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« Vivons décomplexés » : un petit air de misanthropie

L’artiste plasticien vidéaste Germain Huby publie aux éditions Delcourt Vivons décomplexés, une bande dessinée regroupant des histoires autonomes composées d’une seule planche, où le cynisme et le désenchantement à l’endroit du genre humain s’imposent comme un puissant liant.

La crise du coronavirus a agi comme un puissant révélateur. Sur les réseaux sociaux, la désinformation a atteint un point culminant, les jugements à l’emporte-pièce n’ont cessé de fleurir, les raccourcis simplistes ont supplanté les démonstrations étayées et l’égoïsme a fait naître des lignes de fracture durables, opposant notamment les jeunes et les plus âgés ou le secteur marchand et le milieu hospitalier. Dans Vivons décomplexés, Germain Huby ne s’y trompe pas : il s’appuie sur la crise sanitaire pour portraiturer avec ironie un adolescent taxant ses parents d’égoïsme sous prétexte qu’ils l’empêchent de se rendre à un événement public (sa grand-mère, à risque, vit sous le même toit) et il pose un regard tout aussi sarcastique sur ces journalistes s’offusquant des rayons vides dans les supermarchés alors même qu’ils ont une part évidente de responsabilité dans l’instauration d’un climat anxiogène poussant les gens à faire des réserves.

C’est dans un registre absurde, et souvent au bord de la caricature, que le scénariste et dessinateur français effeuille plusieurs thématiques très actuelles : le harcèlement en rue, le racisme, le capitalisme, les violences policières, le sexisme, les enfants rois… En lisant Vivons décomplexés, il est difficile de ne pas songer aux sketchs de Dino Risi ou de Damián Szifron, tant la concordance est grande dans le point de vue adopté vis-à-vis de la société et des interactions sociales. On retrouve ainsi page 31 un écho à « La Victime » (Les Monstres, 1963) ou page 43 une variation autour du thème qui sous-tend « La Bonne Éducation » (idem). Ce qui rend souvent les histoires de Germain Huby si efficaces, c’est l’absence manifeste de dissonance cognitive dans le chef des protagonistes. On peut ainsi, sans sourciller, s’émouvoir devant un drame social (qu’on aurait aimé admirer en noir et blanc) tout en se réjouissant de voir des policiers expulser une famille pauvre logée de l’autre côté de la rue. Ou refuser de chercher du travail… pour ne pas payer de cotisations qui profiteraient à des chômeurs « qui n’en foutent pas une rame de la journée ».

La satire sociale se porte aussi sur les télétravailleurs dépassés par la double charge constituée de leur emploi et de leurs enfants, sur ces repas de famille où des oncles enivrés passent leur soirée à râler sur tout et n’importe quoi, sur ces reportages où la parole de la boulangère du coin prévaut sur celle des spécialistes, sur les patients prescripteurs, qui se confondent de plus en plus avec leur médecin (ce que la lecture de la planche en question laisse suggérer très habilement, en jouant sur l’identité respective des deux protagonistes), etc. Il est intéressant de noter avec quelle facilité Germain Huby parvient à planter un décor, à instaurer un contexte propice aux interactions sociales accidentées, puis à exposer ses personnages sous une lumière caustique.

Enfants, parents, journalistes, politiques, échangistes, collègues, policiers, touristes, professeurs : tous sont mis en scène dans Vivons décomplexés de manière à révéler des situations sociales de plus en plus fréquentes : un cours sur la liberté d’expression dont on sait à l’avance qu’il débouchera sur des plaintes de parents et des commentaires désobligeants sur les réseaux sociaux, des villes historiques assiégées par les touristes au point de se muer en stations balnéaires, des allocutions présidentielles pensées comme des mises en scène hollywoodiennes, des possédés croyant posséder… Au bout de l’album, on ressent comme un vague sentiment de misanthropie. Facétieux et contagieux.

Aperçu : Vivons décomplexés (Pataquès/Delcourt)

Vivons décomplexés, Germain Huby
Pataquès/Delcourt, mars 2021, 56 pages

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4

« La Déchéance d’un homme » : derrière le masque, la mélancolie

Par le biais de sa collection « Tonkam », Delcourt publie une adaptation manga de l’un des romans les plus célèbres de la littérature japonaise, La Déchéance d’un homme. Yôzô Ôba y souffre d’une mélancolie inconsolable, qu’il cache derrière le faux nez d’une bouffonnerie excentrique.

Shuji Tsushima est plus connu sous le nom d’Osamu Dazaï. Au Japon, il est considéré comme l’un des auteurs les plus influents du XXe siècle. Son œuvre fut marquée par le pessimisme et une obsession jamais démentie pour le suicide. Durant sa brève existence (il décède peu avant ses 39 ans), il tenta à six reprises de mettre fin à ses jours. Publié en 1948, son roman La Déchéance d’un homme comporte, comme ses autres bouquins, de nombreux éléments autobiographiques : des accès de démence au suicide amoureux (le shinjū) en passant par le mal-être ou l’abandon par l’alcool, les points communs sont en effet nombreux entre Yôzô Ôba et Osamu Dazaï. Le mangaka Junji Itō, célèbre pour ses récits horrifiques, se réapproprie cette histoire et relate sans fard les mésaventures d’un homme au comportement autodestructeur.

Le premier contact avec Yôzô Ôba est profondément sépulcral : on découvre un écrivain malade et désabusé, se jetant volontairement dans le canal Tamagawa en compagnie d’une jeune admiratrice (elle l’appelle « maître »). Le reste du manga constitue un immense flashback, où est exposé un enfant, un adolescent, puis un jeune adulte en rupture avec son environnement, arborant un sourire de façade et un comportement facétieux aux antipodes du malaise dont il souffre réellement. Yôzô est un fils de bonne famille (son père est député), mais il peine à communiquer avec les autres et à les comprendre. Son comportement excentrique n’est qu’un mécanisme d’autodéfense ; parce qu’il souffre du regard des autres, il a décidé de tourner en dérision chaque situation potentiellement embarrassante. Il en ressort une dualité épuisante : le jeune Ôba, solitaire, n’est jamais vraiment lui-même. Il s’époumone dans une sorte de représentation permanente.

La Déchéance d’un homme puise sa source dans deux tragédies. Yôzô Ôba a été plusieurs fois abusé par les domestiques de ses parents. Lorsque son masque d’allégresse craquèle sous le regard perçant de Takeichi, un camarade de classe, il se venge en lui faisant une farce qui tourne mal et aboutit à son suicide. Son fantôme va alors venir le hanter et lui rappeler couramment qu’il mène une existence mensongère, entièrement basée sur les apparences. Celui qui déclare avoir peur de tout, du serveur de restaurant au vendeur de boutique, va alors faire montre d’une lâcheté et d’une hypocrisie semblables à celles qu’il dénonce dans le chef des adultes qui l’entourent. Il va coucher avec deux sœurs se disputant ses faveurs (jusqu’à la mort), il va chercher du réconfort et une forme d’apaisement dans les bras des prostituées, avant de rejoindre une organisation marxiste sans vraiment adhérer au communisme avec enthousiasme. C’est une fuite en avant perpétuelle, qui ne fait qu’accumuler les problèmes au lieu de les résoudre.

Ce qui transparaît le plus clairement à la lecture de La Déchéance d’un homme, c’est le potentiel mortifère de l’incommunicabilité. Mais aussi la façon dont le mal-être et les peurs infondées de Yôzô vont parasiter ses relations sociales et condamner à la perdition celles et ceux qui s’en approcheraient d’un peu trop près. Même Tsuneko, une serveuse dont il s’entiche et dont le mari croupit en prison, va connaître une destinée funeste, ce qui aura pour conséquence d’imposer le suicide comme seule issue satisfaisante aux yeux de cet antihéros. Bien que momentanément éloigné de l’horror manga (dont il conserve toutefois certains gimmicks), Junji Ito restitue avec talent la noirceur et le pessimisme de l’œuvre d’Osamu Dazaï. Ses traits précis, l’expressivité des visages, le caractère iconique de certaines représentations suffisent à hisser la dimension graphique de l’album à hauteur de son récit.

Aperçu : La Déchéance d’un homme (Delcourt/Tonkam)

La Déchéance d’un homme, Junji Ito et Osamu Dazaï
Delcourt/Tonkam, mars 2021, 224 pages

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3.5

« Chez Adolf – 2. 1939 » : à l’aube de la guerre

Second épisode de la série Chez Adolf , « 1939 » nous mène dans l’immédiat avant-guerre. Le professeur Karl Stieg y prend doucement conscience des menaces qui pèsent sur la démocratie allemande.

Le premier tome de la série Chez Adolf prenait pour cadre l’Allemagne de l’année 1933, alors en voie de nazification. On y suivait les bouleversements induits dans la vie quotidienne des habitants d’un immeuble par l’avènement d’Adolf Hitler au pouvoir. Et on s’intéressait plus particulièrement à un personnage : le professeur Karl Stieg. Ce second volume repose sur des principes similaires, à ceci près qu’il intervient après une ellipse de six années durant laquelle l’Allemagne, sur le pied de guerre, a gagné 120 000 km² de superficie, sans toutefois tirer le moindre coup de feu. Réunis dans le bistrot qui donne son titre à la série, plusieurs résidents sont occupés à discuter et louer les mérites du Führer. Tous ont en mémoire les traumatismes de la Première guerre mondiale et veulent croire que le régime national-socialiste ne réitérera pas les erreurs du passé en s’engageant dans une voie belliqueuse. L’heure est encore à la naïveté.

