Cannes 2016 : Dog Eat Dog, de Paul Schrader (Quinzaine des Réalisateurs)

[Critique] Dog Eat Dog

Synopsis : Lorsque trois ex-détenus désespérés se voient offrir un boulot par un chef de la mafia mexicaine, ils savent qu’ils feraient mieux de refuser, mais l’appât du gain les empêche de tourner les talons. Tout ce qu’ils ont à faire est de kidnapper l’enfant d’un homme qui a une dette importante envers le boss mafieux. Le rapt tourne mal, et l’avenir du trio s’annonce.

Dog Eat Dog n’est pas juste le retour amplement réussi de Schrader à Cannes quarante ans après Taxi Driver, ni juste une grande surprise du Festival, il est le film fou, sale, déjanté, improbable et intelligent du Roi Paul Schrader.

            DOG. EAT. DOG EAT DOG, voit-on à l’écran, en grandes lettres blanches sur fond noir, avec une musique de course de chevaux ou d’autres jeux d’il y a bien longtemps, après une introduction cinglée et furieuse qui ne vous sera pas révélé ici. La couleur est déjà annoncée, ou plutôt les couleurs. Car le film joue sur une utilisation baroque de la couleur. Une pièce à vivre est complètement plongée dans un rose à rendre jaloux Barbie, la salle de bain dans le bleu, le club de strip-tease en gris, une route plongée dans une sorte de marron crépusculaire, et cetera. Aussi nous aurons le droit pendant une grande partie du long-métrage à une utilisation moins homogène de la couleur, c’est-à-dire qui se basera sur un travail de captation du réel. Pourquoi un tel usage? Probablement parce que les personnages sont dans des espaces qu’ils ne maîtrisent pas, et/ou qui sont dominés par d’autres.

            Certains de ces autres sont les policiers. D’un côté, Schrader les expose comme des gens faisant leur boulot, d’un autre comme des cinglés pratiquant leur propre justice, dépassant leurs droits. Le réalisateur va encore plus loin en les présentant comme des imbéciles incapables de réfléchir sur qui ils tirent, faisant alors feu dans le tas, ici sur des innocents à qui le bandit avait promis que ça allait bien se passer. Mais dès qu’il y a une arme à la portée d’un individu, tout semble partir en vrille. Au tout début du film, une émission télévisuelle nous est montrée. Un homme y fait la promotion de l’arme à feu et du droit de tout américain d’en avoir une et d’en porter une sur soi. La présentatrice lui demande si une dame âgée peut porter un fusil d’assaut AK-47. Bref, Schrader déploie déjà sa force grinçante contre l’Amérique obsédée des armes (ce qui était aussi montré, d’une autre manière, dans Hell or High Water dans un Texas où les héros cowboys-pistoléros ne sont quasiment plus que des fantasmes) et aussi par le cinéma.

            Troy, interprété par le génial Nicolas Cage (qui avait déjà travaillé avec Paul Schrader sur leur dépossédé The Dying of the Light), explique, au fil des dialogues, qu’un détenu lui a dit qu’il « avait quelque chose d’Humphrey Bogart », comme si Troy essayait d’hériter du personnage courageux, sérieux, avec une « gueule » plutôt bien taillée, qu’était Bogart. Le long métrage est à l’image de Troy, il exposera bien des citations afin de dire à quel point il est un héritier du cinéma de gangster, de polar, avec ses figures incarnées par Lee Marvin, Humphrey Bogart, Clint Eastwood, et cetera. Une œuvre consciente de son héritage et qui ne se prend pas au premier degré, pensant être un premier récit ou le premier film de tel ou tel genre ou cinéma, est salvateur. Mais la farce macabre, si tant est qu’elle soit consciente d’être, ne s’arrête pas là. Elle tend à détourner et réinventer les codes du genre. Lorsque les trois gangsters (voir photogramme ci-à gauche), Troy, Mad Dog (véritablement incarné par l’éternel talent Willem Dafoe), Diesel (joué par Christopher Matthew) ont lamentablement échoué à une mission très importante pour un mafieux tout aussi important, nous nous attendions à ce qu’ils en payent alors les conséquences. D’ailleurs avant cette mission, les trois gars disaient que si elle échouait, ce serait probablement la fin pour eux. Eh bien non, le tout va pour être arrangé… Mais le long-métrage revient tout de même vers ce modèle de fin de films de gangsters où ils sont poursuivis par la police, de manière tellement anodine que c’en est absurde et drôle. La vie est une farce dans ce polar, qui, nihiliste, ne tend jamais à croire en un quelconque sens de la vie. Ainsi Mad Dog, gentillet mais cinglé, tue son ex-copine par colère, et tuera devant nos yeux la fille de celle-ci, de deux balles en pleine tête. Chez Schrader, la folie et la violence ne touchent pas que les gangsters dont l’univers serait clos et isolé du reste du monde. Ce qu’on pouvait voir dans Le Parrain ou encore Scarface. Comme dans les Affranchis, entre autres : les gangsters sont connectés au monde. Et ce cosmos est entièrement touché par la violence, la folie, le chaos. Il ne s’agit pas d’un microcosme mafieux. Ainsi Troy sera torturé par des policiers, ou encore, des gens de la rue tireront sur les trois malfrats tout de même habillés en policiers. La violence n’est pas juste affaire d’agents précis tels que les gangsters, elle touche tous les individus, de différentes manières : certains la maîtrisent, d’autres sont victimes, et cetera.

            Paul Schrader a dit de Dog Eat Dog qu’il est une blague, une farce. Macabre, celle-ci n’est pas forcément à prendre au premier degré mais plutôt au second, car le film est véritablement drôle (on notera un point commun intéressant entre ce film et The Nice Guys de Shane Black, l’utilisation de flashbacks dans un but humoristique et de dévoilement du background du personnage), absurde, ironique, déjanté, tout en dressant le portrait d’une Amérique gangrénée par ses propres obsessions et paradoxes. Ce film de genre, indépendant et fait avec un budget dérisoire, conscient de son héritage et tentant tout de même des approches différentes, est à applaudir. Schrader, âgé de soixante-dix ans, n’a rien perdu de sa fougue, de sa furie, de sa drôlerie, de son regard si particulier sur les hommes et la société américaine, sur les fantasmes et Hollywood. Un petit film qui mérite le qualificatif de « grand », qui marque le retour du Roi Schrader. À noter la participation du réalisateur en tant qu’acteur (voir photogramme ci-dessus à droite), où il est tout aussi formidable. Ainsi il ne reste plus que quatre mots à dire et même à crier : « hail to the King ».

Dog Eat Dog : Bande-annonce

Dog Eat Dog : Fiche Technique

Réalisation : Paul Schrader
Scénario : Paul Schrader et Matthew Wilder, d’après le roman d’Edward Bunker
Interprétation : Nicolas Cage, Willem Dafoe, Christopher Matthew, Kayla Perkins, Omar J. Dorsey, Louisa Krause, Paul Schrader
Directeur de la Photographie : Alexander Dynan
Directeur artistique : Dins W.W. Danielsen
Décors : Grace Yun, Carmen Navis
Montage : Ben Rodriguez Jr.
Production : Blue Budgie Films Limited, Pure Dopamine
Distribution : Metropolitan Filmexport, Arclight Films
Genre : Policier
Durée : 99 minutes
Date de sortie France : 21 Avril 2017 (Direct-to-DVD-&-Blu-ray)

Etats-Unis – 2016

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