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Starman (1984), de John Carpenter : coiffé au poteau

Film de science-fiction portant le sceau immédiatement reconnaissable des années 80, Starman pâtit du succès phénoménal d’un grand classique signé Steven Spielberg, sorti en salles à peine deux ans auparavant. Une mise en scène de bonne tenue, quelques belles idées narratives ainsi que le duo improbable formé par Karen Allen et Jeff Bridges méritent toutefois pour ce huitième opus de John Carpenter – et son dernier vrai succès commercial en tant que réalisateur – qu’on le sorte de l’ombre du gentil extraterrestre obsédé par un coup de fil à passer chez lui. Histoire d’une occasion manquée.

Aujourd’hui méconnu du grand public, Starman est un de ces films dont le parcours chaotique lui a sans doute fait rater le coche d’un succès d’envergure. Ce feuilleton à peine incroyable mérite d’être connu pour apprécier ce film dans le contexte qui l’a vu naître. Jugez plutôt. Pressé dès la fin des années 70 par Michael Douglas (dont la carrière de producteur est déjà émaillée à cette époque de plusieurs grands succès, alors que celle d’acteur ne prendra son envol qu’au milieu des années 80), le studio Columbia Pictures acquiert les droits d’adaptation du scénario du film écrit par Bruce A. Evans et Raynold Gideon, peu de temps avant de mettre une option sur un autre projet de science-fiction, celui d’un certain Steven Spielberg, intitulé Night Skies. La réécriture et la mise en production de Starman deviennent alors une saga qui s’étalera sur pas moins de cinq années, plusieurs scénaristes se succédant sur le projet. Mêmes vicissitudes concernant la réalisation : les cinéastes Adrian Lyne, John Badham, Tony Scott et Peter Hyams se relaient, avant que les producteurs du film confient enfin la responsabilité à John Carpenter. Pas étonnant, dans ces conditions, que Starman soit un des quatre seuls films de Carpenter qu’il n’a fait « que » mettre en scène (les trois autres étant The Thing, Les Aventures de l’homme invisible et le petit dernier en date, The Ward), lui qui est déjà à cette époque habitué à multiplier les casquettes. Ce n’est tout simplement pas son bébé, et il est peu de dire qu’il n’était pas le premier choix pour son poste. Alors que la mise en route de Starman patauge, la Columbia décide d’abandonner Night Skies, dont le potentiel commercial est considéré comme faible car son histoire semble plutôt destinée aux enfants. On en connaît qui ont dû se mordre les doigts jusqu’au sang : le script est racheté par Universal, renommé E.T., l’extra-terrestre et devient le classique que l’on sait… Dernier clou planté dans le cercueil du projet Starman : celui-ci a pour sujet l’arrivée sur Terre d’un extraterrestre que ses nouveaux amis humains doivent escorter jusqu’au lieu où ses congénères doivent le récupérer. Un récit furieusement proche du fameux E.T., sorti deux ans plus tôt.

La messe semble dite. Dans un monde purement rationnel, Starman n’aurait jamais dû voir le jour. Fort heureusement, Hollywood n’est pas toujours une machine rationnelle, et John Carpenter reçoit finalement l’autorisation de démarrer le tournage. Ça tombe bien, car les projets un peu foireux ne font pas peur à ce cinéaste débrouillard, habitué à tirer profit de l’adversité, d’autant que Starman est déjà son huitième long-métrage et qu’avec le carré d’as Halloween/Fog/Escape from New York/The Thing, il s’est bâti une sacrée réputation. Bref, Carpenter est l’homme de la situation et va rapidement le prouver. Avant même le tournage, il a ainsi l’intelligence de réclamer une énième réécriture du script, le scénariste Dean Riesner abandonnant à sa demande les connotations politiques du récit afin de se concentrer davantage sur le voyage que les deux personnages principaux vont accomplir ensemble. De fait, Starman peut être considéré comme un road movie fantastique, un cocktail assez rafraîchissant.

La trame narrative principale est simple : un vaisseau spatial extraterrestre est abattu par l’armée américaine alors qu’il tente d’entrer en contact avec notre bonne vieille planète. Son seul passager, qu’on ne connaîtra que sous son surnom « Starman », représenté sous la forme d’un halo lumineux, pénètre dans la maison d’une jeune femme et, usant de ses pouvoirs surnaturels, prend l’apparence d’un homme dont il voit la photo dans un album. La situation qui s’ensuit est certes invraisemblable mais elle crée un déchirement intéressant. En effet, la surprise de l’héroïne, Kenny Hayden (Karen Allen, la « Marion » d’Indiana Jones) est double : la terreur que lui inspire la transformation de l’extraterrestre en être humain devant ses yeux est brusquement court-circuitée lorsqu’elle constate que l’homme qui se tient désormais devant elle est Scott, son mari récemment décédé (Jeff Bridges). Le violent conflit des sentiments qui naît instantanément sera au cœur du récit et donne au film une tonalité particulièrement originale. Si le spectateur actuel ne peut que constater à quel point les effets spéciaux sont kitsch et datés, l’intérêt de Starman réside là où peu de films de science-fiction s’aventurent : le mélodrame. Une notable exception à cette règle étant bien sûr les œuvres de Spielberg, on y revient. Starman troque l’imaginaire enfantin d’E.T. contre une sentimentalité bien plus adulte, celle du deuil cruel de l’être aimé, un aspect subtilement introduit dans le film. Au départ, Starman représente pour Jenny le double sens du mot « alien » en anglais : un être originaire d’une autre planète, mais aussi un « étranger » d’autant plus troublant qu’il a pris les traits de cet homme qu’elle pleure encore. Le refus initial de Jenny d’aider cet invité indésirable dans son voyage vers l’Arizona où ses congénères doivent venir le récupérer, se mue lentement en des sentiments plus ambigus. Le point de basculement a lieu lorsque son drôle de compagnon ressuscite devant ses yeux un cerf abattu par un chasseur, acte merveilleux qui permet à Jenny de renouer soudain avec ses sentiments (à peine) enfouis. Elle finira par accepter de saisir cette opportunité de retrouver son époux, même si dernier n’est qu’un ersatz improbable… et même si le rêve éveillé ne durera que quelques jours. Le mélodrame culmine lorsqu’après avoir fait l’amour ensemble, Starman utilise ses dons magiques pour offrir à une Jenny infertile l’enfant qu’elle n’a jamais pu avoir avec Scott. Un des tours de force du film est de rendre digeste le côté « hénaurme » de cette romance trans-espèce, grâce à la finesse du scénario et de la réalisation, mais aussi grâce à Karen Allen, très touchante dans son rôle de veuve qui accepte de faire fi de la raison pour revivre un bonheur qu’elle croyait à jamais perdu. On l’aura compris : c’est en ressuscitant Scott l’espace de quelques jours que Starman offrira une chance à Jenny de faire enfin le deuil de l’être aimé grâce à cet enfant inespéré qui lui « survit ».

Il y a une autre belle idée poétique dans le script, probablement sous-exploitée. La raison pour laquelle les extraterrestres tentent initialement d’établir un contact avec la Terre est qu’ils répondent à l’invitation entendue sur le disque d’or des sondes Voyager. Ce qui est utilisé tout au long du film comme un ressort comique (Starman/Scott ne maîtrise de la langue anglaise que les seuls mots entendus sur le disque, ce qui donne lieu à quelques quiproquos amusants) est basé sur des faits authentiques, aujourd’hui oubliés. Lancées en orbite en 1977, les deux sondes Voyager embarquèrent en effet un disque en or intitulé « The Sounds of Earth ». Celui-ci comprend de nombreuses informations sonores et visuelles sur notre planète et ses habitants, constituent ensemble une sorte de « guide » à l’attention d’éventuels êtres extraterrestres. Parmi ces informations se trouvaient des extraits d’une cinquantaine de langues humaines.

Enfin, le film fonctionne grâce au duo improbable formé par Jenny et Starman/Scott. Dans la carrière féconde et hétérogène de Jeff Bridges, nul doute que son rôle dans Starman est un des plus atypiques. Il fallait être culotté pour lui donner cet aspect tout ce qu’il y a de plus humain tout en lui attribuant un comportement et une expression faciale d’un automate ridicule, à la fois rigide, maladroit et bizarrement attendrissant par moments. Pour sa performance très réussie dans ce rôle peu banal, Bridges fut nominé aux Oscars. A ce jour, il s’agit du seul film de John Carpenter qui ait reçu une nomination ! Karen Allen est le complément idéal à Bridges, elle dont les qualités émotionnelles constituent à la fois une énigme et une révélation pour Starman. Ces deux êtres si dissemblables vont s’enrichir mutuellement et se rapprocher progressivement. Le message de tolérance, dont le cinéma américain des années ’80 n’est pas avare, est on ne peut plus évident, mais admettons qu’il est au moins présenté d’une manière inattendue.

