of Darkness
Réalisateur : John Carpenter
Scénario : Martin Quatermass
Interprètes : Donald Pleasence (le prêtre), Lisa Blount (Catherine), Victor Wong (professeur Birack), Dennis Dun (Walter).
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Steve Mirkovich
Musique : John Carpenter, Alan Howarth
Producteurs : Larry Franco
Sociétés de production : Alive Films, Larry Franco Productions, Haunted machine Productions
Société de distribution : Universal Pictures
Genre : horreur
Durée : 102 minutes
Date de sortie en France : 20 avril 1988
Etats-Unis – 1987

L’Œuf de l’ange (1985), de Mamoru Oshii : du déluge à l’apocalypse, une parabole biblique de l’humanité

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L’apocalypse ne va pas forcément de pair avec l’idée de fin du monde dans le fracas et les cris. L’Œuf de l’ange de Mamoru Oshii, sous forme de parabole biblique, propose au contraire une errance silencieuse et mélancolique où l’apocalypse est comme une coquille d’œuf qui se brise : elle rime avec la perte d’une intériorité que l’on n’a pas su protéger.

« Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel –, car je me repens de les avoir faits. Je ferai pleuvoir sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits et j’effacerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits. Au bout de sept jours, les eaux du déluge vinrent sur la terre. Ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme. Toutes les écluses du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. L’arche s’en alla à la surface des eaux. Alors périt toute chair qui se meut sur terre : oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages, tout ce qui grouille sur la terre et tous les hommes. Il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. Alors, il lâcha d’auprès de lui la colombe pour voir si les eaux avaient diminué. Il attendit encore sept autres jours et lâcha de nouveau la colombe. Elle ne revint plus vers lui. »

L’Œuf de l’ange est mystérieux, obscur, abscons. Du premier au dernier plan, rien ne nous sera explicité : ni les personnages, ni le lieu, ni l’époque, ni même l’enjeu du film, laissant tout ou presque à la libre interprétation du spectateur. Des pistes de réflexion, il y en a ; des symboles, des métaphores, et l’aspect parabolique de l’ensemble laissent tout de même quelques indices. L’ancrage religieux, et plus particulièrement chrétien, ne fait quant à lui aucun doute. Mais du reste, au milieu des ruines, de la nuit et du silence, aucune vérité ne semble poindre, seulement de rares éclaircies perdues au milieu d’un vaste océan de ténèbres, où dansent les ombres spectrales de baleines invisibles chassées par des pécheurs tout aussi spectraux, et où se reposent les fossiles d’animaux préhistoriques prisonniers de l’argile du temps. Une atmosphère de requiem, rythmée par des chants liturgiques dont les voix résonnent jusqu’entre les murs froids d’une cathédrale aux vitraux brisés, lieu saint abandonné des hommes, et même de Dieu.

Nous suivons une fillette, visiblement assimilée à un ange, qui déambule dans les rues de cette ville en sommeil, ou peut-être morte : plus rien ne bouge, aucune âme à l’horizon ; tout est vide et sans lumière. Seules la pluie et les fontaines maintiennent le tableau en vie. L’ange protège donc un œuf, qu’elle couve sous son habit à la façon d’une femme enceinte. De temps en temps, elle remplit d’eau de vieux vases poussiéreux abandonnés par centaines aux quatre coins de la ville, jonchant le sol. C’est peut-être sa façon à elle de redonner vie à ces rues, remplissant des vases comme on rallumerait des lampadaires.

Un homme mystérieux la suit. Il porte sur son épaule une sorte de croix, faite de vieux matériaux rafistolés. Est-ce une arme ? Un outil ? Un étendard ? Les paumes de ses mains sont bandées, histoire de renforcer la symbolique christique, ou peut-être antéchristique. Sa croix, ainsi que le véhicule futuriste avec lequel il retrouve l’ange, sont assez inharmonieux, agressifs. Plus tard, cette même croix lui servira à briser l’œuf de l’ange. « Conserve en toi les choses qui te sont chères, sinon tu les perdras. » Est-ce à dire que la technologie sonne le glas de l’intériorité humaine, voire de la foi ? L’homme est-il la figure de l’homme post-moderne, désenchanté, dont le seul crucifix est l’objet de science ? Tour à tour, il endosse à la fois le costume du sceptique, qui doute jusqu’à l’existence des choses et de lui-même, puis du rationaliste, qui répond aux intuitions du cœur par des explication physico-chimiques. « Peut-être n’était-ce qu’un songe. Peut-être que toi, moi, les poissons… n’existons que dans les souvenirs de quelqu’un qui est parti. Peut-être que nul n’existe réellement et qu’il n’y a que la pluie dehors. Peut-être que l’oiseau n’a jamais existé. » L’oiseau, c’est la colombe de Noé ; c’est peut-être même ce que renferme l’œuf : un nouvel oisillon, un nouvel espoir, une nouvelle foi. Briser sa coquille, c’est rendre visible l’invisible, et c’est briser, en même temps, le mystère sans qui aucune croyance n’est possible.

