Accueil Blog Page 379

À cœur battant : Quand Keren Ben Rafael raconte l’amour qui s’échappe par les écrans

À cœur battant de Keren Ben Rafael est inopinément un film tout à fait d’actualité en ces temps de pandémie, où l’amour est parfois empêché. Le spectateur est partie prenante de cette séparation sensible, émouvante, au travers d’un quatrième mur permanent que constituent les moyens de communication électroniques.

Synopsis :  Julie et Yuval s’aiment et vivent à Paris. Du jour au lendemain, ce couple fusionnel doit faire face à une séparation forcée. Lui à Tel Aviv, dans sa ville natale, elle à Paris avec leur bébé, ils continuent à vivre ensemble mais par écrans interposés. Cette vie par procuration va vite connaître ses limites. La distance mettra leur amour à rude épreuve…

 Je t’aime, moi non plus

A cœur battant est la traduction française du titre du film de la réalisatrice franco-israélienne Keren Ben Rafael, The End of Love. Une traduction particulièrement bien pensée, car le titre international est finalement assez réducteur de cette histoire qui commence pourtant par une scène d’amour. Certes, la scène est inhabituelle, et est un sacré trompe-l’œil obtenu par de savants effets de montage, mais c’est néanmoins une vraie et belle scène d’amour, faite de regards aussi langoureux qu’amoureux, de sourires qui ne quitteront jamais le visage des deux protagonistes pendant tout l’acte.

Julie (Judith Chemla) et Yuval (Arieh Worthalter) forment momentanément ce qu’on appelle un couple à longue distance, virtuel dans certains cas. Yuval, photographe de guerre, est israélien, et malgré le fait d’habiter à Paris, c’est à Tel-Aviv qu’il doit renouveler son titre de séjour. Julie est une architecte parisienne épanouie dans son travail. Comme tout bon millenial, ils comblent cet éloignement à coups de Skype, de portables, de tablettes et d’ordinateurs.

Keren Ben Rafael veille à expurger son film de la présence même de la caméra. Ce qu’on voit, c’est ce que l’autre voit, jamais la tablette ni le portable. Un parti pris intelligent qui rend la relation entre les deux époux plus réelle que virtuelle. On a même parfois l’impression que le regard de l’absent est encore plus présent que s’il avait été dans la même pièce que son interlocuteur.

Le film montre sans aucun didactisme les difficultés d’une telle « entreprise ». Julie et Yuval ont un enfant, encore bébé, resté à Paris avec sa mère, et ce dernier cristallise la tension naissante entre les deux. Surfant entre un boulot prenant et un enfant qui requiert encore énormément de son attention, Julie va bientôt en vouloir à son mari absent qui l’observe, semble-t-il, d’un œil à la fois suspicieux et goguenard. La charge mentale déséquilibrée n’est pas bien loin. Et on a beau dire, une bonne engueulade qui se termine par une réconciliation sur l’oreiller, dans les bras l’un de l’autre, est irremplaçable. Ici, les tensions s’accumulent sans aucune opportunité de les évacuer. A cela, ou plutôt en conséquence de cela,  la réalisatrice pointe le mal-être de celui qui se sent la victime d’un déracinement pas toujours voulu. La perte de la culture familiale, du réseau amical, du sens d’un travail qu’on ne peut pas exercer partout, Yuval finit par les vivre comme un sacrifice.

Le délitement progressif d’un amour fou est adressé au spectateur par la cinéaste à travers un quatrième mur permanent, sans que ce dernier, impuissant, ne puisse y faire grand-chose. Lorsqu’il arrive au terme du récit, et de l’amour, d’une manière brutale et logique, il reste pantelant, réalisant à quel point cette réalité pourrait être vite être la sienne, celle de son voisin, notamment en ces temps de confinement et d’éloignement forcé. Un film finement réalisé, et complètement dans l’air virussé de notre temps…

À cœur battant – Bande annonce

À cœur battant – Fiche technique

Titre original : The End of Olve
Réalisateur : Keren Ben Rafael
Scénario : Keren Ben Rafael, Elise Benroubi
Interprétation : Judith Chemla (Julie), Arieh Worthalter (Yuval), Lenny Dahan (Lenny), Noémie Lvovsky (Chantal), Bastien Bouillon (Charles), Vassili Schneider (Roméo), Gil Weiss (Aner), Joy Rieger (Yali)
Photographie : Damien Dufresne
Montage : Keren Ben Rafael, Flore Guillet
Producteur : Delphine Benroubi
Maison de production : Palikao Films
Distribution (France) : Condor Distribution
Budget :  150 000 EUR
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  30 Septembre2020
Israël | France – 2019

Note des lecteurs0 Note
4

L’homme de l’Arizona : noblesse de la série B

La sortie en DVD de L’homme de l’Arizona (The Tall T/1957) par Sidonis Calysta fera à coup sûr chavirer le cœur des amateurs de western. Pas le plus célèbre de la série de films tournés par Budd Boetticher avec son acteur fétiche Randolph Scott, cette merveille d’épure, d’efficacité et de concision, développe en outre des relations nuancées entre des personnages campés par des comédiens remarquables. A s’en pourlécher les babines.

Dans la carrière inégale de Budd Boetticher, la seconde moitié des années 1950 représente à la fois un alignement des étoiles… et un crépuscule. C’est en effet en 1956 que, sur le conseil de John Wayne, le réalisateur décide d’adapter un script signé Burt Kennedy et de collaborer pour la première fois avec l’acteur Randolph Scott. Le résultat fut l’extraordinaire Sept hommes à abattre, sans doute la meilleure œuvre du cinéaste. Elle donna le coup d’envoi à une série de sept westerns connue sous le nom de « cycle Ranown », du nom de la société de production fondée par Scott et Harry Joe Brown à laquelle Boetticher se joignit. Sept films en seulement une poignée d’années (le dernier, Comanche Station, sort en 1960), à chaque fois avec Randolph Scott dans le rôle principal. Habitué aux séries B, Boetticher sut tirer le meilleur de tournages très courts, bien aidé il est vrai par une collaboration fructueuse avec Scott et, surtout, des scripts en or. Comanche Station sera hélas le dernier chef-d’œuvre du metteur en scène, qui ne tournera ensuite plus qu’une poignée de fictions avant de se ruiner la santé et le compte en banque en poursuivant son rêve de tourner un documentaire au Mexique consacré à son ami matador Carlos Arruza, projet qui n’aboutira que des années plus tard (Arruza, 1972) et signifia la fin de sa carrière…

Si Sept hommes à abattre met généralement d’accord tous les amateurs de ce genre cinématographique, le second opus du cycle, L’homme de l’Arizona, a lui aussi de sacrés atouts à faire valoir. Comment toujours, le récit de Burt Kennedy (adapté de la nouvelle The Captives d’Elmore Leonard) se concentre sur la quête de vengeance du héros. L’histoire est archi-simple : un ancien contremaître de ranch qui s’est récemment mis à son propre compte est kidnappé avec une riche héritière par trois hors-la-loi. Le film marque par son action ramassée autour d’une poignée de situations et de décors, une épure presque minérale et une violence – souvent suggérée – particulièrement âpre. L’insensibilité du trio de criminels sonne juste : ces hommes au passé difficile n’en rajoutent jamais dans la cruauté, ils sont simplement habitués à tuer sans pitié pour obtenir ce qu’ils convoitent. Là où L’homme de l’Arizona finit de nous convaincre qu’il s’agit d’un très grand western, c’est en constatant sa densité et sa complexité rares en à peine 78 minutes de métrage. Un vrai tour de force ! Ainsi, Boetticher et Kennedy parviennent à donner vie à plusieurs vrais personnages, là où certains réalisateurs et scénaristes peinent à le faire en 2h30. Randolph Scott a l’intelligence, dans son rôle de Pat Brenann, d’adopter un jeu discret et naturel, laissant volontiers ses partenaires accaparer la lumière : un conducteur de diligence haut en couleur (Arthur Hunnicutt), le lâche époux de l’héritière Doretta Mims (John Hubbard), un assassin cynique (Henry Silva), et bien sûr le chef des hors-la-loi. Dans le rôle de ce dernier, Richard Boone crève l’écran et fait ainsi honneur à la richesse de son personnage. A une époque où le western était encore très codifié et manichéen, Boone incarne un individu nuancé et ambigu, qui se rapproche progressivement du héros au point où les deux hommes se découvrent bien de points communs et se rapprochent malgré l’adversité qui ne peut connaître de fin heureuse. Dans une autre vie, peut-être… Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses succès, Boetticher offre un joli rôle féminin à l’excellente Maureen O’Sullivan, ce qui n’était guère dans les habitues du western des années ‘50 non plus.

L’équilibre délicat entre efficacité et style affirmé se retrouve jusque dans la structure du film. Ainsi, le premier tiers voit se succéder des scènes a priori banales, dans lesquelles Brennan, éternel sourire aux lèvres, croise plusieurs personnages pittoresques dans une ambiance bon enfant et un décor de rêve (le film fut tourné dans les Alabama Hills de Californie). Malicieux, Boetticher parvient même à y glisser un clin d’œil à sa passion et première vocation, la tauromachie, lorsque Brennan tente sans succès de dompter un taureau et finit dans un abreuvoir à bétail, perdant en même temps son pari et son cheval. Cette longue introduction touchante et quelque peu naïve est sèchement brisée par la prise d’otages qui occupera toute la suite de l’histoire. Cette situation exceptionnelle verra le héros, que le spectateur considérait jusque-là comme un « bon gars » sans histoire, attendre patiemment le meilleur moment afin d’exercer une vengeance implacable. Là encore, le châtiment infligé n’a rien de théâtral, il est sec, définitif et impitoyable. Vraiment, on chercherait en vain un défaut à cette jouissive leçon de mise en scène !

Note pour ceux et celles qui se demandent quel est le sens de l’étrange titre en anglais : selon TCM, Boetticher et Kennedy se posèrent eux-mêmes la question alors que le titre originel du film était The Captives. Etant donné qu’un autre film portait déjà ce titre, un responsable du studio à New York décida de le renommer The Tall T, le « T » faisant référence à « Tenvoorde », le propriétaire du ranch où le héros a travaillé par le passé et où il souhaite acquérir un taureau. Voilà qui est cherché loin !