Si malgré toutes les embûches, Starman remporta un joli succès commercial, le film a hélas mal vieilli et souffre des similitudes criantes avec E.T. qui, de son côté, demeure ce chef-d’œuvre imperméable aux affres du temps – en dépit d’effets spéciaux tout aussi désuets. Plus grave, sans qu’on puisse y trouver une explication logique, Starman sera le dernier vrai succès commercial de John Carpenter à ce jour. Dès son opus suivant, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (1986), le cinéaste semble avoir perdu la formule magique et aura dorénavant du mal à financer presque tous ses projets suivants, sans parler de la décennie 90 qui le verra enchaîner les fours commerciaux – et artistiques, pour une bonne part. Le spectateur qui le découvre aujourd’hui doit donc prendre Starman pour ce qu’il est : un petit bonbon sucré au parfum nostalgique des années 80, au potentiel imparfaitement exploité et au timing pour le moins malheureux, mais dont une analyse plus fine révèle quelques surprises ainsi qu’une finesse insoupçonnée.

Synopsis : Échoué sur Terre, un extraterrestre prend l’apparence du défunt mari de Jenny Hayden et l’oblige à l’accompagner jusqu’au Meteor Crater en Arizona, où ses congénères doivent le récupérer. D’abord réticente, Jenny Hayden va finir par s’attacher à cette créature venue des étoiles.

Starman – Bande-annonce

Starman – Bande-annonce

Réalisateur : John Carpenter
Scénario : Bruce A. Evans, Raynold Gideon, Dean Riesner
Interprétation : Jeff Bridges (Starlan/Scott Hayden), Karen Allen (Jenny Hayden), Charles Marin Smith (Mark Shermin), Richard Jaeckel (George Fox)
Photographie : Donald M. Morgan
Montage : Marion Rothman
Musique : Jack Nitzsche
Producteur : Larry J. Franco
Maisons de production : Industrial Light & Magic (ILM), Delphi II Productions
Durée : 115 min.
Genre : Science-fiction/Romance
Date de sortie :  3 juillet 1985
États-Unis – 1984

La Jetée de Chris Marker : l’apocalypse du souvenir

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L’apocalypse chez Chris Marker, qu’elle soit tangible ou imaginaire, se finit par une mort certaine. Dans un monde, notamment Paris, dissout par une attaque nucléaire qui a rendu toute vie terrestre impossible à cause de la trop haute radioactivité dans l’air, l’humanité est devenue comme une souris dans une cage.

Elle tourne sur elle-même et tente en vain de trouver un sens à sa marche en avant ou en arrière. Seuls les souterrains peuvent accueillir la vie humaine. Bâtiments détruits, atmosphère nauséeuse, extinction de toute forme de paix et d’avenir, la guerre a fait de l’Homme un vagabond qui ne peut se déployer que dans les sous-sols lugubres, sombres et eux-mêmes anéantis par la mort. En ce sens, sous sa forme de « roman photo », La Jetée, ornée d’un noir et blanc majestueux, tend à rendre conjoints l’immobilité et le mouvement. Construire son récit par le biais de la fluidité d’un montage de photos permet de fragmenter la matière qu’est l’image, de laisser son empreinte encore plus vive et d’accentuer toute la symbolique qui en découle comme en atteste ce sentiment de perdition et de mort qui introduit chaque portion d’image.

Cette immobilité, accompagnée par la voix off spectrale de Jean Négroni, nous fait ressentir cette chute d’un monde post apocalyptique, cette plongée souterraine dont il sera difficile d’échapper. Pourtant, derrière cet espace clos, ces murs délabrés et ces pièces qui font l’écho de la torture infligée aux vaincus de la guerre, l’Homme pourrait avoir un semblant d’espoir de voir un jour réapparaître une vie qui lui est profitable : celle du voyage dans le temps pour y trouver des énergies ou des réponses, où des hommes vont servir de cobayes aux expériences des vainqueurs. Mais de ce voyage, il est question de dimension, celle qui est temporelle mais aussi et surtout celle qui est mémorielle, pour « naître une deuxième fois ».

La conscience humaine devient alors un refuge et un point d’ancrage pour faire le pont entre passé et le futur. Le présent, étant lui-même condamné à sa perte. Mais de l’immobilité de La Jetée, de ces multiples images qui viennent s’ajouter au récit comme des spasmes épileptiques, de ces visages aux traits rugueux et totalitaires, naît alors le mouvement du film, accompli par ce voyage intérieur et spatial. Le souvenir devient une matière tangible, un point d’accès vers le réel. Dans un monde sans date et en paix, un homme voit le visage d’une femme hanter ses pensées jusqu’à la voir et la rencontrer dans son « voyage ».

C’est alors que l’apocalypse se disperse et s’efface peu à peu pour laisser place au souffle de la vie et aux effusions amoureuses qui sont le point névralgique d’une œuvre qui essaye de baliser un chemin pour se sortir d’une fin proche. L’homme sort de son rôle d’instrument pour renouer avec sa valeur d’humain, son corps meurtri, esclave et son regard aveugle ne sont donc plus, pour ouvrir une fenêtre vers la mobilité de l’esprit et son envie de s’adonner à d’autres mondes. Récit d’anticipation, portrait éloquent et acide d’un avenir putride, questionnement sur la matière cinématographique et son penchant pour la création, histoire d’amour intemporel, La Jetée n’aperçoit finalement qu’une seule chose inébranlable : une mort aussi rapide qu’un battement de cil. 

Bande Annonce – La Jetée

Prédictions : Alex Proyas met en scène l’Apocalypse biblique

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C’est bel et bien le texte qui clôt la Bible qui a popularisé l’idée d’une Apocalypse qui serait la fin spectaculaire du monde et le début d’une nouvelle vie pour une poignée d’élus. Dans son film Prédictions, Alex Proyas reprend toute une imagerie qui relève de l’imaginaire biblique pour mettre en scène la fin de l’humanité.

Il faut attendre le milieu du film pour que Prédictions se révèle être un film apocalyptique.
La première partie de l’œuvre d’Alex Proyas se déploie comme un film catastrophe qui s’enroule autour d’une énigme.
L’énigme, c’est une suite apparemment aléatoire de chiffres, écrite par une écolière des années 50 à qui on avait demandé d’imaginer ce qui allait se passer dans les cinquante prochaines années. Cette liste arrive, 50 ans plus tard, en 2009, entre les mains d’un autre écolier, du nom de Caleb. Son père, professeur au MIT, découvre que ces chiffres constituent une liste de toutes les catastrophes, naturelles ou non, qui ont eu lieu entre 1959 et 2009, avec la date, le nombre de victimes et les coordonnées du lieu de l’incident.
Cette découverte va nous entraîner à la recherche des deux prochaines catastrophes, ce qui donnera lieu à une scène impressionnante de crash aérien.
Tout cela occupe une première moitié sans le moindre temps mort. Mais c’est vers le milieu du film que Prédictions semble changer de direction. John, le père de Caleb, part à la recherche de cette jeune écolière des années 50 pour comprendre par quel moyen elle a pu connaître toutes ces données sur des catastrophes futures. Se dresse alors, progressivement, l’image d’une jeune femme-prophétesse, vivant recluse et sans doute considérée comme folle.

La Révélation

Le récit prend alors un virage qui le mènera vers l’apocalypse.
Le mot “Apocalypse” est pris ici dans les deux sens du terme : le sens qu’il a pris au fil du temps, celui de “fin du monde” (si possible spectaculaire), mais aussi son sens étymologique, une révélation.
Car cette histoire est avant tout une révélation pour un scientifique agnostique qui découvre que le monde est déterminé, que tout est prévu à l’avance. Au début du film, nous voyons John donner un cours où il demande leur avis à ses étudiants : l’univers est-il déterminé (donc est-il une création avec un but, un monde dirigé par une intelligence supérieure) ou n’est-il que le fruit d’un hasard aveugle ? La réponse qui se dévoile au fil de l’action ne laisse aucun doute : la jeune Lucinda reçoit ces informations. Le monde dans lequel se déroule le film est donc bien déterminé, il est dirigé vers une fin.

Le fait que la révélation soit présentée sous forme de chiffres (donc que les chiffres contiennent une information divine) renvoie, quant à lui, directement à l’interprétation kabbalistique de la Bible.

La prophétesse et le soleil

Prédictions se présente alors comme une mise en images d’une apocalypse fortement inspirée par la Bible, plus précisément du premier chapitre du livre d’Ezéchiel, dans l’Ancien Testament de la Bible.
Ezéchiel était un prophète, et au centre de l’action du film se trouve également une prophétesse, Lucinda. Pour elle, ce don de prophétie n’était pas choisi, mais surtout pas du tout une bénédiction : à cause de lui, elle a vécu toute sa vie avec d’horribles visions de fin du monde, et elle a tout le temps été rejetée par les autres, au point de vivre recluse dans une cabane au fond des bois. Lucinda recevait donc des informations qu’elle se devait d’écrire, y compris en les gravant avec ses ongles sur tous les supports possibles.
La scène de la visite de la cabane où vivait Lucinda est sans aucun doute le moment central du film. C’est là que la révélation finale se fait. C’est là aussi que John découvre une gravure représentant… le premier chapitre du livre d’Ezéchiel.
D’où venaient les informations que recevait la prophétesse ? Dans le premier chapitre du livre d’Ezéchiel, le prophète dit qu’il voit une “gerbe de feu”. Dans la gravure, cette “gerbe de feu” est dessinée comme un soleil au centre duquel se trouve l’Être divin. De fait, le soleil est au centre de l’apocalypse dans Prédictions. Présent dès le générique de début, c’est lui qui est responsable des catastrophes qui s’enchaînent dans la première partie du film, faisant ainsi le lien entre les deux moitiés de l’œuvre : les éruptions solaires, détraquant les machines, causent ainsi le crash aérien avant de provoquer la fin de tout ce qui vit sur terre.
Mais plus que cela, il semble que ce soit par le soleil que Lucinda obtient ses informations. Ainsi, dans la scène d’ouverture, Lucinda regarde le soleil, qui paraît lui dicter cette série de chiffres. C’est d’ailleurs aussi en regardant le soleil, mais de manière plus scientifique, que John comprend la solution de l’énigme.
Enfin, toujours dans ce chapitre, Ezéchiel parle de quatre êtres “de forme humaine”, et d’où sortaient “des éclairs”. Là aussi, Alex Proyas a employé cette vision dans son film pour mettre en scène quatre personnages sombres et angoissants qui, au sens étymologique du terme une fois de plus, sont des Anges (c’est-à-dire des Messagers).

