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Librio s’adresse doublement aux parents

Le Guide du bébé et En finir avec le harcèlement scolaire viennent grossir la collection Librio. Le premier est un manuel pour « bien accompagner son enfant la première année » et le second prodigue des « conseils et solutions pour apprendre à se faire respecter ».

Prenons les ouvrages dans leur ordre logique. Le Guide du bébé est un outil destiné aux futurs parents. Écrit par trois médecins, Benard Topuz, Giliane Darracq et Jean-Marc Gibert, il entend se substituer aux conseils souvent contradictoires des proches ou aux manuels peu engageants parfois constitués de plusieurs centaines de pages. Succinctement, il fait le point sur les informations essentielles qui accompagnent la néo-parentalité. La première année du bébé y est notamment décrite étape par étape. L’hygiène, le sommeil, l’alimentation, l’éveil, les soins, le matériel de puériculture, la psychologie des parents, tout est passé à la moulinette par les auteurs. Disposant d’une table des matières très ergonomique, ce guide est constitué de telle sorte qu’il pourra apporter en quelques secondes une réponse étayée à une question précise.

Sans culpabiliser les mères privilégiant le lait en poudre, les auteurs rappellent les bienfaits de l’allaitement maternel quant aux allergies et aux infections du nouveau-né – et déconseillent, durant les six premières semaines, de compléter par un biberon qui serait potentiellement contre-productif. Ils évoquent les recommandations concernant la tétine, décrivent l’aspect sécurisant d’un doudou, pointent les inconvénients des trotteurs, regrettent le manque de diversité alimentaire des pots industriels, déplorent les méfaits des écrans sur les tout-petits ou s’intéressent aux ressentis des parents (baby-blues, sentiment de relégation du père, vie de couple chamboulée, etc.). En fin d’ouvrage se trouvent en outre des indications sur les gestes d’urgence, sur la pharmacie destinée aux bébés, ainsi que sur les droits et les devoirs des parents. L’outil est précieux, complet et facilement consultable.

Seconde étape

Une fois leurs enfants en pré-adolescence, les problèmes rencontrés par les parents prennent une tournure différente. Et parmi les grandes préoccupations contemporaines figure évidemment le harcèlement scolaire (20% d’élèves concernés selon le rapport PISA 2018). La psychopraticienne Emmanuelle Piquet n’y va pas par quatre chemins : elle dénonce les méthodes de l’Éducation nationale, arguant que la prévention arrive trop tardivement, à un moment où la compassion est supplantée par le besoin de popularité, et que la sanction contribue généralement à envenimer les situations problématiques plutôt qu’à les résoudre. Formée à l’École de Palo Alto, l’auteure entend changer de paradigme et mettre l’accent sur les outils permettant aux enfants et adolescents à « apprendre à se faire respecter ». Là où l’intervention des parents et des professeurs tend souvent à vulnérabiliser davantage les élèves victimes de harcèlement, Emmanuelle Piquet avance que des actes de résistance appropriés, en court-circuitant la quête de popularité des harceleurs, pourraient constituer une réponse efficace. Selon elle, l’absence de réaction va sécuriser le harceleur et la popularité qu’il retire de ses actes va l’encourager à les perpétuer. Quant à l’enfant pris à partie, il est souvent condamné à l’isolement, ses camarades craignant de se voir à leur tour harcelés s’ils affichent une trop grande proximité avec lui.

En finir avec le harcèlement scolaire comprend de nombreuses mises en situation tirées des expériences professionnelles d’Emmanuelle Piquet. L’ouvrage consacre également un chapitre aux enseignants en leur donnant quelques clefs pour mieux baliser leur (ré)action. Il se penche enfin sur les réseaux sociaux, tristement célèbres pour leurs « raids » en ligne, les considérant comme des moyens complémentaires – et non autonomes – de harcèlement. Ces derniers exposent cependant davantage les élèves harcelés (plus de spectateurs) et les privent d’un espace privé sécurisant (le foyer familial), puisque l’ostracisme se poursuit bien au-delà des murs de l’école.

Le Guide du bébé, Benard Topuz, Giliane Darracq et Jean-Marc Gibert, 128 pages
En finir avec le harcèlement scolaire, Emmanuelle Piquet, 96 pages
Septembre 2020

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3.5

Gremese met les sportifs doublement à l’honneur

Les 30 meilleurs champions de tous les temps et Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps, tous deux publiés aux éditions Gremese, ont été conçus selon les mêmes modalités : une sélection passionnée de sportifs de haut niveau, éclairés à l’aide de textes subjectifs et d’anecdotes factuelles.

« Tout a commencé avec le vol de mon vélo. Je me rappelle quand c’est arrivé : j’avais 12 ans et j’en ai été tellement triste et je me suis tellement énervé que je voulais attraper le voleur et le bourrer de coups. Un policier m’a dit que, peut-être, c’était mieux que je m’entraîne d’abord, parce que donner un coup de poing est un art, et non un inutile acte de violence. » Ce préambule rédigé à la première personne est une incursion subjective dans l’esprit de Mohamed Ali. Ces textes de présentation, se confondant avec des confessions intimes, introduisent tous les sportifs formant le corpus des deux ouvrages qui nous intéressent, Les 30 meilleurs champions de tous les temps et Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps. Michael Schumacher y révèle la manière dont sa Ferrari mobilisait chaque muscle de son corps, Michael Jordan insiste sur les vertus formatrices de l’échec et Robert Lewandowski se remémore l’époque où on le considérait trop gracile pour le football professionnel. Pour beaucoup, ces descriptifs succincts sont l’occasion de mettre en lumière un trait de personnalité prégnant : l’esprit de contradiction de Maradona, l’abnégation de Jesse Owens, la fidélité filiale de Neymar, Pelé ou Serena Williams.

Les deux ouvrages, joliment illustrés par Luca Poli (les « meilleurs champions ») et Giovanni Abeille (les « meilleurs footballeurs »), déconstruisent aussi les sportifs en rapportant des anecdotes édifiantes, organisées en différentes sections biographiques. En proie à la maladie, Lionel Messi a vu le FC Barcelone, son club formateur, prendre en charge ses soins médicaux onéreux. Michael Phelps, « l’homme-poisson », craignait au départ de mettre la tête dans l’eau. Roger Federer parle quatre langues et se débrouille dans deux autres – son rival Novak Djokovic étant lui aussi un polyglotte remarquable. Ambassadeur de l’UNICEF, le tennisman suisse soutient des projets caritatifs et éducatifs, un altruisme qu’il partage notamment avec Roberto Baggio, ambassadeur FAO contre la faim dans le monde, ou Ronaldo, ambassadeur du Programme des Nations Unies pour le Développement. Quant à Mohamed Salah, il peut se prévaloir d’avoir obtenu 6% à une élection présidentielle sans même se porter candidat ! Zlatan Ibrahimovic, lui, est un candidat permanent, mais on ignore toutefois à quoi. Quand il signe à Los Angeles, il s’offre ainsi une pleine page du LA Times disant : « Chère Los Angeles, de rien, il n’y a pas de quoi. »

Ne nous y trompons pas : les courtes histoires contées par Luca de Leone et Paolo Mancini sur les footballeurs et par Teo Benedetti sur les « champions » n’ont aucune prétention encyclopédique : il s’agit avant tout de découvrir de manière ludique les personnalités du sport qui nous ont fait vibrer – et, parfois, continuent à le faire. Avec leurs illustrations en couleurs, leur papier agréable au toucher et leur format 23×26 cm, les deux ouvrages, dûment inscrits dans la collection « Histoires extraordinaires », flattent les sens autant que la curiosité des mordus de sport. De quoi passer un bon moment en découvrant ce qui rend les personnalités étudiées uniques et importantes dans l’histoire de leur discipline. Car à défaut d’être les « meilleures » (auquel cas on aurait probablement retrouvé Gerd Müller à la place d’Harry Kane ou Ronaldinho à la place d’Harry Kewell, pour ne citer que ces exemples), ces stars ont bel et bien mérité leur place dans ces corpus.