BONUS

En guise de dessert à ce petit bijou, on était en droit d’espérer des bonus du même tonneau, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne s’est pas fichu du spectateur. Ainsi, Martin Scorsese himself propose d’abord une introduction au film et, comme à sa bonne habitude, en six minutes à peine il nous éclabousse de sa passion, son érudition et son élégance. Le maestro évoque avec beaucoup de pertinence, entre autres choses, l’épure du film, la passion pour la tauromachie de Boetticher et l’intérêt de construire une relation de travail cinéaste-comédien sur le long terme – un sujet auquel Scorsese s’identifie évidemment, lui qui a tourné de nombreux long-métrages avec Robert De Niro, puis Leonardo DiCaprio. C’est ensuite une « double ration » de Bertrand Tavernier qui est proposée, et Dieu sait qu’on ne cracherait pas sur une troisième ! Le réalisateur de Coup de torchon s’étend d’abord sur la carrière de Boetticher, qu’il a connu personnellement et avec lequel il a beaucoup échangé. S’il rend hommage à certaines œuvres antérieures que Boetticher lui-même méprisait parfois injustement, il souligne à juste titre à quel point le splendide Sept hommes à abattre (Seven Men from Now/1956) inaugura une série de westerns exceptionnelle. A l’instar de Scorsese, Tavernier rappelle la première vie de matador du cinéaste américain, une passion dévorante qu’on retrouve dans bon nombre de ses œuvres, y compris L’homme de l’Arizona (cf. supra). Dans une seconde présentation, Tavernier s’attache cette fois longuement au film dont il est question ici, auquel il rend un bel hommage. L’analyse est précise et pertinente : la sècheresse de ton, la brutalité, l’absence d’ego de Randolph Scott dont le jeu simple donnait une grande marge de liberté aux autres comédiens, l’aspect anticonformiste de ce western qui dessine des personnages d’une extraordinaire densité, la finesse psychologique, etc. Tavernier salue aussi le talent du scénariste Burt Kennedy qui, tout comme Scott, formait avec Boetticher une association gagnante, ainsi que celui du chef opérateur Charles Lawton Jr.  Enfin, dans un dernier supplément, l’historien du cinéma Patrick Brion rend, lui aussi, brièvement hommage à ce splendide western qui, bien loin de n’être qu’une série B, peut prétendre à un statut de classique. Que Sidonis Calysta publie aujourd’hui le film dans sa collection « Westerns de légende », aux côtés notamment de fictions du calibre de Rio Grande, est par conséquent parfaitement logique à nos yeux…

Suppléments de l’édition DVD :

  • Martin Scorsese présente L’homme de l’Arizona
  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce
Note des lecteurs0 Note
5

Le Diable, tout le temps : la part sombre de l’être humain, instrument du destin ?

Adapté du roman éponyme de Donald Ray Pollock (sorti en 2011), Le Diable, tout le temps est un thriller psychologique se déroulant dans l’Amérique profonde des années cinquante puis soixante.
Les villes de Coal Creek (Virginie) et Meade (Ohio) sont liées par les événements qui vont y avoir lieu, sur deux générations. Par les doubles tragédies qui frappent Willard, jeune père de famille traumatisé de guerre et son épouse Charlotte, emportée par un cancer, mais aussi le prédicateur Roy et sa femme Helen, tous deux morts tragiquement, rassemblant sous un même toit Arvin et Lenora, fils et fille respectifs de chaque couple. Un photographe et sa complice, un shérif en campagne et un autre prêcheur évoluent sur cette toile invisible qui relie ces deux villes. Toile tissée par le destin, par la part sombre de l’humain ou par une folie religieuse consécutive à une foi trop sévère ?
Sortie le 16 septembre 2020 sur Netflix.

Une ambiance glaçante pour ce quotidien pauvre 

Dès le début, le film donne le ton de ce qu’il montrera : la pauvreté, voire la misère, dans ces petites villes américaines repliées sur elles-mêmes, vivant au rythme du travail et d’une religion ayant envahi le quotidien. Bâtiments en bois où la peinture s’est écaillée depuis longtemps déjà, semaines se terminant invariablement par le passage dans l’église, où toute la ville s’est rendue, endimanchée et buvant les paroles du prédicateur, intermédiaire avec Dieu. Le film s’inscrit aussi très tôt dans la violence, qui semble marquer la vie quotidienne de ces gens frappés par les drames, reprenant leur vie comme si le deuil et la souffrance étaient tabous.
Point de sixties colorées, permissives et joyeuses, ici. Les années cinquante sont bien caractérisées par le traumatisme d’après-guerre, traumatisme financier mais surtout psychologique, et lorsque les années soixante leur succèdent, les tissus des vêtements et les nouvelles voitures en sont les seuls témoins : la société de ces petites villes demeure aussi fracturée et instable, comme si elle était bloquée dans ce passé violent.

Une critique de la religion ou de l’humain ? 

C’est dans cette ambiance terne et angoissante qu’un des sujets du film fait son apparition sans s’embarrasser de subtilité. La religion et la violence sont confondues dans ce flashback montré à travers les yeux du jeune Willard, de retour de la guerre dans le Pacifique. La figure écorchée du sergent Joe Miller laissé agonisant sur une croix par les Japonais hante l’esprit du jeune homme, dont le rapport à la religion, et surtout à la foi, en sera pour toujours perturbé. Elle hante aussi pendant quelques minutes l’esprit du spectateur, choqué par la brutale introduction de cette image horrible d’un crucifié, dans un film qui semblait se dérouler sur le territoire de la tranquille Amérique, à l’abri des guerres. C’est ainsi qu’il comprend que le film lui parlera de religion autant que de violence, mais aussi de barbarie.
Car c’est une question qui reviendra à de nombreuses reprises tout au long du déroulement des intrigues parallèles : pourquoi ces personnages agissent-ils ainsi ? Pourquoi tuent-ils ? Pourquoi sont-ils monstrueux ? Est-ce lié à leur religion, comme on pourrait le croire de prime abord ? Sont-ils fous ? Sont-ils traumatisés ? Dissimulent-ils leurs pires vices derrière une foi en apparence vertueuse ?
Le Diable, tout le temps déroule un florilège de possibilités autant que de personnages, tous marqués par cette faiblesse fondamentalement humaine : entre celui dont la folie est peut-être due à une morsure d’araignée, ou à une confiance insensée en le pouvoir de Dieu, celui qui la doit certainement à un traumatisme de guerre et au chagrin, tandis que d’autres se laissent convaincre par un sadique, par la souffrance, un besoin de vengeance ou leur désir malsain, le spectateur assistera à tous les travers pouvant émerger de la part sombre de l’être humain. Celle qui survit, cachée derrière la civilisation, l’éducation, le devoir, le paraître et bien sûr, la foi. Le vice allant de pair avec la vertu. La part humaine ou animale de cet être qui tente de vivre dans la lumière.

Une dissertation sur le destin

Une autre réponse apparaît pourtant, énoncée dès le début du long-métrage par un narrateur (en VO) qui n’est autre que l’auteur du roman, Donald Ray Pollock : le destin, qui relie sans qu’on sache pourquoi, les vies des uns et des autres pour créer cette intrigue tentaculaire à laquelle ils ne peuvent échapper.
Emma (Kristin Griffith), la mère du jeune Willard (Bill Skarsgard) encore non marié se pose la question : qu’adviendra-t-il si son fils n’épouse pas par charité l’infortunée Helen (Mia Wasikowska), orpheline ? Elle avait promis à Dieu ce mariage pour aider la pauvre femme, en échange du retour sain et sauf de son fils de la guerre, mais celui-ci n’a d’yeux que pour Charlotte (Haley Bennett), qu’il épouse, tandis qu’Helen succombe au prédicateur Roy (Harry Melling). Force est de constater que le mariage – promesse divine faite à Dieu – n’a pas lieu et que tout va de travers dans l’histoire qui va suivre.
Et quand Arvin (Tom Holland) et Lenora (Eliza Scanlen), les enfants des deux couples se retrouvent sous le même toit – celui d’Emma – tous deux orphelins et faux frère et soeur, un destin tragique tracé devant eux, le spectateur peut légitimement se demander si l’histoire n’aurait pas été plus heureuse si le père de l’un avait épousé la mère de l’autre, comme Emma l’avait promis à Dieu…
Cette présence invisible du destin est marquée dans l’oeuvre par le rapprochement des intrigues de chaque groupe de personnages, qui étaient auparavant plus ou moins dissociées et qui finissent par se recouper, des liens entre les protagonistes apparaissant peu à peu, jusqu’à sceller leur destin en y jouant un rôle. A ce moment-là, on peut voir tous ces drames comme déjà écrits et imposés fatalement à des personnes qui n’avaient d’autre choix que de sombrer dans la violence ; leur folie naturelle, religieuse ou traumatique n’étant alors que les instruments du sort.

Un traitement très réussi 

Adapter ce roman à tiroirs, retranscrire son ambiance et surtout la psychologie de ses personnages sans le concours des mots n’a pas dû être chose aisée, mais force est de constater que le réalisateur Antonio Campos s’en sort très bien.
Pour ce faire, il prend son temps et produit un film long de plus de deux heures, au rythme très lent, car il prend le temps nécessaire pour présenter ses personnages, ses lieux, leur mode de pensée, avec l’aide du narrateur qui distille ce que le spectateur doit savoir mais qui ne peut être montré, et d’un scénario exemplaire, en allers et retours sur certaines scènes pour en montrer un autre point de vue. Efficacité garantie : le spectateur se pose des questions et comprend que chaque histoire a plusieurs versions.
Antonio Campos s’aide d’un casting sans fausse note : en version originale, chaque acteur prend l’accent du sud propice à installer le spectateur dans la société qui donne lieu à ces intrigues. Tous sont très justes, mais certains se démarquent. C’est le cas de Tom Holland, qui s’efface au profit de son personnage tandis que bien loin de leur franchise d’origine (respectivement Twilight et Harry Potter), deux acteurs montrent leur polyvalence et leurs capacités : Robert Pattinson en préd(ic)ateur cachant son vice derrière un masque de vertu pieuse, et Harry Melling en autre prédicateur, malheureusement rendu fou par sa foi.
La photographie est belle, tout en étant sinistre, et un grain a été artificiellement ajouté aux images pour leur donner le même aspect miséreux que les décors, les costumes et les mines fatiguées des habitants de Coal Creek et de Meade.