Le livre de l’Apocalypse

Si le film se base en partie sur cette vision inaugurale du livre d’Ezéchiel, plusieurs détails semblent aussi empruntés au livre de l’Apocalypse lui-même. Ainsi, la sphère temporelle où était dissimulée la révélation de Lucinda peut faire référence au fameux livre scellé de sept sceaux (Apocalypse, chapitre 5).
Le crash aérien peut renvoyer à l’étoile qui tombe du ciel (Chapitre 8).
En règle générale, les chapitres 7 et 8 de l’Apocalypse insistent sur le feu qui s’écrase sur la Terre (encensoir en feu, montagne embrasée, étoile ardente…).
Enfin, les quatre êtres communiquent avec Caleb en lui donnant des pierres noires là où, dans l’Apocalypse, les élus reçoivent “un caillou blanc” (chapitre 2). Ces cailloux noirs jalonnent alors la route qui mène Caleb et la jeune Abby vers le salut d’une nouvelle terre promise (dans l’Ancien testament, Caleb est le premier à pénétrer dans la Terre Promise (Livre des Nombres)).

Ainsi, c’est bel et bien une représentation biblique de l’Apocalypse qui est mise en image dans le film d’Alex Proyas. Cette représentation donne son unité à un film souvent sous-estimé, qui offre pourtant un grand spectacle et un sentiment d’angoisse qui caractérise cette fin de l’humanité.

Prédictions : bande annonce

The Thing (1982) de John Carpenter : le grand film qui ne veut pas de vos compliments

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1982. L’A310 et la fête de la musique décollent pour la première fois, un français est dans l’espace et John Carpenter a le budget et les idées pour réaliser The Thing, son chef-d’œuvre pop : c’était décidément une très belle année.

No future, but no present aussi

Dans l’espace, un éclair jaillit et fonce vers un endroit pas plus fréquenté que la campagne berrichonne en plein été : le pôle Nord. Le titre apparaît en lettres incandescentes, illuminées à l’ancienne, sans CGI trop parfaites : « John Carpenter’s The Thing », soit « Jean Charpentier, le truc » (ou la chose) pour un natif. Cela n’a l’air de rien, mais avant de voir gambader un chien-loup sur une ligne de basse d’Ennio Morricone, le fait est que les premières images de ce temple de la pop culture, déifié à juste titre comme le plus nihiliste des films cultes joue franc jeu dès le départ. Que vous aimiez les belles scènes d’introduction, il s’en cogne. Et c’est parti pour durer.

Synopsis : Hiver 1982 au cœur de l’Antarctique. Une équipe de chercheurs composée de 12 hommes, découvre un corps enfoui sous la neige depuis plus de 100 000 ans. Décongelée, la créature retourne à la vie en prenant la forme de celui qu’elle veut ; dès lors, le soupçon s’installe entre les hommes de l’équipe. Où se cache la créature ? Qui habite-t-elle ? Un véritable combat s’engage.

Être fan

The Thing est l’œuvre centrale d’une des filmographies les plus passées de main en main de l’histoire. Plusieurs générations se sont refilé les VHS, les DVD, les Blu-ray d’un cinéaste qu’on prend souvent en premier sur une pile de trucs à voir, avant même les classiques. Aujourd’hui sur le net, pas un podcast, pas une émission de ciné n’a oublié de parler du Roi de la série B, des tonnes de bouquins et de reportages sont sortis, en plus de coffrets DVD ornant nombre d’étagères (toujours dépoussiérées en premier). Ce phénomène culturel est toujours aussi poignant en 2020, en plein retour d’années 80 stylisées comme les précédentes ties avant elles : les fift, les sixt, les seven. Chacun porte sa croix. Dans la mine triste de John Carpenter, en bon dernier des mohicans, beaucoup de lassitude, un poil de rancœur, pas mal de regrets. Ceux du cinéaste maudit ne réalisant que des brouillons, géniaux, faute de temps, d’argent et de ce petit quelque chose qui fait les artistes conventionnels. Comme un Jean-Pierre Mocky, John est radin, découpe à la cisaille chaque plan et jette des pages de scénario trop chères pour en arriver à l’épure la plus poussée qui soit. C’est un poil cliché et romancé par l’intéressé, mais ça a marché, sur le tard, pour brasser une communauté transgénérationnelle de fans, tous convaincus que ce génie n’était pas hollywoodien parce que les studios ne le méritait pas. Et où est The Thing dans tout cela ? Il a déjà commencé.

Tong Tong

Et si E.T n’était pas sorti cette année-là ? Fou d’Howard Hawks, John Carpenter avait déjà piqué son pseudo de monteur sur Assaut (1976), John T Chance, au personnage joué par John Wayne dans Rio Bravo (H. Hawks, 1959). L’anecdote est radotée partout et par tous, Assaut étant le remake de moins en moins inavoué de Rio Bravo, mais elle rappelle la filiation qu’entretient John Carpenter avec ses cinéastes préférés, la même que ses propres fans avec lui : c’est un groopie. Au bon sens du terme, sans aucune arrière-pensée, The Thing abrite tous les hommages possibles à La chose d’un autre monde (C. Nyby / H. Hawks, 1959), réalisé et scénarisé en partie par Hawks, finalement non crédité. Derrière ces histoires de droits, d’intrigues de production, le parcours d’un film rageur se dessine. Le premier film est proche esthétiquement des fabuleux épisodes de La quatrième dimension, (1959-64) adaptant lui aussi La bête d’un autre monde (John W. Campbell, 1938) John Carpenter fut biberonné avec, a toujours rêvé de l’adapter lui aussi et en intègre une magnifique séquence, sur un écran de contrôle : celle de la découverte de la soucoupe volante. Dans ce plan du film de 1951, les savants tendent les bras autour d’une figure circulaire, pour mieux en comprendre la forme. Ils finissent en farandole. Dans The Thing, les bandes-son symphoniques des années 50 sont tuées. Un tong tong en intro, une nappe en fond sonore : le ton est donné, clairement crépusculaire.

L’âge de glace

The Thing est un film taiseux. Aucune femme sur la base, la seule étant incarnée par Adrienne Barbeau, alors mariée avec John Carpenter : elle incarne la voix d’un ordinateur jouant aux échecs mieux que Mac Ready (Kurt Russell). Il ne fallait pas : la voilà grillée, laissant les clés du film à une bande d’outsiders que seules les années 80 pouvaient tisser. Un scientifique parano, un maître chien quasi muet, un chef des opérations plus hawksien que John Wayne. La liste pourrait se poursuivre. Aucun n’a envie d’être là, tous le subissent et voudrait bien le faire payer à qui de droit. Mais plus maintenant, ils s’en foutent. Marqué par la figure tutélaire de Mac Ready, le parfait anarchiste, se foutant de tout et surtout de l’avenir, le film laisse raidement deviner que cette troupe n’a aucune chance de sauver qui que ce soit. Et cela tombe bien, c’est comme cela qu’ils entrent tous dans la légende.

Les horreurs sont humaines

Kurt Russell incarne un des plus grands rôles de sa vie en dessinant cette énergie lascive du renoncement. Lourd, massif et déçu, sa carcasse est celle d’un héros profondément dépressif, et le génie de The Thing est d’oser le mettre en avant face à une créature refusant toute forme d’identité. En singeant toutes les formes de vie, elle n’en a aucune, face à un héros pour qui l’orgueil n’existe plus, tout comme la figure du héros, sur laquelle aucun personnage de John Wayne ne reculait. Ce procédé, terriblement déstabilisant, présente un bonhomme ne voulant pas être la vedette d’un film, entouré d’autres soupirants soupirants, les bras ballants de tomber là-dedans. Si The Thing était un documentaire, ils auraient tous refusé d’en être. Tant mieux. L’horreur dans ce film est d’avoir un regard formaté aux vieux schémas narratifs perdus, cherchant de l’œil un sauveur, un miracle, une cape… Et ne rien trouver. The Thing refuse tout, la beauté, le calme, la morale.