Les 30 meilleurs champions de tous les temps, Teo Benedetti & Luca Poli
Les 30 meilleurs footballeurs de tous les temps, Luca de Leone, Paolo Mancini & Giovanni Abeille
Gremese, septembre 2020, 102 pages

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3

« Croke Park » : et le stade devint mausolée

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Entre 1919 et 1921, la guerre d’indépendance irlandaise met aux prises l’IRA et l’armée britannique, supplée par la Police royale irlandaise (RIC). Le 21 novembre 1920, à Dublin, le stade de Croke Park, dévolu aux sports nationaux traditionnels, accueille un match de bienfaisance entre deux équipes concourant pour le titre de champion de football gaélique. Courroucés par une opération irlandaise meurtrière menée plus tôt dans la journée et convaincus que des tueurs se cachent dans l’assistance, les paramilitaires britanniques pénètrent dans l’enceinte sportive, ouvrent le feu et provoquent un effroyable bain de sang.

Avec Jujitsuffragettes, Croke Park marque les débuts d’une nouvelle collection intitulée « Coup de tête » et publiée aux éditions Delcourt. Cette dernière, consacrée aux récits « mettant en scène la puissance du sport et les drames de l’Histoire », ne pouvait être mieux incarnée que par Croke Park. Éclatée dans un récit parallèle se déroulant alternativement en 1920 et en 2007, la bande dessinée de Sylvain Gâche (scénario) et Richard Guérineau (dessin et couleur) prend appui sur une double confrontation entre Irlandais et Britanniques. La première, située à Dublin en 1920, raconte comment une unité de l’Armée républicaine irlandaise baptisée les Douze apôtres a cherché à se débarrasser du Cairo Gang, des espions envoyés par Londres pour éliminer les indépendantistes locaux. Elle illustre surtout la réponse sanglante et arbitraire qui s’en est ensuivie, lorsque les paramilitaires de la Couronne ont tiré sans discernement sur le public et les sportifs rassemblés dans le stade de Croke Park à l’occasion d’un match de charité. La seconde confrontation, plus apaisée, date de 2007, toujours à Croke Park, durant le tournoi de rugby des Six Nations. Les Irlandais y prennent enfin leur revanche sur les Anglais, dans une opposition qui a forcément ravivé des souvenirs douloureux.

L’intérêt didactique de cet album est évident : Sylvain Gâche, bien documenté, se penche sur des événements qui ont marqué l’histoire récente des relations anglo-irlandaises. Il dresse le portrait de deux communautés au sein desquelles la haine et la paranoïa ont atteint des hauteurs insoupçonnées. Des deux côtés, les espions, les réseaux, les actes de domination ou de résistance et les intentions politiques constituaient un horizon indépassable. Le conflit entre Irlandais et Britanniques était à ce point prégnant qu’il tendait à se projeter sur toutes les sphères de la vie quotidienne – un voyage en train débouche sur des ratonnades, une rencontre sportive sur un massacre, un rassemblement dans un pub sur de viles manœuvres… De cette époque tristement mémorable, mais aussi de son extension lors du tournoi des Six Nations de 2007, c’est un stade qui est appelé à témoigner. Le Croke Park est le lien entre les deux récits alternés et le lieu où se manifeste le plus abruptement la folie meurtrière née d’une querelle politique. Le nom des tribunes est à lui seul un puissant indicateur quant à la mémoire irlandaise. Graphiquement, l’album n’est pas en reste, puisqu’il peut compter sur l’expérience et la précision du trait de Richard Guérineau. Sa reconstitution des années 1920 et la qualité de ses représentations sportives ne gâchent évidemment rien à la lecture de cette bande dessinée originale, instructive et enlevée, qui revient sur le premier Bloody Sunday, aujourd’hui quelque peu éclipsé par le massacre de Derry survenu en 1972.

Croke Park, Sylvain Gâche et Richard Guérineau
Delcourt, septembre 2020, 136 pages

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3.5

« La Grande pagaille » : déconfits armés

Rimini Éditions commercialise en DVD et blu-ray La Grande pagaille, de Luigi Comencini. Comédie douce-amère prenant pour cadre l’Italie de la Seconde guerre mondiale, le film sonde les liens d’amitié, l’absurdité militaire et un pays en perdition…

Septembre 1943. L’Italie n’est plus qu’un vaste champ de ruines. Des colonnes de fumée s’élèvent au-dessus des villes. Les rues sont jonchées de véhicules désarticulés et de meubles en lambeaux, quadrillées de façades éventrées, diaprées de milliers de feuilles détachées. Quelques trains circulent encore : ils transportent des cadavres en sursis, las ou éplorés, vers les camps de concentration allemands. Des familles plongées dans l’indigence ont investi les cratères formés par les bombes. Ils y vivent, terrés dans leur trou, et y mourront peut-être. Les juifs, eux, aimeraient pouvoir s’y cacher : on les pourchasse, les livre aux Allemands, les prédestine à la mort. Dans ces conditions, quelques kilos de farine suffisent à provoquer des mouvements de foules. Et un saucisson peut convaincre un fasciste peu scrupuleux de vous laisser la vie sauve.

Luigi Comencini portraiture une Italie avilie par la guerre. En maître de la comédie transalpine, il mêle l’humour au drame, l’analyse structurelle à l’histoire individuelle. La « grande pagaille » qu’il entend mettre en scène est celle d’une armée communiquant plus efficacement des circulaires absurdes sur les chants militaires que la signature d’un armistice. C’est celle de chefs fascistes ou de maquisards cramponnés aux conflits armés, incapables de baisser l’arme. C’est celle, enfin, d’officiers italiens cherchant à recouvrer une vie normale, abandonnant l’uniforme, mais se voyant invariablement rattrapés par le guêpier militaire. Le soulèvement de Naples clôture le film dans une sorte de fuite en avant : le sous-officier Innocenzi (Alberto Sordi) entend venger un compagnon de route lâchement fusillé (Sergio Reggiani) mais, ce faisant, il perpétue un conflit qu’il s’échinait pourtant à fuir. « Pourquoi faire la guerre si ça ne vous plaît pas ? », lui demandait un peu plus tôt, avec candeur, un soldat américain.

La comédie dans tout ça ? Elle affleure quand « tout le monde se débine de partout », quand le soldat Ceccarelli s’obstine à faire valoir sa permission de convalescence, quand un vote hypocrite aboutit à un vol de charcuterie, quand un wagon est pris d’assaut quelques secondes à peine après qu’un soldat se soit félicité de l’espace dont il y disposait, quand des retrouvailles très attendues débutent par un accident de vélo… Dans La Grande pagaille, légèreté et gravité cohabitent sans se parasiter. Et le récit se leste de sous-propos brillants : le rapprochement d’un Italien et d’un Américain autour d’Hollywood et de Joan Crawford, une amitié naissante et poignante entre un lieutenant et un soldat, la contamination des cellules familiales par l’idéologie et les conséquences de la guerre… Comencini, remarquable metteur en scène, insuffle ce qu’il faut de vie et d’esprit pour façonner, mine de rien, l’un des meilleurs films italiens sur la Seconde guerre mondiale.

TECHNIQUE & BONUS

Le film est présenté dans une copie Haute Définition réalisée par Sony. L’image est altérée par des poussières et des griffes. Elle apparaît même dégradée sur certaines séquences, avec pour corollaire un piqué et des contrastes variables. Les pistes sonores, audibles et dynamiques, présentent par moments un souffle inconfortable. Le film est accompagné de plusieurs suppléments appréciables : un documentaire de 52 minutes sur la comédie italienne laissant la parole à de grands noms de la discipline et revenant notamment sur son absence de tabous, ses ressorts psychologiques ou dramatiques, ses cinq ou six acteurs emblématiques (Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Ugo Tognazzi, etc.) et sa capacité d’auto-dérision ; une interview de René Marx (30 minutes) où il décrypte le film et évoque les comédies « fondées sur l’expérience de la souffrance de la vie » ; et quelques scènes coupées (7 minutes) proposées à titre de documents.