Au final, Le Diable, tout le temps est une réussite, dans son genre, qui ne plaira pas à tous. Il est juste à tous les niveaux.
Malgré une durée assez conséquente, le spectateur ne s’ennuiera pas tant la complexité – dont on sent qu’elle vient du roman – a été retranscrite avec soin. C’est un film qui fait réfléchir, qui donne à voir sans subtilité la part d’ombre de l’être humain, les limites de sa résilience mais aussi de sa malveillance, en n’excluant pas un possible destin en jeu. 

Le Diable, tout le temps : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Antonio Campos
Scénaristes : Antonio Campos, Paulo Campos
Adapté de : The Devil All The Time, Donald Ray Pollock
Casting : Tom Holland, Bill Skarsgard, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, Harry Melling, Eliza Scanlen…
Produit par : Borderline Films, Ninestory Pictures
Distribué par : Netflix
Sortie : 2020
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais américain
Genre :  thriller psychologique
Durée : 138 minutes

« Midnight Runner » : la machine et le grain de sable

L’éditeur Tamasa propose en DVD le Midnight Runner d’Hannes Baumgartner. Pour son premier film, le réalisateur suisse se penche sur l’histoire et la psyché de Jonas Widmer, sportif reconnu doublé d’un tueur à l’esprit torturé.

Jonas Widmer, c’est une silhouette, élancée, et un regard, perdu. Cuisinier apprécié de ses collègues, sur le point de se mettre en ménage avec sa compagne Simone, il est aussi l’un des meilleurs coureurs de fond de Suisse, dont on relate volontiers les exploits dans la presse. En apparence, son insertion dans la société est en tout point réussie et l’antihéros d’Hannes Baumgartner mène une vie dans laquelle s’épanouiraient la plupart de ses congénères. C’est cependant sans compter sur les démons intérieurs qui rongent Jonas : la perte d’un frère auquel il était inextricablement attaché et des pulsions meurtrières qui vont, pas à pas, prendre possession de lui.

Le néo-réalisateur Hannes Baumgartner s’est documenté pendant plusieurs années afin de saisir au mieux la psychologie de Jonas Widmer. Midnight Runner adopte le point de vue exclusif du tueur suisse tout en demeurant relativement neutre dans sa manière de conter les événements. Max Hubacher campe un homme aux souffrances profondes et inexpiables, dont la normalité n’est qu’un voile. Pour s’en convaincre, il suffit de scruter sa relation avec Simone : il refuse de lui parler d’un frère disparu qui l’obsède, il visite en sa compagnie des appartements dans lesquels il n’a aucune envie d’emménager, il s’en détache émotionnellement au point de chercher à séduire une collègue de travail…

Si le film débute par une blessure physique, ce n’est certainement pas un hasard. Tous les traumatismes corporels mis en images par Hannes Baumgartner renvoient en seconde intention aux douleurs intérieures de Jonas. Son dépassement de soi entretenu par un entraînement intensif a pour corollaire le combat qu’il mène contre lui-même dans la gestion de ses pulsions. Ces dernières se manifestent d’abord par un sac à main arraché à la sauvette, puis par un tiroir rempli d’objets dérobés attestant d’un problème plus profond et enfin par des agressions physiques graves et des meurtres.

« Comme un réflexe », « je l’ai fait, tout simplement ». C’est de cette façon que Jonas verbalise auprès de Simone le vol d’un sac à main. Par extension, c’est l’aveu d’une seconde nature qui parasite puis submerge ce qui ressemble de plus en plus à une façade sociale. Car le champion de course taciturne qui gagne des marathons et répond ensuite posément aux journalistes est surtout un homme tiraillé par le souvenir de son frère, souffrant d’insomnies et privilégiant les solutions chimiques aux thérapies post-traumatiques pourtant recommandées par son médecin. La caméra, portée à sa hauteur, violant ses secrets les plus inavouables, le suit comme un symbole lors d’un long travelling latéral final, où Jonas court à corps perdu vers l’inconnu, dans une traversée frénétique seulement rythmée par le bruit de sa respiration saccadée. Et si c’était là le tréfonds du personnage ? Courir, sans but, mû par ses instincts, dans une immense fuite en avant.

BONUS

La présente édition apparaît malheureusement assez dépourvue en suppléments. Outre le traditionnel trailer, on devra se contenter d’un livret de 16 pages comprenant les interviews d’Hannes Baumgartner et Max Hubacher. Le premier explique ses choix, tant sur le sujet de son film que sur le point de vue adopté (un « examen direct du personnage principal ambivalent »), tandis que le second revient sur les « gouffres intérieurs » du personnage et sur ce qu’ils impliquent quant à son travail d’interprétation.

Midnight Runner, un film de Hannes Baumgartner
Titre original : Der Laufer
Avec Markus Amrein, Saladin Dellers, Annina Euling
Suisse – 2018 – 92 min – Thriller – Couleur – 1,85
Visa n° 153119

Note des lecteurs0 Note
3

Ratched, Woke, The Third Day, Away, Raised by Wolves : Que valent ces séries ?

Au programme de cette nouvelle vague de séries : Ratched, la série horrifique signée Ryan Murphy avec Sarah Paulson, Raised by Wolves une œuvre de science-fiction visuellement impressionnante diffusée sur HBO, The Third Day, le projet à l’atmosphère surréaliste mettant en scène Jude Law, Away, l’aventure spatiale qui envoie les téléspectateurs dans l’espace et Woke, la comédie inspirée de la vie réelle de Keith Knight mise en ligne sur la plateforme Hulu.

Ratched : La série gore sophistiquée avec Sarah Paulson

Pour la rentrée, Ryan Murphy propose sur Netflix une nouvelle série d’horreur, Ratched. Un préquel du film Vol au dessus d’un nid de coucou (1975) qui met en scène l’histoire de l’infirmière Mildred Ratched, interprétée par Sarah Paulson. Une performance hautement attendue après celle, mémorable, de Louise Fletcher dans le film de Milos Forman, dont les origines restaient mystérieuses.

Dans Ratched, on cherche à rendre sympathique cette infirmière perverse, tout en étant témoin de la montée en puissance de sa vilenie et son sadisme. Sarah Paulson incarne avec glamour le personnage de Mildred, rappelant fortement celui de Jessica Lange dans American Horror Story Asylum, mais dans une ambiance d’époque qui rappelle aussi Hollywood ou Feud. Un mélange de styles et une réalisation flamboyante signée sans équivoque Ryan Murphy. C’est d’ailleurs le reproche principal envers cette série, qui manquera du coup d’originalité dans sa réalisation.

Le pilote démarre sur l’incarcération en hôpital psychiatrique d’Edmund Tolson, un meurtrier médiatiquement célèbre interprété par le séduisant Finn Wittrock. On apprendra plus tard qu’il est la raison de l’arrivée de Mildred au Lucia State Mental Hospital, où elle parvient sournoisement à forcer son embauche. Un hôpital psychiatrique qui devient le théâtre des crimes et manigances de Ratched, sous l’œil complaisant de l’infirmière Bucket (Judy Davis) et du Dr Hanover (Jon Jon Briones).

Un premier épisode plutôt engageant, qui parvient déjà réunir les ingrédients nécessaires à la série d’horreur classique signée Ryan Murphy : du gore sophistiqué et des personnages féminins complexes et attachants.

4

 Celine Lacroix   

Woke : L’éveil du racisme inconscient traité avec humour

Sortie aux États-Unis sur Hulu, cette série humoristique d’apparence légère est en réalité une petite claque. Lamorne Morris – plus connus pour son rôle de Winston dans New Girl – interprète le rôle principale d’un cartooniste qui prend conscience “magiquement” du racisme de son quotidien. Alors qu’il perce enfin dans l’univers du cartoon, la révélation au public de sa couleur de peau dévoile le racisme sous-jacent mais violent dont il est touché, comme le blanchiment de son visage sur la couverture, ou les remarques des fans du style “Je ne savais pas que vous étiez noir”. Une mise en scène d’autant plus originale car le racisme se révèle à lui sous forme d’hallucination animée en live-action avec des objets qui s’animent et lui parlent. Un humour caustique qui dénonce une réalité pas facilement dénonçable sans tomber dans le politique.

De manière intelligente, c’est à travers notre personnage principale afro-américain que l’on prend conscience naïvement du racisme quotidien par lequel il ne semble jamais avoir été affecté – comme s’il n’avait jamais réalisé qu’il était noir jusqu’à maintenant. Drôle et bien réalisé, Woke se laisse regarder tout en traitant justement un problème d’actualité : le racisme inconscient aux États-Unis.

https://www.youtube.com/watch?v=LYt5HEabwvM

5

 Céline Lacroix    

The Third Day, une mini-série sacrément innovante

Mini-série qui comptera en tout six épisodes et un événement en direct (lire plus bas), production anglo-américaine qui compte notamment un certain Brad Pitt dans l’équipe des producteurs exécutifs, The Third Day a de quoi nous mettre l’eau à la bouche. Si son casting comprend notamment Jude Law, Naomie Harris (Skyfall, La rage au ventre, Rampage) et Emily Watson, c’est surtout sa structure qui témoigne d’une belle ambition. La série créée par Felix Barrett et Dennis Kelly sera en effet scindée en trois parties. Les première et troisième séries de trois épisodes chacune (« Été » et « Hiver ») représentent des chapitres autonomes (avec une intrigue et des héros distincts) mais interconnectés. Entre celles-ci, la compagnie de théâtre expérimentale Punchdrunk mettra en scène le chapitre « Automne » sous forme d’un événement unique tourné en plan séquence… et en direct ! Sur son site web, Punchdrunk nous informe que les téléspectateurs pourront voir cet épisode très particulier gratuitement sur la chaîne Sky Arts ou en ligne, le 3 octobre prochain. Si le coronavirus ne s’en mêle pas, est-on tenté d’ajouter… Voici en tout cas un concept pour le moins disruptif et intriguant, qui prouve une fois de plus que les créateurs de séries sont aujourd’hui souvent à l’avant-garde de l’innovation dans les spectacles visuels.