Il n’en restera qu’un

Ce film exceptionnel est celui d’un cinéaste acceptant mal une glorification qu’il a cherchée toute sa vie. The Thing est très mal reçu, gagnant ses galons de chef-d’œuvre sur le tard, quand l’ombre d’E.T le gentil extraterrestre, sorti la même année en salles, se dispersera pour laisser la vérité éclater sur le long terme. Le film de Carpenter y gagnera la postérité méritée, pour avoir réussi à donner envie de voir et revoir une œuvre singeant un très large panel de l’âge d’or hollywoodien en pompant l’esprit persifleur du Nouvel Hollywood, dans lequel John Carpenter ne s’est jamais retrouvé, pour capter l’atmosphère très noire des années 80. Loin de la guimauve servie par Stranger Things, ces 80’s servies par ceux qui ne les ont jamais connues et ne le souhaitent pas, de toute façon.

Mauvais sang

Il est d’une logique implacable qu’il soit très difficile de sortir une seule scène de The Thing. C’est d’ailleurs un moyen assez sûr pour vous fâcher avec vos amis durablement, bien plus sûrement que de débattre avec des potes cinéphiles sur l’orientation politique de John Carpenter. Pourtant, celle du test sanguin (attention spoilers) donne au film la marque pérenne d’une œuvre visionnaire touchant au génie. Mac Ready menace d’un lance-flamme les survivants de l’équipe, tous suspectés d’être devenus la chose, après plusieurs attaques, et mène, tambours battants, la chasse aux sorcières la plus organique qui soit. Scénaristiquement, l’épure clinique touche tous les esprits : une aiguille brûlante est trempée dans le sang de chacun des suspects, censée réagir on ne sait comment. C’est long, gradué et puissant : la scène est devenue culte. Comment revoir cette séquence en 2020 sans penser au SIDA qui court et deviendra juste après la pandémie la plus mortelle de l’histoire ? Sa brutalité ramène les rapports humains à l’âge de pierre et évoque la violence de la société américaine des années Reagan, les héros polissés des années 50 dans le viseur, riches d’une économie florissante mais sèches de héros collectifs à la Henry Fonda. Las, loin des Rocky, des gros bras et des mignons blockbusters, The Thing est le pendant reclus de toute cette clique de la pop culture, sombre, sûrement, mais tout seul. C’est un regret que beaucoup partagent : pourquoi la Science-fiction ne s’est-elle pas obscurcie plus tôt, quand est-elle devenue un entertainment fun qui permet aux familles d’aller au cinéma tous ensemble ?

The end of the fucking world

Avant que l’esprit Disney rentre dans tous les cerveaux des scénaristes et que les morts ne sortent du champ des caméras, The Thing chantait déjà la fin d’une série B paumée, tendant les bras au succès à tout prix sans savoir quoi en faire. Après lui, John Carpenter redevient le marginal, le punk, la cassandre qui recevra des lauriers bien trop tard, mais les seuls qui valaient. Il retourne à ses séries B mises de côté pour le grand public par les barbouzes des études de marché, des projections-test et des reshootings. A ces personnes-là, la scène de fin la plus ouverte de John Carpenter sonne comme une sentance. Le monde mérite-t-il d’être sauvé ? C’est peut-être pire : il ne mérite même plus que l’on se pose la question.

Bande annonce : The Thing

Fiche technique

Titre : The Thing
Titre original complet : John Carpenter’s The Thing
Réalisation : John Carpenter
Assistant-réalisateur : Larry Franco
Scénario : Bill Lancaster, d’après l’œuvre de John W. Campbell (Who Goes There?)
Musique : Ennio Morricone (musique additionnelle : John Carpenter et Alan Howarth (non crédités))
Photographie : Dean Cundey
Montage : Todd C. Ramsay
Son : Bill Varney, Steve Maslow et Gregg Landaker
Maquillages : Rob Bottin, Ken Chase, Ken Diaz et Stan Winston (non crédité)
Cascades : Dick Warlock
Production : David Foster, Lawrence Turman et Larry Franco
Sociétés de production : Universal Pictures et Turman-Foster Company
Budget : 15 000 000 $ (estimation)
Format : couleurs par Technicolor — 2,35:1 Panavision — Dolby — 35 mm
Durée : 109 minutes
Dates de sortie: États-Unis : 25 juin 1982, France : 3 novembre 1982 / 27 janvier 2016 (version restaurée)
Interdit aux moins de 13 ans lors de sa sortie en salle en France (puis aux moins de 12 avec le changement de la classification)

Distribution
Kurt Russell (VF : Patrick Floersheim) : R. J. « Mac » MacReady, pilote d’hélicoptère
Wilford Brimley (VF : William Sabatier) : Dr. Blair, chef du département scientifique et biologiste
Keith David (VF : Jacques Richard) : Childs, mécanicien
David Clennon (VF : Patrick Poivey) : Palmer, assistant mécanicien et copilote.

Une critique de la série télévisée de 2019 « When they see us »

Il y a trente ans, cinq adolescents de couleur ont été arrêtés et accusés d’avoir violé et battu une joggeuse blanche à Central Park. Les procureurs et les journalistes, à l’époque, les avaient désigné comme une seule et même unité après leur présumée agression: une meute de loups, ou sous le qualificatif sous lequel ils étaient dénommés, les Central Park Five (les cinq de Central Park).

Lancée sur Netflix en 2019, la série « When they see us », qui parle de ce triste événement, a beaucoup fait parler d’elle aux États-Unis. À l’ère de Black Lives Matter, cette série prend tout son sens et nous permet également de découvrir une réalisatrice douée et des acteurs tellement dans leurs personnages qu’on oublie qu’ils sont en train de jouer.

Une histoire vraie et tragique qui met en lumière des faiblesses du système judiciaire

Ava DuVernay, réalisatrice de la mini-série Netflix, a travaillé avec sensibilité sur ce qui est arrivé à ces garçons. Elle ôte la tendance déshumanisante qui consiste à n’en faire qu’une seule entité et montre à la place ce que chacun d’eux a vécu individuellement lorsqu’ilsils ont été contraints de faire de faux aveux, forcés de faire de la prison pour un crime qu’ils n’ont pas commis, et finalement disculpé lorsque leurs condamnations ont été annulées en 2002.

L’histoire des Central Park Five a été largement couverte par les médias, ainsi que dans le documentaire de 2012 The Central Park Five, co- réalisé par Ken Burns, Sarah Burns et David McMahon. Mais cette mini-série, qui est disponible sur Netflix, semble plus personnelle en raison de l’approche intime de la réalisatrice; cette dernière a réalisé et co-écrit les quatre

épisodes. Les performances sont réfléchies sur tous les plans, et en particulier sur celui des acteurs qui donnent aux accusés des rôles de garçons et d‘hommes et non plus celui de racailles.

Un jeu d’acteur époustouflant

serie-netflix-avis-When-they-see-usLes performances, des jeunes acteurs et des plus âgés, sont uniformément étonnantes, en particulier des cinq acteurs principaux, Asante Blackk, Caleel Harris, Ethan Herisse, Marquis Rodriguez et Jharrel Jerome, dont la plupart ont à peine quelques années de plus que les adolescents qu’ils jouent. Ils capturent l’innocence, dans tous les sens du terme, des enfants et la permanence de sa perte. C’est un grand privilège de les voir.

La dynamique entre les parents des garçons est tout aussi intense, en particulier entre la mère de Yusef, Sharone (Aunjanue Ellis) et la mère de Korey, Delores (la fougueuse Niecy Nash), qui en veut à ce qu’elle perçoit comme la tendance égoïste de Sharone à mettre les besoins de son fils au-dessus de ceux des autres. Le climat au sein de chaque famille change au fil des ans: pour Ray, qui rentre chez lui pour retrouver son père (John Leguizamo) marié à une femme plus jeune (Dascha Polanco d’Orange Is the New Black), et pour Antron, dont le père peu fiable (Michael K. Williams) est tombé très malade. Métaphoriquement et littéralement, c’est comme s’il n’y avait plus de place pour ces garçons dans leur monde.

« When They See Us » a un peu tendance à pencher vers le mélodrame, ce qui peut parfois fonctionner mais fait parfois tomber la série dans des clichés, en la rendant lourde et il devient difficile pour le spectateur de s’y plonger. Heureusement, au final, la série a une fin triomphante pour ses protagonistes. Plus que tout, cette mini-série nous rappelle que ce qui est arrivé à ces cinq garçons il y a trois décennies pourrait tout aussi bien se produire aujourd’hui, et cela, avec l’appui de certaines personnalités puissantes qui percevraient cela comme juste.

Written by Katya Smith

 

 

« Tati par Merveille » : deux univers qui s’entrechoquent

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Monsieur Hulot est-il iconique ? Le dessinateur belge David Merveille semble en attester. Il s’empare de ses attributs dans un album faisant la part belle à l’image. Le résultat est double : un hommage passionné à Tati et des planches d’une beauté incontestable.

Monsieur Hulot est indissociable du cinéma de Jacques Tati. Il est le personnage-phare de quelques-uns de ses films les plus marquants : Mon oncle, Playtime ou Les Vacances de monsieur Hulot. Pourvu d’un imperméable, d’un chapeau et d’un pantalon trop court, augmenté d’une pipe, d’un parapluie et d’une démarche singulière, longiligne et gauche, il fait partie de ces personnages de cinéma récurrents, attachants et iconiques tels qu’a pu l’être Charlot.

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Extrait visible sur le site de l’éditeur.