Format audio : DTS HD Master Audio : Français : 2.0 mono, Italien : 2.0 mono
Sous-titres : Français
Format vidéo : 1080p – Noir et Blanc – 1.78 – 16:9 Natif

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4

Les héros ne meurent jamais d’Aude Léa Rapin, et le cinéma non plus ?

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4

Aude-Léa Rapin réalise avec Les héros ne meurent jamais un film en apparence casse-gueule, qui s’avère être une œuvre avec du sens, sur des gens qui marchent, qui cherchent, qui se cherchent. C’est au corps à corps qu’elle est allée filmer cette histoire de fantôme à la J’irai dormir chez vous . C’est souvent percutant bien qu’en apparence anecdotique. Avec un casting impeccable servi par un trio superbe : Adèle Haenel, Jonathan Couzinié, Antonia Buresi.  Les héros ne meurent jamais est un puissant vivier d’images, de corps en action, de chemins qui se tracent à l’écran presque simultanément aux vies qu’ils simulent…

J’irai renaître chez vous

L’idée originelle est d’une grande beauté : un homme qui va bientôt mourir, semble-t-il, se persuade qu’il a été réincarné. Il est filmé par une réalisatrice, qui est aussi une amie proche, et qui le suit jusqu’en Bosnie-Herzégovine, pays qu’elle connaît bien. D’emblée, on le voit face caméra raconter à un personnage dont on ne voit pour l’instant pas le visage, comment un homme l’a « reconnu » dans la rue. Il lui a expliqué qu’il était mort en août 83, que c’était un criminel et ne lui a donné qu’un prénom : Zoran, pour se raccrocher à une vague histoire de réincarnation. Joachim est né en août 83, précisément le jour où Zoran est censé être mort. Si le dispositif est aussi simple que casse-gueule, il s’avère surtout d’une grande vivacité. Ce qui en ressort, c’est une impression extrême de naïveté, de rentre-dedans aussi. A la manière de l’émission J’irai dormir chez vous (qui s’est d’ailleurs offert le luxe d’un film), le trio (quatuor en vérité, mais on ne verra jamais le caméraman) se jette sur les inconnus, les interroge, les heurte et finit surtout par les rencontrer vraiment. Tout un contexte les entoure, celui d’une guerre qui a duré cinq ans, de fantômes réels ou imaginaires qui peuplent les mémoires. Mais nos protagonistes ont peu de temps pour y penser, exceptée Alice, puisqu’ils sont tout entiers dans la quête du « passé » de Joachim, ou plutôt de ses vies antérieures. Il est parfois question d’y croire ou non, mais le film avance comme s’il se découvrait lui-même au fur et à mesure. L’important c’est donc d’avancer, de faire le film, de créer « in medias res », sans poser, presque sans réfléchir.

« Réparer les vivants, enterrer les morts »…

Si un mantra se dessinait dans Les héros ne meurent jamais, c’est qu’il n’est pas question ici de « réparer les vivants », ni « d’enterrer les morts », mais de tous les mêler, de tenter de faire vivre ensemble tous ceux qui se sont un jour croisés ou aimés et qui n’ont pas eu le temps de tout se dire, de se découvrir. Il est tout de même question de panser les plaies, de faire une place pour les morts dans les cimetières également, même au milieu de nulle part sans fleurs ni bougie. Car plus que de réincarnation, Les héros ne meurent jamais parle d’incarnation. Les corps des acteurs sont bien là, ancrés, percutants. Alice ne s’en laisse pas compter ; son interprète, Adèle Haenel, magnétise comme souvent la caméra. Quant à Joachim alias Jonathan Couzinié, il percute lui aussi l’image de son corps filiforme toujours penché dans l’action, dans le désir de voir, de comprendre, d’être un peu Zoran. Il est à l’image du héros de La vie pure, dont le corps était également au centre, aussi exalté que peu à peu meurtri. La vie pure suivait le parcours d’un explorateur solitaire. C’est un peu ce que devient Joachim, il devient également autre.

I am immortal

Le film oscille sans cesse entre une sorte de réalité brute, quasi documentaire, son ancrage de fiction et des rencontres fortes. Parfois, c’est franchement cocasse à la « Je suis ton père », d’autres fois c’est plus émouvant, plus tendre et surtout plus sensoriel. La question se pose alors de la manière de filmer les gens. Alice est une réalisatrice ancrée dans les paysages qu’elle filme, elle ne paraît jamais à côté de la plaque, à la différence des amis qui l’accompagnent. Elle retrouve d’ailleurs au cours du film une connaissance qu’elle a filmée auparavant et qui lui pose des défis tels que venir la voir sans sa caméra, l’aimer vraiment. Et l’enjeu est là aussi : que raconter, que dire, que filmer ? Comment se regarder les uns les autres ? Comment faire des images, que deviennent-elles et qui sont ces corps qui se déploient à l’écran… ? Au-delà de la question des vivants et des morts, Aude-Léa Rapin pose ces questions cruciales et y répond en partie : le cinéma n’est jamais plus vivant que quand il est au plus près des corps qui agissent, qui tremblent, mais qui semblent tout de même tracer un chemin, même incertain. Pourvu qu’ils soient encore debout demain matin pour continuer à observer, à filmer. On pense très souvent, tout au long du film, à un autre héros (sachant qu’on ne dira jamais quel sens donner à ce mot tout au long du film), explorateur lui aussi, torturé par ses images, hanté même (c’est là tout le sujet du film). Ce créateur d’images avait écrit à l’arrière de sa voiture « I am immortal ». L’avenir l’a un peu détrompé mais qu’importe, c’est l’image qui compte. Il s’agit du reporter de guerre Paul Marchand auquel Sympathie pour le diable avait rendu un vibrant hommage, lui aussi cabossé, très récemment au cinéma. La boucle est bouclée : le cinéma (français) est bel et bien vivant !

Synopsis : Dans une rue de Paris, un inconnu croit reconnaitre en Joachim un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983. Or, le 21 août 1983 est le jour même de la naissance de Joachim ! Troublé par la possibilité d’être la réincarnation de cet homme, il décide de partir pour Sarajevo avec ses amies Alice et Virginie. Dans ce pays hanté par les fantômes de la guerre, ils se lancent corps et âme sur les traces de la vie antérieure de Joachim.

Les héros ne meurent jamais : Bande annonce

Les héros ne meurent jamais : Fiche technique

Réalisation : Aude-Léa Rapin
Scénario: Aude-Léa Rapin, Jonathan Couzinié
Interprètes : Jonathan Couzinié, Adèle Haenel, Antonia Buresi
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Juliette Alexandre
Sociétés de production : Les Films du Worso, Radar Films, Scope Pictures,  SCCA/ pro.ba
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 30 septembre 2020
Durée : 85 minutes
Genre : Drame
France – 2020

« Atlas mondial de la santé » : une géographie de la santé

Les éditions Autrement enrichissent leur catalogue d’un atlas consacré aux questions de santé. Gérard Salem et Florence Fournet évoquent les « constructions socio-territoriales de la santé », les inégalités face à la maladie, les « micro-fractures nationales » ou encore les « défis du nouveau millénaire ».

La Covid-19 a incontestablement été l’événement marquant de l’année 2020. Comme nous le rappelle une fiche lui étant dédiée, « le 21 mars, près d’un milliard de personnes sont confinées dans 35 pays » et « le 2 avril, plus d’un million de cas ont déjà été enregistrés ». Cette pandémie a replacé les questions de santé au cœur des préoccupations publiques. Encore faut-il posséder les bonnes clefs de décryptage pour les appréhender au mieux. C’est précisément ce que contribuent à nous procurer Gérard Salem et Florence Fournet à la faveur d’un atlas qui, sans prétendre à l’exhaustivité, recouvre un large spectre de la géographie de la santé.