Nous sommes d’autant plus impatients de découvrir l’enchaînement des trois séquences – et surtout la seconde, qui promet d’être très spéciale – que le pilote de la mini-série prouve amplement qu’elle possède encore d’autres atouts. Jude Law y campe le personnage de Sam, un homme qui, après avoir sauvé une jeune fille, est attiré sur une île mystérieuse où il fait la connaissance d’une communauté pour le moins étrange qui tient à préserver ses traditions. On devine aisément que quitter l’île s’avèrera pour lui une tâche ardue. Ce qui frappe d’emblée est la grande richesse plastique des images, tant en termes techniques (jeu sur les flous, gros plans sur les visages, prises de vue originales, gamme chromatique très marquée, effets spéciaux) que purement visuels (la nature est superbement filmée, et il est conféré aux situations une valeur graphique marquée). A priori, mais cela demande confirmation dans les épisodes suivants, cette ambition visuelle n’est en rien gratuite, créant au contraire une expérience physique cohérente avec le concept imaginé par les créateurs. Elle sert également un style narratif original et une intrigue mêlant plusieurs genres. Le conte y est clairement convoqué, tout comme le thriller et le drame, le tout baignant dans un climat d’étrangeté inquiétante brouillant en permanence la limite entre rêve et réalité – la dernière séquence onirique en est la conclusion logique. Si le pilote dévoile un potentiel alléchant, on espère simplement que The Third Day parviendra à bien maîtriser la richesse des éléments narratifs et visuels mis en place, afin de ne pas déraper vers le pompeux ni ne grand-guignolesque. Si cet écueil peut être évité, nous tiendrons là assurément une série-phare de 2020.

4.5

Thierry Dossogne

Away – un pilot qui entraîne immédiatement le spectateur dans l’espace

Le 4 septembre 2020, Netflix a mis en ligne la première saison d’une nouvelle série intitulée Away. Mettant en scène Hilary Swank sous les traits de l’astronaute Emma Green, Away nous propose en dix épisodes d’une heure de suivre la première mission sur Mars, commandée par une femme.

Si déjà, le pitch attire les fans de science-fiction comme les curieux de conquête spatiale, ou simplement les fans d’action et d’aventure, le pilot termine ce travail avec une grande efficacité.

Ne laissant pas une seconde à l’ennui, ce premier épisode distille scènes dans l’espace, flashbacks pré-mission, vie de mère et d’épouse, difficultés spatiales et personnelles dans un cocktail qui fidélise le spectateur et suscite immédiatement son intérêt pour la suite.

Des dissensions politiques et des intérêts nationaux contradictoires viennent s’y ajouter, tout comme une part de mystère, et tout cela ne concerne que ce qui a lieu dans le premier épisode ! On imagine alors aisément la facilité pour les scénaristes à créer un crescendo lors du voyage pour Mars, mais aussi à l’arrivée sur la fameuse planète rouge. Quelles belles découvertes littéralement d’un autre monde, mais aussi quels problèmes et conflits attendent Emma et son équipe internationale, où déjà les spécialistes chinois et russe s’opposent à elle ? Et sur Terre, comment sa famille vivra-t-elle cet exil de leur épouse/mère qui s’est engagée pour une mission dans l’espace longue de trois ans ?

En commençant fort, le pilot n’a pourtant ni l’exagération, ni la surenchère pour défauts. C’est très prometteur.

4

Sarah Anthony

Raised by Wolves : Ridley Scott retourne dans l’espace !

Une fois n’est pas coutume, après Netflix, Hulu ou encore Apple TV+, c’est au tour du plus récent HBO Max de proposer une nouvelle série de science-fiction. Seulement celle-ci promet d’être bien différente. D’abord pour son esthétique, très éloignée d’autres œuvres parfois trop génériques, mais surtout pour un nom qui, à sa sortie, lui a immédiatement assuré une audience : Ridley Scott.

Raised by Wolves est l’un des uniques projets sériels auquel a participé le réalisateur britannique et l’on y retrouve beaucoup de concepts et thématiques qui lui sont chers : l’équilibre entre gigantisme et minimalisme ou encore le principe d’intelligence artificielle et plus particulièrement celui des androïdes sont des éléments déjà bien présents dans ses précédentes œuvres de SF. Mais une autre thématique se dégage dans ce pilote, celle des croyances et de la religion. Un sujet lui aussi déjà présent dans la filmographie de Scott, mais que celui-ci a tendance à moins maîtriser (en témoignent l’imperfection de Kingdom of Heaven et l’échec que fut Exodus : Gods and Kings).

L’histoire prend donc place au milieu du 22ème siècle, après qu’une guerre opposant athées et religieux a mené la Terre à sa perte. L’humanité cherche donc une nouvelle planète pour survivre alors que l’on suit deux androïdes chargés par les athées d’élever des enfants sur le système hostile de Kepler-22b, dans le but supposé de créer une nouvelle civilisation. Ces six embryons, dont l’objectif semble être d’assurer la survie de la race humaine, sont élevés loin de toute religion par les deux figures parentales, appelés Père et Mère. Mais les autres humains n’ont pas disparu pour autant et découvrent au terme de ce pilote l’existence de cette famille singulière et pour le moins dangereuse. En effet ces androïdes s’avèrent plus puissant qu’ils n’en ont l’air…

Au terme du premier épisode, il n’est pas vraiment possible de déterminer ce que signifie Raised by Wolves et quels seront les thèmes généraux de cette nouvelle série, ni quelle sera son histoire ou qui seront ses protagonistes (éveiller la curiosité, n’est-ce pas là le but d’un bon pilote ?), mais ces personnages intrigants, cette ambiance unique et cet univers dont on devine le très grand potentiel nous gardent scotchés tout du long.

https://www.youtube.com/watch?v=rE92bDAlPXI

4

Thomas Gallon

 

Lonely Fifteen : chronique de la jeunesse hongkongaise en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour Lonely Fifteen et son édition signée Spectrum Films. Au programme : une chronique d’adolescentes en crise, un master HD exclusif aux français mais au résultat en demi-teinte et une partie bonus à retenir.

Synopsis : suite à des tourments familiaux, éducatifs et consuméristes, un groupe de jeunes filles dérive vers l’industrie du sexe, la drogue et la violence.

Fifteen candles

Lonely Fifteen offre une vision incarnée de la jeunesse Hongkongaise. Cette représentation mobilographique de ces adolescentes ne surprend pas tant par son contenu que par sa mise en scène. Le drame ancre ses personnages dans l’espace avec un tournage en décor naturel et une prise sonore en direct ensuite synchronisée. Premier film hongkongais à ne pas façonner toute sa bande-son en post-production – dixit le réalisateur David Lai –, Lovely Fifteen s’offre ainsi une vision dramatique marquée par l’imagerie documentaire qui a pris naissance dans le travail de recherche du réalisateur, par ailleurs anciennement journaliste et des producteurs Michael et Johnny Mak. Lonely Fifteen est ainsi précis, dans les gestes, dans le détail.

Malgré une bande-son émouvante et cette immersion dramatique dans une réalité tangible, le film de David Lai manque à nous émouvoir. Il ne s’agit pas du manque de « surprise » pour un spectateur de 2020 face aux sombres aventures des protagonistes qui ont plus ou moins été depuis représentées et mises en scène ici et ailleurs. Au contraire, l’expérience presque sensorielle de cette Hong Kong du début des années 80 permet de redécouvrir des concepts connus sous un nouveau jour, par exemple, la boîte de nuit qui fut pour le pire comme pour le meilleur au cœur de la jeunesse des eighties, aux désirs de liberté, de badinage et d’exploration des sens contraires aux vieux mœurs hongkongais. Si Michael Mak explique dans un complément la volonté de capter des scènes de vie adolescentes, Lonely Fifteen tient du métrage à sketches dont les scénettes s’imbriquent de façon plus ou moins organique – ou à contrario artificielle – au fur et à mesure du récit principal porté par la formidable Becky Lam (qui ne poursuivit pas sa carrière cinématographique, malgré un prix). Enfin les scènes de bagarre en extérieur (ainsi qu’en appartement), surprenantes tant elles sont marquées par le cinéma d’exploitation, participent au manque de fluidité et d’unité narrative du film.

lonely-fifteen-chronique-de-la-vie-adolescente-hong-kongaise-spectrum-films
Bande de filles.
Lonely Fifteen, en Blu-ray chez Spectrum Films.

Lonely Fifteen – l’édition Blu-ray

Le film de David Lai débarque dans une édition solide mais malmenée par quelques gros problèmes au niveau de la présentation du film ainsi qu’un léger souci concernant les compléments.

On s’attendait à être ravi par le Blu-ray à la lecture de ces quelques mots encrés par l’éditeur sur le boitier comme sur la page internet du film : « Le Master HD a été réalisé à partir d’un scan 2K du négatif original. Cette restauration, unique au monde, est exclusivement destinée à la France. » Sans vouloir offusquer l’éditeur et la société française, Kino, responsable de la restauration comme du mastering de Lonely Fifteen, de gros problèmes gênent l’expérience du film. La HD est au rendez-vous dans l’ensemble, le frame rate est respecté et l’étalonnage se tient relativement bien malgré quelques variations colorimétriques et un contraste parfois trop appuyé par rapport au négatif (dont on peut voir le travail de restauration dans un bonus). Toutefois, c’est au niveau de la gestion du grain et de la précision que des problèmes adviennent. En effet, un usage de filtre anti-grain et surtout du DNR est hélas clairement visible. Du Edge Enhancement a été utilisé pour accentuer des contours, de façon beaucoup trop appuyée. La séquence du cimetière a été tellement numériquement bidouillée que les figures sont à peine inscrites à l’écran, les contours à peine définis sont suivis par leurs fantômes. Cet aspect baveur de l’image est accompagné par une importante perte de définition. Deux possibilités : soit la restauration a été difficile sur cette séquence comme sur d’autres ? Soit, comme le suppose Rétro-HD, elle ne provient pas du négatif mais d’un autre matériel, peut être une source vidéo datée ? Cependant, on note, malgré un grain parfois bien géré, que la restauration et le mastering ont finalement produit un rendu visuel schizophrène. Enfin, si l’on est prêt à oublier les quelques poussières et traces d’endommagement de la pellicule source, on est toutefois surpris par le problématique letterbox (soit l’encadrement du film). Le film, proposé dans son format 1.94 est ainsi compris entre des bandes noires présentes en haut et en bas afin remplir votre écran 16/9. Cependant, on a pu remarquer que la bande noire supérieure est plus importante que l’inférieure, offrant ainsi un rendu asymétrique. Si des testeurs ont noté un gain d’information comparé au format plus resserré du Blu-ray HK (présenté en 1.78), une légère perte de la partie supérieure de l’image est à noter.