Le dessinateur belge David Merveille va puiser dans son univers de quoi agrémenter des planches diversement conçues. Dessins au fusain, aux pastels, à la gouache, à l’acrylique ou au crayon, revisitant une affiche ou voguant autour d’un thème ou d’une situation, le Bruxellois met sa fantaisie au service de monsieur Hulot dans ce qui s’apparente à une démarche passionnée et duale. Car ce sont bien deux univers qui s’entrechoquent ici : Merveille rencontre Tati et redéfinit son personnage touche par touche – tout en lui restant fidèle.

À travers monsieur Hulot, David Merveille exploite une réalité esthétique et architecturale appartenant à une autre époque. Les années 1950-1960 se fondent de manière idoine dans ses dessins. L’artiste belge s’est d’ailleurs tôt intéressé à Jacques Tati et son personnage-clé, qu’il dessine depuis de nombreuses années, dans ses livres, dans des expositions ou des sérigraphies dédiées. En définitive, Hulot apparaît pour ce qu’il est : taciturne, bon enfant, maladroit, archétypal.

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Extrait visible sur le site de l’éditeur.

Pierre Richard ne s’y trompe pas dans sa préface : « Plonger dans le livre de David Merveille, c’est s’immerger dans le monde poétique de Jacques Tati. » Cette poésie transparaît dans chaque variation proposée autour du personnage, mais aussi dans le soin accordé aux décors – une citation de Tati vient d’ailleurs souligner leur importance. L’humour, les métaphores visuelles, l’incongruité ont également toute leur place dans les planches de David Merveille. Une énième preuve, s’il en fallait, que les deux univers artistiques ici présents sont en parfaite osmose.

Tati par Merveille, David Merveille
Champaka Brussels Éditions, août 2020, 120 Pages

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4

« La Part commune » : repenser la propriété privée

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Docteur en philosophie, Pierre Crétois questionne la propriété privée dans un essai d’une densité remarquable publié aux éditions Amsterdam.

La propriété privée est souvent considérée comme une condition sine qua non de la liberté et de la démocratie. Le philosophe anglais John Locke en a théorisé les principaux fondements dès son Traité du gouvernement civil publié en 1690. Pierre Crétois s’appuie sur ce texte fondateur pour exercer une critique raisonnée à l’endroit de la pensée propriétariste. John Locke plaide en faveur d’un droit naturel sur les choses, acquises grâce au travail et qui, une fois légitimement appropriées, doivent être considérées comme une part de soi-même. Il formule toutefois ce qu’on a appelé la « clause lockéenne » : toute appropriation doit être juste, c’est-à-dire ne pas engendrer de privation outrancière vis-à-vis des tiers. Mais ce qui s’appliquait à l’époque est-il transposable dans un monde fini, soumis à l’aléa environnemental et à des inégalités croissantes ?

Cette interrogation sous-tend tout l’ouvrage de Pierre Crétois. Pour baliser sa réflexion, l’auteur évoque les droits résiduels de John Commons, les compossibilités de Leibniz, les droits distincts et relatifs du juriste américain Tony Honoré, les compensations financières imaginées par Thomas Paine et Jean-Jacques Rousseau pour dédommager les derniers arrivés sur un marché, la non-considération proudhonienne de la force collective et coopérative dans la rémunération des salariés, les inégalités génétiques de Hillel Steiner, les thèses d’Alfred Fouillée ou Léon Bourgeois respectivement sur la société propriétaire et la dette sociale ou encore la conception contractualiste de Rousseau, selon laquelle la propriété repose sur un pacte social qui ne peut ni être abusivement désavantageux envers l’une des parties ni inconciliable avec le bien commun. Pierre Crétois passe aussi par Elinor Ostrom, qui a questionné les formes juridiques de la propriété, ou par Wesley Newcomb Hohfeld, pour qui il existe des corrélatifs aux droits, lesquels demeurent en toutes circonstances relatifs et partiels.

La Part commune n’est pas seulement un essai dense et instructif, il parvient à vulgariser des théories philosophiques ou économiques parfois considérées comme hermétiques. C’est en les soumettant au jugement du lecteur que Pierre Crétois pose, pierre par pierre, une critique argumentée de la propriété privée. Ainsi, au penseur libertarien Robert Nozick jugeant les inégalités normales dès lors qu’elles reposent sur des mécanismes de marché acceptés de tous (par exemple, une star s’enrichissant en remplissant un stade, personne ne forçant par ailleurs les spectateurs à acheter leur ticket), Pierre Crétois rétorque que l’acte d’achat est avant tout mû par le plaisir et ne vaut pas caution pour tout ce qu’il supporte : travail des enfants, exploitation des salariés, etc. Il souligne les abus de droit, pense le revenu de base comme un dividende sur le patrimoine commun, oppose le handicap, l’éducation ou la génétique au seul mérite personnel, que John Rawls et Friedrich Hayek relativisaient eux aussi.

Pierre Crétois en vient progressivement aux conclusions attendues : liberté et justice s’avèrent incompatibles avec la propriété absolue, le droit règle les situations de propriété en les déconstruisant selon une série de normes, le laisser-faire est souvent extrêmement favorable aux rentiers et aux spéculateurs (l’exemple du prix du grain manipulé par les riches commerçants accapareurs) et très peu aux salariés ou aux populations les plus vulnérables, le propriétaire prend place au sein d’écosystèmes sociaux dont il faut tenir compte… Comment dès lors répondre aux défis que pose la propriété privée ? En mettant en place un accès universel et gratuit aux biens d’accomplissement, en démocratisant l’accès aux fonctionnalités des objets par le partage (la propriété compte moins que l’usage), en déréifiant les biens, en combattant les externalités négatives et en promouvant un équilibre éthique ou une régulation étatique. C’est en confrontant les intellectuels et en exemplifiant leurs théories que Pierre Crétois mène le lecteur vers ces propositions qu’il serait bon d’imposer dans le débat public.

La Part commune, Pierre Crétois
Éditions Amsterdam, septembre 2020, 250 pages

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5

« Étouffer la révolte » : pathologiser la contestation

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Étouffer la révolte raconte comment une révolution psychiatrique a eu des incidences politiques profondes. Jonathan Metzl a enquêté à Ionia, au Michigan : il s’est servi des archives d’un hôpital d’État pour étudier le profil des schizophrènes à travers le temps.

En 1948, Anatole Litvak portraiture un asile psychiatrique dans La Fosse aux serpents. On y suit les pérégrinations de Virginia, une romancière blanche vulnérable, passive et diminuée par des troubles mentaux qui la déconnectent de la réalité. L’intrigue du film concorde avec l’étude des fiches d’admission de l’hôpital d’Ionia : ce sont des femmes blanches, rurales et inoffensives qui forment le gros de la patientèle schizophrène de l’établissement. Pourtant, au tournant des années 1950-1960, la schizophrénie va devenir le fait d’hommes noirs, urbains et décrits comme agressifs, dans un complet renversement des normes.

Entretemps, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) a été révisé. Et, c’est l’auteur qui le note, « le DSM-II opérait comme un texte implicitement raciste, reflétant le contexte social de ses origines d’une manière qui permettait à ses utilisateurs de pathologiser, consciemment ou non, la révolte comme une maladie mentale. » Nous sommes alors en plein mouvement pour les droits civiques et la nouvelle version du DSM atteste que la schizophrénie se caractérise notamment par l’hostilité et le refus de se plier à l’autorité. Les normes professionnelles de la psychiatrie ont changé et, dans les années 1960, de plus en plus de personnes atteintes de « trouble de la personnalité antisociale » se voient requalifiées en schizophrènes paranoïdes. Ce sont essentiellement des hommes Noirs qui s’opposent à l’establishment blanc.

Jonathan Metzl explique que les campagnes commerciales pharmaceutiques associent elles aussi la communauté afro-américaine à la violence et la schizophrénie. Certains arguent même que les icônes noires des droits civiques provoquent incidemment la maladie mentale. La radicalisation qui accompagne les Black Panthers, Malcolm X, Elijah Muhammad et Nation of Islam colle parfaitement avec la nouvelle description de la schizophrénie, ce qui a pour effet de pathologiser la contestation noire et d’opérer un authentique contrôle social. Les articles de recherche parus dans les années 1960 et 1970 sont dans l’air du temps : ils décrivent les Noirs comme agressifs et hostiles.

Frantz Fanon, psychiatre, avait une lecture différente des choses. La pauvreté, le racisme ou le sentiment d’impuissance font certes partie des incubateurs de certaines maladies mentales, mais la couleur de peau en tant que telle y est tout à fait étrangère. Il sera rejoint sur ce point par certains journaux afro-américains. Cela n’empêche pas Malcolm X et Robert Williams, alors directeur à la NAACP, d’être déclarés schizophrènes par le FBI. Certains militants afro-américains voient eux aussi de la schizophrénie dans le racisme des Blancs.

