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La Fleur du mal : quand la famille se barricade à la sauce Chabrol

Le thème si cher à Chabrol de la bourgeoisie est ici cruellement décortiqué. La Fleur du mal met en scène  une famille bourgeoise qui se déchire, mais loin des regards, et ce thème de la transmission est poussé à son paroxysme. Un petit régal, même si rien de neuf ne venait, en 2003, bouleverser la petite mécanique Chabrolienne.

« C’est un Monopoly interminable »  

Michel Pinçon, en interviewant Claude Charbol en 2003, déclarait à propos de La Fleur du mal : « dans la bourgeoisie, il n’y a pas d’individu. Ils ont tous une individualité, mais en même temps, ils sont tous membres de quelque chose qui les transcende, la famille ». Voilà qui résume parfaitement tous les films de famille que le cinéma, souvent français, a porté. Du très récent Fête de famille en passant par des films comme Pardonnez-moi qui reprenait les codes à la Festen. Même Xavier Dolan s’y est risqué, avec un casting 100% français, pour Juste la fin du monde. Est-ce de cela qu’il est question dans La Fleur du mal, de la peur de la fin d’un monde ? Effectivement en filmant cette maison qui renferme ses secrets, ses habitudes, ses non-dits ou une autre demeure en bord de mer, toute aussi cruelle, le réalisateur montre à quel point ses personnages sont enfermés dans leur décor. Et ce jusqu’à la toute dernière scène du film, qui devrait être libératrice, mais qui ressemble à un éternel recommencement. La mise en scène dans la maison, ces instants où les personnages la redécouvrent, la rendent « vivante » ou encore cette manière, dans la maison familiale, de descendre les escaliers, de se réapproprier les lieux, tout vient accentuer la forme cyclique du film. Cette impression d’éternel recommencement où les personnages ne seraient que des pions, des personnages en quête d’auteur pour parodier Pirandello.

Filiation 

C’est d’ailleurs la question que se posent François et Michèle. Leur amour est-il réel ou n’est-il porté que par la tradition de mariage entre-soi ? Ce ne sont pas les quelques lettres anonymes envoyés pour la candidature de la mère à la marie qui feront taire cette incertitude. Pourtant, François comme Michèle finissent par s’en accommoder. Ici, on tue le père pas la tradition. Le père d’ailleurs est au cœur de tout, c’est lui qui accueille en premier le fils prodige, lui qui a la pharmacie et le petit labo, lui qui ramène les sous pendant que Madame fait de la politique. Tout est cruel en soi dans ce tableau brossé, surtout cette tante Line assez inexistante, sa vieillesse la cataloguant presque au rang de meuble dans la famille, et pourtant au passé si puissant, si lourd à porter. Le transmet-elle vraiment ce passé ? La question traverse le film et au-delà, celle du désir de demeurer ce que l’on est en tant que groupe. Chabrol le montre très très bien à l’aide d’un casting convaincu qui fait le job. Chacun s’accroche à quelque chose qui ne l’exclut pas du groupe, même et surtout François qui a tenté d’échapper à tout cela mais a échoué lamentablement.

Lutte des classes 

La seule petite chose que l’on regrette dans La Fleur du mal, c’est un petit manque de rythme, le film paraît longuet à plusieurs moments, et surtout un petit manque d’humour salvateur dans son œuvre. Peut-être est-ce pour accentuer cette impression d’étouffement de cercle vicieux et sans fin qui fait que les pères meurent mais sont remplacés par d’autres qui seront les mâles de leurs époques respectives et ne respecteront plus rien, sauf la nécessité de se protéger les uns les autres. Et ceux qui tentent d’entrer dans ce cercle s’y cognent assez violemment. On pense en effet au bras droit d’Anne Charpin-Vasseur, la future maire, qui tout en étant présent, est comme violemment rejeté, mais insidieusement. Il fait écho à un  autre bras droit, celui de Castella dans Le Goût des autres. L’un parce qu’il n’est pas assez bourgeois et le second parce qu’il l’est trop. Dans tous les cas, le dialogue est impossible, les mondes ou les classes ne voulant pas leur fin, ils se barricadent…

La Fleur du mal : Bande annonce

La Fleur du mal : Fiche technique

Synopsis : La culpabilité peut-elle se transmettre, comme certaines maladies, de génération en génération ? Quels effets une faute non expiée peut-elle avoir pour le coupable mais aussi pour ses descendants et sa famille ?
A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans l’atmosphère délétère des règlements de compte liés à la collaboration, une femme est acquittée d’un crime qu’elle aurait peut-être commis. De nos jours, pendant les dernières élections municipales, un tract anonyme adressé à ses descendants vient faire ressurgir ce trouble passé…

Réalisation : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, Caroline Eliacheff, Louise L. Lambrichs
Interprètes : Benoît Magimel, Nathalie Baye, Suzanne Flon, Bernard Lecocq,  Mélanie Doutey, Thomas Chabrol
Photographie : Eduado Serra
Montage : Monique Fardoulis
Sociétés de production : MK2 Productions,  France 3 Cinéma, Canal +
Distribution : Carlotta Films
Durée : 104 minutes
Date de sortie : 19 février 2003
Genre : Drame

France – 2003

Un Justicier dans la ville 4 & 5, le chant du cygne de Charles Bronson en DVD

En toute logique, après avoir édité les trois premiers épisodes de la saga, Sidonis Calysta nous permet de retrouver Charles Bronson dans Un justicier dans la ville 4 et 5 (le dernier rôle au cinéma du célèbre acteur).

Paul Kersey n’a fondamentalement pas de chance avec ses histoires de famille.
Dans le premier film, sa femme et sa fille sont violemment agressées ; sa femme en meurt et sa fille devient catatonique.
Dans le deuxième film, sa fille se fait à nouveau violer et se suicide.
Dans le quatrième film, il a refait sa vie avec une autre femme, Karen Sheldon (interprétée par Kay Lenz, la sublime Breezy de Clint Eastwood). Cette femme a une fille, Erica, qui, lors d’une sortie, teste une nouvelle drogue qui va la faire mourir d’une overdose.
Enfin, dans le cinquième et dernier opus de la série, il se retrouve, à nouveau, auprès d’une nouvelle femme, la styliste Olivia Regent (Lesley-Anne Down) qui, auparavant, avait été l’épouse d’un gangster, Tommy O’Shea. Celui-ci décide de récupérer sa fille, la kidnappe et tue Olivia.
En toute logique, après nous avoir offert les trois premiers films, les éditions Sidonis Calysta nous proposent d’achever la série Death Wish avec les deux derniers opus.

A 64 ans, c’est un peu à contre-cœur que Charles Bronson a accepté de reprendre la casquette (et la gâchette) de Paul Kersey pour Le Justicier braque les dealers, ayant peur (à juste titre) d’être définitivement identifié et réduit à ce type de rôle. L’acteur n’avait d’ailleurs pas ménagé les critiques contre le troisième film de la série, ce qui explique qu’il faudra chercher un autre réalisateur. Ce sera donc Jack Lee Thompson qui prendra les rênes du film.
Jack Lee Thompson est, pour le moins, un cinéaste expérimenté, tournant depuis les années 50 et ayant signé quelques gros succès comme Les Nerfs à vif, Les Canons de Navarone ou L’or de McKenna. Il était, depuis quelques temps, un des réalisateurs vedettes de la société de production Cannon Group, pour laquelle il venait de réaliser Allan Quatermain et les mines du roi Salomon (avec Richard Chamberlain et Sharon Stone) ou l’inénarrable Temple d’or (avec Chuck Norris et Louis Gossett Jr.). Dans ce cadre, il avait déjà dirigé Charles Bronson dans La Loi de Murphy.
Le film est typique du cinéma d’action de la Cannon Group, et tous les nostalgiques d’un certain cinéma des années 80 seront ici comblés. Ça peut être avec un sourire sarcastique ou sincèrement nostalgique que l’on peut voir les figurants gigoter dans tous les sens lorsqu’ils sont touchés par les balles, par exemple.
Ce quatrième opus est un véritable régal qui sait réjouir les amateurs de séries B fauchées de la Cannon. Bronson y est excellemment sobre, voire austère. L’action est bien menée, très classique dans son déroulement mais d’une redoutable efficacité. Ce quatrième opus trouve sa juste place auprès des films précédents.

Sorti sept ans plus tard, le cinquième et dernier film de la série, Le Justicier : l’ultime combat est clairement le plus faible. Cela tient à une réalisation mollassonne et surtout à un manque de charisme des méchants, qui sont souvent plus ridicules que terrifiants.
Cependant, le film fait preuve de quelques innovations en matière de mise à mort des méchants. De l’étouffement dans du plastique à l’explosion d’un ballon piégé, on échappe aux fusillades avec des calibres qui, au fil des épisodes, n’avaient cessé de grossir.
L’autre intérêt de cet épisode est la présence, dans le rôle du méchant kidnappeur d’enfants, de Michael Parks, le fameux Jean Renault de Twin Peaks (et que l’on a vu également dans Une nuit en enfer ou dans plusieurs films de Tarantino).