Il y a heureusement peu à redire du côté du son. Même si elle est marquée par les stigmates du temps – et d’une conservation possiblement peu heureuse –, tels qu’une tendance à manquer de clarté et de panache, la piste sonore reste efficace : le son en prise directe, puis synchronisé, participe réellement à l’immersion dramatique du spectateur dans la réalité adolescente mise en scène.

lonely-fifteen-becky-lam-amour-et-passion-spectrum-films
Lonely Fifteen, quand les désillusions laissent place à la découverte heureuse de l’amour et de la passion.
En Blu-ray chez Spectrum Films.

Côté bonus, Spectrum Films a mis les petits plats dans les grands. On remarque de prime abord trois interviews exclusives, celles intéressantes du réalisateur David Lai, du coproducteur Michael Mak (qu’on retrouvera à la réalisation de Sexe and Zen et Le Bras armé de la violence 2 3) et la dernière plus anecdotique d’Irene Wan. Les deux premiers reviennent sur leurs parcours respectifs, du journalisme à la télévision puis au cinéma en tant qu’assistant de Johnny Mak pour le premier, et beaucoup de télévision avant le cinéma en tant qu’assistant de Tsui Hark pour le deuxième. Les deux bonhommes se rappellent l’important travail de recherche effectué avec le producteur Johnny Mak (à qui l’on doit l’unique et brillante réalisation du Bras armé de la loi – 1984), le choix de jeunes acteurs inexpérimentés plutôt que de têtes de figures trop âgées et trop dans l’interprétation, l’intérêt du film pour la culture du club qui était une source de danger pour les jeunes de l’époque, ou encore sa bonne réception publique et critique, de même que les films produits dans la continuité des genres qu’il a (r)éveillés, ceux du métrage sur la jeunesse et du prostitution movie. La troisième se souvient avec plaisir (et ego, probablement) de sa participation au long métrage et de son apport à son réalisme, de sa relation fraternelle avec le cinéaste et du fait qu’elle n’a pas revu Becky Lam, première actrice du film, depuis le tournage.

lonely-fifteen-de-david-lai-en-blu-ray-dvd-collector-chez-spectrum-filmsVient ensuite la bande-annonce et le module sur la restauration, cité plus haut, un peu trop concentré sur les meilleures séquences et présentant des images fixes. On trouve ensuite quatre documents vidéo consacrés à la présentation et l’analyse du film. Si on salue comme d’habitude l’énergie passionnée d’Arnaud Lanuque, on peut regretter la répétitivité notée ici et là dans les trois autres modules, notamment celui intitulé « Un autre regard sur la jeunesse de Hong Kong » par Julien Sévéon. Ce dernier prend le contrepied de l’inscription de Lonely Fifteen dans la nouvelle vague hongkongaise par ses congénères. Toutefois les arguments sont minces et tiennent surtout de l’évocation plus ou moins faussée : les trois figures derrière le film n’auraient pas de lien avec la nouvelle vague hongkongaise même si on trouve parmi le fameux parcours d’étude à l’extérieur du pays pour revenir bosser à la télévision (deux d’entre eux se sont d’abord lancés dans les études journalistiques et même pharmaceutiques). Et le film n’appartient pas à ce mouvement dans le sens où il ne serait pas un film d’exploitation. Pour le premier argument, les interviews et la présentation d’Arnaud Lanuque relativisent le propos, Johnny Mak sera quand même derrière l’un des grands modèles du polar hongkongais avec Le Bras armé de la loi, même s’il a été conçu dans l’épilogue de la nouvelle vague. Michael Mak a fait ses armes avec l’une des figures de proue de la nouvelle vague qu’est Tsui Hark. Et concernant l’exploitation touch du film, Arnaud Lanuque explique si David Lai est dans un cadre dramaturgique marqué par le documentaire, il n’empêche qu’une séquence comme celle de cimetière – et on rajoutera celle du combat contre les voyous dans les escaliers de la ville – tient de l’exploitation. Le retour sur le film par Frédéric Monvoisin est probablement celui qui arrive à proposer un autre regard sur Lonely Fifteen, en évoquant non pas les autres films du genre déjà cités par Lanuque et Sévéon – qu’il s’agisse de métrages passés et des films post-Lonely Fifteen –, mais en allant du côté des personnages de jeunes paumés à l’avenir tragique dans le cinéma Hongkongais des années 70 et 80 et notamment du côté de Wong Kar-wai. Podcast On Fire revient le temps d’une bonne heure sur le film, son contexte, sa conception, ses anecdotes ou encore sur l’expérience spectatorielle de la nouvelle vague hongkongaise et en particulier de Lonely Fifteen par ses deux chroniqueurs anglophones. Si le contenu est intéressant, le contenant manque de rythme et d’un peu plus de vivacité. Au-delà de la répétitivité, on remarque surtout que Sévéon, Monvoisin et les gusses de Podcast On Fire n’ont pas la même information concernant les nominations du film aux HK Film Awards. On peut entendre respectivement, huit, sept puis six nominations. Aussi Sévéon explique que le film n’a pas été un vrai succès public, à l’inverse des deux autres et notamment du dernier qui a eu la bonne idée d’évoquer le box-office de l’année 1982 et la belle place de Lonely Fifteen dans celui-ci, en plus des nominations. Que les points de vue divergent suite à une différence d’interprétation d’une donnée n’est pas un problème, mais que des détails répétés ne soient pas les mêmes, cela pose légèrement problème.

Ainsi même si le master divisera et en gênera plus d’un, l’upgrade de la restauration devrait ravir ceux qui s’étaient contenté de la très moyenne édition HK. Enfin, malgré une certaine répétitivité, l’important travail de Spectrum sur la non moins conséquente quantité de suppléments – tous d’intérêt – devrait permettre aux fans de poursuivre l’expérience de Lonely Fifteen avec le sourire.

Bande-annonce – Lonely Fifteen de David Lai (1982)

https://www.youtube.com/watch?v=Cq9z9fL5EVg

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

Master Haute Définition – 1080p – format 1.94 avec letterbox en format 1.85 – Encodage Mpeg-4 AVC – Spectrum Films – Son : Chinois Master Audio DTS-HD 2.0 – Sous-titres français – Drame – HK – Durée : 1h36

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque
Interview du réalisateur David Lai
Interview de l’actrice Irène Wan
Interview du producteur Michael Mak
« Un autre regard sur la jeunesse de Hong Kong » par Julien Sévéon
Lonely Fifteen par Frédéric Monvoisin
Podcast On Fire spécial Lonely Fifteen
Module sur la restauration
Bande-annonce

Sortie le 26 juin 2020 – Prix public indicatif : 25,00€

Note des lecteurs1 Note
4

« Naissance du tigre » : le revenant

0

Naissance du tigre, à découvrir aux éditions Les Humanoïdes associés, se propose de revisiter le Paris de la fin du XIXe siècle, à l’aube de la police scientifique, en plein cœur d’une enquête criminelle où tous les indices semblent converger vers… un assassin déjà passé à la guillotine.

Paris, 1889. La médium Sélène Fouquart, sollicitée par un visiteur inattendu, emploie une « installation expérimentale » pour entrer en contact avec l’esprit de Jeanne Ferrand. La communication est nouée, puis perdue, parasitée par un tiers. « Je suis le dernier homme que tu souhaites voir revenir d’entre les morts », annonce cette voix venue de l’au-delà. Il n’en faut pas davantage à Sélène Fouquart pour comprendre que l’homme qui se manifeste n’est autre que son ex-mari Victor Coqueret, un alcoolique guillotiné pour meurtres. C’est le début d’une surprenante chasse aux fantômes.

Ces derniers sont multiples. Il y a, naturellement, le fantôme au sens strict : celui de Victor prenant possession du corps d’un policier pour menacer son ex-femme et leur fils. Il y a ensuite, plus largement, les fantômes du passé, ceux qui provoquent des douleurs inexpiables et qui nous plongent, une fois réactivités, dans une terreur indicible. On peut en outre percevoir derrière cette poursuite post-mortem un autre sens : un traumatisme ne disparaît jamais vraiment, il se met en veille pour un temps indéterminé et peut se rappeler à notre bon souvenir à tout moment. Pour cela, il ne lui faut qu’un élément déclencheur. Ici, ce sera l’électricité.

L’inspecteur Lacassagne est sollicité par Sélène Fouquart pour protéger sa famille. Il accède à sa demande malgré un scepticisme avéré vis-à-vis du spiritisme qu’elle pratique. C’est pourtant un éveil progressif à l’au-delà et à la possession des corps qui va le disculper… de meurtres. Ce n’est qu’une des nombreuses surprises que nous réserve cet album remarquable. Enlevé, sombre, peuplé de personnages finement caractérisés, Naissance du tigre est une immersion enivrante dans un monde uchronique et mystérieux. Le scénario de Feldrik Rivat est solide, inventif et traversé d’interrogations qui ne disent pas leur nom – sur le modernité, le sens du spectacle, la crédulité, les douleurs intérieures…

Au dessin et aux couleurs, Jean-Baptiste Hostache se met parfaitement au service de l’histoire. Sa reconstitution du Paris du XIXe siècle, dans une ambiance souvent crépusculaire et avec un sens graphique du plus bel effet, sert d’écrin idoine aux événements imaginés par Feldrik Rivat. Voilà une proposition captivante, où le fond et la forme s’allient parfaitement, et qui signe l’incursion du surnaturel dans une réalité qui en sort bouleversée.