Karl Stieg a adhéré au parti nazi. Sans y croire, presque par commodité. Il reste mesuré dans ses commentaires sur le Führer, mais on sent que quelque chose le gêne aux entournures. Il l’avouera lui-même : « J’admire les gens qui ont des convictions, des certitudes. Moi, je suis un perpétuel hésitant… Je doute de tout, à commencer par moi-même… » En attendant, il a mieux à faire que sonder l’âme des hitlériens : se morfondre sur son sort. Rosa, dont il s’est éloigné, a trouvé refuge dans les bras d’un autre. « 45 ans, célibataire, début de calvitie, petit salaire… », il y a effectivement de quoi déprimer. Et c’est précisément le moment choisi par son ami Hugo, le dernier qu’il avait, pour décéder des suites d’un accident de la circulation. La Gestapo est présente lors de la cérémonie funéraire pour interroger le professeur. Les agents évoquent la possibilité d’un assassinat. Les projets d’attentat sont apparemment nombreux ces derniers temps.

Le dessinateur espagnol Ramón Marcos, toujours aussi talentueux, n’a pas besoin de déployer mille effets pour restituer la paranoïa qui règne dans l’Allemagne de la fin des années 1930. Il lui suffit de placer une silhouette inquiétante devant une maison allemande typée pour que Karl Stieg se sente épié sous ses fenêtres. Des exercices de défense passive ou les intrigues du pasteur Wirtz complèteront au besoin ce drôle de climat en pleine drôle de guerre (ou presque). Le premier tome faisait état de l’incendie du Reichstag, confortant les nazis dans leur hégémonie, celui-ci met en scène celui d’une synagogue, témoignage d’une haine montante vis-à-vis des Juifs. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les Albo, qui résident dans l’immeuble de Stieg depuis plus de treize ans, plient bagage : en vertu d’une directive interdisant aux Juifs d’habiter les mêmes logements que des Aryens, ils n’ont d’autre choix que trouver un nouveau domicile. « Si vous saviez toutes les brimades, toutes les humiliations… », confessera M. Albo au professeur Stieg lors de son départ. Ce dernier s’attirera en retour quelques regards défiants pour avoir embrassé un voisin qu’il tenait en estime et qu’il ne verra peut-être plus jamais.

Ainsi, Rodolphe continue de dépeindre l’Allemagne nazie en clerc. Sous prétexte d’un rendez-vous au Palace, il rappelle par exemple sur quoi était basée la propagande hitlérienne : « l’armée la plus puissante du monde » ou « le fameux Stuka, spécialiste du bombardement en piqué ». Un pacte vient en outre d’être signé avec les Italiens, ce qui témoigne de la grandeur recouvrée du pays… Pendant ce temps, Karl Stieg multiplie les aventures… mais aussi les mésaventures, puisqu’il tire sur un inconnu qui cherchait manifestement à violer Hilde, l’une de ses maîtresses. Il fait la connaissance du nouveau directeur d’école, Pol Kurtzman, qui le convie à des réunions confidentielles sous prétexte qu’ils sont tous deux affiliés au parti nazi. Et enfin, le révérend Wirtz lui remet des photos des camps de concentration, ainsi que des carnets de notes, afin que Stieg en fasse la publicité auprès des ambassades étrangères. Cette fois, sur fond d’invasion de la Pologne, la vérité lui saute aux yeux : non seulement « les gardiens ont droit de vie et de mort sur les prisonniers », mais « les SS adorent pisser » sur eux.

La réponse que donnera le professeur à ces révélations formera probablement l’étoffe du prochain tome. On peut en tout cas gager que Rodolphe et Ramón Marcos continueront de dépeindre avec à-propos les excroissances du régime nazi dans le quotidien des Allemands ordinaires. Chose que les deux premiers épisodes de Chez Adolf ont réalisé avec une certaine maestria.

Aperçu : Chez Adolf – 2. 1939

Chez Adolf – 2. 1939, Rodolphe et Ramón Marcos
Delcourt, janvier 2021, 56 pages

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4

« Petit manuel critique d’éducation aux médias » : (re)penser l’EMI

Avec leur Petit manuel critique d’éducation aux médias, les collectifs La Friche et EDUmédias publient aux éditions du Commun un ouvrage concis destiné à déconstruire les représentations médiatiques et présenter quelques expériences novatrices démocratisant la fabrique de l’information.

De la semaine mondiale de l’Unesco pour l’éducation aux médias et à l’information jusqu’à l’accent mis par différents ministères pour ériger cet outil pédagogique en garant des valeurs républicaines, l’EMI s’est imposée, dans l’immédiat après-Charlie Hebdo, comme un moyen idoine de lutter contre la radicalisation ou la désinformation. La journaliste Emmanuelle Daviet, à la tête du projet Interclass’, relevait d’ailleurs en mars 2018 que « l’éducation aux médias est une impérieuse nécessité ». Avec leur Petit manuel critique, les collectifs La Friche et EDUmédias interrogent des acteurs de terrain, effectuent des retours d’expériences et adoptent un point de vue critique sur l’élaboration de l’information.

Rappelons tout d’abord deux évidences : l’EMI ne date pas d’hier et elle ajoute à ses fonctions didactiques, souvent mises en exergue, une dimension émancipatrice tout aussi primordiale. Elle offre en effet à certaines populations, notamment celles issues des quartiers populaires, un moyen précieux d’expression et de (juste) représentation. Dans la préface de ce Manuel critique, la journaliste Nora Hamadi, qui officie sur Arte, renchérit : « L’éducation aux médias doit surtout être un levier pour dessiner des grilles de lectures du monde et d’apprentissage du sens critique nécessaire à tout.e citoyen.ne éclairé.e. » Les expériences rapportées dans l’ouvrage permettent notamment d’en vérifier les effets.

L’association d’éducation populaire Carmen – pour Création action recherche en matière d’expressions nouvelles – est lancée en 1984 à Amiens. Elle s’est depuis échinée à mettre en avant les visages et les voix des gens ordinaires. Sur Canal Nord, ces derniers ont longtemps pu témoigner de leur quotidien et s’exprimer en toute liberté. Malgré le passage au numérique, Carmen continue de poursuivre quatre objectifs prioritaires : culturels, sociaux, citoyens et éducatifs. Dans le même ordre d’idées, Teleduca, fondée au milieu des années 1990 en Catalogne par quatre femmes issues de l’éducation et des arts, a cherché à filmer les quartiers, à intervenir auprès des femmes, notamment pour les écouter et les valoriser, mais aussi à s’intéresser aux jeunes en investissant notamment leurs écoles. Une singularité ? Le montage audiovisuel est collectif et tous les participants se trouvent à la fois devant et derrière la caméra.

En Allemagne, c’est le cas de l’Offener Kanal qui nous intéresse. Il s’agit d’une chaîne télévisée tout à fait ordinaire, sauf qu’elle est composée de personnes ne produisant pas leurs propres émissions, mais aidant des tiers à réaliser les leurs. « Ce sont des télévisions qui permettent à une communauté, un quartier, de trouver son mode d’expression et de produire des émissions qui traitent de thématiques qui les concernent », note Bettina Wiengarn, directrice d’un Offener Kanal. Cet outil démocratique fonctionne avec peu de personnel permanent, sans comité de rédaction, mais avec l’aide de bénévoles et d’intervenants de tous horizons. Certains y découvrent des vocations ou tissent peu à peu leur réseau. L’expérience des classes médias, où les élèves s’approprient peu à peu les outils mis à leur disposition et finissent par gérer eux-mêmes un enregistrement dans les locaux de France Culture, ou encore les résidences de journalistes, accueillies sur certains territoires pour questionner les médias et leur traitement de l’information en allant à la rencontre des gens, figurent également en bonne place dans ce Petit manuel critique d’éducation aux médias.

Des réflexions de fond, dépassant le simple cadre d’associations ou d’expériences spécifiques, nourrissent également l’ouvrage. Il en va ainsi de l’EMI face au numérique, des fablabs ou des espaces de presse participatifs. Quelques « anti-boîtes à outils » expliquent enfin, sommairement, et de façon détachée, comment rendre un média scolaire hors de contrôle ou détourner un atelier sur le complotisme. De quoi commencer à repenser les médias et l’EMI.

Petit manuel critique d’éducation aux médias, ouvrage collectif
Éditions du commun, mars 2021, 150 pages

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« Avicenne » : philosophie, logique et raison en terre d’islam

Docteur en philosophie et traducteur d’arabe, Omar Merzoug publie aux éditions Flammarion une biographie consacrée au philosophe et médecin persan Avicenne (980 – 1037).

Figurant en bonne place parmi les penseurs musulmans les plus notables de l’histoire, Avicenne se distingue par une postérité exceptionnelle, comprenant notamment l’encyclopédie du Shifâ ou Le Canon de la médecine. Ce dernier recouvre l’ensemble des connaissances médicales de son époque et est considéré, aujourd’hui encore, comme l’un des ouvrages les plus importants jamais écrits dans sa discipline. La biographie qu’Omar Merzoug consacre au philosophe et médecin persan a une double utilité : elle retrace étape par étape l’existence d’Avicenne, de son enfance à Bûkhârâ à sa mort à Hamadan, mais elle décrypte également la manière dont il a cherché à « enraciner la raison et la logique en Islam », le plus souvent dans l’adversité et de manière avant-gardiste. Médecin-philosophe, le « fils de Sina » fut aussi métaphysicien, poète, homme d’État, psychologue ou philologue. Son legs comporte quelque 200 ouvrages et traités et son célèbre Canon, salué tant en Orient qu’en Occident, fut réimprimé pas moins de trente-six fois (!).