À Ionia, corruption, épidémie et suicides mènent à une désinstitutionnalisation progressive. L’établissement ne conserve que les malades les plus violents, c’est-à-dire, selon les considérations médicales de l’époque, les Noirs. Jonathan Metzl trouve d’ailleurs une confirmation édifiante dans les dossiers des patients. Les Noirs y sont souvent décrits comme belliqueux et menaçants, surtout avec le corps médical (blanc), tandis que les Blancs sont dits réservés, improductifs et apathiques, et seulement violents envers eux-mêmes. Le diagnostic de schizophrénie est clairement « le lieu d’un changement de perception ». Cette maladie a été codée de telle sorte qu’elle a intériorisé les conflits politiques. Les nouvelles normes psychiatriques verbalisées dans le DSM-II, mêlées aux idées préconçues des soignants et à la radicalisation du mouvement pour les droits civiques, ont envoyé à l’asile des milliers d’Afro-américains qui, auparavant, auraient été au pire diagnostiqués comme dépressifs ou souffrant de troubles bipolaires. Pendant ce temps, Alice Wilson, une patiente blanche dont Jonathan Metzl retrace patiemment le parcours psychiatrique, est « rétrogradée » de schizophrène à dépressive…

Il faudra attendre la troisième édition du DSM, en 1980, pour que le schizophrène ne soit plus considéré comme hostile ou colérique. Entretemps, l’asile aura opéré précisément comme Michel Foucault l’avait en son temps théorisé : une expression répressive de relations de pouvoir. Et la schizophrénie aura été conçue – peut-être inconsciemment, l’auteur ne tranche pas vraiment la question – comme une sorte de drapétomanie moderne. Sauf que ce n’était plus exactement l’esclave cherchant à s’affranchir qui était diagnostiqué malade mental, mais bel et bien le Noir revendiquant une égalité de droit que le pouvoir blanc lui refusait.

Étouffer la révolte, Jonathan Metzl
Autrement, octobre 2020, 400 pages

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4

L’accident de chasse : vérité ou mensonge ?

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Le titre donne une indication qui sous-tend l’essentiel de la première des cinq parties de ce volumineux et ambitieux roman graphique. On se doute rapidement que l’accident de chasse dont il est question dissimule une vérité complexe.

L’accident de chasse est l’explication donnée par un aveugle nommé Matt auprès de sa famille. Mais sa belle-mère le traite de menteur et l’époque est celle où Al Capone accédait à la notoriété comme gangster à Chicago. On apprend en fin de volume que les auteurs proposent ici leur version d’une histoire vraie, celle d’un homme lié à la pègre qui fera des années de prison avant d’établir une relation privilégiée avec son fils. Si la première partie montre l’enfance de Charlie – le fils -, bien vite la narration évolue vers les années de prison du père. Celui-ci a finalement reconnu avoir menti pour présenter une version acceptable auprès de sa famille. À l’époque, Charlie était un jeune garçon qu’il cherchait à protéger. Mais Charlie finit lui aussi par être tenté par une vie en marge de la société. Encore jeune et influençable, l’air du temps à Chicago risque ni plus ni moins que de l’inciter à commettre les mêmes erreurs que son père, avec des conséquences comparables.

Le dépassement

Bref, Charlie aidant beaucoup son père aveugle, une véritable complicité se noue, en particulier après la mort de la mère, quand ils habitent ensemble. Connaissant l’écriture braille, le père utilise ses connaissances, sa philosophie et son amour pour les mots et donc la poésie, pour sublimer toutes ses frustrations et aussi pour entraîner les autres vers l’évasion intellectuelle. Tout ce qui suit la première partie consiste essentiellement en une narration indirecte : celle que Matt Rizzo fait à son fils de ses années d’emprisonnement et d’exploration artistique.

L’évasion par l’esprit

Il serait absurde de penser que cela fut facile ou évident. Matt Rizzo a souffert au point de longtemps penser au suicide de manière obsessionnelle. Mais dans la prison où il a atterri, il est évidemment loin de faire ce qu’il veut. Le lieu est immense et ses déplacement sont encadrés. Son idée serait de monter au dernier étage pour sauter dans le vide. Pour expliquer, cette prison se présente comme une immense tour creuse dont les murs épais abritent les cellules. La BD rend parfaitement compte de l’impression d’espace, jusqu’à rendre le lieu agréable esthétiquement avec des vues occupant une double page mettant en valeur l’ensemble architectural. Matt aurait besoin de prétextes pour accéder au dernier étage. C’est Nathan Leopold, son compagnon de cellule, qui pourrait les lui fournir, car, à le croire, il a ses entrées un peu partout. Mais il cherche à empêcher Matt de se suicider. Pour cela, il lui donne livre après livre, en lui promettant qu’il l’emmènera à cet ultime étage une fois sa lecture achevée. Il se comporte ainsi comme quelqu’un qui détient la connaissance et qui la promet symboliquement à son codétenu : accès à un endroit particulièrement élévé quand il aura élevé son degré de connaissance dans le domaine de la littérature. Pour cela, il ne lui propose pas n’importe quelle lecture, puisqu’il s’agit de L’Enfer de Dante. Bien entendu, L’Enfer que découvre notre lecteur-raconteur, éveille de nombreux échos avec l’Enfer dans lequel il passe ses journées (enfer…mé !). Surtout, le détenteur de la connaissance se comporte de manière quelque peu machiavélique, puisqu’il attend que son élève ait achevé la lecture de L’Enfer pour lui annoncer qu’il n’a lu qu’une partie de l’œuvre intégrale : La Divine comédie (dont on apprend qu’elle n’a pas été écrite en latin comme cela aurait été logique à l’époque, mais dans une langue populaire qui a contribué à faire émerger l’italien actuel). Se faisant, il se comporte finement, car il sait bien que toute lecture appréciée en appelle d’autres. Il n’a donc pas trop de mal à inciter son élève à poursuivre son exploration de l’univers de Dante.

Originalité de la forme

Venons-en maintenant à ce qui fait de cette BD une œuvre bien particulière, aussi originale que fascinante. Son format inhabituel (presque carré : 23,8 x 21 cm pour une épaisseur de 4,5 cm et un poids de 1,14 kg) retient d’emblée l’attention mais pourrait rebuter. Le choix du noir et blanc correspond bien à l’univers assez noir décrit dans ses quelque 472 pages (aucun souvenir d’une situation humoristique, le plus séduisant venant d’un graphisme assez particulier fait de nombreuses hachures pour relativement peu de traits bien nets. Pourtant, le dessin fait son effet). Landis Blair (qui vit à… Chicago) se montre à l’aise avec le medium BD qu’il doit bien connaître, bien que ce soit sa première production. En effet, il utilise parfaitement toutes les ressources à sa disposition, organisant ses planches de façon remarquable et surtout en se montrant particulièrement inspiré pour retranscrire des impressions originales (fréquence d’un son par exemple). Il trouve une sorte d’équivalent personnel à ce que propose Zeina Abirached dans Le piano oriental, montant qu’en BD, on peut se permettre beaucoup de fantaisies. L’originalité passe également par une série de doubles planches sur lesquelles on tombe un peu par hasard, au fil des chapitres (18 en tout), dès la deuxième partie, où le style est différent : silhouettes en ombres chinoises et du texte sous forme de quelques pavés, pour des épisodes intitulés « Les écrits de Matt Rizzo » avec bien souvent le fond constitué de braille, qui permettent de se faire une idée des productions de l’aveugle. Dans le même ordre d’idées, on remarque que certaines planches comportent une ornementation en forme de frise (jamais la même bien entendu).

Originalité du fond

On n’est pas loin du chef-d’œuvre (dommage, cinq partie pour explorer les neuf cercles de l’Enfer), avec ce roman graphique dont le scénario signé David L. Carlson exploite avec maestria l’histoire de Matt Rizzo qu’il tient de la bouche même de Charlie, son fils, avec qui il fut ami. Il a fallu du temps aux auteurs pour trouver la façon de présenter cet ensemble complexe, mais cela en valait la peine. Parcourir cette BD qui sort vraiment du lot permet de découvrir son exploration de thèmes fondamentaux comme les rapports filiaux, le dépassement de la cécité par l’art (et plus particulièrement la poésie), la transmission des connaissances, l’univers du crime avec la culpabilité (régulièrement présentes, des silhouettes fantomatiques accompagnent certaines situations pour faire comprendre que les personnages vivent avec des ombres, des souvenirs, des ancêtres qui les accompagnent, les guident parfois) et la rédemption par l’acceptation de soi. N’oublions pas l’Enfer que chacun.e parcourt à sa façon jour après jour. Ici, il est symbolisé par une prison. La BD montre que tout enfermement peut être dépassé, avec de la volonté. D’ailleurs, grâce à leur inspiration, les auteurs montrent qu’eux-mêmes sont capables de ne pas se laisser enfermer dans l’univers déjà très codifié de la BD. Ils proposent ici une œuvre d’une telle richesse qu’elle mérite largement plusieurs lectures pour en explorer toutes les facettes.

L’accident de chasse, David L. Carlson et Landis Blair
Sonatine éditions, août 2020, 472 pages

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4.5

Brooklyn Boogie: l’hommage au quartier de cœur

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Œuvre dédiée au quartier de Brooklyn, Brooklyn Boogie est une co-réalisation de Wayne Wang, « suite » de son film Smoke ; et de Paul Auster qui adapte une de ses nouvelles pour en signer le scénario.

