Laurent Bourdon nous raconte « Tout Chabrol »

C’est une somme de près de 700 pages que Laurent Bourdon consacre à Claude Chabrol aux éditions LettMotif. De quoi effeuiller un monstre sacré du cinéma français. Et s’enquérir des ressorts d’un cinéma appelé à faire date.

Tout Chabrol, donc. L’ancien des Cahiers du cinéma voit sa filmographie détaillée par le menu, film après film. Le journaliste Laurent Bourdon retrace la genèse de ses œuvres, qu’elles aient vu le jour sur petit ou grand écran. Il collectionne les citations, rapporte les anecdotes, restitue les faits et leur contexte, se livre à plusieurs (courtes) analyses filmiques. Sur la longueur, on peut avoir l’impression d’un portrait en actes. Chabrol s’entoure des uns, se détache des autres, envisageait ceci mais réalisa cela. C’est un personnage, un visionnaire, un chef d’orchestre qui s’expose au lecteur et ce, dès la biographie qui noircit les quarante premières pages de l’ouvrage.

On aurait bien du mal à identifier le public ciblé par Laurent Bourdon. Tout Chabrol recèle d’histoires passionnantes et évite les démonstrations pompeuses. Il cite volontiers, par association, François Truffaut, Orson Welles, Alfred Hitchcock ou Fritz Lang. Il évoque avec passion le cinéma, son artisanat et ses arrière-boutiques. Mais il n’en demeure pas moins accessible aux profanes, qu’il accompagne pas à pas à mesure qu’il s’épanche sur la carrière de celui que François Berléand, rédacteur de la préface, appelle « Chacha ». Chacun des projets chabroliens est scrupuleusement répertorié, résumé, commenté et augmenté d’une revue de presse offrant un panorama précis de sa réception critique. Une information utile à la juste appréhension de la place du héraut de la Nouvelle vague dans le septième art à travers le temps.

Car celui qui est étroitement associé au renouveau du cinéma français des années 1950-1960 devra aussi s’accommoder des films de commande, des projets avortés ou dénaturés, des échecs commerciaux et des critiques de la presse. Il aura des velléités étonnantes (faire du porno, par exemple), des rapports complexes avec certains comédiens (Romy Schneider notamment), des collaborations plus apaisées et prolifiques (comme avec le compositeur Pierre Jansen ou le producteur Marin Karmitz), une « parenthèse documentaire », une carrière parallèle dans la téléfiction, des rencontres décisives (Stéphane Audran, Paul Gégauff) et tout un tas d’expériences professionnelles, tant douces qu’amères, qui donne sa chair à l’ouvrage de Laurent Bourdon.

En appendice de celui-ci apparaissent de brefs chapitres dédiés aux publicités et à l’entourage de Claude Chabrol. On apprend notamment le relatif dédain du cinéaste pour les premières et la fidélité professionnelle qu’il a toujours conservée à l’égard du second, comprenant notamment sa femme, qu’il décrit comme « la meilleure scripte française ». De quoi compléter cette étude passionnée et exhaustive, qu’on recommandera tant aux amateurs de Claude Chabrol ou de la Nouvelle vague qu’à tous ceux qui chercheraient une porte d’entrée vers un réalisateur-phare du cinéma français.

Tout Chabrol, Laurent Bourdon
LettMotif, août 2020, 680 pages

Note des lecteurs1 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.