À Bûkhârâ, alors sous domination samanide, Avicenne grandit dans une famille aisée, entouré de domestiques et instruit par des prescripteurs. Abdallah, son père, est préfet et collecteur d’impôts. Il se convertit à l’ismaélisme, une branche dissidente du chiisme, un fait qui pourrait lui valoir son poste et qu’il se garde bien d’ébruiter. Omar Merzoug profite du récit de l’enfance d’Avicenne pour évoquer, à l’aune de l’islam médiéval, le mariage, les harems, les médersas ou les conflits, d’émirats comme de chapelles. Le jeune Avicenne a une capacité d’apprentissage extraordinaire. À douze ans à peine, il se lance dans la médecine (à laquelle il apportera l’étiologie) et peut déjà se prévaloir d’une maîtrise quasi exhaustive des autres sciences. Il surpasse souvent ses professeurs, dont Ismaïl al-Zahid, étudie le fiqh – le droit canon musulman – et apprend par cœur le Coran. Il cherche à percer à jour les mystères du monde et porte sa curiosité, insatiable, sur toute chose. Aristote, Porphyre, Euclide ou Ptolémée n’auront bientôt plus aucun secret pour lui.

La formation d’Avicenne s’arrête à seize ans, mais il continue d’approfondir ses connaissances en autodidacte. Il se plonge dans la logique formelle d’Aristote, la psychologie, les sciences de la nature, la politique, la physique, les mathématiques… Le penseur al-Fârâbî lui permet de mieux appréhender La Métaphysique d’Aristote. À dix-huit ans, il est déjà le médecin de l’émir, jusqu’à ce que son père décède et qu’il décide de quitter Bûkhârâ pour Gûrgandj, puis Gûrgân, Rayy et Ispahan. Pourchassé par Mahmûd, qui rêve d’en faire sa caution intellectuelle, Avicenne va alors passer de cour en cour, accompagné d’al-Jawzajânî, son secrétaire et fidèle ami. Omar Merzoug raconte par le menu ses voyages, la place qu’il tient auprès des émirs, sa soif intarissable de connaissances et son travail littéraire. Pendant toutes ces années, le philosophe suscite la méfiance des docteurs de la loi. En tant que médecin et philosophe, on l’accuse d’hérésie, ou à tout le moins d’empiéter sur le territoire de Dieu. Avicenne vise pourtant à faire cohabiter la religion et les sciences, avec une subtilité qu’Omar Merzoug parvient très bien à restituer (notamment quant à la Création, l’immortalité de l’âme ou la résurrection spirituelle).

Cette biographie ne permet pas de pénétrer en profondeur la pensée avicennienne. Elle offre en revanche un portrait vertigineux du philosophe persan et de l’islam médiéval. Excommunié par le dogmatique al-Ghazâlî, « l’acmé d’une campagne de calomnies », Avicenne n’en fut pas moins un penseur engagé dans son siècle doublé d’un praticien remarquable. Au XV et XVIe siècle, son Canon fut d’ailleurs le livre le plus diffusé après la Bible ! Omar Merzoug ne manque pas de le rappeler, tout comme il retrace son passage aux côtés de Shams al-Dawla, qui le fera vizir et lui confiera la sûreté de l’État – il finira au cachot après avoir cherché à lutter contre les privilèges de l’armée. Cette période est édifiante en ce sens que le « fils de Sina » faisait preuve d’une abnégation absolue, organisant son temps de manière à dédier ses journées à la politique et ses soirées à ses études philosophico-scientifiques. Au fond, c’est cela qui définit le mieux le personnage : un attrait immodéré pour le savoir, une volonté de décrypter le monde en s’approchant au plus près de la vérité, en proscrivant l’approximation.

Avicenne, Omar Merzoug
Flammarion, mars 2021, 416 pages

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4

Les Fantômes du Chapelier : la rencontre de Simenon et de Chabrol

Il est facile de trouver une communauté de centres d’intérêt entre les oeuvres de Simenon et de Claude Chabrol. De fait, le cinéaste a adapté plusieurs fois le célèbre romancier belge. Les Fantômes du Chapelier, quelques années avant Betty, est déjà un bel exemple de ces intérêts communs entre les deux artistes, ainsi qu’un exemple d’adaptation fidèle.

“Il jouissait d’une considération spéciale. On avait une façon particulière de lui dire bonjour, de lui serrer la main. C’était devenu une habitude.”

Monsieur Léon Labbé est une personnalité dans le monde de la bourgeoisie de La Rochelle. Jeune, il a abandonné ses études pour reprendre la chapellerie familiale où, depuis des années, on le voit tous les jours. Sa femme est souffrante depuis quinze ans ; handicapée, elle ne sort plus de sa chambre.
Quant à Monsieur Labbé, sa vie est réglée comme du papier à musique : il ouvre sa boutique, attend son apprenti Valentin, fait sa promenade matinale, revient travailler et, régulièrement, monte s’occuper de son épouse Mathilde. Le soir, il fait une autre sortie, rejoint ses amis au bar des Colonnes, où se réunit la bonne bourgeoisie locale : l’assureur, le médecin, le sénateur, le directeur du journal… Là, il joue aux cartes puis, sur le chemin du retour, fait un petit détour pour tuer une femme avant de revenir chez lui.
Car Léon Labbé est un assassin. Ce n’est certes pas un “divulgâchage” : on l’apprend dès le premier chapitre du roman. Il n’est pas n’importe quel assassin : depuis quelques semaines, cinq femmes sont assassinées le soir dans les rues de La Rochelle. Le tueur, surnommé “L’étrangleur”, envoie des lettres anonymes, écrites avec des morceaux d’articles de journaux, au quotidien local.
L’intérêt principal du roman ne sera donc pas de connaître l’identité de ce mystérieux étrangleur, ni même de savoir s’il sera arrêté ou pas (la réponse à cette question-ci est assez prévisible).
Avec Les Fantômes du Chapelier, Simenon nous offre une plongée sombre et angoissante dans la psychée d’un tueur en série.
Un tueur en série qui s’ignore, d’ailleurs. C’est là un des enjeux du roman. Labbé est convaincu de suivre scrupuleusement un plan prédéfini. Il n’est pas comme ces tueurs qui laissent libre cours à leurs instincts sauvages. Non ! Il est convaincu qu’une fois son plan achevé (plan qui contient sept victimes), il reprendra sa petite vie tranquille.
Il faut dire que Labbé a une très haute opinion de lui-même. Personnalité respectée en ville, il est méprisant, hautain envers quasiment tout le monde.
L’autre enjeu important est de connaître la raison de ces assassinats. Petit à petit, au fil des chapitres, des éléments du passé vont ressurgir, des souvenirs vont remonter à la surface, et un puzzle mental complexe va se mettre en place, pièce par pièce.
Avec Les Fantômes du Chapelier, Simenon signe un roman très sombre. Puisque tout est vu par les yeux d’un détraqué malade et violent, l’oeuvre prend des allures de plongée dans un esprit psychotique. La Rochelle, noyée sous la pluie, est décrite de façon sordide. Les rapports sociaux sont eux-mêmes maladifs, marqués par l’esprit de domination de Labbé.

Comme dans le roman, le film est manifestement divisé en deux moitiés. Dans la première partie, tout sourit au chapelier, dont le plan criminel se déroule à la perfection. Mais un événement, situé au milieu de l’oeuvre, va tout changer : Labbé ne pourra pas tuer sa septième et dernière victime (pour des raisons différentes dans le roman et le film). Cela va tellement déstabiliser le chapelier qu’il ne va plus rien contrôler.

La première chose qui frappe dans le film de Chabrol, c’est son extrême proximité avec le roman. L’atmosphère sordide est parfaitement rendue, les événements se déroulent dans le même ordre que dans l’oeuvre de Simenon.
Le jeu de Michel Serrault est remarquable. Il campe un Labbé guindé, droit, sûr de lui, avec un sourire permanent qui montre bien le sentiment de supériorité du chapelier.
La première différence tient à la différence de nature entre un film et un roman. Dans l’oeuvre de Simenon, nous avons le flux de pensées du chapelier criminel, et très peu de dialogues. Le film de Chabrol rétablit les dialogues. Ainsi, les informations que nous avions par les pensées du chapelier, elles nous viennent ici par des dialogues, y compris entre Labbé et le mannequin censé représenter sa femme morte.
En fait, le tueur du film de Chabrol manifeste sa folie par ses propos. Il parle seul, comme s’il rejouait des scènes dans sa tête, mais à voix haute. Il transforme ses monologues maladifs en de faux dialogues avec l’esprit de sa femme.
En cela, une scène est fortement symbolique. Labbé mange à la table de son salon ; il a installé face à lui une assiette, pleine de nourriture, à la place de sa défunte femme, et il lui parle comme si elle était là. Voilà une scène, absente du roman, mais qui sait parfaitement figurer les problèmes psychologiques qui animent le protagoniste.

L’autre différence majeure entre le roman et le film réside dans le personnage de Kachoudas. Kachoudas est le voisin de Léon Labbé. C’est un immigré d’origine arménienne, devenu tailleur à La Rochelle. Dans le roman, Kachoudas est avant tout une projection de la conscience de Labbé. Le chapelier ne lui parle pas, sinon pour le saluer froidement, mais il ne cesse de penser à lui. Il imagine que Kachoudas, le seul à être au courant des “activités”, va aller le dénoncer pour toucher la prime.
Dans le film, Kachoudas devient un personnage à part entière, et les deux personnages ont plusieurs dialogues. Et le personnage de Kachoudas, campé par un formidable Charles Aznavour (dont on ne dira jamais assez à quel point c’était aussi un immense acteur), est manifestement créé en opposition à Labbé.
En effet, le chapelier est un personnage droit, à la démarche rigide, là où le tailleur à une démarche complètement dégingandée. Labbé est toujours parfaitement et richement habillé, alors que les vêtements de Kachoudas sont dépareillés et rapiécés. L’aspect méprisant et hautain de Labbé contraste avec la grande humilité de Kachoudas. Même socialement, les deux personnages s’opposent : Labbé est un bon bourgeois parfaitement installé dans la meilleure société, quand Kachoudas est un homme isolé. Il suffit de voir comment le modeste tailleur est accueilli dans le café où se réunissent les bourgeois de la ville !
Cet aspect est important. Comme souvent, Claude Chabrol profite de cette histoire pour s’attaquer à la bourgeoisie de province. Labbé est l’exemple de ces bourgeois dont l’apparence respectable dissimule des saletés morales. Une bourgeoisie qui est ici attaquée à travers une de ses institutions indéboulonnables, le mariage.