Inégalités

Quand on se penche sur les inégalités sanitaires, de nombreux paramètres entrent en ligne de compte et peuvent parfois se recouper : les différences d’espérance de vie dans le monde, sur le territoire d’un pays ou entre les hommes et les femmes ; les investissements en matière de santé ; l’offre de soins ; le taux de prévalence de certaines maladies ; la mortalité infantile ; la santé maternelle ; la faim et l’obésité… L’ouvrage de Gérard Salem et Florence Fournet accorde une place de choix à ces questions et présente une vue panoptique souvent édifiante. Ainsi, entre 2010 et 2015, la Corée du Sud affichait une espérance de vie supérieure à 80 ans tandis que des pays africains tels que la Centrafrique ou la Sierra Leone flirtaient tout juste avec les 50 années… Des inégalités plus modérées, mais néanmoins interpellantes, ont également cours à l’intérieur d’un même pays : il en va notamment ainsi de la Chine, où le Xinjiang a le PIB de la Libye et l’espérance de vie de l’Algérie, tandis que le Jiangsu possède un PIB équivalent à celui de la Suisse et une espérance de vie comparable à celle des États-Unis. En Europe de l’Est, les femmes vivent aujourd’hui entre 8 et 11 années de plus que les hommes. Une différence qui s’explique notamment par une moindre consommation de tabac et d’alcool, ainsi que des risques socioprofessionnels plus mesurés.

D’après les dernières données recueillies, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans était encore, en 2015, de 14% au Tchad et en République centrafricaine, des chiffres sans commune mesure avec ceux observés dans le monde occidental et ce, même si l’Afrique du Nord et subsaharienne connaît une baisse rapide – mais tardive – de la mortalité infantile. Comme on pouvait s’y attendre, l’obésité et la malnutrition sont en grande partie opposées à l’échelle du monde. La première touche principalement l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Australie et l’Europe, tandis que la seconde frappe l’Afrique de plein fouet. La carte des maladies vectorielles est quant à elle pratiquement superposable avec celle de la malnutrition. Le continent africain est davantage épargné par les cas de cancer – celui du sein apparaissant d’ailleurs comme une maladie très majoritairement occidentale. L’hypertension artérielle, souvent réduite à une « maladie de riches », se répand aussi parmi « les pauvres des pays pauvres », avec des prévalences élevées dans une large bande sahélo-soudanienne. Enfin, l’analyse de la densité de médecins, de dentistes et d’infirmiers montre une Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) très peu pourvue et loin des seuils minimaux recommandés par l’OMS.

Les défis d’aujourd’hui et de demain

« L’OMS estime que la consommation insuffisante de fruits et de légumes est responsable de près de 19% des cancers gastro-intestinaux, 31% des cardiopathies ischémiques et 11% des accidents vasculaires cérébraux. » La malbouffe fait incontestablement partie des grandes préoccupations sanitaires mondiales. Le taux d’obésité chez les moins de 19 ans a explosé depuis les années 1990 et l’heure n’est certainement pas à la décélération. Parallèlement, les aires de distribution des maladies se voient toujours plus impactées par les changements climatiques. Et la transmission épidémique augmente au même rythme que les déplacements et l’urbanisation. Certains arbovirus comme la fièvre de la vallée du Rift ou le virus de chikungunya se propagent dans des zones jusque-là indemnes et pourraient finir par toucher l’Europe, les espèces de moustiques vectrices étant sensibles au réchauffement climatique.

Parmi les défis du siècle à venir pointés par les auteurs, deux font régulièrement l’actualité : la qualité de l’air, qui serait responsable de 11,6% des décès dans le monde, et les antibiorésistances, qui pourraient être à l’origine de quelque 10 millions de morts par an en 2050. D’après l’OMS, 92% de la population mondiale respirerait un air trop pollué. Le phénomène toucherait particulièrement l’Afrique, l’Asie ou l’Europe de l’Est. Le Dr Fukuda, sous-directeur de l’agence mondiale, déclarait en 2014 qu’en raison des antibiorésistances, « des infections courantes et des blessures mineures soignées depuis des décennies pourraient à nouveau tuer ». On le sait, la mondialisation joue un rôle important dans la dissémination des antibiorésistances. Et les auteurs de rappeler que chaque année, environ 700 000 personnes meurent suite à des infections à bactéries multirésistantes.

Atlas mondial de la santé, Gérard Salem et Florence Fournet
Autrement, octobre 2020, 96 pages

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4.5

Qu’est-ce que « La Pensée politique de Gramsci » ?

Le penseur communiste italien Antonio Gramsci a échafaudé des théories politiques aujourd’hui considérées comme révolutionnaires dans les geôles de Benito Mussolini, entre 1929 et 1935. Figurant notamment dans ses Cahiers de prison, ces dernières ont été conçues à partir d’informations parcellaires et d’un point de vue transalpin – à opposer à la lecture orientale du marxisme-léninisme, intégrant une société civile décrite comme « gélatineuse ». La réédition aux éditions Lux d’un ouvrage de Jean-Marc Piotte publié pour la première fois en 1970 permet de se replonger dans le gramscisme, où les notions d’intellectuel, de parti, d’État, d’idéologie ou d’hégémonie ont été remodelées dans un modèle théorique aux articulations fines.

S’il faut lier Antonio Gramsci au marxisme-léninisme, c’est certainement dans un processus d’actualisation et dans un recentrage libéral-occidental. Jean-Marc Piotte indique avec à-propos les différences contextuelles entre la pensée gramscienne et léniniste. Le communiste italien réfléchit à partir d’une réalité dans laquelle la société civile dispose de moyens de représentation, d’action et de communication étoffés. Le révolutionnaire russe examine quant à lui un pays gigantesque où il n’existe aucun liant administratif, associatif, syndical ou coopératif entre la paysannerie et ceux qui la gouvernent. Antonio Gramsci porte naturellement son regard sur le contexte italien dont il est contemporain : un Nord industriel bénéficiant du protectionnisme où le prolétariat pourrait un jour asseoir son hégémonie et un Sud agricole souffrant des barrières douanières où la petite-bourgeoisie (avocats, notaires, médecins, etc.) exerce sa domination sans que le mouvement ouvrier, sporadique, puisse véritablement l’inquiéter. Ce qu’Antonio Gramsci ambitionne, c’est de faire basculer le prolétariat du Nord dans le communisme révolutionnaire et de former ou convertir à ses théories les intellectuels du Sud.

L’intellectuel gramscien a en effet une importance capitale. Il a « pour fonction d’homogénéiser la conception du monde de la classe à laquelle il est organiquement relié ». Il doit former les membres d’un groupe social donné et les conduire à épouser une communauté d’intérêts, dans l’objectif d’étendre ensuite l’hégémonie de cette classe sur la société dans son ensemble. Pour y parvenir, il faut passer par l’« intellectuel collectif », c’est-à-dire le parti, homogène et régi par le « centralisme démocratique ». Gramsci le décompose en trois groupes : les capitaines, les caporaux et les soldats. Les premiers donnent au mouvement sa doctrine et sa direction, les seconds constituent une armée de réserve – au cas où les premiers seraient éliminés – et éveillent les derniers à la conscience de classe, indispensable à l’hégémonie qui leur permettrait de prendre le pouvoir. Entre les trois niveaux hiérarchiques s’échangent des préoccupations, des conseils, des modes opératoires… Selon Gramsci, c’est précisément l’hégémonie culturelle qui permet à la bourgeoisie de se cramponner à l’exécutif et qui, partant, empêche la majorité des travailleurs de tendre vers le socialisme qu’il appelle de ses vœux – sans sectarisme ni anarchisme, comme l’auteur ne manque pas de le rappeler. Le projet gramscien consiste à allier le sentir du prolétariat et le savoir des intellectuels pour prendre et consolider le pouvoir.

L’essai de Jean-Marc Piotte expose méthodiquement la pensée politique de Gramsci. Il ajoute aux éléments précités une analyse des articulations entre l’État et ses capacités coercitives et la société civile et son pouvoir hégémonique. Il revient également sur l’hégémonie en tant que fin (avec une réforme morale et culturelle) là où le léninisme la considère comme un moyen utile à la conquête du pouvoir. Il expose enfin la manière dont Gramsci entendait convertir la paysannerie du Sud (dont l’épargne, rappelons-le, finançait alors les industries du Nord), sous domination du prolétariat et à coups de réformes graduelles. La disposition ordonnée de cette matière dense et fragmentée rend la pensée gramiscienne relativement accessible. C’est l’une des grandes qualités de cet essai. Il y a là, probablement, de quoi satisfaire tous ceux qui voudraient – enfin – se familiariser avec elle.