La restauration des films est d’une grande qualité. On pourrait éventuellement regretter l’absence de compléments de programme (à part l’éternelle bande annonce), mais lorsque l’on regarde l’ensemble des cinq films de la saga, nous avons déjà de jolis bonus.

Caractéristiques du DVD :
Durée : 194 minutes
Langues : français, anglais
Sous-titres français
Compléments de programme :
Bandes annonces

Le Justicier braque les dealers : bande annonce

Le Héros d’Iwo-Jima, de Delbert Mann (1961) : je ne suis pas un héros

Inclus dans la série de films de guerre récemment édités par Elephant Films, Le Héros d’Iwo Jima correspond en réalité assez peu aux canons du genre. Et pour cause : il n’accorde aux scènes de combat qu’un rôle marginal, leur préférant un portrait poignant de « héros malgré lui ». L’œuvre de Delbert Mann, sortie dans une ère de vaches maigres pour le cinéma hollywoodien, retrace en effet le destin du caporal Ira Hayes, un des hommes figurant sur la célèbre photographie d’élévation du drapeau américain sur l’île japonaise d’Iwo Jima, pendant la Seconde Guerre mondiale. Tony Curtis incarne cet homme qui, par un simple hasard, se voit propulsé vers une célébrité imméritée qu’il est incapable d’assumer.

Delbert Mann, surtout connu pour avoir mis en scène, six ans plus tôt, le formidable Marty (Oscar du meilleur film et Palme d’Or à Cannes), adapte en 1961 un article du journaliste William Bradford Huie consacré à Ira Hayes. Ce dernier, un Indien pima, s’engagea dans le corps des Marines en 1942 et participa à la guerre du Pacifique. C’est au cours de la fameuse bataille d’Iwo Jima (19 février au 26 mars 1945), une île japonaise située en mer des Philippines, qu’il se trouva par hasard parmi les six soldats qui hissèrent le drapeau américain sur le mont Suribachi, le point culminant de l’île. La photographie qui immortalisa le moment (il s’agit d’une mise en scène, puisqu’un premier drapeau, trop petit pour être repéré de loin, avait été hissé plus tôt ce jour-là) rencontra un succès foudroyant aux Etats-Unis, où elle fut interprétée comme un symbole puissant de victoire. Les autorités politiques et militaires américaines saisirent rapidement le potentiel de propagande de ce cliché, et décidèrent de rapatrier les trois survivants qui apparaissaient sur la photo afin de les réquisitionner lors d’une tournée à travers le pays, destinée à promouvoir les obligations de guerre. Ira Hayes, souffrant de stress post-traumatique et ne supportant pas cette gloire soudaine, s’abandonna peu à peu dans l’alcool, et décéda en 1955 des suites d’une intoxication à l’alcool.

Le lecteur attentif aura bien sûr noté que Clint Eastwood, dans Mémoires de nos pères (2006), a traité le sujet de l’érection du drapeau à Iwo Jima (et l’exploitation politique qui en fut faite). Cet excellent film fut donc précédé, plus de quatre décennies plus tôt, par l’œuvre de Delbert Mann, aujourd’hui bien oubliée. La différence entre les deux films est que Le Héros d’Iwo-Jima s’intéresse exclusivement au personnage d’Ira Hayes. Il ne s’agit donc pas ici d’un film de guerre (contrairement à ce que laisse suggérer la jaquette), un genre auquel ne se rapportent guère que les scènes d’entraînement et de fraternité entre soldats. Le film aborde par contre une multitude d’autres sujets : le besoin d’héroïsation typiquement américain, la place des Indiens dans la société, la propagande de guerre, la souffrance d’un homme qui se considère comme un imposteur, l’opposition entre l’image publique et la considération réelle de soi-même, etc.

Deux aspects du personnage de Hayes sont mis en évidence. D’abord, évidemment, sa destinée tragique qui le voit élevé malgré lui au rang de héros national, et la crise de conscience que cela provoque chez cet homme discret, par ailleurs traumatisé par la mort au feu de son ami Sorenson (James Franciscus ; le personnage est fictif). Le second aspect, moins souvent souligné, est l’indianité du personnage. On découvre ainsi Hayes au début du film dans une réserve en Arizona où la communauté pima tente depuis plusieurs années d’obtenir du gouvernement une meilleure irrigation de cette zone désertique. L’ethnicité de Hayes lui attirera à l’armée tantôt des moqueries (on le surnomme « Chief »), tantôt un paternalisme condescendant, avant qu’il ne force le respect de Sorenson à la force des poings. Loin de ne la considérer que comme un sous-texte, le scénario de Stewart Stern (décédé en 2015, il signa de grands films tels que La Fureur de vivre ou Le Vilain Américain) fait de l’indianité de Hayes un élément capital. Ainsi, à la volonté du Pima de représenter sa communauté dans l’armée, de surcroît au sein du corps d’élite des Marines, répond en miroir l’instrumentalisation dont il fera plus tard l’objet. L’armée le mettra en effet d’autant plus en avant dans ses efforts de propagande que Hayes était un « héros » doublé d’un Indien, ce qui lui permet de servir une double symbolique américaine. Ironie cruelle, c’est l’institution militaire à qui il rend un fier service – à son corps défendant – qui lui fera découvrir la consommation d’alcool qui signera sa perte…

En réalité, cette triste fin est représentative du dilemme aliénant de l’Amérindien. En effet, Hayes ne cessera jamais de se sentir comme un étranger – ce à quoi le titre original (The Outsider) fait explicitement référence. Etranger à la nation américaine qui a relégué les siens sur des terres inhospitalières, étranger au monde des Blancs qui le méprise, étranger au monde militaire dont il ne se sent pas digne, étranger à la symbolique factice à laquelle on l’assigne. Comble du malheur, lorsqu’il retournera dans sa communauté, son dernier refuge, il ne pourra que constater qu’il y est devenu, là aussi, un étranger…

La présence de Tony Curtis fait évidemment débat. Il est en effet incongru de voir la star de Certains l’aiment chaud (1959) dans le rôle d’un Amérindien, ce qui constitue un cas flagrant de whitewashing, une habitude qui paraissait déjà datée à l’époque de la sortie du film… Aujourd’hui, certains éprouveront sans doute des difficultés à passer outre cet anachronisme, d’autant plus que, comme précisé plus haut, l’indianité du personnage est un élément central dans le film. Quel dommage ! Car s’il ne ressemble bien sûr en rien au véritable Ira Hayes, Curtis livre dans ce film une prestation de haut vol, et on sent le comédien très investi. Son talent, totalement mis au service d’un personnage complexe, ainsi que la tonalité sombre du film qui dénonce l’artificialité du culte du héros américain, en font une œuvre qui mérite bien mieux que l’oubli dans lequel elle est tombée.

Synopsis : « Héros » d’Iwo-Jima, il est un des six hommes à y avoir planté le fameux drapeau américain. Ira Hayes, natif-américain, a beaucoup de mal à se faire à sa nouvelle célébrité et à la mort de son meilleur ami. Après la guerre, il essaie d’oublier et de réintégrer sa tribu…

SUPPLÉMENTS

Un seul supplément (outre la traditionnelle bande-annonce) nous est proposé dans cette édition, ce qui n’est déjà pas si mal compte tenu du caractère méconnu du film. D’autant plus que l’analyse de Laurent Aknin, historien et critique de cinéma, membre du comité de rédaction de L’Avant-Scène Cinéma, est très intéressante ! Le spécialiste replace surtout Le Héros d’Iwo-Jima dans son époque. Pour le cinéma hollywoodien, les années 1960 représentèrent assurément une traversée du désert (Aknin préfère parler de « période de transition »), marquée par une crise de la créativité, les difficultés rencontrées par la plupart des grands studios, etc. Mais ce fut aussi une période où, à peine libéré du corset du maccarthysme, le cinéma questionna la représentation que les États-Unis faisaient d’eux-mêmes. Aknin rappelle ainsi que douze ans avant ce film, sortit Iwo Jima (dans lequel jouent d’ailleurs les trois vrais protagonistes de l’érection du drapeau sur le mont Suribachi, parmi lesquels Ira Hayes !) d’Allan Dwan avec John Wayne, une œuvre qui contribuait à entretenir la légende. En 1961, c’est une représentation bien plus critique qui est proposée aux spectateurs. Idem en ce qui concerne la représentation des Indiens au cinéma, même si Aknin reconnaît que Tony Curtis dans le rôle d’Ira Hayes, « ce n’est plus possible ». Curtis dont les choix artistiques étaient parfaitement cohérents par ailleurs, puisque le comédien avait joué l’année précédente dans Spartacus, un des premiers films post-maccarthystes, qui avait déjà entrepris une critique et une déconstruction des mythes nationaux. Enfin, Laurent Aknin défend ce film injustement oublié, précurseur de certains chefs-d’œuvre dont Full Metal Jacket (le film de Delbert Mann montra pour la première fois au cinéma des scènes d’instruction militaire musclée) et L’Homme qui tua Liberty Valance (la remise en question des représentations historiques américaines), sans parler du film d’Eastwood déjà évoqué. Nous ne pouvons que souscrire à cette défense inspirée d’une œuvre méconnue !