En conclusion, Chabrol livre une adaptation remarquablement fidèle, tout en incorporant ses propres thématiques. Par son écriture, sa mise en scène d’une grande précision et la qualité de son interprétation, le film Les Fantômes du Chapelier fait partie des grandes oeuvres de Claude Chabrol.

Rêves (1990), d’Akira Kurosawa : contes oniriques sur l’homme et la nature

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En 1989, Akira Kurosawa tourne huit des dix courts-métrages prévus pour composer Rêves, abandonnant au passage deux d’entre eux, faute de moyens, et ce malgré l’appui financier de Martin Scorsese coproduisant le film. Un an plus tard, le monde découvre cette œuvre étrange, à la fois sombre et colorée, parfois douce et utopiste, parfois triste et pessimiste. Un film testamentaire – bien qu’il précède encore Rhapsodie en août et Madadayo –, à teneur biographique et éminemment personnelle. Au seuil de ses 80 ans, maître Akira-san dresse un bilan de vie sous forme de rêves épars. Une façon d’aborder ses peurs, ses espoirs, ses passions, et plus largement sa vision du monde de façon intime et originale.

Fascinante introspection onirique, Rêves est une succession de courts-métrages tous plus beaux et poétiques les uns que les autres, sortes de haïkus visuels traversant les grandes thématiques et préoccupations chères à Kurosawa : l’enfance (Dodes’kaden), la guerre (Ran), la proximité avec la nature (Dersou Ouzala, Je ne regrette rien de ma jeunesse), la vieillesse (Vivre), l’angoisse nucléaire (Vivre dans la peur), la survivance des fantômes (Kagemusha), les démons mythologiques (Le Château de l’araignée), mais aussi la dévotion (Barberousse), la vie communautaire (Les Sept Samouraïs) ou encore la résilience face à un monde en ruines (Un merveilleux dimanche). Autant de sujets qui prennent ici la forme de métaphores et de paraboles, rythmées par peu de mots et une ambiance sonore spectrale (où Chopin trouvera une place évidente). Et même si, de ce fait, la narration peut paraître austère, c’est par les sens que l’œuvre transmet le mieux son message, et non l’intellectualisation. En ce sens, Rêves est pensé comme un voyage contemplatif, qui, à la manière des songes, force le spectateur à errer et filer d’idée en idée, de symbole en symbole, en tentant – parfois en vain – de se raccrocher à ce qu’il peut.

Songes d’une nuit d’été

Akira Kurosawa explique que la genèse du film remonte à un rêve d’enfance, qu’il nota soigneusement, auquel vinrent s’ajouter d’autres rêves issus de différentes périodes de sa vie. Un jour, il fit le storyboard de certains d’entre eux et les envoya à George Lucas, Martin Scorsese et Steven Spielberg – rien que ça –, desquels il obtint les moyens financiers de porter ces quelques rêves à l’écran. La sélection ne se veut pas réfléchie ou à valeur autobiographique, bien que Kurosawa fît réellement tous ces rêves. Le cinéaste précise que sa démarche était davantage instinctive qu’intellectuelle, d’où la répétition de certaines thématiques, les grands-écarts stylistiques ou le caractère décousu de l’ensemble. Pour lui, ces rêves disaient tous quelque chose de lui-même et du monde ; ils étaient la manifestation symbolique – mais finalement très sincère, car spontanée – des choses enfouies en lui, et qui le travaillaient durant l’enfance comme à l’âge adulte.

Il déclarera lui-même : « Je crois que les rêves sont l’expression de désirs ardents que l’homme dissimule au plus profond de lui-même, lorsqu’il est éveillé, et qui se libèrent dans le sommeil et se matérialisent sous forme d’événements réels. En dépit de leur extravagance, ces événements revêtent l’intensité immédiate et sensuelle des expériences vécues parce qu’ils cristallisent, à mon avis, nos désirs les plus purs et les plus urgents ».

Aussi sont-ils des reflets de l’intériorité de Kurosawa ; comme des confessions, des mises à nue paradoxalement cryptiques pour le spectateur. Par le truchement des rêves, Akira se peint et se dépeint, préservant ainsi une forme de pudeur tout en livrant au spectateur la substantifique moelle de son âme. Une âme torturée entre deux extrémités : l’une, plutôt noire et pessimiste ; l’autre, douce et fondamentalement utopiste. La dialectique entre ces deux tendances sera au cœur de la construction du film, alternant les rêves sombres et les plus heureux, jusque dans la ponctuation visuelle en fondus au noir aussi angoissants qu’apaisants.

Dans son passionnant article intitulé « Figurer le rêve », la commentatrice Jacline Moriceau écrit à propos du film : « Comme Van Gogh éprouve, dans le film, le besoin de se couper l’oreille “pour voir à quoi elle ressemble’’, Kurosawa détache une image de lui-même pour la mettre en scène. Lui, l’artiste, capable de tout créer par le seul pouvoir de son imagination et des possibilités du septième art pose un regard sur ce qui n’est plus car le cinéma autorise le retour des morts. […] La présence d’un “hors cadre’’, constamment rappelé par le double, implique le spectateur, l’inscrit dans le déroulement du film et engage sa responsabilité. Demeure la mélancolie […], la beauté poignante de l’éphémère, mais aussi le sentiment de n’avoir pas pu tout dire, de s’essayer encore et encore à transmettre l’intransmissible ».

Chercher à faire sens…

La façon dont Kurosawa se sert du rêve pour (dé)construire son récit, imager ses émotions, poétiser ses traumatismes, est à la fois cinématographiquement intelligente et très ancrée dans la culture japonaise.

Comme une nuit émaillée de plusieurs rêves, les huit courts-métrages se succèdent sans cohérence ni relation apparentes les uns aux autres. Ce sont des fragments, des récits clos, indépendants et qui fonctionnent de manière autonome. Mais en même temps, ils semblent déborder les uns sur les autres, s’entremêler et se répondre. À l’enfance intrépide du premier rêve répond la vieillesse assagie du dernier. À la volonté de vivre (rêve sur la tempête de neige) motivée par la peur de la mort (rêve sur les fantômes des soldats tombés au front), répond là aussi l’acceptation finale de sa condition mortelle et du nécessaire cycle de la vie (rêve sur les moulins à eau). Enfin, si couper des arbres dans un verger semble a priori anodin (deuxième rêve), c’est peut-être à ce moment que l’humanité ouvre la porte à l’exploitation outrancière de la nature, et les conséquences à grande échelle promettent un futur apocalyptique (le sixième rêve, avec l’irruption du Mont Fuji comme vengeance de la nature sur l’exploitation humaine, corrélé au rêve suivant mettant l’humanité face à une flore mutante et radioactive). Passé, présent et futur dialoguent donc autour de thématiques traitées en écho : Akira Kurosawa repense à sa jeunesse, au monde tel qu’il était à cette époque, puis se projette dans un futur qui n’augure rien de bon… à moins d’opérer un virage radical et de retrouver une certaine harmonie avec la nature, doublée de sagesse et d’humilité. D’où la conclusion du vieillard du dernier rêve, interprété par le légendaire Chishû Ryû : « On dit que c’est dur, la vie… Tout ça, c’est du boniment. En fait, il fait bon vivre ».

Au-delà de sa vision du monde qu’il partage, c’est aussi de lui-même qu’il parle ; et notamment dans le segment central consacré à Van Gogh et sa peinture. Plus jeune, Kurosawa voulait vraisemblablement devenir peintre. Pour diverses raisons, il se consacra plutôt au cinéma. Mais Rêves est l’occasion de renouer avec sa vocation première, tout en offrant un bel hommage à un grand maître qu’il admirait : Vincent Van Gogh, ici interprété par Martin Scorsese himself. La disparition de Van Gogh dans une nuée de corbeaux est peut-être la métaphore du renoncement de Kurosawa lui-même au monde de la peinture. Mais cela ne signifie pas son renoncement à l’art tout entier, marquant au contraire le début de sa propre exploration des couleurs, des échelles, des perspectives. C’est alors que débute cette séquence incroyable où le personnage principal – double évident de Kurosawa – est comme aspiré par les toiles, puis erre dans certains tableaux bien connus du peintre néerlandais. Une manière pour le cinéaste, peut-être, de signifier que malgré son renoncement et son changement de vocation, il s’est bel et bien approprié la peinture et les influences des grands maîtres pour peindre à son tour ses propres fresques… mais mouvantes ! Quand on pense à Ran ou Rashômon, on est finalement assez proche d’une esthétique picturale. Et Rêves en est d’ailleurs le plus bel exemple, avec ses maquillages parfois expressionnistes, ses zones d’ombre faisant ressortir les couleurs chatoyantes à la manière des clairs-obscurs, son arc-en-ciel inaugural, ses bouquets de fleurs aux tons vifs, etc.

…en ménageant le vide.