L’Œuf de l’ange raconte le Déluge, qui était une première apocalypse, certes, mais aussi une renaissance. Pour un œuf brisé, des centaines d’autres sont en germes et attendent d’être arrosés. Pour chaque réponse, une infinité de nouvelles questions. Le mystère n’a peut-être pas définitivement disparu. La technologie et la science n’épuiseront jamais ce qui se joue dans le cœur, protégé sous l’habit, sous la peau. C’est une interprétation optimiste du film, rêveuse. Ou bien Oshii nous dit-il l’inverse : la foi n’a plus sa place dans ce monde, et cette fin où l’ange rejoint, statufié, le vaisseau-mère qui l’emmène dans l’espace, nous le confirme. Et seul l’homme portant sa croix reste sur la rive, à contempler le vide qu’il a lui-même créé.

L’Œuf de l’ange : Bande-annonce

https://youtu.be/r04X-ImELzc

Enola Holmes : on se laisse prendre à ce jeu féministe porté par une très charismatique Millie Bobby Brown

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Enola Holmes est une adolescente qui vit dans un immense manoir dans la campagne anglaise. Élevée seule par sa mère dans une éducation qu’on ne peut qualifier de traditionnelle, elle n’a pas vu ses grands frères, bien plus âgés, depuis des années. Et quels frères ! Le cadet n’est autre que le très célèbre Sherlock Holmes, tandis que l’aîné est le moins connu mais plus sévère Mycroft.
Le jour de ses 16 ans, Enola se réveille pour constater que sa mère a disparu. Mycroft prenant en charge son éducation entreprend de l’envoyer en pensionnat pour jeunes filles. C’est sans compter sur l’envie de liberté d’Enola, qui s’enfuit, pour mener sa propre vie, mais surtout pour retrouver sa mère !.. En chemin, elle rencontrera un jeune Lord aussi épris de liberté qu’elle mais pas aussi débrouillard.

Un divertissement très frais 

Le long-métrage de plus de deux heures commence tambour battant, avec le personnage d’Enola (Mille Bobby Brown) comme narratrice, prenant dès le début l’habitude de s’adresser au spectateur en fixant la caméra. La jeune actrice donne beaucoup d’énergie à ce personnage. Sûre d’elle et joyeuse, elle pourra au début dérouter, mais se révèlera rapidement très attachante, déterminée à retrouver sa mère (Helena Bonham Carter).
L’énergie débordante et communicative répond bien à la photographie pastel, superbe, et à l’ambiance victorienne, romantique – on aurait presque envie de déambuler dans ce Londres sépia, oubliant la tuberculose et la misère qui y sévissaient.
Un tourbillon d’images, flashbacks, décors et actions diverses submerge au début le spectateur pendant une longue introduction qui le laissera finalement tranquillement installé dans une histoire aussi aventureuse qu’amusante. Et voilà que le temps file tandis qu’on suit les péripéties d’une Enola décidément très impressionnante, aussi futée que son frère Sherlock (Henry Cavill), capable de se battre et de rester pour autant amusante, sans jamais agacer par un côté irréel. Le brin d’impertinence de la jeune fille est le bienvenu, à la fois face à un frère rigide, Mycroft (Sam Claflin), affublé d’une misogynie bien de son temps, mais aussi face au jeune Lord Tewkesbury (Louis Partridge), adolescent qui a besoin d’être « dégourdi », pour ainsi dire.

