Cannes 2016 : Interview de Paul Schrader (Dog Eat Dog, Taxi Driver)

Interview Paul Schrader : le grand cinéaste s’est prêté au jeu des questions-réponses pour LeMagduCiné

Le scénariste-réalisateur Paul Schrader est venu à Cannes présenter son film Dog Eat Dog, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs. CineSeriesMag a réussi à obtenir une interview exclusive du Roi Schrader, l’auteur de Taxi Driver, Raging Bull, La Dernière Tentation du Christ, entre autres, réalisateur et scénariste de Blue Collar (1978), d’Hardcore (1979), American Gigolo (1980), La féline (1982), d’Affliction (1998), ou encore du récent The Canyons (2014) qu’il a réalisé sans en avoir écrit le scénario.

Merci pour ce film. Hier, après la projection, vous avez dit que ce film était une « blague », une farce…

Eh bien… Je suppose que si on doit raconter une blague, ça n’est pas très drôle, non ?! Vous savez… Il n’est pas à prendre au sérieux… C’est très difficile de prendre ce film au sérieux. J’ai essayé de faire une « crime-comedy », pour… vous savez… Cette  époque particulière et difficile que nous vivons, et il me semblait que c’était le genre de film que nous devions faire.

Dans ce film, il y a des éléments difficiles, durs, il y a les policiers qui tuent des innocents… C’est un film très critique contre l’Amérique, ses armes, non ?

Oui, je le pense, mais je pense qu’il serait faux de le prendre comme un film sur l’état. Évidemment nos films, nos vies sont quelque part politiques (…) mais c’est plus un film à propos des films que sur la société.

À propos de l’utilisation de la couleur, hier vous avez dit vouloir faire quelque chose de différent des autres films mais au début du film vous utilisez la couleur de manière homogène…

Oui ! Il y a la pièce rose et la salle de bain bleue. Puis ça vient au noir et blanc. Et à la fin du film, c’est à nouveau complètement une couleur fantaisiste.

Mais pourquoi êtes-vous revenu à une utilisation de la couleur plus réaliste dans la majorité du film ?

Je ne sais pas, je veux dire… J’ai juste essayé de faire quelque chose d’intéressant… Je ne sais pas… Peut-être que j’ai fait ça pour proposer autre chose !

Je ne sais pas si je peux vous poser cette question, mais allons-y : Quel a été le budget du film ?

Eh bien ! C’est une question difficile parce que dans le monde d’aujourd’hui, les banques s’effondrent… Donc certaines personnes vous diront que le budget était de sept millions, mais c’était probablement plus bas (…) mais le film a coûté sept millions.

C’est un budget très bas.

 Oui, c’était le pari, nous avons tourné le film en vingt-trois jours.

C’est un film très indépendant.

Oui en effet !

Nicolas Cage devait jouer le personnage fou.

Oui, je veux dire… La première fois que j’ai terminé le script, j’ai dû lui envoyer, je pensais qu’il allait vouloir jouer Mad Dog mais il voulait jouer Troy. Alors Willem a dû jouer Mad Dog.

Et avec Willem Dafoe, comment cela s’est-il passé ?

Eh bien j’ai fait un certain nombre de films avec lui, et je le connais. Nous sommes amis. Alors… Donc… Je l’ai envoyé à Nic’ parce que je voulais retravailler avec lui après la mauvaise expérience que nous avons eu (NDRL : la dépossession de leur film The Dying of the Light – La sentinelle –, par les studios en 2014), puis j’avais besoin d’un second acteur. Une combinaison de Nic’ et Willem me paraissait être bonne.

Quand vous faites un long-métrage, vous réalisez toujours un film de genre, un thriller, un film policier… Je pense à Affliction, à The Canyons… Mais derrière le genre, il y a un discours sur les fantasmes de l’Amérique.