Brooklyn Boogie est ce que l’on peut qualifier de « théâtral » par moments en ce qu’il met en scène des personnages face à eux-mêmes ou à une caméra, directement devant nous, sans artifice. Certaines scènes paraissent jouées comme au théâtre : le monologue de Violet (Mel Gorham) récité, celui de Lou Reed qui joue un « homme aux étranges lunettes » (il est crédité ainsi) même s’il apparaît comme une sorte de discussion avec les réalisateurs. Le quatrième mur est brisé plusieurs fois, l’œuvre n’étant pas définie clairement dans sa forme : mi-documentaire mi-fiction. Il s’agit donc d’un objet cinématographique unique dont le but est de montrer le quartier de Brooklyn dans toute sa splendeur, ou plutôt son excentricité, sa diversité. Toute une galerie de personnages se retrouve autour du personnage d’Harvey Keitel alias Auggie Wren, qui tient un débit de tabac.

Le rythme du film est très vivant mais aussi étrange car entrecoupé de scènes avec des statistiques (plus ou moins excentriques) sur Brooklyn. C’est un film unique, comme nous l’avons dit, également dans sa volonté de montrer ce quartier de New-York tel qu’il est : bruyant, grouillant de monde, excentrique, sale, où on trouve aussi des voleurs… Paul Auster est un grand écrivain connu notamment pour sa Trilogie New-Yorkaise et l’on sent qu’il a un attachement particulier et fort pour cette ville.

Un des gros points forts du long-métrage est d’avoir réussi à recréer l’authenticité de ce microcosme qu’est Brooklyn, en montrant son quotidien, au travers de ses personnages attachants, hauts en couleur. On y retrouve des scènes de la vie quotidienne : on y voit des personnages ordinaires du quartier, qui vivent leur vie ou font leur travail : un salesman, un conducteur d’enquêtes (joué par Michael J. Fox), des musiciens, une SDF… Ceci marche d’autant plus qu’on y retrouve des grands noms du cinéma ou de la musique, qui eux aussi ont un rapport particulier avec ce quartier : Jim Jarmusch, Lou Reed, Madonna… Les retrouver ainsi en train d’interpréter un rôle les montre sous un jour nouveau et très plaisant. Finalement, ils semblent beaucoup plus « réalistes », car détachés du statut d’artiste au-dessus du commun des mortels qu’on a tendance à leur conférer.

Un autre gros point fort est la liberté dont ont fait preuve Wayne Wang et Paul Auster avec cette œuvre : on sent qu’ils ont voulu mettre toute leur créativité dans ce projet, et cela marche très bien. Entre autres, le montage et la mise en scène du film sont assez uniques en leur genre : on croise le chemin de ces personnages fictifs, puis l’on voit des interviews de vrais personnes habitant ce quartier. Nous avons déjà abordé son aspect théâtral, mais force est de constater qu’à certains moments on se retrouve à mi-chemin entre des saynètes et des vraies scènes de film. Cela pourrait sembler brouillon ou confus en temps normal, mais pas ici. Le but est de faire ressentir au spectateur le bouillon créatif que représente New-York, et bien entendu, Brooklyn, pétri d’influences culturelles diverses.

Donc, n’hésitez pas à regarder cette œuvre drôle et festive, vous en ressortirez sûrement plus grand qu’avant.

Brooklyn Boogie : Bande Annonce

Brooklyn Boogie : Fiche Technique

Titre : Brooklyn Boogie
Titre original : Blue in the Face
Réalisation : Paul Auster et Wayne Wang
Scénario : Paul Auster et Wayne Wang
Production : Greg Johnson, Harvey Keitel, Hisami Kuroiwa, Peter Newman, Diana Phillips, Bob Weinstein et Harvey Weinstein
Photographie : Adam Holender
Montage : Christopher Tellefsen
Musique : John Lurie
Genre: Comédie
Durée: 83min
Date de sortie: 3 janvier 1996
Etats-Unis – 1995

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4

Sortie en DVD de Dark Waters, de Todd Haynes : pour que justice soit faite

La sortie en DVD/Blu-Ray de Dark Waters par Darkstar était très attendue, tant le film de Todd Haynes (2019) nous avait marqués par son sujet, la maîtrise de son scénario, la sobriété des comédiens et de la mise en scène. Digne héritier des grands films américains de dénonciation des années 1970, Dark Waters passionne tant par la catastrophe sanitaire qu’il expose au grand public que par l’humilité de tous ceux et celles qui se sont mis au service de ce récit dont la prise de connaissance est tout simplement indispensable.

Dans le dossier de presse du film, Todd Haynes souligne avec sagacité que ce qui intéresse le spectateur d’un film de dénonciation, ce n’est pas tant ce qui est dévoilé – cela est évidemment déjà connu lorsque sort le film – mais le combat de David contre Goliath, la victoire d’un individu dans sa quête de vérité face aux puissantes forces liguées contre lui. L’histoire vraie racontée par Dark Waters constitue un parfait exemple de ce principe. En 1998, l’avocat américain Robert Bilott, spécialiste en questions environnementales, entreprend une action en justice contre le géant de l’industrie chimique américaine DuPont, dont l’usine Washington Works, en Virginie-Occidentale, est accusée par une communauté de citoyens de la région d’avoir déversé dans la nature des produits chimiques dangereux. L’obstination de l’avocat, qui s’attaque dans cette affaire à une industrie que son cabinet, Taft Law, défend à longueur d’année, permettra de mettre au jour un incroyable scandale de pollution à large échelle à base d’acide perfluorooctanoïque (APFO ; PFOA en anglais), causant de graves problèmes de santé à tous les êtres humains. Après plus de vingt ans de combat juridique, Bilott parvint à obtenir en 2017 auprès de DuPont un dédommagement de près de 700 millions $ pour les 3.500 clients qu’il représentait. En 2018, l’avocat a lancé un nouveau recours collectif contre plusieurs entreprises chimiques – dont DuPont – couvrant cette fois tout le territoire des Etats-Unis. Celle-ci est toujours en cours à l’heure où nous publions cet article.

Nous ne reviendrons pas en détails sur le film, qui a déjà été l’objet d’une critique élogieuse bien méritée sur ce site, nous nous attarderons simplement sur quelques traits saillants dont la plupart sont abordés dans les bonus intéressants du DVD/Blu-Ray (voir ci-dessous). Sur le plan narratif, d’abord, il faut souligner la transgression initiale sans laquelle cette affaire n’aurait jamais pu être amenée devant la justice. Dans un monde socialement cloisonné, il a fallu du courage au fermier Wilbur Tennant pour se rendre dans un univers incarnant le monde des affaires, qui tranche à ce point avec son environnement familier : un cabinet d’avocats moderne et terne, situé dans une grande ville (Cincinnati). Le contraste est souligné dans la scène où Tennant (remarquable Bill Camp) se rend en tenue de travail dans les bureaux de Taft Law où domine la triste uniformité des costumes-cravate. De son côté, on devine chez Robert Bilott un déracinement, lui qui a migré de la campagne vers la ville pour se spécialiser dans le droit des sociétés. Discrètement moqué par ses pairs pour ses origines provinciales, Rob traversera le mur invisible pour, littéralement, remettre les pieds dans la boue des fermes. Ce qui ajoute encore du sel au personnage, c’est la transgression ultime, extrêmement rare, qu’il va ensuite accomplir. Robert Bilott est un homme du sérail, un avocat habitué à défendre l’industrie chimique, qui décide un jour de se retourner contre elle et de lui porter un coup terrible. Cette conversion tenant lieu de rédemption redonne un peu d’espoir dans ce monde gouverné par la recherche du profit. L’ironie étant évidemment que c’est toute l’expérience acquise par Bilott qui lui permit de faire surgir la vérité dans une matière aussi complexe.

Ensuite il faut saluer l’humilité dont toute l’équipe du film a fait preuve en se mettant totalement au service du récit. Pour adapter une histoire vraie difficile à fictionnaliser car reposant sur des données extrêmement techniques, un travail de recherche considérable a été effectué, donnant au film un aspect presque documentaire. On comprend à ce titre le choix de Mark Ruffalo de proposer le projet à Todd Haynes, un cinéaste qui, comme son chef opérateur Edward Lachman, a la réputation d’être extrêmement rigoureux. Alors que le film s’intéresse à des individus bien réels, l’équipe a réalisé un travail en amont important, s’entretenant longuement avec tous les intervenants afin de se rapprocher le plus possible de la réalité des faits et des individus. Le couple Robert Bilott/Sarah Barlage a d’ailleurs été impliqué jusque sur le plateau de tournage. Le tournage a eu lieu là où les faits réels se sont déroulés, y compris dans les bureaux du cabinet de Taft à Cincinnati. Enfin, Dark Waters a le grand mérite de ne pas dénaturer les faits pour servir une logique cinématographique. Ainsi, le film ne se conclut pas par un triomphe ni dans la liesse provoquée par une justice enfin rendue à une communauté rurale purement et simplement empoisonnée pendant des décennies. On y voit au contraire la réalité d’une action en justice comme dans la « vraie » vie : une vaste zone grise striée de victoires incomplètes, de compromis… et de batailles juridiques qui se poursuivent.