La Pensée politique de Gramsci, Jean-Marc Piotte
Lux, septembre 2020, 280 pages

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4

« La Fuite du cerveau » : fascination biologique

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Pierre-Henry Gomont réécrit avec imagination l’histoire, rocambolesque mais vraie, du vol du cerveau d’Albert Einstein par un pathologiste de l’hôpital de Princeton.

L’annonce fait l’effet d’une bombe : l’éminent physicien Albert Einstein s’est éteint à l’hôpital de Princeton, dans le New Jersey. Le docteur Stolz est chargé de l’autopsie. Une foule de journalistes attend impatiemment ses conclusions. Celles-ci, délivrées sous des flashs crépitants, sont sans appel : rupture d’un anévrisme situé sur l’aorte abdominale, précédemment diagnostiqué par un confrère. Le pathologiste vit peut-être son moment de gloire. Il répond aux questions fusantes des reporters avec un aplomb insoupçonné. Son directeur, qui l’estime modérément, en est le premier surpris. Qu’importe, Thomas Stolz retournera bientôt à son traintrain lénifiant : une femme acariâtre, un travail ingrat, quelques rondes amoureuses passagères auprès d’une jeune consœur neurologue.

Cette voie toute tracée, balisée comme la piste d’un aérodrome, va se voir contrariée par un geste fou : l’ablation et le vol du cerveau d’Albert Einstein. Le modeste docteur Stolz se rêve soudainement en aventurier. Au nom du progrès scientifique. Mais plus par pathétisme que par conviction. Pierre-Henry Gomont se délecte à le présenter, dans des vignettes imagées, comme un conquistador que seule la routine effraierait. Une image d’Épinal sur laquelle va pourtant buter une personnalité extraordinaire : Einstein lui-même ! Voilà le physicien théoricien ressuscité, amputé d’une partie de son crâne et prêt à suivre Thomas Stolz dans ses velléités expérimentales. Le chercheur le plus estimé du XXe siècle s’en remet entièrement à un pathologiste tout ce qu’il y a de plus banal, relégué dans les arrière-salles d’un hôpital où il n’exerce ses talents que sur « de la viande froide ».

L’association peut prêter à sourire. Elle fonctionne pourtant à merveille. Pierre-Henry Gomont parvient à entremêler la réalité et la fiction dans un récit irréaliste mais cohérent. La Fuite du cerveau suit un fil narratif passionnant, caractérisé par la poursuite du docteur Stolz par le FBI, et enrichi de propos secondaires qui ne paraissent jamais empruntés : l’anticommunisme primaire de l’agence fédérale, le comportement de prédation des paparazzis, la vie de famille, la faillibilité des diagnostics psychiatriques, les bornes éthiques de la recherche scientifique, la fascination à l’égard du génie humain, etc. Alors qu’ils cherchent à échapper au FBI, Stolz et Einstein trouvent refuge dans un asile dirigé par un savant peu scrupuleux, dont les manœuvres vont occuper, en bonne partie, la deuxième moitié de l’album.

Graphiquement, La Fuite du cerveau se montre à la hauteur des espérances. La structure inventive des planches, les dessins directs et hachurés, la pluralité des tons et l’harmonie de l’ensemble, dans une veine souvent humoristique, servent de marchepied idéal aux deux principaux protagonistes. Un pathologiste que sa femme, peu aimante, décrit comme un « boucher-charcutier » et une éminence scientifique qui s’échine, même après la mort, à faire avancer la recherche. Un binôme loufoque et terriblement attachant que Pierre-Henry Gomont place au cœur d’une histoire peu banale.

La Fuite du cerveau, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, septembre 2020, 192 pages

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4

La dernière rose de l’été ou qui a tué le chat ?

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Pour son deuxième roman graphique, après le succès mérité de L’aimant (2017), Lucas Harari nous emmène en bord de mer un été, où deux villas voisinent avec des climats différents. Un peu à l’étroit dans l’une, Léo observe dans l’autre une jeune fille qui fait feu de tout bois. Mais les détails s’accumulent pour troubler cette ambiance estivale. De mystère en mystère, où Lucas Harari peut-il nous emmener ? Dans un style personnel où l’aspect graphique séduit, l’auteur s’amuse d’une ambiance hitchcockienne qu’il installe avec maîtrise.

Par un concours de circonstances, Léo (Léonard), bientôt 30 ans (comme Lucas Harari), se retrouve à emménager pour un temps dans une villa au bord d’un estuaire. La maison appartient à un de ses cousins qui compte sur lui pour assurer une présence pendant des travaux. Outre les travaux en question, la maison (au n°7) se révèle un peu exigüe, sans caractère et un peu vieillotte. Surtout, elle ne soutient pas la comparaison avec celle d’à-côté (n°9), ultra-moderne, vaste, lumineuse et parfaitement entretenue.

Léonard Linsky, futur prix Goncourt ?

Sur place, Léo est censé trouver la solitude qui lui permettra de se concentrer sur son objectif : écrire un roman. À vrai dire, il arrive tout juste à se concentrer sur la lecture de Martin Eden de Jack London, repéré chez un bouquiniste sur les quais de la Seine juste avant de partir. Ayant une position légèrement dominante sur la maison du n°9, Léo ne se prive pas pour y jeter un œil de temps en temps. Y vivent une jeune blonde, ainsi qu’un barbu (la cinquantaine), son père d’après son comportement : un soir où Léo les observe en contre-jour derrière les fenêtres éclairées, le barbu finit par gifler la fille. Rose, 17 ans, se révèle vive et entreprenante. Elle retient l’intérêt de Léo, alors que le barbu se montre revêche, distant.

Rose, pôle d’attraction local

Rose descend régulièrement jusqu’à la plage en contrebas, par un escalier qui serpente entre les deux propriétés. Léo se fait un petit plaisir de descendre se baigner quand la jeune fille est sur la plage. C’est peut-être à cette occasion qu’elle remarque ce qu’il lit. Parce que, un peu plus tard, elle l’appelle de chez elle alors qu’il somnole sur la terrasse, le livre sur ses genoux. Comme il ne répond pas, elle l’appelle Martin ! Aurait-il du champagne ? Il ne dispose que de bière (le frigo en est plein). Qu’à cela ne tienne, qu’il l’apporte et se joigne à ses amis, autour de la piscine. Voilà ce qui s’appelle mettre la main dans l’engrenage… Si Léo est attiré par Rose, ce n’est sans doute pas que pour sa jeunesse, sa fougue et sa fraîcheur. C’est probablement aussi par son appartenance à une société autrement inaccessible (à Paris, il s’occupe d’une laverie, où il fait l’ouverture et la fermeture), ce qui explique qu’il n’ait pas pu refuser la proposition foireuse de son cousin Sylvain (déjà un doigt dans l’engrenage). Quant à Rose, elle cherche à établir des relations de domination, en particulier au sein du groupe de jeunes de son âge qui fréquente la maison. Elle ne se gêne pas non plus pour flirter avec Martin-Léo, histoire de tester son pouvoir de séduction (malgré quelques attitudes pas toujours à son avantage, voir sa tête à la dernière case de la page 121). Le cœur d’artichaut Léo-Martin (Tintin) n’en demande évidemment pas tant.