Enfin, soulignons que la symphonie visuelle et thématique que compose Rêves tire son tempo de ce qu’elle ne montre pas, dans ses moments d’accalmie, de pause, de contemplation voire de vide. Si tout rêve est la recomposition d’une réalité dont le sens nous échappe, et qui tente de remplir ce vide sémantique par des images, des figures, des symboles où tout tend à s’emplir de signification, alors Rêves porte bien son nom en ce qu’il laisse à notre imaginaire le soin de remplir les espaces laissés vides de sens. Citons une dernière fois Jacline Moriceau, dans le même article, qui a remarquablement identifié ce qui se jouait dans les pauses liant chaque segment : « Le film ménage entre les récits des intervalles, des espaces, ‘ma’ en japonais, qui constituent non des ruptures mais bien des liens entre les séquences. Ils créent une ambiance et plus largement le “milieu’’ où se situe le sujet. Le ‘ma’ japonais représente cet espace-temps concret, un intervalle imprégné de sens (direction, sensation) entre deux rêves (et plus) qui se jouxtent ; mais aussi une pause, un blanc, un vide, une attente. Espace qui sépare et relie, là où passe le souffle vital […] et qui relève de l’art ».

C’est donc à nous, spectateurs, d’agir comme la conscience éveillée du dormeur perdu dans ses songes. À nous d’investir cet espace-temps ouvert par Kurosawa – et prolongé par son double fictionnel arpentant chacun des rêves pour en figer des moments, en faire ressortir des détails –, à nous d’y déceler les symboles qui nous parlent, les métaphores qui font sens, les impressions sensibles qui nous émeuvent. Rêves est un cadeau offert par un cinéaste nous donnant accès à sa propre psyché, et qui devient en même temps, comme toute œuvre d’art, le reflet de celle de chaque spectateur.

Rêves – Bande-annonce :

Synopsis : Une série de huit courts-métrages qui nous transportent à travers le monde des rêves, de l’onirique au fantastique, du cauchemardesque au féerique.

Fiche technique :

Titre : Rêves
Titre original : 夢 (Yume)
Réalisation : Akira Kurosawa
Scénario : Akira Kurosawa et Ishirō Honda
Distribution : Akira Terao, Martin Scorsese, Chishū Ryū
Musique : Shin’ichirō Ikebe
Photographie : Takao Saitō et Masaharu Ueda
Décors : Yoshirō Muraki et Akira Sakuragi
Costumes : Emi Wada
Société de distribution : Warner Bros. Entertainment
Pays d’origine : Japon – États-Unis
Genre : Drame, Comédie, Sketches
Durée : 119 minutes
Date de sortie : (FR)

Je demande la parole : portrait de femme par Gleb Panfilov

Je demande la parole, superbe portrait de femme et film qui interroge sur le rapport entre public et privé en URSS, est une excellent porte d’entrée pour découvrir le cinéma de Gleb Panfilov.

Gleb Panfilov fait partie de cette génération de cinéastes soviétiques nés dans les années 30, qui ont commencé leur carrière dans les années 60. C’est la génération de Tarkovski, d’Elem Klimov (réalisateur de Requiem pour un massacre) et de son épouse Larissa Chepitko, etc. Avec Andreï Kontchalovski, Panfilov est un des rares cinéastes de cette génération à être toujours en vie et toujours en activité actuellement (il vient, à 86 ans, de finir le tournage d’une adaptation du roman de Soljenitsyne Une Journée d’Ivan Denissovitch après avoir, il y a quinze ans, adapté, sous forme de série, un autre roman du célèbre dissident, Le Premier Cercle).
Dès son premier film, en 1967, Gleb Panfilov se démarque des productions officielles soviétiques, tant dans le propos (souvent discrètement critique envers le régime) que dans sa forme, ce qui lui vaudra des soucis avec la censure (son quatrième film, Le Thème, achevé en 1979, sera censuré jusqu’en 1987, année où le film recevra l’Ours d’or à Berlin).

Je demande la parole est le troisième long métrage de Gleb Panfilov.
Le film commence par un drame. Un adolescent trouve un pistolet dans la neige et le ramène chez lui. En le manipulant, il se tire une balle en plein visage et en meurt.
Le lendemain, la mère du garçon, Elisaveta Andreevna Ouvarova, maire d’une petite ville et membre actif du Parti, crée la surprise en retournant à son travail, considérant que c’est là son devoir.
A partir de là, le film va se construire autour d’une série de séquences en flashback, montrant le jeune couple, la naissance du fils, etc. Ces séquences vont surtout insister sur deux aspects de la vie d’Elisaveta : ses fonctions officielles et sa vie de famille. Ainsi, le film de Panfilov va prendre comme sujet de réflexion une des questions les plus fascinantes dans le cadre de la société soviétique : le rapport entre la sphère publique et la vie privée.
Chaque séquence va mettre en valeur un des aspects de la personnalité d’Elisaveta Andreevna. Nous la suivons alors qu’elle remet des récompenses, lors d’un conseil municipal, répondant aux questions d’une délégation française ou intervenant auprès des convives d’une noce dans un immeuble qui menace de s’effondrer. Se dessine alors le portrait d’une femme stricte, déterminée, voire sévère, mais aussi profondément humaine. Le parcours d’Elisaveta Ouvarova est un exemple pour les membres du Parti : championne de tir, membre émérite n’hésitant pas à se dévouer pour le bien commun et répétant fidèlement les propos officiels.
Par contre, la vie de famille pose plus de questions. Plusieurs fois elle semble laisser de côté les devoirs familiaux pour se consacrer à ses fonctions officielles. C’est là que l’équilibre entre vie privée et vie publique ne tient plus. Plusieurs fois, on voit que le fils est isolé.

En commençant son film par la mort du fils, Gleb Panfilov confère à Je demande la parole un aspect tragique. L’ombre du drame vient planer sur chaque scène. Le spectateur cherche insidieusement, ici ou là, dans le parcours d’Elisaveta, des raisons qui expliqueraient le drame. Cette mort est d’autant plus significative que le garçon, qui s’est tué avec une arme à feu, est le fils d’une championne de tir.
Mais Panfilov ne cherche pas à donner d’explication univoque à la mort du fils. Plusieurs fois, Panfilov affirme que son rôle, en tant que cinéaste, n’est pas d’offrir des réponses toutes faites à ses spectateurs, mais au contraire de leur donner un rôle actif, de les inciter à fouiller le film, à se poser des questions et à y chercher d’éventuelles réponses. Son projet ici semble plutôt de décrire, avec subtilité et profondeur, le carcatère de sa protagoniste. Ainsi, chaque séquence montre un aspect de cette personnalité. Les séquences s’enchaînent de façon plutôt elliptique, le but n’étant pas de raconter la vie d’Elisaveta Andreevna mais de la montrer en action et, de cette façon, de creuser sa psychologie. Le nombre de séquences est limité ; chacune d’elle est plutôt longue, souvent filmée en plans séquences qui permettent de montrer dans le détail les réactions des personnages, leurs failles, leurs faiblesses. Cet aspect est encore accentué par la qualité de jeu d’Inna Tchourikova (actrice formidable qui montre ici une finesse de jeu extraordinaire, et également épouse de Panfilov).
Certaines séquences n’hésitent pas à employer des symboles qui approfondissent encore le personnage. Ainsi, il y a cette image de la fissure dans un mur d’immeuble, qui menace un mariage. Sans dire que le mariage d’Elisaveta est menacé, il est évident que des fissures y apparaissent aussi, souvent liées à ses occupations publiques. Le mari d’Elisaveta ne semble pas partager sa foi (aveugle?) dans le socialisme, en tout cas pas au point d’y sacrifier sa vie de famille. La fissure se profile aussi entre la mère et le fils, qui l’accuse d’être une « idéaliste » (alors que lui se définit comme « réaliste »).
Une autre image est aussi fortement symbolique, celle de ce pont qu’Elisaveta cherche à construire. Elle s’y investit au point d’aller voir d’autres ponts dans d’autres villes et de prendre elle-même des mesures. Ce pont réunirait deux parties de la ville, comme Elisaveta elle-même cherche à réunir les deux parties de sa vie.
Si Gleb Panfilov n’est pas aussi connu en France actuellement que ses collègues Tarkovski ou Kontchalovski, ce film, Je demande la parole, montre qu’il est un cinéaste à redécouvrir.

Je demande la parole : fiche technique

Titre original : прошу слова (proshu slova)
Réalisateur et scénariste : Gleb Panfilov
Interprètes : Inna Tchourikova (Elisaveta Andreevna Ouvarova), Nikolaï Goubenko (Sergueï Ouvarov)
Photographie : Aleksandr Antipenko
Montage : Maria Amosova
Musique : Vadim Bibergan
Société de production et distribution : LenFilm
Durée : 145 minutes
Genre : drame
URSS – 1976

Coffret Philippe Grandrieux : édition collector chez Shellac

Shellac réunit pour la première fois, les 4 films de la carrière d’un réalisateur français à l’univers singulier. Cette filmographie, c’est celle de Philippe Grandrieux, cinéaste iconoclaste et fossoyeur d’oeuvres inclassables. La terreur cosmique qui nait de ses longs métrages, fait de ce coffret un immanquable pour tout curieux d’un cinéma aux allures de chant du cygne. Coffret disponible depuis le 17 mars 2021. 

Ces 4 films sont bien différents, avec leurs moments d’extase et d’hypnose qui leurs sont propres, où les instants de suspension nous happent. Certains tentent de trouver la lumière (Un Lac) et d’autres plongent dans les ténèbres (Sombre). Pourtant ces oeuvres peuvent aussi se regarder comme un seul et unique bloc : une montagne difficile à gravir, une équation difficile à déchiffrer mais dont la montée ou la démonstration s’avèrent vertigineuses. Philippe Grandrieux nous emmène dans une sorte de purgatoire habité par des fantômes, un monde qui n’est pas nommé. Les contours se veulent assez flous, désirables, malaimés et énergiques, et jouent souvent avec la limite du tangible et du rêve, où il n’est question que de survie, de désirs destructeurs et de violence. Avec sa mise en scène faite de gros plans qui aime cloisonner ses personnages dans leurs uniques turpitudes, s’approchant d’eux tout en gardant une certaine distance, c’est alors que nait une frontière étroite entre une lumière aveuglante et un chaos qui ne s’interrompt jamais pour toucher du doigt la logique de ce modèle de cinéma : celui de la transe afin de dessiner radicalement le monde. En face de nous se crée une mosaïque d’images diverses, de sons disparates, de formes singulières, d’existences immédiates ou de frayeurs humaines, non loin du cinéma de Chris Marker.