Beaucoup d’actions et peu d’ennui 

Le point fort d’Enola Holmes est de maintenir en haleine son public, tant les décors et les péripéties changent, dans ce genre de films où on suit l’histoire sans forcément tout comprendre aussi vite que le personnage. Le mystère est au rendez-vous avec une double enquête qui s’inscrit à la fois dans l’aventure, l’action, la peur et un humour léger et appréciable. Les dialogues sont savoureux, avec leurs préoccupations victoriennes arrangées au goût du jour, mais surtout ces échanges amusants entre les deux adolescents.
L’évolution de l’histoire est fluide dans ces décors et ces costumes trop propres pour être réels, mais parfaits pour plaire à la jeunesse, sans pour autant être aberrants. On appréciera l’évolution des personnages, Tewkesbury gagnant en maturité, tandis que Sherlock gagne en humanité et qu’Enola surpasse l’abandon de sa mère. Et comment ne pas rester insensible aux premiers émois naissant entre les deux adolescents, rendus encore plus touchants par les regards perplexes ou gênés qu’Enola adresse au spectateur, complice de ces moments ?

Un féminisme flagrant mais attrayant 

Dès les prémisses, le féminisme clignote dans un coin, avant de devenir flagrant dans l’histoire. Ce n’est en rien un problème, bien que d’aucuns en profiteraient pour crier au women washing (ou pink washing : se servir du féminisme comme coup de com’). S’il y a évidemment un côté « féminisation de Sherlock Holmes » dans cette histoire, force est de constater qu’il y a avant tout une volonté de rajeunir le personnage en lui créant son pendant adolescent. Dans cet élan, qu’y a-t-il de si illogique à choisir d’en faire une jeune fille ? (Ici, en l’occurrence, sa sœur).
Adapté du premier tome de la série de romans The Enola Holmes Mysteries de l’auteure américaine Nancy Springer, le film Enola Holmes est en partie produit par son rôle-titre, la jeune Millie Bobby Brown : peut-on alors qualifier de coup de com’ un roman et un film mettant en scène des femmes et proposés par des femmes ?
La force de ce long-métrage est aussi de rendre ce féminisme nécessaire, et ce dès l’époque victorienne, appuyant encore davantage subtilement cette idée que l’égalité hommes-femmes devrait déjà avoir lieu de nos jours, et de le présenter comme assez attrayant, comme réalisé par des femmes puissantes, qui n’ont pas à obéir à des hommes qui ont parfois tort. Des femmes et des adolescentes qui se rebellent, enquêtent, se battent et sauvent leurs congénères du sexe opposé.
Notons que sa mère a nommé Enola ainsi car cela se lit « alone » (« seule » en Anglais) en sens inverse. Peut-être un moyen de prophétiser cet abandon au profit d’envies révolutionnaires contre lequel on aurait tout de même un peu à redire, mais qui aidera peut-être certains jeunes livrés à eux-mêmes.

Une réalisation impeccable et pleine d’humour

Au final, Enola Holmes, produit par les deux géants Legendary Pictures et Warner Bros. Pictures, est un film très bien fait, à la fois scénaristiquement et esthétiquement. Le rythme est prenant, les personnages sont attachants, l’aventure présente et, point très important, vraiment amusante. L’atout majeur de cette oeuvre est sa proximité avec le spectateur, son humour très marqué et bien dosé.
On peut saluer la prestation de tous les acteurs, notamment Henry Cavill, toujours aussi charismatique dans sa réserve toute britannique, mais aussi le jeune Louis Partridge, juste aussi bien dans la joie que la peine. Petit bémol à Helena Bonham Carter qui se révèle un peu lassante, faisant comme d’habitude du Helena Bonham Carter et qu’on aimerait enfin voir prendre des risques dans un autre type de rôles (si possible ni une femme excentrique, ni en costumes d’époque).
Mais la palme revient évidemment à l’époustouflante Millie Bobby Brown qui démontre encore une fois tout son talent dans un rôle bien différent de celui qui l’a révélée à douze ans : Eleven/Onze dans la série Stranger Things. La jeune actrice, de tous les plans, porte le film à bout de bras, ne ménageant ni son énergie, ni son enthousiasme. Elle enchante nos yeux de spectateurs blasés avec sa fraîcheur et sa spontanéité pleines de talent, et donne d’elle encore une fois une image très prometteuse. On se réjouira de retrouver tous ces personnages et cette ambiance dans un éventuel sequel qui a été annoncé comme en réflexion en septembre 2020.