Les images de Lucas Harari

Avec son début parisien, cette BD présente une ambiance et des personnages qui pourraient constituer une aventure de Luc Leroi par Jean-Claude Denis. Clin d’œil voulu ou pas, Lucas Harari en profite d’emblée pour afficher ses goûts et sa personnalité, avec un trait et surtout des couleurs caractéristiques. Un travail sur les couleurs qui ne se démentira jamais, tout au long des 188 pages de La dernière rose de l’été. La première image (pleine planche) montre un coin de Paris non identifié mais typique. Assez vives, les couleurs donnent un air très accueillant à ce petit quartier. Le travail sur les couleurs ne s’arrête pas là, puisque l’auteur se fait régulièrement plaisir avec des dessins pleine planche et même quelques-uns en double planche aèrant une narration qui joue beaucoup plus sur l’image que sur les dialogues. Ce travail culmine à mon avis avec la double planche des pages 82-83 qui présente un paysage côtier très influencé par l’estampe japonaise (nuances des couleurs, cadrage, etc.) et parfaitement  mis en valeur par l’épaisseur et le grain du papier. Je remarque aussi un dessin pleine planche (page 133), dont le style rappelle fortement celui de Charles Burns, avec un aspect légèrement mystérieux typique.

Au cœur du mystère

Des éléments mystérieux, l’album en comporte quelques-uns. C’est malheureusement là où le bât blesse un peu, à mon avis. En effet, à quoi se fier concernant Rose ? Est-elle une grande malade, peut-être même dangereuse ? Ou bien est-elle victime d’une machination orchestrée par le barbu ? D’ailleurs, Martin-Léo et Rose aperçoivent un moment le barbu en compagnie d’un homme que Léo a vu au commissariat de police. Et s’il est passé au commissariat, c’est que la police enquête sur une affaire bizarre : deux adolescents ont récemment été assassinés dans des conditions similaires. Fouinant dans le coin, le commissaire Beloeil demande à Léo s’il n’a rien remarqué de suspect… juste où moment où celui-ci s’apprêtait à enterrer le chat de son cousin (enfin, la chatte de sa femme), qu’il avait retrouvé éventré dans le jardin. Qui soupçonner ? Le voisin qui ne voulait plus du chat, le barbu qui chercherait à dissuader Léo de trop s’approcher de Rose ou encore un des ouvriers, dégoûté par ce chat qui pissait un peu partout sans crier gare ?

Des mystères… trop ?

Le vrai souci donc ici, c’est qu’à force de vouloir maintenir toutes les pistes ouvertes, Lucas Harari finit sa BD sans avoir rien résolu. D’ailleurs, dans ses remerciements, il cite un certain Nicolas Pidoux pour l’avoir sorti de l’impasse. Sans savoir à quoi il fait allusion, on peut imaginer qu’il avait son début, son ambiance et des faits mystérieux à mettre en scène, mais qu’il ne voulait pas d’emblée décider qui était responsable de quoi. Résultat, il propose une intrigue qu’on peut qualifier d’hitchcockienne, pour son suspense façon Fenêtre sur cour, aboutissant malheureusement à une conclusion qui se révèle un peu frustrante pour les lecteurs (lectrices) qui devront se faire leur opinion sur tous les mystères soulevés au fil de l’intrigue.

Originalité malgré tout

En ce qui concerne son style, Lucas Harari aime les espaces et il me semble plus à l’aise avec les sites et décors, qu’avec les personnages (régulièrement, sur les plans larges, il se contente de silhouettes sans visages). De même, il préfère établir une ambiance en montrant des lieux, des attitudes et des situations (Léo en train de danser, par exemple), plutôt qu’avec des dialogues absents sur bien des planches (alors qu’on a droit à des paroles de chansons et leurs références en notes de bas de page). Sa façon de faire est signée par de nombreuses vignettes grand format qui aèrent le récit (alors qu’on retrouve sa marque de fabrique des vignettes juste séparées par un filet noir). Il va jusqu’à se permettre quelques planches avec des vignettes éparpillées un peu comme des cartes postales. Cela correspond bien à sa manière très cinématographique de faire progresser son intrigue, avec de nombreuses séquences où le dialogue n’apporterait rien, ce qui n’empêche pas quelques scènes d’action. Bref, un album dont la principale qualité est son aspect esthétique. S’il se lit très bien (courts chapitres qui s’articulent bien), et dénote une vraie personnalité (belle science de la narration par l’image), il déçoit un peu par son scénario qui n’apporte aucun dénouement consistant sur toutes les interrogations qu’il soulève.

La dernière rose de l’été, Lucas Harari

Éditions Sarbacane, août 2020, 192 pages

 

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3.5

Invasion Los Angeles (1988) de John Carpenter : en colère pour tous

Los Angeles, son soleil, ses ruelles crades, ses deux dernières années de l’ère reaganienne, et son John Nada. Un costaud, plutôt trapu, une variante d’Obélix avec un mulet, qui entre dans ce film benoîtement, errant d’un petit boulot à camp de réfugiés, avant que la police n’arrive. C’est là où le titre original, They live (Ils vivent, si vous avez vraiment tout perdu de votre anglais du collège) tué en VF par un scribouillard de studio, prend une forme toute choisie pour troubler les regards. Dans la filmographie du cinéaste, cet opus en est le plus crépusculaire. Quant à celui qui a tué ce très grand titre, qu’il soit condamné à regarder tous les mauvais remakes du big John en boucle. A jamais.

Synopsis : John Nada parcourt les routes à la recherche d’un emploi comme ouvrier sur les chantiers. Embauché à Los Angeles, il fait la connaissance de Frank Armitage qui lui propose de venir loger dans son bidonville. John va y découvrir une paire de lunettes de soleil hors du commun : elles permettent de voir le monde tel qu’il est réellement, à savoir gouverné par des extraterrestres ayant l’apparence d’humains et maintenant ces derniers dans un état apathique au moyen d’une propagande subliminale omniprésente. Après avoir tué à l’arme à feu quelques extra-terrestres, il s’efforce de convaincre Frank de la réalité de cette invasion. Tous deux entrent ensuite en contact avec un groupe de rebelles organisés et décidés à éradiquer les envahisseurs.

L’outsider

Roddy Piper n’en revenait pas d’avoir été choisi. Le catcheur disparu en 2015, à 61 ans, venait d’enchaîner au cinéma trois apparitions dans des films parfois même inconnus de Wikipedia himself, avant de croire à une blague quand on lui proposait un premier rôle chez Carpenter. Au-delà de l’anecdotique du choix, sortons des infos sibyllines des commentaires dvd pour en retirer la substantifique moelle : par ce coup génial de casting, John Nada est né avant le tournage. Un grand catcheur pour l’époque, connu, mais pas le Dwayne Johnson de son époque, Roddy Piper était le parfait jobber de grande classe : le catcheur qui fait plutôt ce qu’on lui dit, qui lâche quelques ceintures pour en mettre d’autres en avant. En pleine Hulkamania, choisir un outsider de la future WWE, devenue la NBA du catch, alors en 1988 en concurrence très forte avec d’autres ligues, cela sentait la sueur, prenait l’atmosphère des petites salles de boxe en s’arrêtant juste avant Fat City.

LA là

John Nada marche comme un Martin Eden, trop massif pour prouver qu’il sait être délicat, trop brut pour éviter de tomber dans des histoires où il faudra tout fracasser. A l’image de beaucoup de catcheurs avant lui, pourtant, Roddy Piper apporte à son personnage bien plus que l’histoire d’un casting, mais celui d’une lourde crédibilité. Un ouvrier se trimballant avec un sac sur le dos, à Los Angeles ? Il est le Gérard Lanvin, en mode marche à l’ombre, d’une découverte de la ville à hauteur d’humains. Les grandes étendues, les zones d’ombres, les crasses se dévoilent. En 1988, LA, c’est aussi cela, et c’est bien une des premières fois qu’on montrait une telle ville américaine avec la démarche d’une Allemagne année zéro (R Rosselini, 1949). Le sinistre, les bombes en moins.