De ces longues routes qui voient un serial killer perpétrer ses crimes (Sombre), des zones d’après guerre post apocalyptique qui suintent la déchéance et la frustration (La Vie Nouvelle), une foret enneigée englobant un amour dévorant qui prend la forme d’un conte (Un Lac), un Paris nocturne et sadomasochiste nimbé d’une sombre romance (Malgré la Nuit), le cinéma de Philippe Grandrieux n’est pas celui d’une humanité qui transpire la joie. Au contraire il est celui de la dégénérescence, celui d’hommes et de femmes, de morts vivants, qui entrevoient le miroir qu’est leur vie par une forme de jumelage assez effrayant entre le désir de la chair et celui d’une mort certaine. Cet amour de la chair se retranscrit par une base narrative très restreinte, qui préfère guider sa logorrhée par une dynamique des fluides : une recherche de la présence, une violence qui s’opère, un mutisme qui se perd dans les regards, la maltraitance de la peau et une captation organique du corps. Capter par le cadre ce qui n’est pas possible de percevoir à l’oeil nu. Un monde sans repère distinct, pictural, réellement influencé par la peinture, se jouant des perspectives et aliéné par une frénésie bruitiste qui aime perdre le point d’ancrage. 

Que ça soit le corps féminin ou le corps masculin, il est décharné, nu, en perpétuelle crise existentielle, et est un pont entre le réel et l’envie d’écrire sa propre histoire autour d’amours souvent contrariées par le destin. Il navigue entre ce sentiment de perdition, permettant aux personnages de s’adonner à des plaisirs violents ou inqualifiables et cette lueur d’espoir, de renaissance qui les fait léviter à la surface. Une surface où l’esprit de chaque personnage, aidé parfois par la présence d’une voix off (celle de Claire dans Sombre), donne droit à des scènes d’une grande poésie. Continuellement, il existe une fusion entre le fond et la forme : une recherche de l’instant présent, afin de trouver une vérité d’où s’extrait le portrait d’un univers où il est question de domination, de torpeur et d’arbitraire. C’est un geste lancé comme une bouteille à la mer. La simple expression d’une émotion qui se partage, qui abat sa force sur le spectateur, acculé face à ses propres a prioris. Ce cinéma repose sur une certaine idée de la chaleur humaine, parfois primitive, bestiale même, accompagnée par un vocabulaire presque inaudible. Un art qui relève du sens, si l’on peut dire, de manière vulgarisatrice. 

L’auteur aime malmener son image, fait du cinéma une machine haletante, pour le faire crépiter, entre les contrastes et les couleurs. Un univers qui absorbe le cadre et s’engouffre dans les ténèbres de visages épris de douleur. Ce qui est passionnant dans la substance même de son art, un peu comme le fait David Lynch, c’est cette manière qu’il a de faire interagir le réel avec le monde du fantasme. Avec sa caméra souvent tremblante, captant les sens, son cadre laisse parler un réel aride et mis à nu mais qui au demeurant s’achemine vers quelque chose d’impalpable. Où la collision du réel avec l’irréel, avec ces virées en amoureux (La Vie Nouvelle), ces scènes de chant (La Vie Nouvelle) ou avec des danses tétaniques rappelant l’introduction de Mulholland Drive (Malgré la nuit).

Il serait bien difficile de séparer chacun des films, qu’on vous conseille tous de voir. C’est un ensemble, même si Sombre est le diamant brut d’une carrière, un moment de cinéma comme il est rare d’en voir. Philippe Grandrieux, à l’image de Claire Denis ou d’un Gaspar Noé, est un cinéaste qui sort malgré lui des sentiers battus. Grâce à son art doté d’une mécanique épileptique, le cinéma de Grandrieux est celui du spasme, du viscéral, fait d’électrochocs, d’images qui marquent la rétine comme cette séquence d’attraction et de danse tournoyante (La Vie Nouvelle), de séquences inoubliables, d’acteurs incroyables de charisme (Elina Löwensohn et Marc Barbé dans Sombre, Anna Mouglalis et Zsolt Nagy dans La Vie Nouvelle ou Ariane Labed dans Malgré la Nuit)

C’est alors que ces 4 films marchent sur un fil, au gré des genres (du serial killer au drame romantique), titubent au bord d’une falaise, jouant les équilibristes entre les velléités esthétiques d’un cinéaste hors pair et le portrait d’un monde aussi inanimé qu’effréné. Le cinéma de Grandrieux se mue en quelque chose de transcendantal, violent, mystique où les corps dansent, hurlent ou baisent sans discernement pour vivre, ressentir et éprouver : l’amour désespéré et mortifère entre Claire et Jean (Sombre), l’attraction pulsionnelle de Seymour pour Mélania (La Vie Nouvelle), la fusion incestueuse entre Alexi et Hege (Un Lac), ou Lenz qui cherche sans cesse une dénommée Madeleine (Malgré la Nuit).

Sans foi ni loi, le cinéma de Philippe Grandrieux déroge, sans doute sans le vouloir, aux codes cinématographiques actuels et déclare sa flamme à une totale liberté : un cinéma de la transe, d’une passion magnétique, du perpétuel mouvement, du langage du corps nu et maltraité et de l’expressionnisme extatique. Malgré la nuit, par exemple, disparaît alors dans un éther parisien où les souvenirs passionnés sont percés par un état de dégradation abject sur la déconnexion maladive de l’affection, là où La Vie Nouvelle voit un monde saccagé par la guerre où l’être humain est soit un prédateur soit une proie.

Coffret Philippe Grandrieux – Fiche Technique :

  • CONTENU
    • 4 films (Sombre/ La Vie Nouvelle / Un Lac / Malgré la Nuit)
    • Chapitres
    • Livret
  • FORMAT
    • 4/3, 16/9
    • Couleur
    • PAL
    • Multizones
  • AUDIO
    • Son 5.1
  • DURÉE
    • 454 min (112 min / 102 min / 90 min / 150 min)

 

Avant la Couleur, Avant la Composition : Le Geste du Peintre comme Écriture Primordiale du Corps

Avant la couleur qui éblouit, avant la composition qui structure, avant même l’idée qui germe dans l’esprit, il y a le geste. Un mouvement du bras chargé d’intention, une impulsion du poignet qui défie la gravité, une respiration qui s’accorde au rythme de la matière. Le geste est la première écriture du peintre : une écriture physique, instinctive, parfois fulgurante comme un éclair, parfois méditative comme une prière. Il porte en lui la mémoire du corps, la résistance du support, la vitesse de l’instant fugace. Dans l’atelier, où l’air est saturé d’odeurs de térébenthine et de pigment, le geste transcende le simple acte technique pour devenir une manifestation de l’être : une trace vivante, une énergie incarnée. Il est ce qui subsiste quand tout le reste – les intentions, les concepts, les interprétations – s’efface, laissant derrière lui l’empreinte brute de la création. Ce geste n’est pas anecdotique ; il est le fondement même de l’art pictural, un pont entre l’intériorité de l’artiste et le monde extérieur, un dialogue muet avec la toile qui révèle autant qu’il cache.

Le Geste comme Prolongement du Corps : Une Écriture Incarnée et Totale

Le geste pictural n’est jamais abstrait ou désincarné ; il engage le corps entier, même lorsque seule la main semble en mouvement. Le bras trace des arcs amples ou des lignes tendues, le poignet module la finesse ou la brutalité du trait, le souffle rythme l’ensemble comme un métronome invisible. Dans l’atelier, le peintre ne se contente pas de déposer de la matière sur un support : il inscrit une trajectoire physique, une tension musculaire, une présence viscérale. Ce geste est une extension de l’être, un prolongement organique où le corps tout entier – épaules, dos, jambes ancrées au sol – participe à l’équilibre et à la dynamique.

Pensez à Henri Matisse dans ses dernières années, découpant des formes avec des ciseaux : même alité, son geste reste un acte corporel total, une danse du poignet qui défie la maladie. Ou à Georgia O’Keeffe, dont les gestes fluides sur de grandes toiles évoquent une sensualité corporelle, un dialogue intime avec la nature. Le geste n’est pas une mécanique froide ; il est imprégné de la physiologie humaine : la fatigue du muscle, la sueur sur la peau, le battement du cœur qui accélère avec l’intensité créative. Il transforme l’atelier en un espace de performance intime, où le peintre devient à la fois sculpteur de sa propre énergie et témoin de sa vulnérabilité.

Le Geste comme Signature : Identité, Style et Singularité Inimitable

Certains artistes sont reconnaissables non pas à leur palette de couleurs ou à leurs motifs récurrents, mais à la singularité de leur geste, qui devient une signature indélébile. Les striures profondes et réfléchissantes de Pierre Soulages, creusées dans la matière noire avec des outils larges, évoquent une quête de lumière par le biais d’un geste presque sculptural, une lutte contre l’opacité. Les éclats nerveux et linéaires de Hans Hartung, tracés d’une main tremblante mais résolue, portent la marque de sa blessure de guerre et de son énergie vitale. Chez Willem de Kooning, les torsions charnelles et viscérales des figures féminines trahissent un geste impulsif, chargé d’érotisme et de violence, où la peinture semble arrachée à la toile.