Oui, je veux dire… L’Amérique, de manière extraordinaire, a construit un bloc après la deuxième guerre mondiale parce qu’il était vraiment le seul pays qui s’est tenu debout après la guerre. Nous avions tout l’argent, nous avions toutes les industries, nous avions toutes les machines, et on est juste passé au-dessus du monde. Et beaucoup de gens pensaient que c’était parce que nous étions meilleurs mais ça n’était pas la raison, c’était juste que tous les autres attendaient leur tour. Quand les autres pays se sont relancés, l’Amérique a juste laissé tomber. Les gens ont commencé à se mettre en colère, les gens pensaient que c’était la faute de quelqu’un.

Vous avez dit faire un film sur le cinéma. The Canyons en parlait aussi. Quel est votre but ? De détruire le fantasme du cinéma et de nous ramener à sa réalité ?

Je ne suis pas sûr que ce soit dans cet esprit. Évidemment, je fais des films à propos des films, à propos de ma propre vie, et c’est difficile pour moi de faire un film en oubliant les références, de voir un film sans me mettre à penser à d’autres. (…) Mais The Canyons a été un film sur «l’après-cinéma». Il était pensé pour l’Internet, c’est pourquoi nous avons eu des cinémas vides. Et les créanciers ont juste dit que c’était là que le film n’allait pas être montré. Donc, c’est pourquoi il y avait de ça dans le film.

Vous allez faire un nouveau film avec Nicolas Cage ?

Non non non, je ne pense pas. Le prochain avec qui je veux travailler est Ethan Hawke.

Ce sera un thriller ?

Non, ce sera un film à l’opposé de celui-là (NDLR, Dog Eat Dog), ce sera un film très introspectif, un film silencieux. Ce sera un film du genre de Birdman. Nous allons complètement dans une autre direction.

Pour revenir à Dog Eat Dog, vous vouliez faire une comédie ?

Eh bien je ne pensais pas aller jusque là. C’est devenu de plus en plus exagéré. Je ne l’avais pas écrit comme une comédie. C’est marrant vous voyez… Ces gars…

Vous avez été complètement libres à la réalisation, au montage aussi, vous avez fait tout cela avec votre instinct, votre instinct de folie mais vous avez dû le réfléchir aussi.

Eh bien, vous devez planifier, vous ne pouvez évidemment pas faire un film spontanément. Vous devez construire des décors, vous devrez trouver des lieux… Mais j’ai réuni une jeune équipe de nouveaux dans le cinéma, afin d’avoir cette sorte de sensibilité autour de moi.

Après avoir présenté le film, vous nous avez paru complètement libre, déchaîné !

Oui, vous ne savez certainement pas combien de « bottages de cul » ont été commis !

Et vous revoilà à Cannes, quarante après Taxi Driver

Oui ça fait du bien, d’avoir cette grande rédemption après cette mauvaise expérience (NDLR, The Dying of the Light), et c’est agréable d’être ici, vous savez.

Et maintenant ?

Après ces derniers jours, je serais content de ne rien faire ! Si on m’y autorise.

Alors merci à vous !

Merci à vous !

         Notre entretien avec le Roi Paul Schrader prit fin sur ces remerciements réciproques. Aussi, si vous ne connaissez pas beaucoup ce génial cinéaste, nous vous conseillons de vite de le découvrir.

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

Comment deux Français se sont-ils approprié l'une des sagas d'horreur les plus iconiques d'Hollywood ? Sébastien Vaniček et Florent Bernard reviennent sur la genèse de "Evil Dead Burn", ses partis pris narratifs et techniques, et la place qu'il occupe dans une franchise qui avance, plus que jamais, à tâtons.

Entretien avec Victoria Verseau sur « Trans Memoria »

Dans cet entretien, la réalisatrice Victoria Verseau revient sur "Trans Memoria", un film intime et sensoriel où mémoire, deuil et transition se mêlent. Elle y évoque Meril, son amie disparue, la construction du film, la présence d’Athena et Aamina, et la manière dont son geste artistique interroge identité, survivance et transformation.

Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

Dans "Libertate", le cinéaste Tudor Giurgiu revient sur un épisode oublié de la Révolution roumaine de 1989 : des centaines de prisonniers enfermés dans une piscine à Sibiu. Entre manipulation médiatique, violence d'État et quête de liberté, le film interroge notre rapport à l’Histoire.