Naissance du tigre, Feldrik Rivat et Jean-Baptiste Hostache
Les Humanoïdes associés, septembre 2020, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Corona chroniques » : journal d’un confiné

0

L’écrivain et documentariste David Dufresne publie aux éditions du Détour ses Corona chroniques. Il s’agit de comptes-rendus journaliers sur le confinement, mais aussi sur la gestion publique d’une pandémie qui laissera forcément des traces…

Pour beaucoup, les longues semaines de confinement s’étendant en France du 16 mars au 11 mai 2020 ont été anxiogènes, voire traumatiques. Le chômage a frappé de plein fouet des millions de travailleurs à travers l’Europe (et parfois de façon permanente), les cas de violences conjugales et envers les enfants ont bondi, les séquelles psychologiques n’ont cessé de faire leur œuvre. Chacun, doué de sa propre sensibilité, a connu une expérience intime et personnelle du confinement. Avec ses Corona chroniques, David Dufresne partage la sienne : sorties limitées, contacts réduits à leur portion congrue, consommation frénétique – et désabusée – de la presse, veille journalistique quant aux violences policières, stupéfaction devant certaines décisions ou actions politiques… Chaque journée fait l’objet d’un compte-rendu et un petit tableau glissé en fin de texte livre quelques indications sur le moral de l’auteur, son « ravitaillement », son débit Internet et le nombre (souvent nul) de ses sorties.

Corona chroniques excède cependant de loin le seul cas de David Dufresne. Tout au long de ses « chroniques », l’auteur questionne l’état d’urgence sanitaire, les attestations de déplacement, les méthodes policières visant à faire respecter le confinement, la valse-hésitation publique ou l’hypocrisie gouvernementale, notamment sur les masques ou sur le débarquement de Christophe Lannelongue, directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) du Grand-Est. La pandémie a aussi donné un nouveau souffle à la techno-surveillance : drones et micro-drones, applications mobiles, cartographie du territoire, exploitation des données mobiles, tout ce qui pouvait être mis au service de l’analyse et la répression des comportements jugés indésirables l’a été. Pendant ce temps, les produits médicaux se négociaient à la sauvette sur le tarmac des aéroports, le gouvernement entendait lutter contre les fake news en labellisant l’information, l’extrême droite multipliait les raids sur les réseaux sociaux et Donald Trump encourageait ses ouailles à enfreindre le confinement dans les États aux mains des démocrates.

Lassitude. C’est probablement le sentiment qui prévaut à la lecture de ces Corona chroniques. Avec son style tranchant et sarcastique, David Dufresne verbalise sans mal ces semaines où nos repères se sont brouillés, où l’anxiété sanitaire a atteint des sommets et où la marche des affaires publiques est apparue tour à tour lâche, absurde, à contre-temps. On a applaudi des soignants tout en laissant crever le monde hospitalier. On a fermé les yeux, encore et toujours, sur les débordements policiers. On a subi l’arbitraire des règles, au point de ne pouvoir saluer, à travers une vitre, un proche esseulé dans son EHPAD. Peut-être faut-il laisser le mot de la fin à William Dab, ancien directeur général de la santé, cité dans l’ouvrage : « Avec le confinement généralisé, on fait peser sur la population la totalité des efforts de prévention. Ça ne peut pas marcher et le coût humain est effrayant avec un cortège d’inégalités sociales qui s’aggravent. »

Corona chroniques, David Dufresne
Éditions du Détour, octobre 2020, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Un pays qui se tient sage : un documentaire de David Dufresne qui questionne et retourne

0

Presque un an après les manifestations violentes entre gilets jaunes et forces policières, Un pays qui se tient sage, le documentaire de David Dufresne, retourne en images sur les événements qui ont ébranlé toute la France pour chercher à questionner la légitimité de la violence. A travers des vidéos choquantes et des témoignages marquants de citoyens mais aussi de journalistes et historiens, il invite avant tout à la réflexion et au débat. Présenté cette année à la Quinzaine des Réalisateurs, ce documentaire rappelant parfois Les Misérables – présentée à Cannes en 2019-  dresse de nouveau un portrait peu reluisant des forces de l’ordre en France.

La France, mondialement réputé pour être le pays des droits de l’homme, de l’éducation gratuite et de la sécurité sociale a bien changé depuis la Révolution Française. En 2019, face aux injustices sociales, les français mécontents ont endossé des gilets jaunes et ont commencé à manifester dans les rues de France. La totale indifférence du chef d’État a fait monter la colère des citoyens, et les manifestations, d’abord pacifiques, se sont transformées en véritable affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. De manière incontrôlable, les Champs-Élysées  et les autres rues de France se sont transformées en théâtre d’une guerre civile. Un pays qui se tient sage, porte un titre bien ironique, pour parler des conséquences de ce soulèvement qui a assombri l’image de la France et le destin des citoyens français.

Le monopole de la violence en 2019

Ce documentaire est avant tout un discours ouvert qui soulève des tas de questions : Jusqu’où la violence est-elle justifiable ? Qui l’exerce vraiment ? Lorsqu’elle devient illégitime, qui la juge ? Faut il répondre par la même violence ? Toutes ces réflexions sont mises en lumière au cours du reportage par différents intervenants, qui s’appuient également sur les vidéos prises pour exposer leur point de vue. Retour sur des images de violences filmées dont on a du mal à croire à la véracité, tellement celles-ci paraissent inimaginables dans un pays comme la France. Mais ce documentaire est à la fois nécessaire, pour se remettre en question en tant que pays démocratique. Historiens, philosophes et journalistes témoignent et débattent pour remettre en lumière des concepts essentiels de la légitimité ou du droit à exercer la violence.  En décalage, le documentaire s’attardent également sur des témoignages de citoyens, manifestants et victimes  -ou proches de victimes- de violences policières montrées en images. Ces passages ajoutent heureusement au discours parfois trop académique, une touche d’humanité et un lien émotionnel nécessaires à ces images choquantes.

Aux armes (et aux vidéos), citoyens !

Si le but du documentaire est de débattre sans prendre parti, il est tout de même dommage de n’avoir qu’essentiellement des témoignages ouverts de la part des victimes des forces de l’ordre, rendant le discours assez manichéen par moments. Le spectateur devient vite submergé par les images et les émotions, ne pouvant nier la culpabilité des forces de l’ordre dans l’abus de l’exercice de leur fonction. Principalement lorsque les extraits nous rendent témoins des dommages collatéraux irrémédiables – comme la perte de main ou d’œil –  des manifestants venus exprimer leurs droits civils librement et non armés pour la plupart. Pour justifier ce manque de prise de parole des forces de l’ordre, on apprend au générique que les principaux acteurs et représentants des forces de l’ordre ont été contraints de garder le silence. Preuve que la liberté tant proclamée reste plus un concept qu’une réalité pour certains français.

Un État qui maintient l’usage légitime de la violence

Alors peu importe notre opinion, les manifestations violentes filmés sont comparables à des images de guerres civiles dans les dictatures d’aujourd’hui et d’hier. Le documentaire est d’ailleurs plus à prendre comme une remise a jour de l’image faussement idyllique de la démocratie française auprès des autres pays du monde. Enfin, on pourrait reprocher au documentaire de parfois perdre son spectateur en concepts théoriques énoncés par les historiens, qui rentrent dans des débats éloignés de notre réalité.

Au final, ce documentaire reste dans l’actualité car le combat n’est pas fini. En septembre 2020, a l’heure d’une crise sanitaire mondiale, des gilets jaunes continuent à manifester dans les rues de Paris pour exprimer leur mécontentement. Mais la violence sera-t-elle de nouveau au rendez-vous ou la France est elle redevenue véritablement un pays sage ?

 

Un pays qui se tient sage – Bande-annonce

Un pays qui se tient sage – fiche technique

Titre original :  Un pays qui se tient sage
Titre international : The Monopoly of Violence
Réalisateur :  David Dufresne
Photographie :  Edmond Carrère
Montage :  Florent Mangeot
Montage Son : Théo Serror
Producteur :  Bertrand Faivre
Maisons de production :  Jour2Fete, Le Bureau
Distribution (France) : Jour2Fete
Durée :
Genre : Documentaire
Date de sortie :  30 Septembre 2020
 France – 2020

Note des lecteurs0 Note
3.5

Zombie, de George A. Romero (1978) : fin du monde dans une société de loisir

0

Si la zombie apocalypse constitue une catégorie particulière de représentation de la fin du monde, ce n’est pas tant à cause du phénomène à l’origine de la résurrection des morts – expliquée de diverses manières dans les nombreuses fictions se réclamant du genre – mais par le miroir hideux qu’il tend à nous autres, êtres humains. Qu’est un zombie sinon une forme primitive de nous-mêmes, une parodie de comportement humain dans un corps putride uniquement animé par un mouvement mécanique ? Un homme ou une femme dépourvu(e) de conscience et d’intelligence, une coquille vide, errant sans but : c’est le cœur du sujet de Zombie. Le talent de George A. Romero est d’avoir complété la réalité purement organique du mort-vivant par une critique sociale féroce.

Figure issue du folklore haïtien et apparue pour la première fois dans la littérature occidentale au XIXe siècle, le zombie (« esprit » ou « revenant » en créole) est popularisé en 1954 par l’écrivain américain James Matheson dans son roman de science-fiction Je suis une légende, qui sera adapté pas moins de trois fois au cinéma, la dernière en 2007 (Francis Lawrence, avec Will Smith dans le rôle principal). Dans le septième art, si historiquement il y eut une première adaptation du roman de Matheson – qui participa à l’écriture du scénario – en 1964 (Sidney Salkow et Ubaldo B. Ragona, avec Vincent Price), c’est bien le cinéaste américain George Romero qui s’imposa rapidement comme le pape du « film de zombie ». Sa légendaire série de six long-métrages consacrés à la figure du mort-vivant est aujourd’hui unanimement reconnue comme une table de loi du genre. Le séminal La nuit des morts-vivants, pure série B indépendante tournée en 1968 avec des bouts de ficelle, a beau être considéré avec la déférence due à l’acte de naissance d’un genre aujourd’hui en vogue, c’est bien son successeur Zombie (Dawn of the Dead selon son titre original), tourné une décennie plus tard, qui fut le premier à dépeindre réellement une « apocalypse » de zombies.