Le geste n’est pas seulement une manière de peindre ; c’est une manière d’être au monde, un langage idiosyncratique qui révèle la personnalité profonde de l’artiste. Dans l’histoire de l’art, il suffit d’observer les drippings de Jackson Pollock pour sentir une urgence existentielle, un chaos contrôlé où le geste devient une catharsis. Cette signature gestuelle transcende les époques : chez les maîtres de la Renaissance comme Léonard de Vinci, le sfumato doux et estompé reflète un geste patient, presque caressant, tandis que chez les baroques comme Rubens, il est généreux, débordant, théâtral. Le geste forge l’identité artistique, transformant chaque œuvre en un autoportrait caché, une empreinte digitale de l’âme.

Le Geste et la Matière : Résistance, Texture, Friction et Dialogue

La matière n’est jamais un partenaire passif dans l’acte de peindre ; elle répond, oppose, absorbe, glisse, transformant le geste en un dialogue constant, parfois harmonieux, parfois conflictuel. Le peintre ne domine pas ; il négocie avec la résistance intrinsèque des médiums, qui imposent leur propre tempo et leurs contraintes physiques.

La matière comme partenaire actif du geste invite à des adaptations infinies. L’huile, avec sa viscosité onctueuse, permet un glissement lent, des superpositions riches, des repentirs possibles, favorisant un geste méditatif et accumulatif, comme chez Rembrandt qui modelait la lumière par couches successives. L’acrylique, au contraire, sèche rapidement, exigeant un geste vif, décisif, sans retour, idéal pour l’abstraction gestuelle de Helen Frankenthaler et ses « soak-stains » qui imprègnent la toile comme une teinture. L’encre, fluide et impitoyable, ne pardonne aucune hésitation : un geste trop appuyé s’étale en bavure, un trop timide s’évapore, comme dans les encres sumi-e japonaises où chaque trait est une sentence irrévocable.

Le support, quant à lui, est un champ de bataille essentiel. La toile tendue absorbe l’énergie, amortit les impacts, invitant à des gestes amples ; le bois rigide renvoie la force, forçant à une précision accrue, comme dans les icônes byzantines. Le papier, poreux et fragile, boit la matière et impose un geste léger, presque aérien ; le mur, solide et irrégulier, transforme le geste en combat physique, comme dans les fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine. Cette friction entre geste et matière n’est pas un obstacle : elle est le cœur de la création, générant des textures inattendues, des accidents fertiles, des dialogues qui enrichissent l’œuvre au-delà de l’intention initiale.

Le Geste comme Énergie : Vitesse, Intensité, Impulsion et Contrastes

Le geste est une énergie manifeste, qui peut exploser en fulgurance ou se déployer en caresse lente. Il oscille entre l’urgence de l’instant et la patience du temps long, entre le chaos libéré et la maîtrise retenue.

Le geste rapide, emblématique de l’action painting, transforme la peinture en performance viscérale. Jackson Pollock, avec ses drippings, fait du geste une trajectoire aérienne : le bras tourne, projette, éclabousse, laissant la peinture tomber comme une pluie cosmique, capturant l’énergie brute de l’inconscient. Kazuo Shiraga, suspendu à une corde, peint avec ses pieds dans une lutte physique contre la toile, où le geste devient un rituel de libération corporelle. Joan Mitchell, influencée par les expressionnistes, infuse ses gestes rapides d’une émotion lyrique : éclats, impacts, respirations violentes qui font pulser la toile comme un cœur vivant.

À l’opposé, le geste lent cultive la méditation et la répétition. Agnes Martin trace des lignes horizontales presque invisibles, régulières, comme une respiration zen, invitant à une contemplation silencieuse. Giorgio Morandi, avec ses natures mortes modestes, applique des gestes retenus, patients, où chaque touche est un murmure introspectif. Dans la tradition zen, comme chez les peintres sumi-e, le geste lent est préparé par une immobilité prolongée : une concentration absolue avant l’exécution fulgurante mais mesurée. Ce geste n’est pas faible ; il est condensé, chargé d’une intensité intérieure qui transcende la vitesse.

Le Geste dans les Traditions Artistiques du Monde : Rituel, Spiritualité et Connexion Cosmique

Le geste n’a pas la même valeur dans toutes les cultures ; il peut être acte spirituel, discipline rigoureuse, rituel collectif ou méditation solitaire. Partout, il reste un langage du corps qui précède les mots, un pont entre l’humain et le transcendant.

Dans la calligraphie asiatique (chinoise, japonaise, coréenne), le geste est un acte holistique : le pinceau est prolongation du souffle (qi), le corps entier est mobilisé dans une posture équilibrée. Avant de tracer, le calligraphe s’immobilise, respire profondément, rassemble l’énergie vitale. Le geste est exécuté en une impulsion irréversible : un trait raté n’est pas corrigé, car il reflète l’état d’esprit du moment. Chez des maîtres comme Wang Xizhi ou Hokusai, ce geste devient une vérité philosophique, un miroir de l’harmonie cosmique, où le vide autour du trait est aussi important que le trait lui-même.

Dans les arts premiers et autochtones, le geste est souvent rituel et cosmologique. Chez les Aborigènes australiens, tracer des motifs sur le sable ou le corps relie l’individu au Temps du Rêve, aux ancêtres et au paysage sacré. Chez les Navajos, le geste de tisser des tapis ou de peindre des sandpaintings est une invocation spirituelle, un acte de guérison où chaque ligne est une prière. Le geste n’est pas esthétique au sens occidental ; il est un passage, une connexion au monde invisible, une mémoire collective inscrite dans la matière éphémère.

Le Geste Contemporain : Technologie, Performance et Hybridations Nouvelles

Aujourd’hui, le geste du peintre s’émancipe du pinceau traditionnel pour embrasser la technologie, la performance et les hybridations numériques. Il se déploie dans l’espace, se filme, se capte, se transforme en données.

Dans la performance, le geste devient spectacle public : Yves Klein dirige des modèles nus comme des « pinceaux vivants », transformant le corps en outil gestuel. Marina Abramović intègre le geste dans des durées extrêmes, où la répétition physique devient endurance spirituelle. Des artistes comme Matthew Barney filment leurs gestes en temps réel, les projetant en installations immersives, où le processus créatif devient l’œuvre elle-même.

Le geste numérique réinvente les possibilités : sur tablettes graphiques (Wacom) ou logiciels comme Procreate, il gagne en fluidité, avec des simulations de pression, d’inclinaison et de vitesse qui imitent les médiums traditionnels. Des artistes comme David Hockney, avec ses iPad paintings, explorent des gestes hybrides : rapides, effaçables, multicouches. Des outils comme l’IA (générateurs comme Midjourney) prolongent le geste humain en suggestions algorithmiques, où l’artiste sélectionne et raffine, créant un dialogue homme-machine. Le geste contemporain n’est plus confiné ; il est amplifié, enregistré, partagé, mais conserve son essence corporelle et impulsive.

Le Geste comme Présence Éternelle, Trace Vivante et Énergie Primordiale

Le geste du peintre est une mémoire vivante du corps : une trace inscrite dans la matière, un souffle capturé dans le visible, une énergie qui traverse les siècles. Il peut être rapide ou lent, violent ou silencieux, instinctif ou réfléchi – mais il porte toujours une part de vérité intime, une vulnérabilité humaine. Le geste relie l’intention abstraite à la forme concrète, l’invisible de l’esprit au tangible du monde. Dans un univers artistique de plus en plus digitalisé, il reste l’ancre primordiale : ce qui nous rappelle que l’art naît d’un corps en mouvement, d’une impulsion vitale. Une énergie qui, des grottes préhistoriques aux ateliers numériques, continue de traverser le temps, indomptable et éternelle.

L’étrange Monsieur Victor, avec Raimu, en copie restaurée chez Pathé

Les éditions Pathé nous permettent de revoir un film rare, L’étrange Monsieur Victor, de Jean Grémillon, dans une très belle copie restaurée 4K.

Jean Grémillon était contemporain de cinéastes comme Jean Renoir, Marcel Carné ou Julien Duvivier, et mérite, comme eux, d’être classé parmi les très grands réalisateurs français. Il a eu entre autres une période bénie, entre 1937 et 1943, où il a enchaîné cinq films qui comptent parmi les chefs-d’œuvre du cinéma français.
L’étrange Monsieur Victor fait partie de cette période. Et si Grémillon est arrivé sur le film alors que le projet était déjà bien avancé, il a su en faire un film personnel, témoin à la fois de ses procédés cinématographiques personnels et des thématiques de son cinéma.
Nous voici donc dans un Toulon qui, dès les premiers plans, est filmé avec un réalisme documentaire plutôt rare dans le cinéma de fiction de cette époque. Il faut dire que Grémillon a commencé sa carrière dans le documentaire, et cela se remarque. Tout au long du film, les rues de Toulon, sa vie quotidienne, sa population sont montrées avec le plus grand réalisme.
Dans ce décor de bord de mer, Raimu a toute sa place. Si la présence de l’acteur peut surprendre dans le cinéma de Grémillon (de fait, Raimu, qui était une vraie star à l’époque, n’a pas vraiment aimé jouer sous la direction du réalisateur de Gueule d’amour), il se montre à la hauteur des propos de Pagnol, qui estimait que Raimu était le meilleur acteur au monde. Dans un rôle complexe et ambigu, presque un contre-emploi, Raimu surprend. Au début du film, on retrouve l’acteur méridional avec toute sa faconde, ses grands gestes et son aspect immédiatement sympathique, mais très vite il devient plus ambigu, voire effrayant.
Raimu interprète ici un petit boutiquier toulonnais, Victor Agardanne, personnage sympathique, honnête, respectable et respecté de tous. Dans la scène d’ouverture, Victor devient papa, et cette scène permet à Raimu de donner libre cours à sa fantaisie. Mais très vite, on comprend que quelque chose se cache derrière tout cela. Dans son arrière-boutique, c’est une autre comptabilité qui se tient : Victor recèle des objets volés dans la région par un groupe de cambrioleurs dirigés par un certain Amédée.
Or, Amédée menace d’écrire des lettres anonymes pour dénoncer les activités de Victor. Celui-ci tue le truand dans une scène digne des films expressionnistes, et c’est Bastien, un honnête petit cordonnier, dont Amédée avait séduit la femme, qui est accusé à sa place. Bastien est condamné à dix ans de travaux forcés.
A partir de ce canevas, Grémillon va réaliser un film typique de son cinéma. L’étrange Monsieur Victor est d’abord le portrait d’un homme déchiré entre deux partis. A la fois homme honnête, fidèle et juste, et truand, puis assassin. Au fil du film, ce déchirement sera de plus en plus intenable : c’est d’abord à cause de cela qu’il en vient à tuer Amédée, puis ensuite il va s’occuper de la famille de Bastien, voire même l’accueillir secrètement chez lui, bref être à la fois le bienfaiteur et celui qui profite du crime.
Cette dualité va toucher d’autres personnages. Ainsi, Madeleine (extraordinaire Madeleine Renaud, actrice d’une subtilité de jeu rare, et qui tournera encore dans les trois films suivants de Grémillon, dont Remorques), l’épouse de Victor, va être tiraillée entre son rôle de modeste épouse au foyer et les sentiments qu’elle commence à éprouver envers Bastien.
L’une des grandes forces de Grémillon, c’est sa façon de travailler la psychologie des personnages. Alors que le rythme de son film est impeccable, le cinéaste n’hésite pas à interrompre l’action par des plans que l’on peut qualifier de contemplatifs et qui permettent d’approfondir la caractérisation psychologique de ses personnages. Ainsi, tous les personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires, ont leur vie intérieure, leurs remords, leurs sentiments inavoués, etc.