Une très belle paire de lunettes

La séquence de la découverte des aliens est devenue iconique, un même internet, des œuvres dérivées de Shepard Fairey. John recouvre les lunettes. Une réalité se dévoile. Derrière les pubs, des panneaux : « Consomme », « Obéis ». Derrière les visages, des tronches d’aliens. La vérité dérange, mais il s’agit aussi d’une séquence à montrer dans toutes les écoles de cinéma. Pas un plan de trop, la marque du découpage toujours aussi ciselé, celui aussi du storyboard aux petits oignons, le tout d’une efficacité radicale. Voilà un des exemples les plus éloquents de l’utilisation du reaction shot dans le cinéma américain, pendant une presque décennie de Reagan où le cinéma d’action en a fait une signature. Rocky et les autres étaient des héros cernés par le regard, John était celui qui se fait des cernes quand il en a enfin un. Et un autre film dans le film commence, au moment où le héros passif s’est un poil ouvert au sort des démunis après avoir vu leur communauté délogée très violemment par la police. Il en est parti avec une très belle paire de lunettes, vaguement dérivée des Wayfarer italiennes, une certaine classe en plus. Et la colère d’un Mr Smith au sénat, découvrant le pot aux roses. Ils vivent.

Une très longue bagarre

La scène de baston la plus mémorable de l’univers de John Carpenter apparaît souvent terriblement inutile dans la progression scénaristique de ce blockbuster critique à 4 millions de dollars. Et pourtant : John Nada veut forcer son acolyte anonyme rencontré sur la route à juste porter les lunettes lui prouvant l’invasion alien. Il refuse. L’autre insiste. La bagarre hard boil est terriblement crédible, marque les esprits. Dans une arrière-cour, deux costauds se fracassent, sans personne pour les séparer. Voilà un spectacle, une tension hitchcockienne dévoilée par l’affrontement de deux mecs aussi gracieux que des kaijus, quand la paire de Ray-Ban magique leur échappe des mains comme une ballerine. Et, las, essoufflés, ils se rabibochent : tout cela pour ça… L’autre comprend, John Nada ne délirait pas, ils vivent. Et il a fallu tant de pains, de prises et de clés de bras pour convaincre juste une personne.

Anarchy in the USA

Après vient le délire. Deux costauds à grosses lunettes attaquent une chaîne de télé avec leurs fusils à pompes, arrosent à foison les flics, les journalistes, les cravateux et les bourgeoises. Ces dernières années, seul Uwe Böll a osé être aussi punk, le talent en moins. Beaucoup moins même, et c’était son meilleur film. Malgré tout, seul l’œil exercé du spectateur trouve dans ce final une jubilation terrible à voir les aliens se dévoiler et sauter partout, surpris dans leur odieux complot. Imaginons une seconde un ami débarquer juste avant le feu d’artifice final et nous voir sourire pendant cet épilogue totalement dingue : on essaierait tous de lui expliquer. They live est un film embarquant tous ses spectateurs dans son secret et sa colère légitime. Tous les jours à l’ère numérique, on pourrait shooter les pubs intrusives, les spams et les trolls comme ce héros des temps passés. Il n’a jamais échappé et heureusement, n’échappera jamais aux regards et interprétations de tous côtés. C’est une critique sociale, un anarchisme de droite, de gauche, la fureur démocrate, tout ce que vous pouvez imaginer. Si John Carpenter les a laissés couler, c’est pour mieux laisser passer qu’il a réalisé cette année-là un des films les plus pertinents de son œuvre, qui cristallise la rancœur sous la plus belle de toutes ses formes : une forme de solitude choisie, dont on ne sortira jamais sans la force.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=X1IwBxsny8M

Fiche technique

Titre français : Invasion Los Angeles
Titre original complet : John Carpenter’s They Live
Scénario : John Carpenter (sous le pseudonyme de Frank Armitage), d’après la nouvelle de Ray Faraday Nelson
Décors : Marvin March
Musique : John Carpenter et Alan Howarth
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Gib Jaffe et Frank E. Jimenez
Production : Larry J. Franco
Sociétés de production : Larry Franco Productions et Alive Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Studiocanal (France)
Budget : 4 000,000 $3
Box-office : 13 008 928 $
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs (DeLuxe) / Noir et blanc – 2,35:1 – Dolby – 35 mm
Genre : science-fiction, thriller
Durée : 90 minutes

Distribution

Roddy Piper : John Nada
Keith David : Frank Armitage
Meg Foster : Holly Thompson

Mon Cousin : le nouveau duo mal assorti du cinéma français

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2.5

Avec Mon Cousin, François Damiens et Vincent Lindon prétendent rejoindre le clan des duos mal assortis propices aux comédies à la française. Cela marche un temps au moins, et on rigole franchement devant les « fantasqueries » du cousin associées à la froideur du patron d’entreprise. Cependant, en lorgnant du côté du drame moralisateur, Mon Cousin est bien moins original et tombe dans l’attendu. A voir surtout pour son duo d’acteurs.

Lien filial 

Dans son dernier album Mesdames, Grand Corps Malade chante « Il parait qu’on n’choisit pas sa famille, moi je la choisirai elle sans hésitation » (Une sœur, en duo avec Véronique Sanson). Pour Pierre, ces paroles semblent bien loin d’être vérifiées lorsque débarque son cousin qu’il ne voit que tous les cinq ans, en coup de vent. Le type s’appelle Pierre est c’est assez comique car comme le lui dira plus tard sa femme, les gens ne sont pas de pierres « ça saigne » et blabla. Il est en effet question pour Pierre de découvrir qu’il est entouré d’humains avec des sentiments et que diriger « 45 filiales » employer « 9 000 personnes » ce n’est pas que « peser des milliards », c’est aussi comprendre les gens. Pour signer de gros contrats, il faut distiller de la confiance. Or, Pierre, ridicule dans une vidéo de promotion de son entreprise, est à bout de souffle.

La force décuplée des perdants 

Il ne respire plus et c’est donc son cousin bipolaire qui va lui redonner de la voix, surtout du sens. Adrien, le fameux cousin, écoute les salariés, sent le vent tourner et se tient prêt à balancer ses quatre vérités à quiconque ne lui apparaît pas comme sincère. Alors, il joue avec son cousin le dirigeant, devient son ombre catastrophique et lui fait perdre totalement pied. Il démontre que le fragile équilibre de froideur créé par Pierre n’était qu’un château de cartes sur lequel il suffisait de souffler pour qu’il s’effondre. Echec et mat. Habitué à une docilité sans faille, Pierre n’écoute rien ni personne. Il prend donc le mauvais ascenseur au mauvais moment, un peu comme le père de Ziad dans le dernier roman d’Isabelle Carré Du côté des Indiens, et ne voit pas venir la catastrophe. Catastrophe ? Oui, son cousin ne signera pas le précieux document concernant ses parts d’action qu’il est censé signer sans rechigner tous les cinq ans. Si Du côté des Indiens acceptait et valorisait d’emblée la « force décuplée des perdants » (coucou Alain Bashung), Pierre n’est pas de cet avis et c’est ce qu’il va devoir apprendre à accepter : perdre, éventuellement se relever mais regarder le monde surtout, pas le survoler.

Mutation intérieure

Une fois ce tableau posé, le réalisateur (et les scénaristes dont Vincent Lindon lui-même) s’amuse à mettre nos deux protagonistes que tout oppose (en apparence !) dans des situations cocasses et improbables. Chapeau bas à une journée de signature où tous les éléments (ou les signes si on adopte le point de vue d’Adrien) se retournent contre Pierre : avion qui atterrit d’urgence et de justesse, hélicoptère meurtrier, voiture en panne et cousin qui fait un esclandre. Ce n’est qu’après ces gags franchement drôles que le film bascule dans un côté plus moralisateur où Pierre prend conscience de ses erreurs, de la nécessité de se reconnecter aux autres et le film est un peu moins juste et surtout beaucoup moins drôle. Certes, il semble gagner en profondeur mais gagne surtout en clichés. On prend cependant plaisir à suivre ce duo d’acteurs car François Damiens n’est jamais aussi bon que quand il est incontrôlable et Vincent Lindon que quand il est affreux et méchant. Et le voir en train de déprimer sur une bouée flamand rose vaut toutes les images du monde. La comédie est donc sur un équilibre fragile qui doit beaucoup au plaisir pris par les comédiens à se donner la réplique, à se mettre des bâtons dans les roues. Il y a de très belles idées de cauchemars ou d’images mentales projetées qui racontent comment tout pourrait basculer. Au final, l’amour triomphe un peu trop joliment, mais c’est que finalement, on choisit un peu sa famille en la déformant à son image, pour qu’elle nous apporte le réconfort nécessaire, parfois surtout l’électrochoc qui nous reconnecte au monde réel.  

