L’Œuf de l’ange (1985), de Mamoru Oshii : du déluge à l’apocalypse, une parabole biblique de l’humanité

L’apocalypse ne va pas forcément de pair avec l’idée de fin du monde dans le fracas et les cris. L’Œuf de l’ange de Mamoru Oshii, sous forme de parabole biblique, propose au contraire une errance silencieuse et mélancolique où l’apocalypse est comme une coquille d’œuf qui se brise : elle rime avec la perte d’une intériorité que l’on n’a pas su protéger.

« Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel –, car je me repens de les avoir faits. Je ferai pleuvoir sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits et j’effacerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits. Au bout de sept jours, les eaux du déluge vinrent sur la terre. Ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme. Toutes les écluses du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. L’arche s’en alla à la surface des eaux. Alors périt toute chair qui se meut sur terre : oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages, tout ce qui grouille sur la terre et tous les hommes. Il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. Alors, il lâcha d’auprès de lui la colombe pour voir si les eaux avaient diminué. Il attendit encore sept autres jours et lâcha de nouveau la colombe. Elle ne revint plus vers lui. »

L’Œuf de l’ange est mystérieux, obscur, abscons. Du premier au dernier plan, rien ne nous sera explicité : ni les personnages, ni le lieu, ni l’époque, ni même l’enjeu du film, laissant tout ou presque à la libre interprétation du spectateur. Des pistes de réflexion, il y en a ; des symboles, des métaphores, et l’aspect parabolique de l’ensemble laissent tout de même quelques indices. L’ancrage religieux, et plus particulièrement chrétien, ne fait quant à lui aucun doute. Mais du reste, au milieu des ruines, de la nuit et du silence, aucune vérité ne semble poindre, seulement de rares éclaircies perdues au milieu d’un vaste océan de ténèbres, où dansent les ombres spectrales de baleines invisibles chassées par des pécheurs tout aussi spectraux, et où se reposent les fossiles d’animaux préhistoriques prisonniers de l’argile du temps. Une atmosphère de requiem, rythmée par des chants liturgiques dont les voix résonnent jusqu’entre les murs froids d’une cathédrale aux vitraux brisés, lieu saint abandonné des hommes, et même de Dieu.

Nous suivons une fillette, visiblement assimilée à un ange, qui déambule dans les rues de cette ville en sommeil, ou peut-être morte : plus rien ne bouge, aucune âme à l’horizon ; tout est vide et sans lumière. Seules la pluie et les fontaines maintiennent le tableau en vie. L’ange protège donc un œuf, qu’elle couve sous son habit à la façon d’une femme enceinte. De temps en temps, elle remplit d’eau de vieux vases poussiéreux abandonnés par centaines aux quatre coins de la ville, jonchant le sol. C’est peut-être sa façon à elle de redonner vie à ces rues, remplissant des vases comme on rallumerait des lampadaires.

Un homme mystérieux la suit. Il porte sur son épaule une sorte de croix, faite de vieux matériaux rafistolés. Est-ce une arme ? Un outil ? Un étendard ? Les paumes de ses mains sont bandées, histoire de renforcer la symbolique christique, ou peut-être antéchristique. Sa croix, ainsi que le véhicule futuriste avec lequel il retrouve l’ange, sont assez inharmonieux, agressifs. Plus tard, cette même croix lui servira à briser l’œuf de l’ange. « Conserve en toi les choses qui te sont chères, sinon tu les perdras. » Est-ce à dire que la technologie sonne le glas de l’intériorité humaine, voire de la foi ? L’homme est-il la figure de l’homme post-moderne, désenchanté, dont le seul crucifix est l’objet de science ? Tour à tour, il endosse à la fois le costume du sceptique, qui doute jusqu’à l’existence des choses et de lui-même, puis du rationaliste, qui répond aux intuitions du cœur par des explication physico-chimiques. « Peut-être n’était-ce qu’un songe. Peut-être que toi, moi, les poissons… n’existons que dans les souvenirs de quelqu’un qui est parti. Peut-être que nul n’existe réellement et qu’il n’y a que la pluie dehors. Peut-être que l’oiseau n’a jamais existé. » L’oiseau, c’est la colombe de Noé ; c’est peut-être même ce que renferme l’œuf : un nouvel oisillon, un nouvel espoir, une nouvelle foi. Briser sa coquille, c’est rendre visible l’invisible, et c’est briser, en même temps, le mystère sans qui aucune croyance n’est possible.

L’Œuf de l’ange raconte le Déluge, qui était une première apocalypse, certes, mais aussi une renaissance. Pour un œuf brisé, des centaines d’autres sont en germes et attendent d’être arrosés. Pour chaque réponse, une infinité de nouvelles questions. Le mystère n’a peut-être pas définitivement disparu. La technologie et la science n’épuiseront jamais ce qui se joue dans le cœur, protégé sous l’habit, sous la peau. C’est une interprétation optimiste du film, rêveuse. Ou bien Oshii nous dit-il l’inverse : la foi n’a plus sa place dans ce monde, et cette fin où l’ange rejoint, statufié, le vaisseau-mère qui l’emmène dans l’espace, nous le confirme. Et seul l’homme portant sa croix reste sur la rive, à contempler le vide qu’il a lui-même créé.

L’Œuf de l’ange : Bande-annonce

https://youtu.be/r04X-ImELzc

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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