Mettant aux commandes Harry Bradbeer et en vedette Millie Bobby Brown et Henry Cavill, Netflix nous propose une comédie d’aventure féministe dans l’entourage de la célèbre figure de Sherlock Holmes.
Sortie sur la plateforme le 23 septembre 2020.

Enola Holmes : bande-annonce 

Fiche technique :

Réalisateur : Harry Bradbeer
Scénariste : Jack Thorne
Adapté de : The Enola Holmes Mysteries, Nancy Springer
Musique : Daniel Pemberton
Casting : Millie Bobby Brown, Henry Cavill, Helena Bonham Carter
Produit par : Legendary Pictures, Warner Bros. Pictures
Distribué par : Netflix
Sortie : 2020
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais britannique
Genre :  comédie d’aventure, enquête
Durée : 123 minutes

Blue Collar : le premier film de Paul Schrader en DVD-Blu-ray chez Elephant Films

Retour sur Blue Collar, ses cols bleus usés et révoltés mis en scène par Paul Schrader, ainsi que sur son édition DVD à l’occasion de sa récente ressortie vidéo chez Elephant Films.

Synopsis : Trois ouvriers et amis, Zeke (Richard Pryor), Jerry (Harvey Keitel) et Smokey (Yaphet Kotto), travaillent dans une usine de voitures à Détroit. Une nuit, ils ont l’idée de voler le bureau du syndicat local.

Blue Collar : doute(s) dans la machine

Si Sur les quais (On the Waterfront, Elia Kazan, 1954) exposait l’aliénation mafieuse de l’espace socio-professionnel ouvrier, Blue Collar présente un univers de rengaine mécano-humaine qui va exploser au fur et à mesure de nouvelles révélations. D’un simple braquage va être révélé un grand nombre de mensonges, de ces mensonges vont surgir des doutes dans l’esprit de notre trio principal. Non seulement ils ont travaillé d’arrache-pied dans leur entreprise de construction automobile pour un maigre salaire, mais en plus, au service d’un syndicat corrompu censé les aider. Leur quotidien de souffrances évidentes va s’ouvrir à un monde où règnent la peur et l’incertitude.

Alan J. Pakula n’est pas bien loin dans la deuxième partie du métrage où règnent paranoïa et survivance soumis tant à la terreur qu’aux règles du capitalisme underground. Premier film d’un scénariste doué et d’un cinéaste en puissance, Blue Collar plonge les spectateurs dans le même état que ses personnages : rien n’est plus sûr au royaume des cols bleus. Le rigolard Richard Pryor ne fera plus sourire et au contraire, inspirera la crainte. Le calme, pragmatique et ouvert Harvey Keitel sera tendu comme un arc et fera monter notre tension dans des séquences de suspense terrorisantes tant nous craignons, avec le personnage, une violence semblant extraordinaire mais bien réelle dans un monde aux frontières éthiques de plus en plus floues.

À l’image de Gene Hackman dans French Connection, les personnages de Schrader sont entrainés dans un tourbillon de violence émotionnelle et physique dont l’univers moralement trouble ne peut entraîner qu’une extrême violence, à l’avantage d’un camp ou d’un autre. Ce que laissera en suspens le plan final sur un début de rixe entre Pryor et Keitel, sur lequel la réplique de Yaphet Kotto résonnera à nouveau : « Ils montent les vieux contre les jeunes, les noirs contre les blancs. Tout pour nous garder à notre place ». S’il a permis aux personnages d’ouvrir leur univers et leurs conceptions, il n’y a aussi rien de mieux que le doute pour relancer les mécaniques de domination dans cet univers de machine, de blue collars (cols bleus), de syndicats et de patrons.

