Blue Collar : le premier film de Paul Schrader en DVD-Blu-ray chez Elephant Films

Retour sur Blue Collar, ses cols bleus usés et révoltés mis en scène par Paul Schrader, ainsi que sur son édition DVD à l’occasion de sa récente ressortie vidéo chez Elephant Films.

Synopsis : Trois ouvriers et amis, Zeke (Richard Pryor), Jerry (Harvey Keitel) et Smokey (Yaphet Kotto), travaillent dans une usine de voitures à Détroit. Une nuit, ils ont l’idée de voler le bureau du syndicat local.

Blue Collar : doute(s) dans la machine

Si Sur les quais (On the Waterfront, Elia Kazan, 1954) exposait l’aliénation mafieuse de l’espace socio-professionnel ouvrier, Blue Collar présente un univers de rengaine mécano-humaine qui va exploser au fur et à mesure de nouvelles révélations. D’un simple braquage va être révélé un grand nombre de mensonges, de ces mensonges vont surgir des doutes dans l’esprit de notre trio principal. Non seulement ils ont travaillé d’arrache-pied dans leur entreprise de construction automobile pour un maigre salaire, mais en plus, au service d’un syndicat corrompu censé les aider. Leur quotidien de souffrances évidentes va s’ouvrir à un monde où règnent la peur et l’incertitude.

Alan J. Pakula n’est pas bien loin dans la deuxième partie du métrage où règnent paranoïa et survivance soumis tant à la terreur qu’aux règles du capitalisme underground. Premier film d’un scénariste doué et d’un cinéaste en puissance, Blue Collar plonge les spectateurs dans le même état que ses personnages : rien n’est plus sûr au royaume des cols bleus. Le rigolard Richard Pryor ne fera plus sourire et au contraire, inspirera la crainte. Le calme, pragmatique et ouvert Harvey Keitel sera tendu comme un arc et fera monter notre tension dans des séquences de suspense terrorisantes tant nous craignons, avec le personnage, une violence semblant extraordinaire mais bien réelle dans un monde aux frontières éthiques de plus en plus floues.

À l’image de Gene Hackman dans French Connection, les personnages de Schrader sont entrainés dans un tourbillon de violence émotionnelle et physique dont l’univers moralement trouble ne peut entraîner qu’une extrême violence, à l’avantage d’un camp ou d’un autre. Ce que laissera en suspens le plan final sur un début de rixe entre Pryor et Keitel, sur lequel la réplique de Yaphet Kotto résonnera à nouveau : « Ils montent les vieux contre les jeunes, les noirs contre les blancs. Tout pour nous garder à notre place ». S’il a permis aux personnages d’ouvrir leur univers et leurs conceptions, il n’y a aussi rien de mieux que le doute pour relancer les mécaniques de domination dans cet univers de machine, de blue collars (cols bleus), de syndicats et de patrons.

blue-collar-de-paul-schrader-richard-pryor-a-change-de-camp-elephant-films
Richard Pryor, quand le rigolard cède à la corruption patronale.
Crédits : Elephant Films – Universal Pictures

Blue Collar en DVD

Même si nous n’avons pu obtenir qu’un DVD test, ce dernier permet de constater que le film de Paul Schrader fait un formidable retour video. Il y a peu à dire du côté de l’édition SD de Blue Collar, si ce n’est que le grain n’est seulement apparent que dans les scènes de nuit et que quelques séances manquent de panache en termes de gestion colorimétrique. Aussi quelques plans larges manquent franchement de précision. À ce propos, il semble, selon Blu-ray.com, que le problème est relatif au master HD produit par Universal et récemment édité depuis chez Powerhouse Films (2018) et Kino Lorber (2019). Du côté du son, la version originale est efficace malgré quelques dialogues saturés. La version française souffre du même problème que bon nombre de ses camarades sur d’autres éditions : les effets sonores autres que musicaux et vocaux ne sont pas valorisés et sont mêmes mis à mal par le mixage. À noter qu’elle a été conçue assez récemment pour l’édition DVD du film au début des années 2010, comme l’explique Erwan Le Gac dans un bonus. On vous laissera vous convaincre ou non de la qualité du doublage.

Du côté des compléments se trouvent quelques bonnes surprises et micro-déceptions. La présentation du film par le critique, essayiste et cinéaste Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du cinéma américain (et particulièrement du Nouvel Hollywood), revient le temps d’une cinquantaine de minutes sur le film entrecoupée d’extraits du film, sur le parcours de vie de Schrader, ses débuts de scénariste avec son frère, Léonard Schrader. Il enchaine sur la conception du film, l’importance du genre dans le récit pour mieux traiter le drame des trois personnages, la place qu’il trône dans la carrière du cinéaste, les liens qu’il entretient avec ses autres œuvres, le fait que le lumineux Norma Rae de Martin Ritt ait davantage fonctionné auprès du public et de l’intelligentsia que Blue Collar, ni blanc ni noir et tout en nuances de gris. Il revient aussi sur le choix de casting de Richard Pryor et sa mise en scène ingénieuse, et cela, en n’oubliant pas la manière dont Schrader, le réalisateur, a commencé à travailler son style cinématographique à partir de ce premier film très ancré dans la vague de films dramatiques « réalistes » des années 70 : Rocky, Voyage au bout de l’Enfer, Norma Rae, entre autres. Le document de l’éternel duo Commeli / Le Gac, d’une vingtaine de minutes, pourrait sembler répétitif pour ceux qui auraient dévoré la présentation signée Thoret. Toutefois, quelques nuances et exclusivités la parsèment : le retour sur la découverte du film en France au cinéma (dans des circuits spécifiques) et à la télévision (en version originale sous-titrée avec le « petit carré blanc »), l’arrivée tardive de la VF, le retour plus substantiel sur les carrières des trois acteurs principaux (avec une perception plus nuancée sur celle de Yaphet Kotto un peu trop resserrée par le point de vue de Thoret dans sa présentation), et une évocation rapide (rappelons la vingtaine de minutes du document) mais bienvenue de l’héritage de Blue Collar. On remerciera aussi le duo de s’être assagi sur la stylisation de leur mise en scène sur ce complément qui constitua ainsi une bouffée d’air après avoir goûté à leur folie musicale sur leur bonus de Les Cadavres ne portent pas de costard.

On trouve, comme souvent, la présence de la bande-annonce du film. Un livret d’une douzaine de pages signé Stephen Sarrazin accompagne le DVD. Celui-ci ne nous ayant pas été transmis, aucun commentaire ne sera fait dessus. Aussi aurait-on aimé que le commentaire audio de Schrader, présent sur l’ancienne édition, soit repris. De même qu’on aurait apprécié retrouver certains documents présents sur l’édition britannique signée Powerhouse films : la masterclass de Schrader en 1982 (106 mn) et Visions : entretien avec Paul Schrader, toujours en 1982 (d’une durée de 21 min).

Bande-annonce – Blue Collar (1978) de Paul Schrader

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

16/9 – 1.85 :1 – Couleurs – Son : Français 1.0 & Anglais 1.0 Dolby Digital – Sous-titres français – DVD-9 ) Durée : 108 mn – Elephant Films – Drame – Polar – États-Unis – 1978

COMPLÉMENTS

Le film par Jean-Baptiste Thoret (49 mn)

Les Hommes du syndicat : document video par Julien Commeli et Erwan Le Gac (24 mn)

Bande-annonce

Livret de Stephen Sarrazin (12 pages)

Sortie le 7 juillet 2020 – prix indicatif public : 16,99€

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.