Suppléments de l’édition DVD :

  • Le film par Laurent Aknin
  • Bandes-annonces
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4

Nino et Ariane se penchent sur l’esclavage

La collection « Le fil de l’Histoire », publiée aux éditions Dupuis, propose depuis des années des bandes dessinées didactiques à destination des enfants. Sa dernière publication en date porte sur l’esclavage.

Nino aimerait qu’une machine débarrasse la table à manger à sa place. Ariane saute sur l’occasion pour lui apprendre comment étaient organisées les sociétés esclavagistes à travers le temps. On le sait, la collection « Le fil de l’Histoire » part souvent d’un détail insignifiant de la vie de ses deux personnages-médiateurs pour dispenser des leçons d’histoire s’adressant, en première intention, aux plus jeunes d’entre nous.

« L’esclave est une personne dont le corps appartient à un maître. Il n’a aucune liberté et n’est pas regardé comme un humain. » Cette description sommaire, glissée dès la page 4 de l’album, renferme des réalités qui diffèrent fortement à travers l’espace et le temps. Ariane ne s’y trompe pas, puisqu’elle abordera la question de l’esclavage dans l’Empire romain (les gladiateurs, par exemple), en Chine (pour la grande muraille notamment), en Afrique (le commerce triangulaire) ou dans le monde arabe.

Au départ, « il s’agit en général de prisonniers de guerre mais aussi de femmes et d’enfants capturés chez les vaincus ». Mais on peut aussi devenir esclave en raison de ses dettes, ou volontairement parce qu’on n’a plus de quoi subsister de manière autonome. En retour, bien plus tard dans les plantations, un esclave pourra se voir affranchi par son maître, ou être élevé au rang d’esclave « à talent » (spécialisé) ou « de case » (domestique), comme l’explique très bien l’habituel dossier explicatif glissé en appendice d’album.

Événements historiques

Quelques étapes importantes sont rappelées par les deux narrateurs. Au Ve siècle avant J.-C., à Athènes, la moitié de la population était composée d’esclaves. Le développement des villes nécessite alors d’importantes quantités de main-d’œuvre. L’esclavage antique dure des millénaires et est émaillé de révoltes, telle celle de Spartacus. Au Moyen-Âge, les deux grandes religions monothéistes (christianisme, islam) désapprouvent la mise en servitude des croyants. Les nouveaux esclaves viendront alors d’Europe de l’Est, puis d’Afrique, d’abord pour servir les souverains musulmans, puis dans le cadre du commerce triangulaire. Les esclaves sont dans un premier temps achetés aux rois et chefs de tribu africains, puis échangé contre des armes ou des métaux par les Européens, qui les envoient ensuite en Amérique, dans des conditions déplorables, en échange de coton, de sucre, de café ou de chocolat.

En Amérique, justement, l’esclavage va motiver la guerre de Sécession : les troupes nordistes, favorables à l’affranchissement des esclaves, et les troupes sudistes, partisanes du statu quo, vont s’affronter. Avant cela, des mutineries éclataient parfois sur les navires, la plus fameuse demeurant certainement celle d’Amistad, contée par Steven Spielberg au cinéma. Parallèlement, Haïti devenait la première République dirigée par des esclaves libérés. Malgré une évolution récente et positive des lois en matière d’égalité et de droits, il ne faut pas occulter des phénomènes regrettables de résurgence, comme en Libye ou au sein des territoires détenus par l’État islamique.

Ariane et Nino ont beau en démontrer toutes les tragédies sous-jacentes, l’esclavage demeure d’une actualité brûlante… Il faut d’ailleurs se remémorer que la Mauritanie ne l’a interdit (en apparence) qu’en 1980 !

L’Esclavage, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, mars 2021, 48 pages

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3.5

« Un cinéma en quête de poésie » : rythme, image, cyclicité, citation

Les éditions Les Impressions Nouvelles publient Un cinéma en quête de poésie, ouvrage collectif placé sous la direction de Nadja Cohen, normalienne et docteure en littérature. De Marcel Carné à Jim Jarmusch, le lecteur y est invité à découvrir les mille et un outils cinématographiques faisant du film un objet au potentiel poétique accentué.

Qu’elle soit associée à la nature chez Hayao Miyazaki, aux lens flares chez Terrence Malick ou à la raréfaction de la parole chez Gus Van Sant, la poésie au cinéma demeure une « notion fuyante », difficile à objectiver et traduire de manière consensuelle. Conscients de ces limites, les auteurs d’Un cinéma en quête de poésie s’attachent pourtant à déceler çà et là des dispositifs formels ou énonciatifs qu’on pourrait qualifier, après une analyse étayée, de poétiques. Pour ce faire, ils s’appuient sur un corpus théorique solide et des textes de professionnels du cinéma – Paul Ricœur, Victor Chklovski, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Éric Rohmer… Au fond, qu’est-ce que la poésie au cinéma ? Une trame narrative lâche ? Des plans étirés au-delà du raisonnable ? Une certaine sophistication formelle ? L’usage de métaphores imagées ? L’itération du quotidien ? Des motifs qui se répondent dans le temps, parfois de manière cyclique ?

On doit à Alexander Dickow une première tentative de réponse. L’auteur se penche sur le Quai des Brumes de Marcel Carné, représentant du courant du réalisme poétique. Il décrit le film comme platonicien et proleptique, deux attributs qui en fonderaient la poésie. À titre d’exemple, on peut citer le personnage de Zabel, son discours annonciateur et ses mains ensanglantées préfigurant la suite du film. Les motifs de la corde (qui nous attache à un fardeau) ou de la brume (qui nous aveugle) ont également voix au chapitre. Un peu plus loin, Nathalie Mauffrey s’intéresse au cinéma d’Agnès Varda, qui a la particularité de napper ses films d’une dimension poétique dont elle refuse pourtant l’appellation. Les jeux multiples d’association et d’opposition, mais aussi le concept de cinécriture (l’écriture de la mise en scène, en quelque sorte) se voient mis en exergue dans un texte particulièrement fécond.

Dans « La poésie sans métaphore du cinéma », Sémir Badir se penche sur les effets sémantiques, interprétatifs et esthétiques de la métaphore, mais aussi sur ces moments où le regard du spectateur est déporté d’un lieu à l’autre. Il explique en quoi certains exemples célèbres de métaphores visuelles s’avèrent peu judicieux, notamment chez Fritz Lang (les poules caquetant/les femmes conversant, les ballons dans M, le maudit). Métonymie, symbolisation et juxtaposition (le papillon dans Laurence Anyways) ne lui semblent pas tout à fait recevables en tant que métaphores. Jean-Baptiste Renault apporte ensuite plusieurs réflexions autour de ces dernières : L’Aurore et ses projets criminels en surimpression, Fenêtre sur cour et l’ouverture des rideaux très théâtrale, Le Dictateur et la polysémie embrassant la scène du globe (de l’adoration à la prédation), Scarface (version Howard Hawks) et le plan de la bière gâchée renvoyant en seconde intention à l’avidité des personnages…

Louis Daubresse évoque Jean Cocteau, poète devenu cinéaste, s’écartant des dispositifs conventionnels de mise en scène en recourant notamment aux plans temporellement inversés. Avec lui, l’onirisme et le baroque ne sont jamais loin, et le cinéma devient capable de renverser le cours du temps. Mélissa Mélodias se penche sur Le Miroir, d’Andreï Tarkovski et son triangle figure-rythme-poésie. La tension du temps, travaillé comme une matière qu’on peut contracter ou déployer à l’intérieur des plans, le montage en tant que liant, l’image dans sa composition, mais aussi la figuration de la conscience d’un personnage alimentent une analyse passionnante. La poétique néoréaliste est ensuite abordée par Esther Hallé-Saito. Ce sont « des effets de stases poétiques », le personnage-paysage de Giuseppe De Santis, la contemplation poétique de l’homme de Cesare Zavattini, mais aussi les articulations fines entre ethnographie, réalisme, paysage et poésie

La dernière partie d’Un cinéma en quête de poésie concerne le traitement des poètes à l’écran. Chiara Tognolotti s’intéresse à un biopic consacré à l’auteure milanaise Antonia Pozzi, où le rythme méditatif et les mots prononcés à l’écran, mais aussi les coupes dans les plans ou la « toile de regards » ont une importance primordiale. Matthias De Jonghe évoque quant à lui le Paterson de Jim Jarmusch dans ce qu’il a d’anti-spectaculaire et de cyclique. Les interactions avec la poésie sont nombreuses dans la filmographie de Jim Jarmusch, mais on sent ici l’influence prégnante des poètes William Carlos Williams et Frank O’Hara, notamment dans la manière dont l’inspiration et l’écriture sont représentées.

