« Midnight Runner » : la machine et le grain de sable

L’éditeur Tamasa propose en DVD le Midnight Runner d’Hannes Baumgartner. Pour son premier film, le réalisateur suisse se penche sur l’histoire et la psyché de Jonas Widmer, sportif reconnu doublé d’un tueur à l’esprit torturé.

Jonas Widmer, c’est une silhouette, élancée, et un regard, perdu. Cuisinier apprécié de ses collègues, sur le point de se mettre en ménage avec sa compagne Simone, il est aussi l’un des meilleurs coureurs de fond de Suisse, dont on relate volontiers les exploits dans la presse. En apparence, son insertion dans la société est en tout point réussie et l’antihéros d’Hannes Baumgartner mène une vie dans laquelle s’épanouiraient la plupart de ses congénères. C’est cependant sans compter sur les démons intérieurs qui rongent Jonas : la perte d’un frère auquel il était inextricablement attaché et des pulsions meurtrières qui vont, pas à pas, prendre possession de lui.

Le néo-réalisateur Hannes Baumgartner s’est documenté pendant plusieurs années afin de saisir au mieux la psychologie de Jonas Widmer. Midnight Runner adopte le point de vue exclusif du tueur suisse tout en demeurant relativement neutre dans sa manière de conter les événements. Max Hubacher campe un homme aux souffrances profondes et inexpiables, dont la normalité n’est qu’un voile. Pour s’en convaincre, il suffit de scruter sa relation avec Simone : il refuse de lui parler d’un frère disparu qui l’obsède, il visite en sa compagnie des appartements dans lesquels il n’a aucune envie d’emménager, il s’en détache émotionnellement au point de chercher à séduire une collègue de travail…

Si le film débute par une blessure physique, ce n’est certainement pas un hasard. Tous les traumatismes corporels mis en images par Hannes Baumgartner renvoient en seconde intention aux douleurs intérieures de Jonas. Son dépassement de soi entretenu par un entraînement intensif a pour corollaire le combat qu’il mène contre lui-même dans la gestion de ses pulsions. Ces dernières se manifestent d’abord par un sac à main arraché à la sauvette, puis par un tiroir rempli d’objets dérobés attestant d’un problème plus profond et enfin par des agressions physiques graves et des meurtres.

« Comme un réflexe », « je l’ai fait, tout simplement ». C’est de cette façon que Jonas verbalise auprès de Simone le vol d’un sac à main. Par extension, c’est l’aveu d’une seconde nature qui parasite puis submerge ce qui ressemble de plus en plus à une façade sociale. Car le champion de course taciturne qui gagne des marathons et répond ensuite posément aux journalistes est surtout un homme tiraillé par le souvenir de son frère, souffrant d’insomnies et privilégiant les solutions chimiques aux thérapies post-traumatiques pourtant recommandées par son médecin. La caméra, portée à sa hauteur, violant ses secrets les plus inavouables, le suit comme un symbole lors d’un long travelling latéral final, où Jonas court à corps perdu vers l’inconnu, dans une traversée frénétique seulement rythmée par le bruit de sa respiration saccadée. Et si c’était là le tréfonds du personnage ? Courir, sans but, mû par ses instincts, dans une immense fuite en avant.

BONUS

La présente édition apparaît malheureusement assez dépourvue en suppléments. Outre le traditionnel trailer, on devra se contenter d’un livret de 16 pages comprenant les interviews d’Hannes Baumgartner et Max Hubacher. Le premier explique ses choix, tant sur le sujet de son film que sur le point de vue adopté (un « examen direct du personnage principal ambivalent »), tandis que le second revient sur les « gouffres intérieurs » du personnage et sur ce qu’ils impliquent quant à son travail d’interprétation.

Midnight Runner, un film de Hannes Baumgartner
Titre original : Der Laufer
Avec Markus Amrein, Saladin Dellers, Annina Euling
Suisse – 2018 – 92 min – Thriller – Couleur – 1,85
Visa n° 153119

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

En confiant "Evil Dead Burn" à Sébastien Vaniček, Sam Raimi a fait le bon choix. Le réalisateur de Vermines signe un sixième épisode généreux, où le trauma familial et la violence conjugale nourrissent l'horreur démoniaque. Porté par une Souheila Yacoub habitée, le film brûle de l'intérieur avant même que les Deadites n'entrent en scène.

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

"L'Inconnue" est un film qui ne ressemble à aucun autre. Arthur Harari y filme l'indicible : l'égarement de l'âme dans un corps qui n'est plus le sien. Porté par Léa Seydoux en madone hagarde et Niels Schneider en Christ sacrifié, ce thriller de l'inconscient nous happe et nous largue, laissant planer un doute vertigineux : savons-nous vraiment qui nous sommes ? Un film opaque, charnel, parfois insaisissable, mais dont la grâce primitive nous hante longtemps après le générique

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

C’est un navet ? C’est un étron ? Non, c’est Supergirl !

Pourtant rompu aux films mettant en scène des outsiders et des femmes fortes, Craig Gillespie rate complètement le coche avec son "Supergirl" qui n'arrive jamais à n'être plus qu'un banal épisode "filler" laid et inconséquent dans un univers étendu DC pourtant en pleine croissance. Désespérant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Règlements de comptes à O.K. Corral (1957) de John Sturges : deux géants au service de la fabrique du mythe

Wyatt Earp, Doc Holliday, la fusillade à O.K. Corral… Ces trois mythes occupent une place prépondérante dans le « roman national » de l’Ouest. Pour les évoquer au cinéma, quoi de mieux que deux légendes d’Hollywood ? Au service du réalisateur John Sturges (Les Sept Mercenaires, La Grande Evasion), Burt Lancaster et Kirk Douglas font des étincelles, dans ce western immense.

Resurrection : l’insurrection par le rêve

"Resurrection", le nouveau film de Bi Gan, impressionne par sa beauté formelle et son inventivité folle. Entre rêve et cinéma, ce film-somme traverse les genres et les époques avec une liberté rare. Découvrez cette œuvre marquante, disponible en DVD et Blu-ray chez Potemkine Films dès le 7 juillet 2026.

Woman and Child : l’ordre familial

Dans "Woman and Child", Saeed Roustaee filme Mahnaz, infirmière veuve dont le remariage se heurte à l'ordre familial iranien. Entre maternité empêchée, sororité fragile et patriarcat tenace, le cinéaste dresse le portrait d'une femme qui refuse de se soumettre, quitte à tout perdre.