Comme souvent, le succès de Dawn of the Dead, qui est certainement le meilleur film de Romero, tient à des rencontres. Deux rencontres, pour être précis. La première fut celle de Mark Mason, un ami du metteur en scène qui lui souffla involontairement l’idée qu’on pourrait survivre dans un centre commercial en cas de catastrophe. La seconde fut celle de Dario Argento. Le cinéaste italien, qui avait adoré le premier film de Romero, facilita le financement du projet pour lequel Romero et son producteur Richard P. Rubinstein ne trouvaient pas d’investisseurs outre-Atlantique. En réalité, Argento contribua davantage au film, puisqu’il collabora à son écriture (sa « patte » y est clairement reconnaissable) et confia au groupe de rock progressif italien Goblin, dont la musique hallucinée avait magnifié ses propres classiques Profondo rosso (Les frissons de l’angoisse, 1975) et Suspiria (1977), la bande-son de Zombie, du moins dans sa version internationale.

Il est ironique de songer que Zombie est considéré comme un grand classique du cinéma d’horreur, alors que d’horreur, il en est objectivement peu question ! Certes, les quelques effets prosthétiques gore créés par Tom Savini, qui joue un petit rôle dans le film (il tournera également le remake de La nuit des morts-vivants en 1990), sont plutôt réussis pour l’époque et justifient une catégorisation « Enfants non admis ». Mais au fond, quoi d’autre ? Il n’y a dans ce film aucune réelle tension, très peu d’angoisse (contrairement à l’ambiance sinistre imprégnant La nuit des morts-vivants), pas davantage de peur face au danger et à la mort. Il n’est pas étonnant que le film ait inspiré des parodies (Shaun of the Dead, Edgar Wright/2004), puisque l’humour y tient déjà une place prépondérante. Dans sa représentation apocalyptique, George Romero accorde en réalité peu d’importance aux zombies. Ceux-ci sont omniprésents à l’écran mais on ne connaîtra jamais l’origine du phénomène de résurrection (le film débute alors qu’il est déjà en cours), et les protagonistes s’en moquent. Même en parvenant à ignorer leurs ridicules faces bleutées et leur jeu beaucoup trop « vivant » pour être crédible, les zombies ne font pas vraiment peur au spectateur, et encore moins aux protagonistes. Ces derniers ne semblent se rappeler de la gravité de la situation que lorsque le danger de mort est immédiat ou lorsque l’un d’eux est carrément mordu par un zombie ! L’idée géniale du film est que l’apocalypse n’est même pas l’envahissement du monde par des morts-vivants dévoreurs de chair fraiche, mais la façon dont l’humanité y répond. C’est aussi ce qui explique la pertinence que conserve aujourd’hui Zombie : plus de quarante ans après sa sortie, l’incapacité de l’humanité à faire face aux crises et à remettre en question ses modèles de société ne s’est guère arrangée…

La réponse des hommes au cataclysme, selon Romero, passe par deux phases peu reluisantes. La première est le chaos qui pétrifie la raison. Les deux scènes d’introduction du film sont particulièrement éclairantes : un studio de télévision où, sur le plateau, un médecin tente en vain d’expliquer la nécessité de la loi martiale à un journaliste sceptique et buté (une scène pour le moins actuelle, en ces temps de pandémie…), tandis que règnent dans le studio une cacophonie et une désorganisation abrutissantes ; puis un immeuble de logements sociaux dont les habitants refusent de respecter les consignes de ladite loi martiale, et qui est violemment pris d’assaut par une unité d’intervention de la police dont certains membres profitent de la situation pour laisser libre cours à leurs pulsions sadiques. Cette première critique acerbe, qui nous montre un monde perdant brusquement la tête, où toute forme d’ordre et de loi fond sous nos yeux, remplit également une fonction narrative puisqu’elle permet de présenter les quatre protagonistes principaux du film, qui vont lier leur destin en prenant la fuite ensemble dans un hélicoptère.

La seconde phase, qui débute lorsque les quatre survivants décident de prendre leurs quartiers définitifs dans un centre commercial, est celle qui est au cœur du récit. Dans l’incapacité de faire face à la situation (une halte pour faire le plein de l’appareil a failli leur coûter la vie), ils se réfugient bien vite dans un endroit rassurant qui leur rappelle la « vie d’avant ». Le propos caustique de George Romero est simple : face à l’abîme, passé le moment de panique, nous nous réfugions dans le déni. Coupés du monde, nos quatre amis vont rapidement s’atteler à transformer leur refuge en une bulle édénique, une faille spatio-temporelle dans laquelle ils pourront feindre d’ignorer que le monde autour d’eux s’est écroulé. Jamais l’un deux n’évoquera un avenir impossible à appréhender, ils ne vivent que dans l’instant présent. Romero n’épargne pas ses protagonistes, qui sont dépeints comme de beaux abrutis prenant des risques insensés pour piller des magasins en poussant de grands cris de gosses. Leur terrain de jeu n’a évidemment pas été choisi au hasard. Dans ce temple du consumérisme qu’est le centre commercial, nos hédonistes jouissent sans frein de tous les bienfaits de notre société de loisir qui leur sont offerts : vol d’argent (« On ne sait jamais ! » s’exclame Peter en puisant dans les billets), séance de coiffure, essayages de vêtements, patinage sur glace, etc. Lorsqu’ils tirent avec des armes factices dans un lunapark, on ne peut qu’y voir le reflet exact de leur combat face aux zombies : tout n’est qu’un jeu. Le centre commercial est aussi une parodie de survivalisme urbain. Alors que, dans sa conception commune, le survivaliste trouve dans la nature de quoi subsister, le citadin trouve le nécessaire… dans un mall. L’ironie grinçante du film est parfaitement soulignée par la musique légère et amusante de la bande-son, qui rappelle immanquablement les classiques de Dario Argento.

Au plus le récit progresse, au plus la critique d’une Amérique consumériste, crétine et hyperviolente devient évidente, et au plus le ton se durcit. Ainsi, après avoir nettoyé le centre commercial de toute présence de zombies, nos héros observent que d’autres morts-vivants tentent de rentrer. Lorsque Stephen (« Flyboy ») explique cette envie par le fait qu’ils savent que de la chair fraiche se trouve à l’intérieur, Peter réplique : « Ils veulent être ici. Ils ne savent pas pourquoi, ils se souviennent simplement de l’endroit. » Lorsque Francine (« Frannie ») se demande enfin ce que sont ces morts-vivants (nous sommes aux trois quarts du film !), Peter répond, sûr de lui : « Ils sont simplement comme nous. Il n’y a plus de place en enfer. ». Les vivants ressemblent aux zombies, êtres décérébrés mus par des réflexes consuméristes pavloviens. Confirmation de ce sous-texte lorsque, à la télévision, face aux sceptiques et à la contestation de principe, un médecin invité sur le plateau s’écrie : « Bande d’idiots ! On peut se demander si on mérite d’être sauvés. Les cerveaux sont morts, seuls les idiots sont encore vivants. » Mais même la lucidité du scientifique est un leurre. Après avoir professé un retour à la raison et la logique, il propose lui-même des solutions délirantes : nourrir les zombies ou faire usage de l’arme nucléaire !

La grossesse de Frannie, symbole d’un avenir impossible à nier, est peut-être ce qui explique que, de tous les personnages, elle est le seul qui n’a pas complètement perdu le sens du réel. Elle refuse ainsi la proposition de mariage de Stephen en lui expliquant que « ce serait faux » et, lorsque son compagnon prend une photo d’elle, agacée elle se pique d’un cynique : « Super, quand tu seras arrivé au bout de la pellicule, on ira la déposer chez le photographe ! ». Plus tard, alors que le mal-être des personnages commence à percer le semblant de normalité qu’ils ont essayé de reconstituer (« l’appartement » qu’ils ont aménagé, les tâches et loisirs du quotidien qu’ils ont reproduit), Frannie pensera encore tout haut « Qu’est-ce qu’on est devenus ? ».

Finalement, nos « héros » ne connaîtront leur véritable apocalypse que lorsque leur paradis commercial sera pillé par une bande de motards anarchistes encore plus puérils et stupides qu’eux, qui s’amusent à jouer des tours aux zombies avant d’être refoulés dans le chaos et la violence, condamnant définitivement la zone commerciale pour tout le monde. La dernière image est alors logique : les zombies ont pris le contrôle des lieux, le centre commercial leur appartient définitivement. L’envahissement ne fait en réalité qu’entériner la mort d’un lieu où le salut de la race humaine ne peut s’accomplir.

Zombie a certes perdu de sa force de frappe par sa pauvreté de moyens : effets horrifiques risibles, acteurs médiocres, musique datée, situations grotesques (on ne compte plus les comportements complètement insensés des protagonistes face aux zombies), ketchup figurant le sang et travers de porc en guise d’organes humains, etc. Mais la critique sociétale, bigrement violente sous le vernis horrifique du cinéma de genre, reste d’une actualité brûlante et explique le statut culte du film ainsi que sa pertinence. Jamais plus George Romero ne réussira-t-il ce dosage aussi parfait qu’improbable entre horreur, comédie et satire sociale particulièrement mordante.

Synopsis : Alors que partout les morts reprennent vie et envahissent le monde, deux membres de la police d’intervention de Philadelphie et deux employés d’une chaîne de télévision fuient ensemble la catastrophe dans un hélicoptère. Ils trouvent refuge dans un centre commercial.