Man Ray, Jean-Luc Godard, Béla Tarr et bien d’autres encore figurent à leur tour dans cette compilation d’analyses universitaires. Au bout d’une lecture particulièrement riche, le lecteur ne peut qu’épouser cette évidence : la poésie est polysémique, subjective et tient autant des formes ou des images que du rythme ou des récurrences. Surtout, chaque cinéaste dit « poétique » a pu s’en emparer d’une manière personnelle et non reproductible.

Un cinéma en quête de poésie, sous la direction de Nadja Cohen
Les Impressions Nouvelles, mars 2021, 416 pages

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3.5

Slalom de Charlène Favier : apprendre à dire non

Slalom de Charlène Favier sortira en salles quand les cinémas seront de nouveau ouverts. Présenté en avant-première avec la 25e heure et le cinéma le Méliès à Montreuil, le film est un petit bouleversement. Commencé en 2015 mais achevé  après les révélations #metoo, le film est un écho maitrisé et équilibré à ce mouvement. Charlène Favier a fait de son film-pansement, un film universel qui va droit au cœur. L’équilibre et la force se jouent dans l’écriture des personnages, mais aussi dans une mise en scène joueuse, tendue et travaillée qui fait de Slalom plus qu’un film coup de poing, mais plutôt une véritable œuvre de cinéma.

Remonter la pente 

Slalom est d’abord un film d’acteurs : Noée Abita, Jérémie Renier forment un excellent duo, grâce à la délicatesse avec laquelle ils campent leurs personnages malgré la nature des rapports qui vont les animer. Le talent de Jérémie Renier, sorte de caméléon méconnaissable de film en film, n’est plus à prouver. Quant à celui de Noée Abita, il a été certain dès son premier film Ava, en 2017. Déjà, son rôle était engagé par le corps. Elle faisait éclore l’adolescente bientôt privée de la vue qui s’offrait un dernier été. La subtilité de son jeu réside dans ce qu’elle fait de son corps, comment il se déploie à l’écran. Et ses grands yeux qui disent tant la peur que l’étonnement, l’émerveillement aussi. C’est tout cela qui traverse Lyz dans Slalom. Le long métrage comme son titre semble d’abord l’indiquer, est un film de sport. On y suit Lyz qui intègre une section ski-étude et qui va peu à peu devenir une championne. De cela, Charlène Favier parle avec une grande vigueur, par le corps déjà. On y voit Lyz faire souffrir son corps littéralement pour mieux épouser le mouvement qui la fera gagner. Dans les descentes à ski qu’elle filme, entièrement collée aux basques et au souffle de son héroïne, c’est la fluidité et la libération qui dominent.

Les monstres n’existent pas… le système oui 

Lyz est aussi une jeune fille qui observe un entraîneur très dur avec elle au début, cassant. On pense entrer dans un film de destruction par les mots, quand c’est par le corps qu’elle viendra. Pourtant, ça marche car l’entraîneur casse pour mieux emmener au sommet. Fred est un champion déchu, mais un entraîneur qui fait gagner ses champions. Fred est un mec normal, même si ça n’existe pas. En fait, ce sur quoi insiste Charlène Favier, c’est ce sur quoi Adèle Haenel insistait elle aussi, Fred n’a rien d’un monstre, il fait partie de la société, d’un système. Lyz veut aller chercher des médailles, elle est seule pour le faire. Peu à peu l’entraîneur qu’elle observait nu dans les vestiaires,  comme un fantasme inaccessible, devient un père de substitution, et trop vite ça dérape. Les autres semblent ne rien voir de plus qu’une gamine amoureuse quand le spectateur voit une prisonnière. Lyz devient peu à peu un  jouet entre les mains de Fred et celui-ci bascule tout doucement, il prend toute la place.

Tensions et destruction

Charlène Favier filme des corps en permanence tendus, en opposition avec la montagne qu’elle filme comme un mirage, un rêve à atteindre. La montagne nous hypnotise.  Où que soient les personnages, leurs ombres presque expressionnistes se découpent sur la montagne. Quand les corps sont face à face, c’est le rouge qui domine dans la palette de couleurs de la réalisatrice. En revanche, la violence s’apaise quand la montagne apparaît, quand seul le rêve de Lyz envahit l’écran et c’est alors le bleu qui domine. La force de cette réalisation en apparence manichéenne est qu’elle ne s’arrête pas là, mais mêle sans arrêt les couleurs. Le corps de Lyz est filmé en permanence, elle est ultra présente à l’écran, tout est en train de se construire pour elle. Quant à Fred, il doit façonner ce corps, l’observer pour l’entraîner à gagner. Si cette cruauté première s’excuse par le rêve commun, une second cruauté, celle-là brutale, vient tout gâcher. Charlène Favier filme ainsi le viol de Lyz par Fred à deux reprises. Ce ne sont pas des scènes de viol violentes, mais elles n’en sont que plus ambiguës, destructrices et écœurantes. La première fois, Lyz et Fred sont dans une voiture, la deuxième dans un lieu d’entraînement. Les deux fois les choses arrivent comme un enchaînement, presque comme quelque chose d’inévitable. Ce qui ressort de ces scènes, c’est la sidération. Elle est presque présente des deux côtés, même si bien sûr, c’est du côté de Lyz que les choses éclatent réellement. Sa sidération la rend  incapable d’agir, mais ce sera à elle pourtant de se reconstruire…

Non

Le travail sur les corps amené par Charlène Favier tout au long de son film, la tension qu’elle maintient, le travail sur le souffle, rendent ces scènes d’autant plus remarquables qu’elles sont des climax sans cri, sans maintien physique de la force. Tout se joue autrement, dans l’esprit des personnages, dans ce mécanisme de domination qui lentement s’infiltre dans tout le corps de Lyz. Elle n’est plus grand chose quand Fred l’assaille. Elle ne sait pas ce qu’elle doit faire, elle a peur. Cependant, elle se relève. Et c’est cela que voulait filmer Charlène Favier, comment la résilience survient. Sans besoin de grand discours, sans militantisme outrancier, juste en prenant le temps d’accompagner ses deux personnages. Et surtout en prenant le temps d’écouter Lyz. Slalom n’est pas un film bavard, c’est un film de silences, de respirations (les souffles ont été retravaillés en post-production), c’est un film de mise en scène pure. Le rapport intime à l’effort physique, devient un rapport intime à l’agression sexuelle qui pourtant résonne comme un soubresaut universel. Le « non » que prononcera Lyz est un non qui libère enfin non seulement la parole mais le corps de Lyz comme bloqué, entravé. Tout le travail du film, par touches qui en font l’équilibre, fait de cette histoire de violence, une histoire de cinéma où, comme chez Céline Sciamma où les coming-out se passent bien ou plutôt se passent de commentaire, les jeunes filles apprennent à dire non, sans que personne ne trouve rien à y redire.

Slalom : Bande annonce

Slalom : Fiche technique

Synopsis :Lyz, 15 ans, vient d’intégrer une prestigieuse section ski-études du lycée de Bourg-Saint-Maurice. Fred, ex-champion et désormais entraîneur, décide de tout miser sur sa nouvelle recrue. Galvanisée par son soutien, Lyz s’investit à corps perdu, physiquement et émotionnellement. Elle enchaîne les succès mais bascule rapidement sous l’emprise absolue de Fred…

Réalisation : Charlène Favier
Scénario : Charlène Favier, Marie Talon
Interprètes : Noée Abita, Jérémie Renier, Marie Denarnaud
Photographie :  Yann Maritaud
Montage : Maxime Pozzie-Garcia
Sociétés de production : Mille et Une Productions, Auvergne-Rhône-Alpes Productions, Panache Productions, Charlie Bus Production, Jour2Fête
Distribution : Jour2Fête
Durée : 92 minutes
Date de sortie : prochainement
Genre : drame

France –  2021

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« Le Luxe de l’indépendance » : de la liberté d’éditer

Julien Lefort-Favreau est professeur de littérature française et d’études culturelles. Il publie aux éditions Lux un opuscule sur l’indépendance éditoriale s’intéressant tant aux cas particuliers d’Actes Sud, La Fabrique ou P.O.L qu’à l’écosystème du livre dans sa globalité.

