Retrospective Martin Scorsese: Taxi Driver, critique du film

Le scénario signé par Paul Schrader (qui travaillait à l’époque comme journaliste freelance au Times et n’avait jusque-là écrit qu’un scénario, celui de The Yakuza) est inspiré par l’attentat commis par Arthur Bremer à l’encontre du candidat à la présidentielle George Wallace en mai 1972.r

Synopsis : Depuis son retour du Vietnam, le vétéran Travis Bickle est devenu quelqu’un d’asocial. Depuis le taxi qu’il conduit chaque nuit, il vocifère sa haine envers le monde. Il pense trouver, en la personne de la très prude Betsy, la relation qui changera sa vie, mais après s’être fait rejeter par elle, Travis va essayer de trouver la rédemption dans la violence.

La rédemption par la violence

Un drame qu’il a mêlé à des éléments autobiographiques, puisque lui-même s’était mis à écumer les cinémas porno de sa ville et à se passionner pour les armes à feu après une rupture amoureuse. Acheté par la Columbia, le projet s’est d’abord vu proposé à Robert Mulligan (le réalisateur du chef d’œuvre Du silence et des ombres), puis à Brian De Palma. C’est ce dernier qui a remis le script à son ami Martin Scorsese. Schrader ayant été impressionné par le réalisme de Mean Streets (1973), le proposa aux producteurs Michael et Julia Phillips, qui eux-mêmes venaient de rencontrer le succès grâce à L’Arnaque (George Roy Hill, 1973). L’Oscar obtenu par Robert De Niro en 1974 pour Le Parrain 2 et le succès de Scorsese avec Alice n’est plus ici, les convainquirent de reformer le duo. Comme à son habitude, Scorsese déplaça le récit à New-York, ville dont le taux de criminalité était alors le plus élevé du pays, afin de faciliter le tournage qui se devait d’être rapide et peu coûteux.

Ce contexte urbain et violent était parfaitement approprié pour que le personnage de Travis Bickle puisse exprimer sa haine envers une société en perte de repères, que son travail nocturne lui permet d’observer de plus près, et que le travail du chef opérateur Michael Chapman transpose magnifiquement à l’écran. Outre la mise en scène et la qualité des images, la charge dramatique du parcours qui va suivre passe également par la beauté de la bande originale signée par Bernard Herrmann qui, pour une de ses dernières compositions, assure au film une ambiance aux inspirations de blues. Travis, tout juste revenu de la guerre du Vietnam, est un homme extrêmement solitaire, incapable d’exprimer ce qu’il ressent autrement que dans un journal intime, servant de voix-off nous faisant partager son regard désabusé sur la déchéance du monde qui l’entoure (il dit attendre qu’une « pluie vienne laver les rues de toute cette racaille »). Le malaise qu’il ressent lorsqu’il discute avec ses collègues est le premier signe de son caractère profondément antisocial, assorti d’une certaine xénophobie. En cela, il incarne la désillusion ressentie par la génération d’après-guerre envers leurs utopies brisées et le traumatisme d’une guerre les transformant en charnier humain (un sentiment déjà un cœur du court-métrage The Big Shave qui fit connaitre Scorcese) qui leur fit brutalement perdre leur innocence et leur confiance envers les institutions, voire leur sens moral.
Son discours haineux, résolument raciste et homophobe, fait de lui un être à priori détestable, mais que l’on comprend pourtant être en quête d’un lien affectif. Malgré qu’il tente de s’isoler, que ce soit dans son taxi ou dans son appartement, il va chercher à se sociabiliser en allant au-devant de Betsy, une femme qu’il perçoit comme l’incarnation de la pureté qu’il tente de retrouver. En tant que militante politiquement engagée et socialement intégrée, Betsy apparaît comme le parfait contraire à son asociabilité et donc sa chance de réinsertion. Mais l’extrême maladresse de Travis, qui s’exprime en particulier lorsqu’il l’emmène au cinéma sans réaliser le contenu pornographique du film projeté, fait de lui un être résolument  pathétique.
Après s’être fait rejeté par Betsy, Travis concentre son affection sur Iris, une prostituée adolescente interprétée par la toute jeune Jodie Foster (âgée alors d’une douzaine d’années). On peut lire dans l’envie de la protéger un sentiment d’identification envers elle, assimilant sa contrainte de se « vendre » à la façon dont son espace personnel qu’est le taxi est bafoué par des clients qu’il juge impurs. Après avoir gentiment distillé ses conseils, dans un rôle paternel, Travis va radicalement changer de méthode et basculer dans la violence brute. L’élément qui va le mener à ce point de non-retour est une conversation avec un client (interprété par Martin Scorsese lui-même) lui avouant qu’il va tuer sa femme infidèle. C’est après cela qu’il va se faire une coupe de mohawk, comme dans les Forces Spéciales au Vietnam, démontrant ainsi l’influence qu’a eu son expérience militaire sur sa schizophrénie latente. Puis, il tentera d’abord d’assassiner le sénateur Palatine, qu’il juge comme responsable à l’inaccessibilité de Betsy, avant de changer de cible puisque, à défaut de « nettoyer » la ville, il va faire de la liberté d’Iris sa croisade personnelle.

La tuerie finale, qui ne fera « que » deux victimes (Sport, le proxénète d’Iris, et le tenancier de l’hôtel de passes), apparaît d’abord comme un suicide, appuyé par le geste qu’adresse Travis aux policiers arrivant sur la scène du crime. Pourtant, la conclusion nous apprend que Travis, malgré ses cicatrices, a survécu et est à présent considéré comme un héros. D’abord américain moyen désocialisé par la solitude urbaine, Travis s’est donc transformé en tueur déséquilibré pour finalement réapparaître comme un être enfin socialement intégré et dont les relations devenues saines avec Betsy indiquent un esprit serein. Il est impossible alors de ne pas voir dans cet anti-héros scorsesien une figure purement christique dont on ignore pourtant si les pulsions et le besoin de reconnaissance ne le pousseront pas à exploser de nouveau.

Même si la morale de cette conclusion reste controversée, faisant osciller l’interprétation du double meurtre entre coup de folie autodestructeur d’un psychopathe et acte de rédemption d’un héros de l’autodéfense (n’oublions que la mode du vigilente movie venait d’émerger deux ans plus tôt avec la sortie de Un justicier dans la ville), Taxi Driver restera comme un film qui aura parfaitement su nous faire suivre un parcours psychologique menant vers l’irréparable. En créant un personnage de vétéran du Vietnam aussi bouleversé que Travis Bickle, Schrader et Scorsese ont parfaitement témoigné de la façon dont l’utopie de changer le monde qui animait les premiers films du Nouvel Hollywood a laissé place à une profonde frustration. Elle ne peut plus s’exprimer qu’à travers le désœuvrement et la violence, retrouvant ainsi le sentiment de dégoût envers l’humanité qui faisait l’ingrédient de base du film noir trente ans plus tôt.

Taxi Driver : Bande-annonce

Taxi Driver : Fiche Technique

Réalisation: Martin Scorcese
Scénario: Paul Schrader
Interprétation: Robert De Niro (Travis), Cybill Shepherd (Betsy), Jodie Foster (Iris), Harvey Keitel (Sport)…
Image: Michael Chapman
Décors: Herbert F. Mulligan
Costumes: Ruth Morley
Montage: Thelma Schoonmaker, Marcia Lucas
Musique: Bernard Herrmann
Producteur(s): Michael et Julia Phillips
Production: Columbia
Budget: 1,3 millions de $
Récompenses: Palme d’Or 1976
Genre: Drame, Thriller
Durée: 1h55

États-Unis – 1976

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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