Nola Darling n’en fait qu’à sa tête & son illustration du féminisme

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, réalisé par le -presque- inconnu Spike Lee en 1986 est un bouleversement dans la société Américaine. C’est son premier long-métrage et c’est celui qui va le propulser en tête d’affiche de la nouvelle génération de cinéastes afro-américains.

Disons-le simplement: c’est un film d’un remarquable avant-gardisme puisque le revoir aujourd’hui est d’autant plus intéressant qu’avec le développement de la quatrième vague féministe, il en illustre certains concepts clefs.

Le personnage de Greer Childs (joué par John Canada Terrell) est le cliché même de la « masculinité toxique », mais les autres personnages peuvent également en faire partie. Greer en particulier, car il est très porté sur le sport et l’entretien de son corps, qu’il admire, comme le lui fait remarquer Nola. Pour lui, sa beauté et sa force physique est ce qui prime, ainsi que la beauté de sa petite amie, à qui il répète que si elle grossit il la quitte. Ici on peut parler de masculinité « toxique » car vouer autant d’importance à son corps et au corps de l’autre a un impact négatif sur lui-même et sur Nola en particulier. Il en devient obsessionnel, obsédé par sa propre image et par leur beauté à tous les deux.

Tous les personnages ou presque répètent à Nola qu’elle n’est pas normale, qu’elle a un problème, qu’elle est « nympho » et qu’elle doit se faire soigner : cela impacte sa confiance en elle et elle se met à douter d’elle-même et de sa santé mentale. Un point très important du film, point de bascule peut-être, est le moment où elle va consulter une psychologue et que celle-ci lui explique qu’elle n’a aucun problème, qu’elle a une sexualité normale, qu’elle recherche juste de l’amour et qu’il n’y a rien de mal à cela.

En outre, un autre problème dénoncé par Spike Lee dans le film, et que l’on peut également lier au féminisme, est la volonté des autres à contrôler Nola, ainsi que la jalousie qu’ils éprouvent tous les uns envers les autres, car ils voudraient la garder pour eux seuls. Personne, sauf la psychologue, ne respecte sa volonté d’être libre et de ne pas vouloir s’engager, finalement, de vivre comme elle l’entend. Tous veulent la contrôler, et elle-même le dit à la fin du long-métrage : elle ne revient vers Jamie seulement par « faiblesse », car elle a eu un passage à vide, et lui veut d’elle uniquement pour « la contrôler ».

Spike Lee dissèque les rapports amoureux, ou plutôt humains, et la jalousie qui va avec. On pourrait croire que le film ne reproche qu’aux hommes leurs comportements, mais ce n’est pas le cas. Opal, la voisine lesbienne, veut elle aussi imposer ses envies à Nola. Celle-ci lui dit plusieurs fois qu’elle n’est pas intéressée par elle, mais elle outrepasse son consentement en l’embrassant à un moment donné. Nola la repousse. Ici Lee montre que personne n’écoute Nola, même son amie femme. Personne ne la respecte pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une femme libre, qui ne veut pas s’engager dans une relation exclusive, ce qui est son droit. Les personnages devraient respecter sa vision des choses mais ne le font pas.

Un autre moment important du film illustre parfaitement la notion de « culture du viol » (ici d’après Wikipédia):

La culture du viol est un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble de comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiseraient, normaliseraient voire encourageraient le viol.

Son viol par Jamie, qui la traite comme une « chienne » car il pense que c’est ce qu’elle veut en est un exemple. Ici leur rapport que l’on pourrait qualifier d’égal à égale s’inverse et devient celui du dominant-dominée. Après cet événement, Nola rompt avec ses deux autres compagnons et se met en tête de récupérer Jamie. Nola a des comportements et pensées misogynes sans en être consciente, qui encouragent la culture du viol dans le sens où après avoir subi cette humiliation, elle reporte la faute sur elle et s’imagine que Jamie avait raison à son propos, et qu’elle doit accepter d’être en couple exclusif avec lui. Qu’en quelque sorte, c’est ce qu’une femme « normale » ferait. On en a déjà parlé plus haut, elle réalise après coup qu’elle avait tort. Mais rapprocher ce concept-ci avec le scénario et la construction des personnages est intéressant. On peut aussi repenser à la scène du cauchemar, où Nola rêve qu’elle se fait incendier par les copines jalouses de ses amants. Qu’elle en rêve ainsi démontre son angoisse à propos de faire quelque chose d’anormal, de ne pas être une fille bien, a « homewrecker » ou « briseuse de couples ».

S’il fallait encore le prouver, traiter d’un tel sujet, surtout en 1986, est assez incroyable, d’autant plus avec un casting entièrement noir, et réalisé par un réalisateur noir, masculin et quasiment inconnu (il a gagné des prix pour son moyen-métrage précédent). Spike Lee a frappé fort, très fort. Un coup de maître, en somme. Surtout qu’il a la casquette de scénariste, monteur, producteur et acteur en plus de celle de réalisateur. Savoir également que c’est un film qui a pu se faire avec l’aide de certains membres de sa famille est touchant. En effet, son père Bill Lee, en a composé la Bande Originale, qui est très bonne d’ailleurs et sa sœur Joie Lee a un petit rôle dedans.

Bref, n’hésitez plus à découvrir cette œuvre qui n’a pas pris une ride, est très actuelle et surtout qui est disponible sur le catalogue Netflix jusqu’à nouvel ordre. Vous pourrez également y voir la série du même nom que Lee a aussi réalisée mais dont le scénario est un peu différent.

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Bande Annonce (non officielle)

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Fiche Technique

Titre français: Nola Darling n’en fait qu’à sa tête
Titre original: She’s gotta have it
Réalisation: Spike Lee
Scénario: Spike Lee
Interprétation: Tracy Camilla Johns (Nola Darling), Tommy Redmond Hicks (Jamie Overstreet),  John Canada Terrell (Greer Childs), Spike Lee (Mars Blackmon)…
Image: Ernest R. Dickerson
Montage: Spike Lee
Musique: Bill Lee
Décors: Wynn Thomas
Costumes: John Michael Reefer
Production: Spike Lee
Société de production: 40 Acres & A Mule Filmworks
Distributeur: Island Pictures
Budget: 185 000$
Récompenses: Prix de la jeunesse – film étranger (Festival de Cannes 1986) – Prix de la Nouvelle Génération pour Spike Lee (Los Angeles Film Critics Association 1986) – Meilleur Premier Film (Film Independent’s Spirit Awards 1987).
Durée: 84min
Genre: Comédie Dramatique
Date de Sortie: 8 août 1986 (États-Unis), 7 juin 1987 (France)

États-Unis – 1986

 

 

 

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Flora Sarrey
Flora Sarreyhttps://www.lemagducine.fr/
Biberonnée au cinéma depuis toujours, je suis passionnée par les films danois et asiatiques. Egalement férue de littérature et rock'n'roll.

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