L’indépendance est une notion vague et flottante. Elle peut être esthétique, politique ou commerciale, voire – dans le meilleur des cas – les trois simultanément. Elle demeure cependant relative et tributaire d’un écosystème (agents, journalistes, librairies, etc.) qui la préfigure et l’encadre autant qu’il la conditionne. Pierre Bourdieu a en son temps évoqué une scission du champ littéraire, confrontant valeur commerciale et symbolique, produits marchands de masse et avant-gardistes de niche. Dans Merchants of Culture, le sociologue John B. Thompson se réapproprie la terminologie de Bourdieu et identifie cinq types de capitaux inhérents à la chaîne du livre : économique, humain, social, intellectuel et symbolique. Ces distinctions théoriques sous-tendent l’essai de Julien Lefort-Favreau et guident sa réflexion. Ce dernier note, dans un énoncé édifiant : « L’indépendance est donc le nom d’un compromis entre les discours et l’argent ; mais aussi entre un idéal, celui de diffuser l’art et les idées, et un système économique qui y fait obstacle ; plus encore, entre un secteur économique, celui de l’édition, qui fonctionne de manière relativement archaïque dans certaines de ses franges, et le capitalisme de plateforme ; finalement, entre différents pôles de ce secteur économique (le secteur éditorial et les indépendants). »

Plusieurs cas particuliers permettent de mieux appréhender les imbrications en jeu. Prenons l’exemple d’Actes Sud, qui a l’habitude de revendiquer une indépendance dont son régionalisme et ses origines modestes constitueraient autant de preuves irréfutables. Julien Lefort-Favreau rappelle à raison que le groupe arlésien a un chiffre d’affaires de 65 millions d’euros, une tendance éditoriale généraliste et qu’elle cherche davantage à « délocaliser le pouvoir plutôt qu’à l’abolir », comme en témoignent ses nombreuses acquisitions. Si la pluralité de ses collections lui offrent un capital symbolique indéniable, sa place centrale dans l’économie d’Arles et ses quelque milles nouveautés par an en font un mastodonte tentaculaire assez loin de l’image que l’on se fait d’une petite structure indépendante engagée politiquement ou se plaçant à l’avant-garde littéraire. Autre cas intéressant, celui de P.O.L. Bien qu’inféodé à Gallimard et titulaire de prix littéraires, l’éditeur parisien continue de fonctionner sans comité de lecture et avec une indépendance esthétique sans cesse renouvelée. Pour Gallimard, P.O.L constitue une caution intellectuelle et symbolique forte, mais aussi un centre d’expérimentation important. Julien Lefort-Favreau fait par ailleurs état de « zones intermédiaires » aménagées dans son catalogue. Pour subsister, la maison d’édition a besoin de certains auteurs plus « classiques » tels qu’Emmanuel Carrère.

Le « luxe de l’indépendance » jeté en pâture dès le titre de l’ouvrage passe aussi par un principe de péréquation interne aux catalogues : certains ouvrages rentables subventionnent de fait d’autres moins rémunérateurs et parfois plus avant-gardistes. La librairie indépendante constitue également un maillon essentiel de la chaîne, mais, comme le démontre amplement Julien Lefort-Favreau, elle fait les frais d’un processus de gentrification qui touche certains centres urbains. Et l’auteur de rappeler qu’en 2010, on comptait dix fois moins de librairies à New York qu’après la Seconde guerre mondiale. L’opuscule réserve en outre une place de choix à Éric Hazan et André Schiffrin, « emblèmes d’une radicale indépendance ». Leur histoire et leur opposition commune à la concentration éditoriale font l’objet d’un chapitre spécifique. Le premier est le fondateur des éditions La Fabrique, connues pour leur autonomie engagée et critique. Quant au second : « Ce que Schiffrin raconte dans ses livres, c’est le récit de la désintégration de l’indépendance. D’abord de la sienne comme éditeur, puis, plus largement, de l’indépendance éditoriale au sein de groupes qui, jusque-là, garantissaient une forme de liberté. Et de manière générale, de l’indépendance intellectuelle, à mesure que la censure économique érode la liberté d’expression. »

Dans ses conclusions, Julien Lefort-Favreau ne se montre pas des plus optimistes. Il souligne que « la censure du commerce est plus puissante que jamais et […] fragilise dangereusement l’écosystème ». « Il n’est pas trop tard, mais presque. Ce livre est né d’un sentiment diffus, et pourtant persistant, que la culture est sur le point d’être engloutie dans un vortex d’algorithmes. » Il en appelle enfin aux aides publiques, à la formation de sociétés sans but lucratif, à la lutte contre la gentrification et à la pérennité de l’ensemble des acteurs du livre. « La défense de l’indépendance n’est pas une responsabilité que l’éditeur assume individuellement, sinon elle devient vite un vain idéal personnel. Ce n’est pas l’indépendance de chaque agent du champ qui compte : c’est celle de l’ensemble des intervenants du champ éditorial. »

Le Luxe de l’indépendance, Julien Lefort-Favreau
Lux, mars 2021, 168 pages

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3.5

La Marge et le Norm : le couple qui épouse tout, dans Fargo (J et E Coen, 1996)

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Fargo, Minnesota, hiver 96, extérieur jour, au petit matin. Marge Gunderson, cheffe de la police locale, enceinte jusqu’aux dents dégaine son latte et vient enquêter sur un double meurtre au bord d’une route enneigée. Une journée bien moins belle que la routine.

Synopsis : Un vendeur de voitures d’occasion endetté fait enlever sa femme par deux petites frappes afin de toucher la rançon qui sera versée par son richissime beau-père. Mais le plan ne va pas résister longtemps à l’épreuve des faits et au flair d’une policière enceinte, Marge Gunderson.

Un couple du matin

Quand le téléphone sonne très tôt chez un policier, on attend qu’il saute de son lit, embarque son holster au vol et grimpe dans sa voiture en oubliant son café sur le toit, sans un au-revoir à la femme qui veut le quitter secrètement à cause de ses horaires impossibles. A Fargo, Marge se réveille, lentement, surprise. Puis Norm, porté par l’énergie d’un nounours se redresse lui aussi et annonce, sentencieux « tu dois manger quelque chose » En effet, à 5 heures du matin, une femme enceinte ne doit pas partir le ventre vide, et ceux qui ont essayé de s’y opposer ne sont plus là pour en parler. Marge lui demande de se recoucher, Norm insiste, il ne se recouchera pas tant qu’il n’aura pas préparé le petit déjeuner, ingurgité par sa compagne. Il se pose en face d’elle, ils déjeunent tous les deux dans leur petite cuisine. La séquence, filmée posément dévoile un matin de tous les jours, sans personnalité. Et pourtant, les frères Coen ici filment de l’amour. Pas de dialogues, très peu, une phrase ou deux, un couple qui déjeune. C’est rien. Et tout à la fois.

Attention à la Marge

Norm et Marge sont des marginaux dans le cinéma hollywoodien. Pas de roucoulades, de passion effrénée, aucun artifice. Le mari peint et fait la cuisine, elle lui apporte des vers de terre entre deux burgers au boulot, pour aller à la pêche. Ils regardent la télé ensemble le soir dans le lit, les yeux vides. A la fin du film, ils se disent « je t’aime ». Quand elle sort de sa voiture où on lui présente la scène de meurtre, on voit la femme souriante, pétillante, qui laisse le temps aux mauvais esprits de la trouver godiche. Elle se pose, écoute son adjoint, regarde les corps, et déflore l’enquête en 5 minutes. Un grand personnage féminin naît à l’écran, interpelle tous les regards qui n’étaient pas prêts à voir cela. Les frères Coen, dont le mari de Frances McDormand, Joel, osent cette mise en scène loufoque ramenant le polar à plus de raison, par et pour des personnages qui ressemblent à des personnes. On peut croiser une Marge à tous les coins de rues.

Tout est Norman

On ne l’appelle que Norm pendant tout le film, un diminutif pas très élégant. C’est le genre de gars qu’on peut voir posé sur une chaise, qui ne décrochera pas plus de deux trois mots, mais qui sera là. Une scène est assez intrigante dans Fargo, les fans du film en parlent encore (ici en anglais) hors du récit et du temps. En cours d’enquête, une parenthèse voit Marge retrouver un ancien camarade de classe, Mike Yanagita, la draguant très lourdement lors d’un repas en lui racontant des bobards très sinistres. Il l’a vue à la télé, souhaitait la revoir et parler des anecdotes du lycée en lui faisant du rentre-dedans. Le moment est malaisant, gênant, l’homme tombe en sanglots quand Marge le démasque et le repousse aimablement, mais fermement. L’homme se ressaisit, retourne à sa place. Elle, elle est expressive, toujours à l’aise, jamais déstabilisée. Et dans cette scène innocente, elle comprend que les autres mentent, que tous ne sont pas aussi purs, et elle construit aussi son couple en aimant l’absent. C’est aussi dans ces moments-là que les couples se façonnent.