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Richard Pryor, quand le rigolard cède à la corruption patronale.
Crédits : Elephant Films – Universal Pictures

Blue Collar en DVD

Même si nous n’avons pu obtenir qu’un DVD test, ce dernier permet de constater que le film de Paul Schrader fait un formidable retour video. Il y a peu à dire du côté de l’édition SD de Blue Collar, si ce n’est que le grain n’est seulement apparent que dans les scènes de nuit et que quelques séances manquent de panache en termes de gestion colorimétrique. Aussi quelques plans larges manquent franchement de précision. À ce propos, il semble, selon Blu-ray.com, que le problème est relatif au master HD produit par Universal et récemment édité depuis chez Powerhouse Films (2018) et Kino Lorber (2019). Du côté du son, la version originale est efficace malgré quelques dialogues saturés. La version française souffre du même problème que bon nombre de ses camarades sur d’autres éditions : les effets sonores autres que musicaux et vocaux ne sont pas valorisés et sont mêmes mis à mal par le mixage. À noter qu’elle a été conçue assez récemment pour l’édition DVD du film au début des années 2010, comme l’explique Erwan Le Gac dans un bonus. On vous laissera vous convaincre ou non de la qualité du doublage.

Du côté des compléments se trouvent quelques bonnes surprises et micro-déceptions. La présentation du film par le critique, essayiste et cinéaste Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du cinéma américain (et particulièrement du Nouvel Hollywood), revient le temps d’une cinquantaine de minutes sur le film entrecoupée d’extraits du film, sur le parcours de vie de Schrader, ses débuts de scénariste avec son frère, Léonard Schrader. Il enchaine sur la conception du film, l’importance du genre dans le récit pour mieux traiter le drame des trois personnages, la place qu’il trône dans la carrière du cinéaste, les liens qu’il entretient avec ses autres œuvres, le fait que le lumineux Norma Rae de Martin Ritt ait davantage fonctionné auprès du public et de l’intelligentsia que Blue Collar, ni blanc ni noir et tout en nuances de gris. Il revient aussi sur le choix de casting de Richard Pryor et sa mise en scène ingénieuse, et cela, en n’oubliant pas la manière dont Schrader, le réalisateur, a commencé à travailler son style cinématographique à partir de ce premier film très ancré dans la vague de films dramatiques « réalistes » des années 70 : Rocky, Voyage au bout de l’Enfer, Norma Rae, entre autres. Le document de l’éternel duo Commeli / Le Gac, d’une vingtaine de minutes, pourrait sembler répétitif pour ceux qui auraient dévoré la présentation signée Thoret. Toutefois, quelques nuances et exclusivités la parsèment : le retour sur la découverte du film en France au cinéma (dans des circuits spécifiques) et à la télévision (en version originale sous-titrée avec le « petit carré blanc »), l’arrivée tardive de la VF, le retour plus substantiel sur les carrières des trois acteurs principaux (avec une perception plus nuancée sur celle de Yaphet Kotto un peu trop resserrée par le point de vue de Thoret dans sa présentation), et une évocation rapide (rappelons la vingtaine de minutes du document) mais bienvenue de l’héritage de Blue Collar. On remerciera aussi le duo de s’être assagi sur la stylisation de leur mise en scène sur ce complément qui constitua ainsi une bouffée d’air après avoir goûté à leur folie musicale sur leur bonus de Les Cadavres ne portent pas de costard.

On trouve, comme souvent, la présence de la bande-annonce du film. Un livret d’une douzaine de pages signé Stephen Sarrazin accompagne le DVD. Celui-ci ne nous ayant pas été transmis, aucun commentaire ne sera fait dessus. Aussi aurait-on aimé que le commentaire audio de Schrader, présent sur l’ancienne édition, soit repris. De même qu’on aurait apprécié retrouver certains documents présents sur l’édition britannique signée Powerhouse films : la masterclass de Schrader en 1982 (106 mn) et Visions : entretien avec Paul Schrader, toujours en 1982 (d’une durée de 21 min).

Bande-annonce – Blue Collar (1978) de Paul Schrader

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

16/9 – 1.85 :1 – Couleurs – Son : Français 1.0 & Anglais 1.0 Dolby Digital – Sous-titres français – DVD-9 ) Durée : 108 mn – Elephant Films – Drame – Polar – États-Unis – 1978

COMPLÉMENTS

Le film par Jean-Baptiste Thoret (49 mn)

Les Hommes du syndicat : document video par Julien Commeli et Erwan Le Gac (24 mn)

Bande-annonce

Livret de Stephen Sarrazin (12 pages)

Sortie le 7 juillet 2020 – prix indicatif public : 16,99€

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4

« Van Gogh » : dessiner l’ineffable

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L’auteur et dessinateur croate de bandes dessinées Danijel Žeželj se penche sur la biographie et la psyché de Vincent van Gogh. Son travail, à découvrir aux éditions Glénat, est presque exclusivement graphique et sensoriel.

