L’homme de l’Arizona : noblesse de la série B

La sortie en DVD de L’homme de l’Arizona (The Tall T/1957) par Sidonis Calysta fera à coup sûr chavirer le cœur des amateurs de western. Pas le plus célèbre de la série de films tournés par Budd Boetticher avec son acteur fétiche Randolph Scott, cette merveille d’épure, d’efficacité et de concision, développe en outre des relations nuancées entre des personnages campés par des comédiens remarquables. A s’en pourlécher les babines.

Dans la carrière inégale de Budd Boetticher, la seconde moitié des années 1950 représente à la fois un alignement des étoiles… et un crépuscule. C’est en effet en 1956 que, sur le conseil de John Wayne, le réalisateur décide d’adapter un script signé Burt Kennedy et de collaborer pour la première fois avec l’acteur Randolph Scott. Le résultat fut l’extraordinaire Sept hommes à abattre, sans doute la meilleure œuvre du cinéaste. Elle donna le coup d’envoi à une série de sept westerns connue sous le nom de « cycle Ranown », du nom de la société de production fondée par Scott et Harry Joe Brown à laquelle Boetticher se joignit. Sept films en seulement une poignée d’années (le dernier, Comanche Station, sort en 1960), à chaque fois avec Randolph Scott dans le rôle principal. Habitué aux séries B, Boetticher sut tirer le meilleur de tournages très courts, bien aidé il est vrai par une collaboration fructueuse avec Scott et, surtout, des scripts en or. Comanche Station sera hélas le dernier chef-d’œuvre du metteur en scène, qui ne tournera ensuite plus qu’une poignée de fictions avant de se ruiner la santé et le compte en banque en poursuivant son rêve de tourner un documentaire au Mexique consacré à son ami matador Carlos Arruza, projet qui n’aboutira que des années plus tard (Arruza, 1972) et signifia la fin de sa carrière…

Si Sept hommes à abattre met généralement d’accord tous les amateurs de ce genre cinématographique, le second opus du cycle, L’homme de l’Arizona, a lui aussi de sacrés atouts à faire valoir. Comment toujours, le récit de Burt Kennedy (adapté de la nouvelle The Captives d’Elmore Leonard) se concentre sur la quête de vengeance du héros. L’histoire est archi-simple : un ancien contremaître de ranch qui s’est récemment mis à son propre compte est kidnappé avec une riche héritière par trois hors-la-loi. Le film marque par son action ramassée autour d’une poignée de situations et de décors, une épure presque minérale et une violence – souvent suggérée – particulièrement âpre. L’insensibilité du trio de criminels sonne juste : ces hommes au passé difficile n’en rajoutent jamais dans la cruauté, ils sont simplement habitués à tuer sans pitié pour obtenir ce qu’ils convoitent. Là où L’homme de l’Arizona finit de nous convaincre qu’il s’agit d’un très grand western, c’est en constatant sa densité et sa complexité rares en à peine 78 minutes de métrage. Un vrai tour de force ! Ainsi, Boetticher et Kennedy parviennent à donner vie à plusieurs vrais personnages, là où certains réalisateurs et scénaristes peinent à le faire en 2h30. Randolph Scott a l’intelligence, dans son rôle de Pat Brenann, d’adopter un jeu discret et naturel, laissant volontiers ses partenaires accaparer la lumière : un conducteur de diligence haut en couleur (Arthur Hunnicutt), le lâche époux de l’héritière Doretta Mims (John Hubbard), un assassin cynique (Henry Silva), et bien sûr le chef des hors-la-loi. Dans le rôle de ce dernier, Richard Boone crève l’écran et fait ainsi honneur à la richesse de son personnage. A une époque où le western était encore très codifié et manichéen, Boone incarne un individu nuancé et ambigu, qui se rapproche progressivement du héros au point où les deux hommes se découvrent bien de points communs et se rapprochent malgré l’adversité qui ne peut connaître de fin heureuse. Dans une autre vie, peut-être… Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses succès, Boetticher offre un joli rôle féminin à l’excellente Maureen O’Sullivan, ce qui n’était guère dans les habitues du western des années ‘50 non plus.