Du bon côté du miroir

Norm Gunderson est joué par John Caroll Lynch qui apporte à ce mari débonnaire et discret la juste présence magnifiant sa femme. En sous-jeu, l’acteur répond trait pour trait à la direction d’acteur choisie pour Frances McDormand. On pourrait le croire penaud, lourdaud, plouc, mais il est là. Il vient manger avec elle, lui prépare son petit déjeuner et lui dit qu’il l’aime, en méritant de l’entendre en retour. Norm est l’anti-mâle alpha, restant à la maison, ceinturé d’une belle brioche. Il a besoin d’être rassuré par sa femme, d’avoir son avis. Norm est le complément parfait de Marge, un personnage écrit aussi finement qu’elle, pour une des rares fois où le couple est mis en scène comme une entité abstraite. Marge n’a pas besoin d’action, il lui faut un port d’attache. Norm ne bronche pas, acquiesce et rassure par sa seule présence. C’est ainsi qu’il fait bien plus de bien dans le monde que tous les mâles reaganiens de la décennie qui a vu ce couple émerger, en présentant sa simple et banale normalité : c’est elle qui est à l’écran quand les accords de harpe résonnent à la fin de Fargo, devenu classique, construisant un des couples de fiction les plus purs que le cinéma américain ait montré. C’est sa façon de résister aux chasseurs de prime, aux rustres et aux scripts peu inspirés, et c’est à ce prix que sa beauté s’est dessinée.

Bande-annonce

Les couples mixtes : l’amour au-delà des barrières ethniques

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Suite à la récente Saint-Valentin, où l’amour se déclare, se décline et se célèbre, LeMagduCine revient sur les couples marginaux du septième art. Depuis toujours, l’amour combat les frontières, qu’elles soient géographiques, morales, politiques, raciales ou sociétales. Le cinéma témoigne largement de ces histoires de coeur contrariées, critiquées, jugées répréhensibles ou interdites, et ce en particulier pour les couples mixtes, où les deux partenaires appartiennent à différentes ethnies. De La flèche brisée à Pocahontas, Devine qui vient dîner… à Loving, les films sont devenus un vecteur essentiel d’évolution des mœurs, d’acceptabilité sociale et de lutte contre le racisme.

Analyse.

Le couple blanc(he) – noir(e) : une union réprouvée encore abordée

Le cinéma américain traite régulièrement du racisme, sujet qui a marqué l’histoire des États-Unis et reste encore d’actualité. En mettant en scène des couples mixtes, il a contribué à lever les tabous en prônant la tolérance et l’amour dans les relations noirs/blancs.

Dans les années 1960, seize États du Sud interdisaient toujours les mariages mixtes. Ce n’est que le 12 juin 1967 que la Cour Suprême des États-Unis, dans l’affaire « Loving contre l’État de Virginie», a déclaré inconstitutionnelle toute loi restreignant le droit au mariage sur le fondement de l’origine ethnique des époux.

Quelques mois après cette décision, le film Devine qui vient diner (1967), réalisé par Stanley Kramer, sort dans les salles américaines. Il cherche à combattre les préjugés en racontant une histoire d’amour entre Joey Drayton, une jeune fille bien élevée, et le médecin John Prentice. Ce dernier possède toutes les caractéristiques du parfait gentleman : une bonne éducation, de nombreux diplômes, un travail valorisant au service des autres. Seule sa couleur de peau, noire, devient ainsi un obstacle lorsque Joey le présente à ses parents lors d’un dîner. Le mariage de leur fille avec un homme noir, aussi honnête et intelligent soit-il, répugne les deux parents en dépit de leur refus du racisme.

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Le cinéma prend alors le relais du judiciaire pour dénoncer le racisme et encourager les couples mixtes. Malgré son amour, John refuse d’épouser Joey sans le consentement de ses parents, tandis que Joey souhaite avancer la date de leur mariage en Suisse. Les parents de John sont également réticents. Le père lance même à John : « Dans seize ou dix-sept Etats, vous serez hors-la-loi. Vous serez les criminels. » Les parents blancs comme noirs, qui refusent d’un commun accord de se mélanger, vont commencer à réviser leurs positions pour l’amour de leurs enfants.

En 1991, Spike Lee reprend le flambeau avec Jungle Fever. Il y aborde la relation amoureuse entre Angie, une secrétaire intérimaire, et Flipper, un architecte noir marié joué par Wesley Snipes. Lorsque cette relation est révélée, ils se retrouvent tous deux exclus par leurs familles. Grâce à ce récit, Spike Lee expose les difficultés d’acceptation auxquelles font face les couples mixtes. Ce film démontre qu’en dépit de l’arrêt de la Cour Suprême et des évolutions législatives, le mariage mixte reste une question sensible dans la société américaine. Jungle Fever tente de marquer les esprits en effectuant une piqûre de rappel.

Jeff Nichols relance le sujet en 2016 avec son film Loving. Il retourne aux fondamentaux en mettant en scène la lutte des époux Loving et leur procès contre l’État de Virginie. En 1958, pleine période ségrégationniste américaine, Mildred et Richard Loving affrontent les stéréotypes et les lois pour obtenir le droit de se marier. Condamnés à une peine de prison, avec suspension de la peine s’ils quittent la Virginie, les Loving s’installent à Washington et déclenchent une suite de procès qui mènera à la décision historique de la Cour suprême fédérale. L’approche de Jeff Nichols, pudique et sensible, rend le film particulièrement touchant.

Par son traitement récurrent des couples mixtes, le cinéma américain appelle encore et toujours à la non-discrimination. L’amour de ces couples, qui restent marginaux même aujourd’hui aux États-Unis, donne lieu à de très beaux moments de cinéma.

Le couple blanc – indienne : l’ouverture à une culture étrangère

Lorsqu’un Occidental croise la route d’une Indienne, il découvre un autre mode de vie. En se rapprochant d’elle, il s’ouvre à une nouvelle culture jusqu’à parfois revoir ses propres convictions. Dans le cinéma américain, les couples mixtes blanc-indienne, tout comme les couples blanc(he)-noir(e), plaident pour la tolérance. Mais plus encore, ils représentent l’union de deux mondes, l’un civilisé, l’autre sauvage, qui s’opposent et s’affrontent.

La Flèche brisée (1950), western réalisé par Delmer Daves, est le premier classique mettant en avant un couple mixte blanc-indienne. Il se déroule en 1870, dans une Arizona marquée par la guerre entre les Blancs et les Apaches. Ex-éclaireur pour l’armée de l’Union et chercheur d’or, Tom Jeffords, révolté par l’horreur des combats, cherche à arrêter le conflit. Pour ce faire, il apprend la langue et les coutumes des Apaches et rend visite au chef de la tribu, Cochise. Il tombe alors amoureux d’une jeune indienne, Sonseeahray, qu’il épousera pour sceller une paix précaire durement négociée. L’amour rapproche ainsi les peuples, et devient une clé pour pacifier les relations tumultueuses entre les Blancs et les Apaches.

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Pocahontas, une légende indienne (1995) se fonde sur des enjeux similaires. En 1607, les colons anglais en quête de richesses envahissent le Nouveau Monde. Ils croisent sur leur chemin une tribu indienne, les Powhatan. Prêts à tout pour trouver de l’or, ils envahissent le territoire et déclenchent un conflit ouvert avec les indiens.

La rencontre de Pocahontas, la fille du chef, et de John Smith, un capitaine anglais, changera le cours de la guerre. En parlant avec Pocahontas, John Smith s’ouvre à la culture et au mode de vie des Indiens. Amoureux, les deux personnages font tout pour empêcher la guerre et ainsi préserver leur union. Ici encore, l’amour parvient à franchir les barrières ethniques, malgré les réticences initiales du père de Pocahontas. Grâce à la bravoure de John Smith et à la détermination farouche de Pocahontas, l’amour s’impose face à la guerre.

En 2005, Le Nouveau monde de Terence Malick reprend le mythe de Pocahontas. Si l’histoire diverge largement du film Disney, le thème de l’amour comme vecteur d’ouverture à la culture indienne et de paix reste bien présent. L’amour transcende les ethnies et les cultures et bouleverse les conceptions des hommes.

Le couple humain – non humain : le fantasme d’un rêve impossible

Les couples mixtes les plus étonnants et marginaux du cinéma ne sont pas totalement humains. Lorsque l’homme ou la femme rencontre l’étranger, d’une race ou d’une espèce différente, la réalité se heurte à un amour rêvé ou fantasmé.