À la base, il y a quinze lettres envoyées par Vincent van Gogh à ses proches. Cette correspondance débute dix-sept années avant la mort du célèbre peintre hollandais. C’est à partir de cette matière intime et littéraire que Danijel Žeželj va retranscrire graphiquement l’histoire de celui qui fut l’un des grands artistes annonciateurs du fauvisme et de l’expressionnisme.

Le résultat se caractérise par un charme crépusculaire : au sein de planches troublantes exclusivement en noir et blanc, on suit les pérégrinations (dénuées de dialogues) de Vincent van Gogh. Un contraste apparaît rapidement entre les vignettes expressives de Danijel Žeželj et les missives plus posées de van Gogh. Le dessinateur croate entretient ce décalage délibérément. Au même titre que ses planches éclatées et souvent sombres, il participe en effet à la déconstruction d’un esprit aussi créatif que malade.

Extrait visible sur le site de l’éditeur.

Des repères biographiques insérées en fin d’ouvrage aident à mieux appréhender les faits que restitue avec poésie Danijel Žeželj. Van Gogh passe par toutes les émotions, toutes les occupations, mais aussi tous les combats, le plus important étant probablement celui qu’il livre contre lui-même. On découvre plus précisément une relation compliquée avec Gauguin, une parenthèse arlésienne heureuse et prolifique, l’épisode de l’oreille coupée, la vie de missionnaire en Belgique, la désapprobation familiale quant à sa relation avec « Sien » ou un séjour à l’asile de Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence.

On aurait bien du mal à définir précisément l’album de Danijel Žeželj. Il tient probablement davantage du portfolio que de la bande dessinée. Ce qui est plus sûr en revanche, c’est que le regard fasciné porté sur Vincent van Gogh est éminemment contagieux. Si le style des planches frappe d’emblée le lecteur, il semble aussi, et avant tout, l’inviter au tréfonds d’une personnalité hors du commun. Cette mise en abîme d’un peintre par des dessins biographiques vaut à coup sûr que l’on s’y attarde.

Van Gogh, Danijel Žeželj
Glénat, août 2020, 152 pages

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4

« Steve Bannon : l’homme qui voulait le chaos » : le stratège populiste

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Politologue, réalisatrice de documentaires et essayiste, Fiammetta Venner s’intéresse à Steve Bannon, éminence grise de Donald Trump, dans un ouvrage publié aux éditions Grasset.

Les dernières victoires électorales populistes ont toutes un point en commun : Steve Bannon. C’est cet homme discret, par l’entremise de Cambridge Analytica, qui a favorisé le vote des « Leavers » lors du référendum sur le Brexit. C’est sous sa houlette, dûment graissée par la famille Mercer, que Donald Trump a accédé à la magistrature suprême états-unienne. Et c’est après avoir suivi ses conseils que Jair Bolsonaro s’est emparé de la présidence brésilienne. L’homme est peu connu du grand public et apparaît plutôt négligé. Il a pourtant piloté, depuis le média d’extrême droite Breitbart News, une authentique révolution conservatrice et identitaire. Il possède par ailleurs une fortune colossale : ancien banquier chez Goldman Sachs, ex-producteur de films, bénéficiaire de juteuses royalties sur la série Seinfeld, récipiendaire des largesses successives des Mercer et du milliardaire chinois Guo Wengui, celui qui a grandi dans une famille irlandaise de la classe moyenne – et démocrate ! – a vu son compte en banque gonfler toujours plus au fil des années. Ce qui ne l’empêche en aucun cas de se réclamer du peuple.