Mon Cousin : Bande annonce

Mon Cousin : Fiche technique

Synopsis : Pierre est le PDG accompli d’un grand groupe familial. Sur le point de signer l’affaire du siècle, il doit régler une dernière formalité : la signature de son cousin Adrien qui détient 50% de sa société. Ce doux rêveur idéaliste qui enchaîne gaffes et maladresses est tellement heureux de retrouver Pierre, qu’il veut passer du temps avec lui et retarder la signature. Pierre n’a donc pas le choix que d’embarquer son cousin avec lui dans un voyage d’affaire plus que mouvementé où sa patience sera mise à rude épreuve.

Réalisateur : Jan Kounen
Scénario : Fabrice Roger-Lacan, Jan Kounen, Vincent Lindon
Interprètes : Vincent Lindon, François Damiens, Pascale Arbillot, Alix Poisson
Photographie : Guillaume Schiffman
Montage : Anny Danché
Sociétés de production : Eskwad, TF1 Films Production, Umédia, Pathé
Distributeur : Pathé
Date de sortie : 30 septembre 2020
Genre : comédie
Durée : 104 minutes

France – 2020

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête & son illustration du féminisme

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, réalisé par le -presque- inconnu Spike Lee en 1986 est un bouleversement dans la société Américaine. C’est son premier long-métrage et c’est celui qui va le propulser en tête d’affiche de la nouvelle génération de cinéastes afro-américains.

Disons-le simplement: c’est un film d’un remarquable avant-gardisme puisque le revoir aujourd’hui est d’autant plus intéressant qu’avec le développement de la quatrième vague féministe, il en illustre certains concepts clefs.

Le personnage de Greer Childs (joué par John Canada Terrell) est le cliché même de la « masculinité toxique », mais les autres personnages peuvent également en faire partie. Greer en particulier, car il est très porté sur le sport et l’entretien de son corps, qu’il admire, comme le lui fait remarquer Nola. Pour lui, sa beauté et sa force physique est ce qui prime, ainsi que la beauté de sa petite amie, à qui il répète que si elle grossit il la quitte. Ici on peut parler de masculinité « toxique » car vouer autant d’importance à son corps et au corps de l’autre a un impact négatif sur lui-même et sur Nola en particulier. Il en devient obsessionnel, obsédé par sa propre image et par leur beauté à tous les deux.

Tous les personnages ou presque répètent à Nola qu’elle n’est pas normale, qu’elle a un problème, qu’elle est « nympho » et qu’elle doit se faire soigner : cela impacte sa confiance en elle et elle se met à douter d’elle-même et de sa santé mentale. Un point très important du film, point de bascule peut-être, est le moment où elle va consulter une psychologue et que celle-ci lui explique qu’elle n’a aucun problème, qu’elle a une sexualité normale, qu’elle recherche juste de l’amour et qu’il n’y a rien de mal à cela.

En outre, un autre problème dénoncé par Spike Lee dans le film, et que l’on peut également lier au féminisme, est la volonté des autres à contrôler Nola, ainsi que la jalousie qu’ils éprouvent tous les uns envers les autres, car ils voudraient la garder pour eux seuls. Personne, sauf la psychologue, ne respecte sa volonté d’être libre et de ne pas vouloir s’engager, finalement, de vivre comme elle l’entend. Tous veulent la contrôler, et elle-même le dit à la fin du long-métrage : elle ne revient vers Jamie seulement par « faiblesse », car elle a eu un passage à vide, et lui veut d’elle uniquement pour « la contrôler ».

Spike Lee dissèque les rapports amoureux, ou plutôt humains, et la jalousie qui va avec. On pourrait croire que le film ne reproche qu’aux hommes leurs comportements, mais ce n’est pas le cas. Opal, la voisine lesbienne, veut elle aussi imposer ses envies à Nola. Celle-ci lui dit plusieurs fois qu’elle n’est pas intéressée par elle, mais elle outrepasse son consentement en l’embrassant à un moment donné. Nola la repousse. Ici Lee montre que personne n’écoute Nola, même son amie femme. Personne ne la respecte pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une femme libre, qui ne veut pas s’engager dans une relation exclusive, ce qui est son droit. Les personnages devraient respecter sa vision des choses mais ne le font pas.

Un autre moment important du film illustre parfaitement la notion de « culture du viol » (ici d’après Wikipédia):

La culture du viol est un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble de comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiseraient, normaliseraient voire encourageraient le viol.

Son viol par Jamie, qui la traite comme une « chienne » car il pense que c’est ce qu’elle veut en est un exemple. Ici leur rapport que l’on pourrait qualifier d’égal à égale s’inverse et devient celui du dominant-dominée. Après cet événement, Nola rompt avec ses deux autres compagnons et se met en tête de récupérer Jamie. Nola a des comportements et pensées misogynes sans en être consciente, qui encouragent la culture du viol dans le sens où après avoir subi cette humiliation, elle reporte la faute sur elle et s’imagine que Jamie avait raison à son propos, et qu’elle doit accepter d’être en couple exclusif avec lui. Qu’en quelque sorte, c’est ce qu’une femme « normale » ferait. On en a déjà parlé plus haut, elle réalise après coup qu’elle avait tort. Mais rapprocher ce concept-ci avec le scénario et la construction des personnages est intéressant. On peut aussi repenser à la scène du cauchemar, où Nola rêve qu’elle se fait incendier par les copines jalouses de ses amants. Qu’elle en rêve ainsi démontre son angoisse à propos de faire quelque chose d’anormal, de ne pas être une fille bien, a « homewrecker » ou « briseuse de couples ».

S’il fallait encore le prouver, traiter d’un tel sujet, surtout en 1986, est assez incroyable, d’autant plus avec un casting entièrement noir, et réalisé par un réalisateur noir, masculin et quasiment inconnu (il a gagné des prix pour son moyen-métrage précédent). Spike Lee a frappé fort, très fort. Un coup de maître, en somme. Surtout qu’il a la casquette de scénariste, monteur, producteur et acteur en plus de celle de réalisateur. Savoir également que c’est un film qui a pu se faire avec l’aide de certains membres de sa famille est touchant. En effet, son père Bill Lee, en a composé la Bande Originale, qui est très bonne d’ailleurs et sa sœur Joie Lee a un petit rôle dedans.

Bref, n’hésitez plus à découvrir cette œuvre qui n’a pas pris une ride, est très actuelle et surtout qui est disponible sur le catalogue Netflix jusqu’à nouvel ordre. Vous pourrez également y voir la série du même nom que Lee a aussi réalisée mais dont le scénario est un peu différent.

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Bande Annonce (non officielle)

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Fiche Technique

Titre français: Nola Darling n’en fait qu’à sa tête
Titre original: She’s gotta have it
Réalisation: Spike Lee
Scénario: Spike Lee
Interprétation: Tracy Camilla Johns (Nola Darling), Tommy Redmond Hicks (Jamie Overstreet),  John Canada Terrell (Greer Childs), Spike Lee (Mars Blackmon)…
Image: Ernest R. Dickerson
Montage: Spike Lee
Musique: Bill Lee
Décors: Wynn Thomas
Costumes: John Michael Reefer
Production: Spike Lee
Société de production: 40 Acres & A Mule Filmworks
Distributeur: Island Pictures
Budget: 185 000$
Récompenses: Prix de la jeunesse – film étranger (Festival de Cannes 1986) – Prix de la Nouvelle Génération pour Spike Lee (Los Angeles Film Critics Association 1986) – Meilleur Premier Film (Film Independent’s Spirit Awards 1987).
Durée: 84min
Genre: Comédie Dramatique
Date de Sortie: 8 août 1986 (États-Unis), 7 juin 1987 (France)

États-Unis – 1986