Dans Le Seigneur des anneaux, l’amour entre Aragorn et l’elfe Arwen est longtemps filmé comme un songe éveillé, une idylle impossible. Arwen apparaît comme une figure angélique à la beauté et à la pureté inaccessibles. Pour convaincre Arwen de quitter la Terre du Milieu, Aragorn lui dira d’ailleurs : « je suis un homme. Vous êtes une elfe. Ce n’était qu’un rêve Arwen, rien de plus. »

Ce n’est qu’après la défaite de Sauron et le couronnement d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux : le retour du roi que le rêve peut enfin se réaliser. Cependant, Arwen doit en payer le prix en renonçant à l’immortalité de son peuple. Le couple mixte homme-elfe, devenu réel et acceptable, implique des sacrifices. Cet amour entre Aragorn et Arwen, s’il n’occupe pas le centre du récit, conserve des répercussions essentielles pour l’histoire, en particulier l’évolution et les choix des deux personnages, ainsi que la décision d’Elrond de soutenir et de secourir les Hommes. Avatar (2009) traite encore davantage des couples mixtes humain-non humain à travers la relation amoureuse entre Jake Sully et la Na’vi Neytiri. Comme dans Pocahontas, une légende indienne, l’amour devient l’instrument de la diplomatie et du pacifisme. Il amène Jake, également écœuré par le comportement des hommes, à changer de camp puis de corps pour défendre les Na’vis. A l’instar de celui d’Aragorn et d’Arwen, cet amour semble tout d’abord impossible. Au moment d’avouer aux Na’vis la vérité sur les ordres qu’il a reçus du commandant, Jake prend conscience qu’il doit arrêter de rêver, se réveiller et revenir les pieds sur Terre. C’est finalement la victoire des Na’vis et de Toruk Makto sur les militaires mercantiles qui permettra à cet amour de se réaliser.

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Encore récemment, La Forme de l’eau (2018) de Guillermo Del Toro aborde la relation étrange entre Élisa Esposito, employée d’un laboratoire gouvernemental, et une créature amphibienne objet de recherches. Le film se déroule pendant la Guerre froide, qui place en concurrence les Américains et les Soviétiques pour toute nouvelle avancée scientifique. Fascinée par l’amphibien, Élisa lui rend régulièrement et secrètement visite, jusqu’à parvenir à instaurer une forme de communication. Face aux menaces pesant sur la créature, Élisa parvient à le faire évader. Elle ramène l’amphibien chez elle et entame avec lui une relation sentimentale. Guillermo Del Toro l’a concrétisée par une étonnante scène de sexualité, dans laquelle la salle de bain se transforme en véritable piscine.

L’amour entre Élisa et l’amphibien, menacé par les gouvernements russes et américains, semble dès le départ impossible. Si la relation physique, déjà complexe, peut se concrétiser, un monde et un grand mystère séparent les deux personnages. Pourtant, alors qu’Élisa paraît mortellement blessée, l’amphibien emporte Élisa dans le canal. Il transforme les cicatrices d’Élisa en branchies et nage avec elle vers la mer. Comme dans Avatar, l’amour implique une transformation physique, une forme de renaissance. Jake et Élisa rouvrent tous deux les yeux dans un corps différent. En définitive, les couples mixtes s’imposent comme des figures emblématiques du cinéma. Ils permettent aux films de véhiculer des valeurs d’ouverture à l’autre, de tolérance, de paix et d’amour. Ils nous montrent aussi que, malgré les obstacles apparents, tout peut un jour se réaliser. Entre rêve et réalité, les couples mixtes ont encore beaucoup à nous montrer.

Les Aventures du prince Ahmed, de Lotte Reiniger

En 1926, la réalisatrice allemande Lotte Reiniger achève Les Aventures du prince Ahmed conçu avec la technique du papier découpé, technique reconnaissable au fait que personnages et décors apparaissent en ombres chinoises. Premier film d’animation de l’histoire du cinéma, on crut un temps cette petite merveille perdue. Mais  le miracle d’une restauration effectuée en 1999 à partir d’une copie nitrate a permis à ce film de retrouver une seconde jeunesse.

Un film d’aventures

Dupé par ce coquin de mage africain, le prince Ahmed est emporté loin du royaume familial à dos de cheval ailé. A peine arrivé sur l’île de Wak Wak  il aperçoit la reine Pari Banu venue prendre un bain de minuit dans le lac enchanté. Il espère séduire la belle et la ramener dans son pays mais il n’est pas au bout de ses peines. Les cinq actes du récit nous embarquent dans un périple du pays des démons aux lointaines contrées orientales. On retrouve les figures familières des Contes des mille et une nuits, Aladin par exemple, mais également des décors exotiques – des palais en tous genres, des forêts merveilleuses – et un bestiaire fantastique qui puise dans plusieurs mythologies. Les péripéties sont nombreuses faisant la part belle à l’onirisme et même à la sensualité. Plus de 300 000 images pour un travail de titan.

La maitresse des ombres

Le film en silhouettes, popularisé ces dernières années par les réalisations de Michel Ocelot est une technique d’animation particulièrement génératrice de féérie. Les Contes de la nuit et Princes et Princesses rendent précisément hommage à la réalisatrice allemande surnommée par Jean Renoir la Maitresse des Ombres. De fait, Lotte Reiniger joue de toutes les subtilités offertes par les ombres chinoises. Finesse de la découpe, sens du détail, expressivité caractérisent son travail sur les personnages. L’imagination et la fantaisie, l’humour également sont à la fête comme dans le bras de fer que se livrent le mage et la sorcière à coup de transformations des plus incongrues. Les décors, rendus encore plus féériques par les jeux de lumière colorisée sont à tomber par terre. Une merveille pour les yeux. Vous l’aurez compris, ces Aventures du prince Ahmed sont une petite pépite à montrer aux plus jeunes comme aux moins jeunes !

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Die Abenteuer des Prinzen Achmed
  • Titre français : Les Aventures du prince Ahmed
  • Réalisation : Lotte Reiniger
  • Musique : Wolfgang Zeller
  • Animation : Lotte Reiniger, Walter Ruttman, Berthold Bartosh et Carl Koch
  • Pays d’origine : Allemagne
  • Langue originale des intertitres : allemand
  • Format : noir et blanc (teinté en couleur) – muet
  • Durée : 65 minutes (24 images par seconde)
  • Dates de sortie :
    • France 2 juillet 1926
    • Allemagne  3 septembre 1926
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Un Prince à New York 2 : fallait-il vraiment réaliser une suite après 33 ans ?

Disponible sur Amazon Prime Video depuis le 5 mars, Un Prince à New York 2 nous propose une suite au célèbre premier volet éponyme (1988) dans lequel Eddie Murphy interprétait Akeem, un prince africain venu chercher l’amour de sa vie dans le Queens, quartier pauvre de New York.
La suite est simple : n’ayant engendré que des filles, Akeem découvre qu’il a un fils illégitime né aux Etats-Unis et décide de le trouver pour le faire asseoir sur le trône, la loi de Zamunda (son pays natal) stipulant que l’héritier doit être de sexe masculin. Mais une fois arrivé dans le Queens, le monarque africain découvre que son fils et sa mère n’ont pas reçu l’éducation raffinée attendue d’un prince : la cohabitation au palais royal de Zamunda s’annonce cocasse…
Très attendue, la suite a déjà été couronnée de succès sur Prime Video puisqu’elle est devenue le film le plus regardé le temps d’un week-end, et ce depuis le début de la pandémie. Si ce succès populaire n’est pas à démentir, qu’en est-il d’un point de vue critique ?

Une comédie sans prétention à l’humour populaire assumé 

Un Prince à New York 2 annonce rapidement la couleur : celle de la comédie populaire sans prétention, qui s’appuie sur un humour de même niveau et un côté poussif totalement assumé.
Ce second film, comme le précédent volet, n’a pas peur du too much. Eddie Murphy réendosse le digne costume de l’ex-prince devenu roi Akeem, en même temps qu’il se glisse à nouveau dans la peau de quelques seconds rôles surmaquillés que sont Clarence, le coiffeur afro-américain grande gueule et son client Saul ainsi que le chanteur ringard Randy Watson, pendant qu’Arsenio Hall, en plus d’interpréter Semmi, l’ami du roi, incarne aussi le révérend Brown, Morris, un autre client du coiffeur, et un nouveau rôle : celui de Baba, sorte de marabout-conseiller royal plutôt amusant avec son côté franchement ridicule. On apprécie leur tchatche d’un autre temps qui apporte de l’humour, et pas le plus mauvais du film. D’ailleurs, la comédie n’en manque pas, notamment un humour très parodique, comme le pays voisin appelé Nexdoria (de l’anglais Next door, signifiant la « porte à côté »). On aime cette facette du film qui se moque clairement de lui-même.

Encore une fois comme dans le volet précédent, Un Prince à New York 2 se moque à la fois des classes populaires (avec la famille de Lavelle, fils illégitime d’Akeem), comme des très riches, notamment des monarques africains plus imbus d’eux-mêmes encore que le Roi Soleil. Nous avons notamment droit à un tableau stupéfiant durant lequel le roi Jaffe Joffer, se sentant en fin de vie, décide de s’organiser des funérailles grandioses auxquelles il assistera de son vivant.
On note d’ailleurs un véritable travail dans l’organisation de scènes de danses africaines avec plusieurs dizaines de danseurs, toujours aussi impressionnantes. Enfin, le gros point positif d’Un Prince à New York 2 est de nous donner à voir dans le cinéma américain, pour une fois, l’Afrique et sa culture : animaux, paysages, mais surtout costumes traditionnels, boubous, tissus wax et coiffures pour cheveux crépus, avec boucles, tresses et dreadlocks superbement mises en valeur. On salue le choix d’Eddie Murphy de nous montrer l’Afrique et sa culture, quand bien même ce n’est que de manière superficielle et dans une comédie.