Car là est le combat de Steve Bannon. Il entend se dresser contre les minorités et défendre l’homme blanc populaire, qu’il estime lésé dans l’Occident contemporain. Il est anti-establishment, anti-Parti communiste chinois, anti-Union européenne, anti-Bergoglio, anti-écologiste. L’ancien reaganien ne rêve que d’une chose : un grand soir populiste qui permettrait à la colère populaire blanche d’enfin se faire entendre. Il croit d’ailleurs en une histoire cyclique où la décadence et la guerre succéderaient à la prospérité. Comme Fiammetta Venner l’explique très bien, les rapports de force et les conflits ouverts sont à ses yeux la condition sine qua non du renouveau qu’il appelle de ses vœux. Pour parvenir à ses fins, Steve Bannon a su s’introduire : à Hollywood, puis auprès d’Andrew Breitbart, Nigel Farage, Ted Cruz, Donald Trump, Marine Le Pen, Matteo Salvini ou Eduardo Bolsonaro. Il a aussi usé des autres : Milo Yiannopoulos, célèbre pour ses diatribes contre les femmes ou les homosexuels – alors qu’il est lui-même gay –, en est un exemple édifiant. Il a été le porte-voix et le maïeuticien de Bannon ; à travers lui ont incubé des rancœurs pour le moins utiles aux populistes.

Pour dresser le portrait de Steve Bannon, Fiammetta Venner ne s’est pas contentée de revisionner ses interviews ou de parcourir l’ensemble de ses articles. Elle est allée à la rencontre de ceux qui ont côtoyé l’ancien marine devenu stratège politique. On comprend mieux, à l’issue de son enquête, les articulations fines du populisme tel que l’entend Bannon. On découvre aussi un homme qui, plus d’une fois, a fini par mordre la main qui le nourrissait.

Steve Bannon : l’homme qui voulait le chaos, Fiammetta Venner
Grasset, septembre 2020, 256 pages

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3.5

Full Alert : L’épitaphe de Hong-Kong par Ringo Lam

Le défunt Ringo Lam n’a jamais été le cinéaste le plus « sexy » de la Nouvelle-Vague du cinéma hong-kongais, requalifiée d’âge d’or par les spécialistes de cette industrie qui brilla au firmament de la cinéphilie pop des années 80-90. C’est pourtant lui qui en signa l’épitaphe avec Full Alert, polar définitif qui baissait le rideau sur une époque déjà révolue, alors que l’ex-colonie britannique se préparait à être rétrocédée à la Chine.

LE FILM

NOS FUNÉRAILLES

D’une certaine façon, Ringo Lam était l’homme tout désigné pour écrire l’oraison funèbre des glorieuses 80’s du cinéma HK. Dans la Sainte-Trinité qui surplomba l’effervescence artistique de cette période, l’auteur de City on fire n’avait ni le romantisme flamboyant d’un John Woo, ni l’hypercréativité bouillonnante du godfather Tsui Hark. Son truc à lui, c’était la poésie du désespoir qui s’imprimait entre les lignes d’un naturalisme sec, l’hyperbole des pulsions autodestructrices de l’espèce qui remontaient à la surface du quotidien. Un cinéma d’écorché vif, qui tombait son masque d’âpreté pour laisser parler les larmes de son hypersensibilité devant le spectacle d’une humanité esclave de ses instincts ataviques. Le pacte social ? Une chimère en attente de partir en fumée. Lam n’était pas homme de la (re)naissance ni de la célébration de l’instant, mais le prophète de l’écroulement.

Full Alert est au diapason de cet état d’esprit. Noir présage qui se réalise, chant d’un oiseau de malheur qui regrette d’avoir eu raison, le film laisse l’espoir sur les quais de la fatalité humaine à l’œuvre. En l’occurrence, celle qui met un vétéran de la police sur la trace d’un truand, soupçonné d’un meurtre qui ne constitue que le maillon d’une chaine de plus grande envergure… Chasseur obsédé par une proie qui finit par lui ressembler (à moins que ce soit l’inverse), mi-Dirty Harry mi-Vincent Hannah, le personnage interprété par l’excellent Lau Ching-Wan n’imprime pourtant pas sa névrose à même la pellicule dès les premières minutes. Ringo Lam prend son temps pour installer son anti-héros dans son quotidien et privilégie une approche frontale qui épure l’argument de genre à l’os. Le style est cru, l’environnement urbain tangible et les explosions de violence d’autant plus impactantes à l’aune de leurs conséquences immédiates sur une réalité immédiatement identifiable.