Si Dark Waters est assurément un film engagé (dans le dossier de presse, il est précisé que la société de production Participant, qui avait également porté le projet Spotlight, « pour offrir une caisse de résonance au message du film, […] mènera une campagne destinée à combattre les substances chimiques persistantes, à les ramener dans le débat public et à exiger des mesures de protection plus fortes auprès des élus »), il ne l’est pas dans un sens politique forcément clivant. Il s’agit d’un film de dénonciation, de révélation de faits qui ne peuvent que révulser tout le monde, mais restent dramatiquement peu discutés ni représentés. A l’heure où Hollywood semble vivre dans un déni d’une réalité devenue sans doute trop tragique pour lui, où il tourne le dos aux héros qui ne portent pas d’accoutrement ridicule et ne sont dotés d’un super-pouvoir, Todd Haynes montre à quoi ressemble un véritable héros des temps modernes. Pas de glamour ni de charisme éclatant, juste un homme qui refuse de brader sa conscience et accepte de s’investir corps et âme dans un combat inégal et ingrat. Qui ne pourrait se réjouir d’une telle lueur d’espoir dans un monde devenu si cynique ?

BONUS

Les cinq interviews proposées par Darkstar en supplément sont toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Todd Haynes, qui bénéficie du temps de parole le plus long, admet sa volonté de tourner un film de dénonciation dans le sillage du grand Alan J. Pakula et sa fameuse « trilogie de la paranoïa » (Klute, 1971 ; A cause d’un assassinat, 1974 ; et Les Hommes du président, 1976). Haynes loue également son chef opérateur Edward Lachman, avec lequel il collabore depuis Loin du Paradis (2002) et qui, comme lui, est un admirateur de Gordon Willis, le chef opérateur de Pakula (notamment). Haynes évoque enfin l’investissement important de tous les comédiens, ainsi que la vitesse d’exécution du compositeur Marcelo Zarvos, et cela malgré la durée imposante de la bande originale (« Jamais je n’avais travaillé aussi vite ! »). Tous les intervenants interviewés louent unanimement Mark Ruffalo, un comédien attachant qu’il est difficile de ne pas admirer en constatant nous-mêmes, dans son interview, à quel point cet homme engagé (il milite activement pour des causes écologiques) est animé par un souci de justice, tout en faisant preuve d’une humilité et d’une sobriété qui permettent de mieux comprendre pourquoi il campe son rôle avec tant de justesse et de gravité, totalement dépourvues d’artifices. Il est amusant d’entendre Ruffalo admirer chez Robert Bilott les mêmes qualités que celles que les autres invoquent à son sujet ! Il souligne avec beaucoup de respect l’opiniâtreté de l’avocat qui a poursuivi son combat sans relâche pour un motif devenu rare à l’heure où les intérêts – privés comme collectifs – l’emportent : le souci de simplement faire « ce qui est juste ». Dans un métier qui ne brille pas par la vigueur de ses principes éthiques, a fortiori dans le droit des sociétés, il est vrai que le parcours de Robert Bilott est fascinant.

Anne Hathaway livre quant à elle un éclairage intéressant sur les aspects contradictoires de l’épouse de Bilott, Sarah Barlage, dont la rencontre secoua les a priori de Hathaway sur les « femmes au foyer du Midwest », cette femme acceptant de remettre en question ses conceptions politiques et ses désirs personnels au service de la cause défendue par son mari. Tim Robbins, également une personnalité engagée, livre une interview passionnante sur le caractère révoltant de l’affaire traitée dans le film, et évoque son caractère foncièrement optimisme en expliquant sa conviction que les individus peuvent faire éclater la vérité sans compter ni sur les grandes entreprises, ni sur les médias ou les forces politiques, qui s’appuient mutuellement dans un silence coupable. Enfin, l’interview la plus attendue est forcément celle de Robert Bilott lui-même, qui apparaît face à la caméra exactement comme on l’avait imaginé et comment les acteurs l’ont décrit : simple, sobre et mu par un engagement sincère et inébranlable envers la cause qu’il continue à plaider à ce jour. Son intervention est plus courte qu’on ne l’aurait espérée, mais son éloquence et sa force de conviction suffisent amplement pour mériter notre respect. En bref, ces interviews passionnantes sont le complément parfait d’un film tel que Dark Waters.

Suppléments de l’édition DVD :

  • Entretien avec Todd Haynes
  • Entretien avec Mark Ruffalo
  • Entretien avec Anne Hathaway
  • Entretien avec Tim Robbins
  • Entretien avec Rob Bilott
  • Bande annonce du film
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Antoinette dans les Cévennes : marcher et se transformer en chemin

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4

Antoinette dans les Cévennes se présente d’abord comme une comédie romantique. Mais c’est en virant de bord et en devenant un vibrant portrait de femme que le film se révèle le plus savoureux. D’autant qu’il met en présence deux forces à priori opposées : la nonchalance de l’âne face à la pétillante Laure Calamy.

Murmurer à l’oreille d’un âne

L’été est la saison des amoureux. Tout particulièrement au cinéma où l’on rencontre des amours heureux ou du moins des amours qui se réalisent, qui existent sous le soleil. En France, on pense particulièrement à Un amour de jeunesse pour sa relecture du conte initiatique avec un premier amour en filigrane. Mais c’est Rohmer et son Conte d’été notamment que l’on convoque plus facilement. Pour Antoinette, c’est surtout une longue attente avant la promesse de sorties avec son amant. Elle est institutrice et prépare un spectacle audacieux avec ses élèves. Une chanson sur une femme qui revendique un amour interdit, et qu’elle fait crier haut et fort par des gamins. Cette séquence inaugurale est aussi l’instant d’une transformation. Alors que tous ses élèves sont silencieux, les yeux fermés, Antoinette enfile une robe de soirée. Elle apparaît métamorphosée sous les yeux ébahis des enfants. Très vite, elle se retrouve abandonnée dans les bras de son amant qui lui annonce d’ailleurs un autre abandon puisque finalement, il part en vacances avec sa femme.

Impulsive

Antoinette n’est pas du genre à s’apitoyer. Son corps est montré d’emblé comme un corps d’action, sa fougue, une énergie constructive. La voilà donc partie pour les Cévennes. Telle un Stevenson moderne et féminin, elle fait le voyage avec un âne. Très vite, elle raconte son histoire farfelue, les raisons de sa présence sur le chemin et devient une sorte de mascotte. Heureusement, le film évacue très vite l’enjeu amoureux ou plutôt sentimental pour s’intéresser exclusivement à son personnage. Non seulement les paysages sont magnifiques, mais le lien qui se lie entre l’âne Patrick, qui écoute patiemment, et la pétillante Antoinette, qui ne cesse de parler pour le faire avancer, est savoureux. Laure Calamy offre sans nul doute une fraîcheur et une force excessive et douce à ce personnage de femme en partie blessée. Lorsqu’elle conte à son nouvel ami ses histoires d’amour ratées, on sent bien pour elle l’enjeu que représente le couple, ce qu’elle est venue chercher au départ. De situations cocasses en moments plus poétiques, le film parvient à trouver son équilibre, sans jamais nous dire où il va. Il y a une véritable émotion qui naît et qui se détache de l’artificiel. Si des phrases aussi banales sont prononcées que « ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin », ici ces mots prennent tout leur sens.

Je marche seule à tes côtés

Véritable ode à la marche, à la rencontre, à l’écoute de l’autre, Antoinette dans les Cévennes est aussi un film qui prend le temps de rendre ses personnages attachants. Même Patrick, l’âne, met du temps à trouver son chemin à lui, son importance. Une scène magnifique montre Antoinette se promenant dans un village à dos d’âne, le buste droit, la tête haute, fière et sereine. C’est une image forte et très caractéristique du personnage comme du ton du film : une sorte de chemin droit, tracé à travers lequel l’improvisation est la bienvenue, le regard a son importance. Ici, c’est Antoinette qui est au centre, on la regarde, on l’admire, on la jalouse aussi. Mais dans sa vie à elle, il s’agira de se faire progressivement à elle-même une petite place, de se recentrer. Antoinette apprend, dans son cheminement solitaire, à se recentrer sur elle-même, ses choix et ses désirs. Elle devient tout simplement. Le film est d’une extrême simplicité, sans grands effets. Il se place pourtant du côté de films de voyage plus impressionnants visuellement, plus « tape à l’oeil » tels que Wild. Si le corps d’Antoinette souffre finalement assez peu,  Wild mettant carrément le corps à l’épreuve pour élever l’âme, son esprit s’ouvre, s’épanouit. Et la voir en larmes devant un âne au coeur brisé est un véritable déchirement tout autant qu’il est le joyeux début de quelque chose de nouveau. Un souffle de liberté, de solitude choisie et brisée en compagnie d’êtres soigneusement aimés.

Antoinette dans les Cévennes : Bande annonce

Antoinette dans les Cévennes : Fiche technique

Synopsis : Des mois qu’Antoinette attend l’été et la promesse d’une semaine en amoureux avec son amant, Vladimir. Alors quand celui-ci annule leurs vacances pour partir marcher dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, Antoinette ne réfléchit pas longtemps : elle part sur ses traces ! Mais à son arrivée, point de Vladimir – seulement Patrick, un âne récalcitrant qui va l’accompagner dans son singulier périple…

Réalisation : Caroline Vignal
Scénario : Caroline Vignal
Interprètes : Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Cote, Marc Fraize…
Photographie : Simon Beaufils
Montage : Annette Dutertre
Sociétés de production : Chapka Film, La Filmerie
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée: 95 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 16 septembre 2020
France – 2020