Un scénario aux ficelles grosses comme les câbles d’un pont 

Malheureusement, les points positifs s’arrêtent là. Un Prince à New York 2 est complètement plombé par son scénario peu intéressant. Le titre ne colle plus car la majeure partie du film se déroule à Zamunda et casse le mythe qu’on s’en était fait dans le 1, le pays étant peu vu et donc surtout fantasmé.
C’est d’ailleurs ce qui permettait au spectateur de ne pas se poser trop de questions. Installer le film à Zamunda exige de lui créer un contexte socio et géopolitique et c’est là la première grosse erreur de ce second volet. On découvre un pays qui n’a apparemment pas d’armée et qui est soumis aux caprices d’un dictateur voisin, le général Izzi, qui sera mis au tapis, disons-le, de manière franchement ridicule. Le palais royal qui regorge normalement de gardes semble se vider de ses sentinelles dès l’arrivée du général Izzi… Et c’est ainsi que Zamunda nous apparaît comme un pays fait de carton-pâte ! Quelle chute pour ce pays si riche duquel nous venait Akeem il y a trente-trois ans !

Ce ne sont pas là les seules faiblesses d’un scénario vu et revu qui pourrait se résumer comme suit : exposition et appréciation (Akeem et son fils), dispute et sentiment de trahison, suivis par l’éternelle réconciliation qui clôt le film sur une scène de liesse (ici une grande fête de mariage). Si encore l’écriture donnait l’impression que tout cela est crédible…
Sur un film de presque deux heures, les émotions ne sont pas exploitées et tombent comme un cheveu sur la soupe : les sentiments qui unissent Lavelle à la femme qu’il finira par épouser sont à peine ébauchés et n’ont fait leur preuve que sur un baiser volé ! Il en va de même pour les personnages de Zamunda et du Queens qui se réconcilient sans explication – il y a donc un problème manifeste de montage ou d’écriture. Même les arcs féministes rajoutés sont bâclés et clichés.
Bref, ce scénario aux ficelles grosses comme les câbles d’un pont est la faille du film qui finalement nous donne à voir ce qui ne nous intéresse pas, alors qu’on en attendait tant, surtout en comparaison des scènes décalées et hilarantes du Queens que nous offrait le premier film.

Un côté studio qui déçoit 

Enfin, l’autre problème d’Un Prince à New York 2 est son image décevante. Les scènes de fêtes africaines n’ont plus le même panache et elles apparaissent comme tournées en studio, donnant une impression de faux. Les lumières colorées et criardes qui y ont été ajoutées ne sont pas pour rendre le tout plus élégant. On déplore aussi les vues du palais, des paysages et même des animaux qui sont réalisées en effets spéciaux et ce, de manière assez ostensible.
C’est ainsi que la magie n’opère plus : là où le premier film nous faisait rêver d’un palais et d’un royaume africain riche et luxuriant, cette suite nous donne à voir des intérieurs tournés en studio et des vues extérieures manifestement créées en 3D et tournées sur fond vert. Du lion aux éléphants, en passant par les vues extérieures du palais, le spectateur n’a droit qu’à du faux digne d’un jeu vidéo.

Enfin, pour couronner le tout, et alors que les relations entre les personnages n’avaient pas le temps d’être travaillées, le film est marqué par un phénomène de remplissage musical qui lasse le spectateur. Plutôt que d’écrire des arcs narratifs cohérents, écrivons des chansons qui reviennent toutes les vingt minutes pour le plus grand agacement des spectateurs.
Un Prince à New York 2 n’a pas la fraîcheur du film original. Décors intérieurs et extérieurs, animaux et émotions sonnent faux et plombent la motivation et l’intérêt pour le film.

Très et sans doute trop attendu, Un Prince à New York 2 est donc une déception qu’il vaudrait mieux éviter de revoir. On peut, bien sûr, toujours rire avec nostalgie devant le film de 1988, en oubliant qu’il a une suite. En effet, cette pause de trente-trois ans est bien trop longue. L’époque est passée et cette suite sortie du chapeau sonne plus commerciale que sincère. 

Si ce film vous donne envie d’explorer le Bronx, Manhattan et Queens par vous-même maintenant que les voyages aux États-Unis sont sur le point de reprendre, vous devrez d’abord acheter un ESTA . L’ESTA ou le visa est un document de voyage obligatoire pour tous les Français qui se rendent aux États-Unis.

Un Prince à New York 2 : bande-annonce 

Fiche technique : Un Prince à New York 2

Réalisateur : Craig Brewer
Scénaristes : Kenya Barris, Barry W. Blaustein, David Sheffield
Casting : Eddie Murphy, Arsenio Hall, James Earl Jones, Jermaine Fowler, Leslie Jones, Shari Headley, etc.
Musique : Jermaine Stegall
Sortie : 5 mars 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : comédie
Durée : 110 minutes

PS : Med Hondo, doubleur français d’Eddie Murphy nous ayant quittés en 2019, la voix française de l’acteur a été redistribuée et est à présent le travail du comédien Christophe Peyroux.

Manhunter, le labyrinthe de l’esprit

Manhunter s’offre à nous tel une énigme à résoudre. Il joue avec nos émotions, entre horreur et miséricorde, et nous pose l’ultime question : qu’est-ce qui sépare le bien du mal ?

Entrez dans l’esprit d’un tueur en série… 

Thriller psychologique, étudiant les rouages de l’instable et retraité Will Graham, sur les traces d’un tueur sévissant les nuits de pleine lune, Manhunter est un vrai terrain de jeu esthétique et sonore; avec une bande originale synthétisante, qui se lie naturellement avec l’esthétique froide et métallique du réalisateur.

Full 80s.

Entre architectures minimalistes et ambiance mannéenne, le futur primé donne un impact sensoriel à cet environnement qui fascine un spectateur noyé sous les doutes et séquelles psychologiques du personnage principal.

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Bien que la trilogie aussi délicieuse qu’imparfaite avec Anthony Hopkins soit celle dont on se souvient le plus, Manhunter nous a livré pour la première fois à l’écran, la psychologie de l’aguichante personnalité du Docteur Hannibal Lecter (ici Lektor). Fier marionnettiste et jouissant d’un contrôle absolu, le personnage joué par Brian Cox (qui nous régale actuellement avec sa performance dans Succession) arbore une présence propre sur soi et mystérieuse.

Mais l’oeuvre est plus qu’une introduction du célèbre sociopathe et se passionne au premier plan sur les approches ésotériques de l’agent spécial Will Graham (interprété par William Petersen). Celui qui aime se glisser dans la peau de sa proie, se verra instantanément pris au piège de sa propre santé mentale. La rencontre avec son tourmenteur sera l’élément déclencheur de sa psychose. Un tête-à-tête nécessaire à l’enquête, où Lektor s’amusera avec l’esprit d’un Graham, captif de sa propre prison.

Si vous voulez le trouver, trouvez-vous vous-même.

Michael Mann a toujours été soucieux du détail et a activement recherché de quoi se mettre sous la dent afin de déblayer un terrain où profiler et serial killer n’étaient encore que des balbutiements.

The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, célèbre peinture de William Blake est ici la folie du tueur, un spectre mutilé aux multiples complexes. Tom Noonan nous offre une merveilleuse mise en scène qui volerait presque la vedette à notre psychiatre préféré. Le personnage qu’il nous dépeint est de marbre, un voyeur refusant d’être vu, même durant le court instant où il s’autorise à aimer. Miroir d’un Graham torturé, aussi plastiquement glacial que sa villa habillée de Guingan, donnera lieu à un face-à-face qui laissera à l’agent spécial l’allure d’une toile de Picasso mais qui, au travers des fenêtres de son a(me)gresseur, trouvera sa liberté.

…et vous ne reviendrez peut-être jamais.

Le film est un grand thriller, finement pensé, d’une beauté indiscutable mais est malheureusement éclipsé comme plusieurs de ses compères de l’époque (The ThingTo Live and Die in Los Angeles,…). Mann explore sans tabou les tréfonds de l’âme humaine et nous prouve qu’un bon film n’est pas forcément celui qui remporte le plus de statuettes mais celui qui éventrera les conventions de chacun. Bien sûr, Manhunter n’est pas parfait, tantôt maladroit, tantôt déroutant, mais avec une consistance unique, donnant au cinéma des années 80, une patte indélébile et une introspection vierge de tout jugement.

Manhunter – Bande annonce

Manhunter – Fiche technique

  • Réalisation : Michael Mann
  • Scénario : Michael Mann d’après le roman de Thomas Harris
  • Musique : Michel Rubini et The Reds
  • Photographie : Dante Spinotti
  • Casting : William Petersen, Brian Cox, Tom Noonan, Joan Allen,…
  • Durée : 124 minutes
  • Genre : Thriller, Policier
  • Date de sortie : 1986