L’équilibre délicat entre efficacité et style affirmé se retrouve jusque dans la structure du film. Ainsi, le premier tiers voit se succéder des scènes a priori banales, dans lesquelles Brennan, éternel sourire aux lèvres, croise plusieurs personnages pittoresques dans une ambiance bon enfant et un décor de rêve (le film fut tourné dans les Alabama Hills de Californie). Malicieux, Boetticher parvient même à y glisser un clin d’œil à sa passion et première vocation, la tauromachie, lorsque Brennan tente sans succès de dompter un taureau et finit dans un abreuvoir à bétail, perdant en même temps son pari et son cheval. Cette longue introduction touchante et quelque peu naïve est sèchement brisée par la prise d’otages qui occupera toute la suite de l’histoire. Cette situation exceptionnelle verra le héros, que le spectateur considérait jusque-là comme un « bon gars » sans histoire, attendre patiemment le meilleur moment afin d’exercer une vengeance implacable. Là encore, le châtiment infligé n’a rien de théâtral, il est sec, définitif et impitoyable. Vraiment, on chercherait en vain un défaut à cette jouissive leçon de mise en scène !

Note pour ceux et celles qui se demandent quel est le sens de l’étrange titre en anglais : selon TCM, Boetticher et Kennedy se posèrent eux-mêmes la question alors que le titre originel du film était The Captives. Etant donné qu’un autre film portait déjà ce titre, un responsable du studio à New York décida de le renommer The Tall T, le « T » faisant référence à « Tenvoorde », le propriétaire du ranch où le héros a travaillé par le passé et où il souhaite acquérir un taureau. Voilà qui est cherché loin !

BONUS

En guise de dessert à ce petit bijou, on était en droit d’espérer des bonus du même tonneau, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne s’est pas fichu du spectateur. Ainsi, Martin Scorsese himself propose d’abord une introduction au film et, comme à sa bonne habitude, en six minutes à peine il nous éclabousse de sa passion, son érudition et son élégance. Le maestro évoque avec beaucoup de pertinence, entre autres choses, l’épure du film, la passion pour la tauromachie de Boetticher et l’intérêt de construire une relation de travail cinéaste-comédien sur le long terme – un sujet auquel Scorsese s’identifie évidemment, lui qui a tourné de nombreux long-métrages avec Robert De Niro, puis Leonardo DiCaprio. C’est ensuite une « double ration » de Bertrand Tavernier qui est proposée, et Dieu sait qu’on ne cracherait pas sur une troisième ! Le réalisateur de Coup de torchon s’étend d’abord sur la carrière de Boetticher, qu’il a connu personnellement et avec lequel il a beaucoup échangé. S’il rend hommage à certaines œuvres antérieures que Boetticher lui-même méprisait parfois injustement, il souligne à juste titre à quel point le splendide Sept hommes à abattre (Seven Men from Now/1956) inaugura une série de westerns exceptionnelle. A l’instar de Scorsese, Tavernier rappelle la première vie de matador du cinéaste américain, une passion dévorante qu’on retrouve dans bon nombre de ses œuvres, y compris L’homme de l’Arizona (cf. supra). Dans une seconde présentation, Tavernier s’attache cette fois longuement au film dont il est question ici, auquel il rend un bel hommage. L’analyse est précise et pertinente : la sècheresse de ton, la brutalité, l’absence d’ego de Randolph Scott dont le jeu simple donnait une grande marge de liberté aux autres comédiens, l’aspect anticonformiste de ce western qui dessine des personnages d’une extraordinaire densité, la finesse psychologique, etc. Tavernier salue aussi le talent du scénariste Burt Kennedy qui, tout comme Scott, formait avec Boetticher une association gagnante, ainsi que celui du chef opérateur Charles Lawton Jr.  Enfin, dans un dernier supplément, l’historien du cinéma Patrick Brion rend, lui aussi, brièvement hommage à ce splendide western qui, bien loin de n’être qu’une série B, peut prétendre à un statut de classique. Que Sidonis Calysta publie aujourd’hui le film dans sa collection « Westerns de légende », aux côtés notamment de fictions du calibre de Rio Grande, est par conséquent parfaitement logique à nos yeux…

Suppléments de l’édition DVD :

  • Martin Scorsese présente L’homme de l’Arizona
  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce
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Festival

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