Zombie – Bande-annonce

Zombie – Fiche technique

Réalisateur : George A. Romero
Scénario : George A. Romero
Interprétation : David Emge (Stephen « Flyboy » Andrews), Ken Foree (Peter Washington), Scott Reiniger (Roger “Trooper” DeMarco), Gaylen Ross (Francine Parker)
Photographie : Michael Gornick
Montage : George A. Romero
Musique : Goblin, Dario Argento
Producteur : Richard P. Rubinstein
Maisons de production : Laurel Group Inc.
Durée : 127 min.
Genre : Horreur
Date de sortie : 11 mai 1983
États-Unis/Italie – 1978

« Le Dictateur » : déconstruire la tyrannie

Potemkine Films propose dans une superbe édition une version restaurée du Dictateur de Charlie Chaplin. Sorti en 1940, le premier film parlant du cinéaste et comédien britannique satirise le nazisme et se fend d’un message universel de paix. Il inspira des générations entières de cinéastes, d’Ernst Lubitsch (Jeux dangereux) à Roberto Benigni (La Vie est belle).

C’est l’histoire d’un moustachu qui en singe un autre. Charlie Chaplin troque la figure de Napoléon, sur laquelle il se penchait initialement, pour celle d’Adolf Hitler, dont il devina tôt la dangerosité. Partant, il va s’employer doublement : en campant un barbier juif amnésique, mais aussi Adenoïd Hynkel, le chef autoritaire de la fictive Tomanie. Entre Hynkel et Hitler, les similitudes sont légion : un charisme wébérien, des slogans à l’emporte-pièce, la double croix, les démonstrations de force militaires, des ambitions hégémoniques, des subalternes soumis, un rêve mortifère d’hygiène raciale et une haine aveugle des juifs. Si Chaplin est partout à l’écran, il l’est aussi en coulisses, puisqu’il signe le scénario qu’il met lui-même en scène.

La manière dont le cinéaste britannique satirise et déconstruit Adolf Hitler pourrait à elle seule faire l’objet d’une monographie. Les éléments de langage, les intonations et la gestuelle du Führer sont constamment moqués : la logorrhée nazie devient peu à peu incompréhensible, faite de borborygmes compulsifs et d’effets de manche, et elle se résilie finalement en une toux broyante et convulsive. Les ambitions hégémoniques hitlériennes transparaissent à l’écran par une carte du monde imprimée sur un ballon de baudruche qu’Hynkel manipule comme un enfant gâté, avant que ce dernier ne lui éclate symboliquement au visage. L’innovation militaire allemande prend la forme d’un lance-missiles actionné par une ficelle, puis un gilet pare-balles ou un parachute lamentablement inefficaces. Le dictateur de Tomanie sert par ailleurs de modèle à des peintres et sculpteurs chargés d’immortaliser sa grandeur, mais il ne consent à leur consacrer que quelques secondes par-ci par-là. Enfin, lorsqu’Hynkel rencontre son homologue Benzino Napoleoni (inspiré de Benito Mussolini), tous deux rivalisent d’ingéniosité pour apparaître supérieurs à leur interlocuteur : mises en scène très codifiées, sièges réglables et portés à leur hauteur maximale, boniments sur leurs capacités militaires respectives, au point d’évoquer des « cuirassés volants », etc.

Le Dictateur fait cohabiter le burlesque et la gravité. Il passe des gags en fast motion sur un champ de bataille à la répression et aux spoliations dans les ghettos juifs. Il conserve des réminiscences de Charlot (le chapeau, la canne, la démarche, la moustache, les sketchs muets et/ou en musique), mais évoque la « persécution d’innocents », les rebellions ouvrières, les barbaries nazies ou les juifs rendus captifs comme des oiseaux en cage (plan métaphorique s’il en est). Surtout, il délivre un monologue final d’une beauté et d’une justesse édifiantes, appelant à une « fraternité universelle » et regrettant le fait que « notre science nous a rendus cyniques et brutaux ». Pour tout cela, et pour les nombreuses subtilités sur lesquelles il nous est impossible de nous étendre, Le Dictateur est et demeurera encore longtemps l’un des films emblématiques de l’histoire du cinéma.

BONUS & TECHNIQUE

Cette édition a de nombreux arguments à faire valoir. L’image présente des contrastes bien gérés, un beau piqué, une stabilité appréciable et assez peu de scories. On notera toutefois quelques fâcheuses baisses de qualité lors de certaines transitions. Le blu-ray comprend une quantité considérable de bonus, et non des moindres ! Il y a d’abord ce livret passionnant de 108 pages, dans lequel est notamment incluse une anthologie critique. George Orwell, Hannah Arendt ou André Bazin commentent le film sous des angles différents et complémentaires. Une chronologie sélective y met par ailleurs en parallèle Charlie Chaplin, son long métrage et la situation politique de l’époque.

On trouvera ensuite, parmi les bonus présents dans l’édition, un éclairage sur Le Dictateur porté à hauteur d’enfant, trois documentaires didactiques soulignant notamment, aux côtés des traditionnelles analyses de film, les similitudes de parcours entre le cinéaste britannique et Hitler (l’année de naissance, l’enfance difficile, l’intérêt pour l’art, la volonté de se faire connaître, la moustache, les difficultés oratoires, le vagabondage, etc.) ou encore une visite filmée des studios Chaplin, une scène coupée ou les captations de Sydney Chaplin sur le tournage de son demi-frère. Cette somme de documents, très enrichissante, offre des perspectives nouvelles sur Le Dictateur, sa genèse, le contexte qui a accompagné sa réalisation, mais aussi les réserves et changements de cap de Charlie Chaplin.

Nouvelle version restaurée.
Contient :
– le Blu-ray du film
– un livret de 108 pages
« Chaplin retrouvé » : Le dictateur, documentaire sur le film réalisé par la Cineteca di Bologna (23′)
Supplément jeunesse : un éclairage sur le Dictateur (12′, à partir de 8 ans)
Visite des studios Chaplin par le cameraman Roland Totheroh, avec le commentaire de Kate Guyonvarch de l’Association Chaplin (13′)
« The Tramp and the Dictator » : documentaire de Kevin Brownlow et Michael Kloft (55′)
« Chaplin aujourd’hui » : Le Dictateur, documentaire de Serge Toubiana avec la participation de Costa-Gavras (26′)
Le tournage filmé en couleurs par Sydney Chaplin (25′)
« Charlot barbier » : scène coupée d’un film de Charles Chaplin (7′)

Audio : Français DTSHD-MA 2.0 mono, Anglais DTSHD-MA 2.0 mono
Sous-titrage : Français
Format TV : 16/9 Natif – Format Cinéma : 1.37
Distributeur : Arcades Vidéo

Note des lecteurs1 Note
5

« L’Amérique en procès » : un avocat contre l’injustice

0

Le bédéiste américain Seth Tobocman dessine les principaux combats juridiques de l’avocat pénaliste Leonard Weinglass. Progressiste et radical, ce dernier a lutté durant plus d’un demi-siècle, à travers plusieurs affaires retentissantes, contre la politique des États-Unis.

En noir et blanc, dans des vignettes expressives et souvent hachurées, Seth Tobocman retrace les procès les plus marquants de Leonard Weinglass. Dans sa préface, Raphaël Kempf présente l’avocat pénaliste de la manière suivante : « Sa carrière se confond avec l’histoire des luttes sociales aux États-Unis, des années 1960 au début du XXIe siècle, depuis les premiers mouvements contre la gentrification urbaine et le mouvement hippie à la critique contemporaine de l’impérialisme américain, en passant par les luttes des minorités noires et indiennes, et la dénonciation de la peine de mort et de l’inflation carcérale aux États-Unis. »

Ces combats de prétoire, Leonard Weinglass les a menés par conviction, pour lutter contre les conservatismes et l’injustice. Les opprimés qu’il défendait avaient en commun une capacité à faire bouger les lignes, à infléchir la politique américaine dans un sens plus progressiste. À Newark, dans des quartiers pauvres et noirs, Weinglass obtient pour les résidents un dédommagement du gouverneur après des perquisitions vexatoires et un déchaînement de violence policière. Lors de la Convention démocrate de 1968 à Chicago, il se place aux côtés des pacifistes accusés de crime fédéral pour avoir manifesté après avoir traversé les frontières de l’État. La conspiration dont on les accuse est un moyen commode de briser la contestation sur la guerre du Vietnam. Leonard Weinglass va notamment mettre en doute l’impartialité du juge pour l’emporter.

Plus tard, on retrouvera l’avocat pénaliste dans la fameuse affaire des Pentagon Papers : des documents classifiés révèlent les intentions cachées des États-Unis au Vietnam. Weinglass défend alors les lanceurs d’alerte Anthony Russo et Daniel Ellsberg. Ce dernier est suivi par un psychiatre dont le cabinet est « forcé ». Le juge chargé de l’affaire est par ailleurs suspecté de collusion avec le président Nixon. Une autre affaire concerne cette fois la CIA, qui recrute directement sur les campus américains, ce qui provoque une vague de contestation réprimée par les autorités. Leonard Weinglass plaide ici la « nécessité » : l’action de ses clients était moralement justifiée et sans alternative crédible équivalente.

Petit retour en arrière. Né dans le New Jersey au sein d’une famille juive, Leonard Weinglass a étudié le droit et rejoint Yale, puis l’Armée de l’air, où il commença sa carrière par l’acquittement en cour martiale d’un soldat noir. Il aurait pu rester longtemps membre d’un grand cabinet d’avocats ou assistant du procureur général, mais il choisit contre toute attente de monter un modeste cabinet privé dans un quartier pauvre et majoritairement afro-américain de Newark. Ce que L’Amérique en procès révèle, c’est son attachement envers ses clients et sa fidélité à la cause progressiste, mais aussi ses renoncements privés afin d’être disponible pour plaider devant les tribunaux, son ingéniosité professionnelle et ses immenses qualités humaines.

Son portrait éclaire par ricochet une Amérique qui non seulement prend des libertés avec le droit, mais se montre capable de mener des politiques sournoises et mortifères tout en le cachant à ses citoyens. La carrière de Leonard Weinglass coïncide avec le mouvement pour les droits civiques, la guerre du Vietnam, les interventions étrangères de la CIA ou le Watergate. Autant d’événements qui ont nourri ses luttes et impacté sa conscience. C’est précisément leur interdépendance qui constitue la sève de cet album édifiant.

L’Amérique en procès, Seth Tobocman
Collectif des métiers de l’édition, août 2020, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
4