LA FIN D’UN MONDE

Comme tous les grands polars, c’est l’interaction entre les personnages et le milieu citadin, entre l’intrigue et un tout de petites histoires présentes mais pas racontées qui constitue le cœur d’un film qui tape fort dans l’air du temps. On pense à cette course-poursuite folle (tournée sans autorisation !) qui évoque la fusillade du Heat de Michael Mann, où le centre-ville et sa population devient partie prenante du conflit entre deux personnes. Ou cette scène d’enterrement de meurtre dans la forêt qui vire dans une horreur baroque que n’aurait pas reniée le Martin Scorsese des Affranchis, quand une poursuite à pieds dans une ruelle glauque renvoie au Seven de David Fincher. Full Alert joue des coudes avec les cathédrales de son époque, mais jamais pour se hisser sur leurs épaules.

Car si le point de vue de Lam se manifeste le plus souvent au travers d’un jeu scénographique subtil, il n’hésite pas à trancher avec sa neutralité esthétique en trompe-l’œil pour marquer une rupture. Une digue supplémentaire qui saute face à l’inexorable montée en puissance d’une sauvagerie qui entraîne tout le monde dans la répétition de son cycle. A l’instar de la plupart des films de Ringo Lam, Full Alert confronte le libre-arbitre de ses personnages à la fatalité de la violence. Une lutte qui se manifeste en l’état par un mouvement de fuite en avant effréné, comme un train de marchandises lancé à grande vitesse sans personne aux commandes.

Ainsi, le film ne donne l’occasion au spectateur et à ses personnages de respirer qu’au travers de quelques belles plages d’accalmie. Momentanément, l’horizon d’un abandon salvateur éclaire la trajectoire des duellistes. Mais l’arc tendu par Ringo Lam ne se détend que pour reprendre son souffle. L’affaire est scellée, jusque dans un superbe final expressionniste qui stipule l’entrée dans les âges sombres. Soit le destin de Hong-Kong, alors sur le point de revenir dans le giron chinois pour pénétrer un cycle d’obscurité dont on commence seulement maintenant à mesurer la teneur. Full Alert, des funérailles à plus d’un titre.

Full Alert : sur l’édition Blu Ray signée Spectrum Films

Spectrum a mis les petits plats dans les grands. Pas moins de six modules (en plus du commentaire audio de Ringo Lam himself) se succèdent pour autopsier ce qui est unanimement considéré comme l’un des tout meilleurs films du cinéaste. On aurait pu craindre un effet de redondance avec des intervenants se paraphrasant d’une vidéo à l’autre, mais chacun réussit à apporter sa propre pierre à l’édifice.

On retiendra notamment le podcast de Stéroïds, où les incontournables Julien Dupuy et Stéphane Moïssakis reviennent sur la place du film dans la carrière de Ringo Lam et la place occupée par le cinéaste dans l’organigramme du cinéma HK des 80-90. Spécialiste du cinéma asiatique, Julien Séveon revient sur le contexte très particulier qui entoure la sortie du film, en particulier les conséquences de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine sur l’industrie cinématographique locale. Arnaud Lanuque s’attarde sur le parcours atypique du cinéaste tandis que Nathalie Biddinger, maître de conférences de son État, offre une analyse intéressante du film, malheureusement contrariée par une capture vidéo problématique. Bref, un menu copieux et bien équilibré.

Le master présenté par Spectrum, en revanche, nous invite à plus de réserves. De toute évidence, les efforts n’ont pas été ménagés pour lisser l’image, et c’est justement le problème. En corrigeant les imperfections, le master neutralise les nuances dont l’esthétique naturaliste de Ringo Lam a besoin pour ne pas ressembler à un épisode d’Alerte Cobra. C’est malheureusement le cas sur une poignée de scènes dont l’impact se trouve quelque peu amoindri par un effet « télé » un peu dérangeant. A trop frotter les tâches on finit par entamer la peinture, quand bien même il s’agit de la plus belle copie disponible pour apprécier le film.

Full Alert : Bande-Annonce

Caractéristiques techniques:

Blu-ray 1080p- 1.78:1 – Panoramique-AVC-MPEG4- Edition Spectrum Films-Hong-Kong- 1997- Polar- 1h39 min.

Compléments:

Commentaire audio de Ringo Lam
Présentation du film par Arnaud Lanuque
Ringo Lam par Nathalie Bittinger
Podcast Stéroïd
« Full Alert : le dernier polar hongkongais » par Julien Sévéon
« Full Alert: To Live and Die in HK » par HKast
Podcast On Fire: The Director Serie
Bande-annonce