L’étrange Monsieur Victor prend, sous certains aspects, des allures de tragédie. Ce mélange entre des questions de morale, de sentiments qui doivent rester cachés, de tiraillement entre une vie cachée et une vie publique, ce sentiment, surtout, que tout est joué depuis les premières scènes, tout cela fait planer sur le film une atmosphère de fatalité.
Mais L’étrange Monsieur Victor est une tragédie sans pathos (ce qui, là aussi, est assez caractéristique du cinéma de Grémillon). Il y a chez Grémillon une discrétion des sentiments, une volonté de ne jamais en faire trop, d’être toujours d’une justesse qui rend ces sentiments encore plus émouvants.

L’étrange Monsieur Victor est présenté dans une superbe copie restaurée. L’image est magnifique et rend parfaitement hommage au talent technique de Grémillon. Le son a été débarrassé de tout bruit parasite ; il faut juste, parfois (rarement tout de même) tendre un peu l’oreille pour entendre certaines répliques.
Le film est accompagné de quatre compléments de programme. Comme d’habitude dans les publications Pathé, il y a une actualité d’époque en lien avec le sujet du film (ici, l’actualité de 1937 traite des bagnes). Il y a aussi un extrait d’interview de Raoul Ploquin, le producteur du film, qui explique avoir eu un différend avec Grémillon au sujet d’une scène du film.
Le principal bonus est un entretien croisé au sujet du film. Les interlocuteurs sont au nombre de quatre : Philippe Roger, maître de conférence en cinéma, Jean-Dominique Nuttens, de la revue Positif, Jean-François Buiré, critique et enseignant, et le réalisateur Paul Vecchiali. Ils évoquent le film, le situent dans la carrière de Grémillon, aussi bien par les thématiques que par les procédés techniques, parlent du rapport de Grémillon avec les acteurs, le producteur ou encore son scénariste dialoguiste fétiche Charles Spaak. Une conversation de haut niveau entre des personnes aussi passionnées que passionnantes.
Enfin, le DVD offre un commentaire audio du film par Philippe Roger.
En bref, tout ce qu’il faut pour non seulement estimer ce film à sa juste valeur, mais aussi remettre Jean Grémillon à sa juste place dans le panthéon du cinéma français.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 98 minutes
Noir et blanc
Copie restaurée
Version française mono
Sous-titres anglais
Sous-titres sourds et malentendants

Compléments de programme :
_ A l’ombre des persiennes : entretien avec Philippe Roger, Paul Vecchiali, Jean-Dominique Nuttens, Jean-François Buiré (57 minutes)
_ Commentaire audio filmanalyse par Philippe Roger
_ Document d’archive : Raoul Ploquin dans L’histoire du cinéma français par ceux qui l’ont fait (4 minutes)
_ Actualités Pathé d’époque : à propos de la suppression du bagne, 1937 (1 minute)

Les Carnets d’Ozu (1933-1963) : le journal intime d’un réalisateur passionnant, réédité chez Carlotta

En fin d’année dernière, les éditions Carlotta accouchaient d’un petit miracle pour tout cinéphile, a fortiori amateur de cinéma japonais et du grand réalisateur que fut Yasujirô Ozu : plus de 1000 pages de carnets personnels du cinéaste, sorte de journal intime couvrant les trente dernières années de sa vie – et la quasi-totalité de sa carrière cinématographique. Une relique précieuse.

S’étalant de 1933 à 1963, année de la mort d’Ozu, ces « carnets » sont à la fois un témoignage de la vie quotidienne dans le Japon des trois décennies traversées, une prise de parole sur le cinéma, une fenêtre d’expression poétique (émaillée de nombreux haïkus), un recueil de maximes (et de boutades…), des descriptions d’états physiques ou psychologiques, des avis culinaires, des comptes-rendus météorologiques, et beaucoup – beaucoup ! – de rendez-vous chez le coiffeur, de bains et de saké. Finalement, ces carnets ressemblent à un immense testament adressé à tous ceux qui ont un jour croisé la route d’Ozu, directement ou par la médiation de ses films. D’abord, le livre propose une introduction et une préface, qui ont pour rôle de récapituler l’histoire de ces carnets et de leur laborieuse réédition. Puis un arbre généalogique inaugural et quelques pages de photographies au centre de l’ouvrage ponctueront les plus de mille pages de journal soigneusement rassemblées chronologiquement, et organisées en sections dédiées à chaque année.

Dans son texte introductif, Alain Corneau qualifie les carnets d’Ozu à la fois de journal du quotidien, de journal culinaire et de « journal du plus grand des vides » : au fil des pages, nous nous noyons dans ces « journées définies comme des abstractions qui […] en disent plus que n’importe quelle tentative d’en restituer la réalité concrète », animés d’une « impression troublante d’être à côté d’Ozu, dans son intimité, dans son ombre, comme si on était… à l’intérieur d’un plan dans un film d’Ozu ». Difficile de mieux qualifier cette proximité qui se noue entre le lecteur et le cinéaste, au fil des pages, au fil du temps.

Sur ces mille pages couvrant trente années, Ozu fait preuve d’une rigueur impressionnante pour commenter la grande majorité de ses journées (bien qu’il n’ait pas tenu de carnets durant certaines années entières, notamment aux alentours de la Seconde Guerre mondiale). Parfois, il se fait avare en détails : un rendez-vous chez le coiffeur, une promenade matinale, et c’est tout. Pas d’états d’âme, pas de commentaires personnels : des pages relevant davantage de l’agenda que du journal intime. Mais à d’autres moments – et fort heureusement, la plupart du temps –, nous ressentons clairement son besoin d’écrire, de s’exprimer, d’extérioriser des pensées, ainsi qu’une forme de jouissance dans la recherche du mot juste, de la belle tournure de phrase, de l’emphase lyrique (voire même consciemment pompeuse, parfois). Et c’est là que la lecture s’avère passionnante. Car nous ressentons son ennui, ou son auto-discipline qui veut qu’il fasse le rapport de certaines journées même quand on comprend qu’il n’en a pas vraiment envie. Nous ressentons son excitation, lorsqu’il écrit à propos de tournages en perspective, de voyages entre amis ou de soirées bien arrosées. Nous ressentons sa mélancolie, lorsqu’il parle de l’homme et qu’il se lance dans des analyses philosophiques du monde qui l’entoure. Mais nous ressentons surtout sa passion, qui s’exprime discrètement au détour de petits commentaires à l’attention de films vus en salles, de réalisateurs qui l’inspirent ou de techniques cinématographiques à perfectionner. (L’on retiendra par exemple cette anecdote de 1933, où il raconte être allé voir Haute Pègre de Lubitsch au cinéma, accompagné de sa maman… qui a dormi durant toute la projection !) C’est un homme qui, comme beaucoup de grands réalisateurs sans doute, vit l’amour du cinéma au quotidien et appréhende le monde par le prisme de sa caméra, de sa mise en scène, des thématiques qui lui sont chères.

Quand on pense à l’œuvre d’Ozu, on pense d’abord à ces plans fixes au ras du sol, ces plans de coupe, ces contemplations silencieuses de la ville en mouvement et du linge en train de sécher ; on pense à des femmes en quête d’émancipation, à des pères de famille durs mais attachants, à des mœurs en pleine mutation ; on pense à des villes qui se métamorphosent, puis aux verres de saké qui, eux, ne changent pas. On pense au temps qui passe et aux gens qui partent, à ceux qui reviennent, et puis à ceux qui restent. Le cinéma d’Ozu, c’est un mélange de tout ceci, décliné inlassablement, jusqu’à enchaîner les films aux titres quasi identiques, aux personnages similaires, aux lieux familiers, aux thématiques répétées. Finalement, ces carnets ne sont qu’une autre porte d’entrée dans cet univers inlassablement routinier, quotidien, banal – dans le plus beau et poétique sens du terme. Lire ces mille pages ou regarder toute sa filmographie dans l’ordre chronologique, c’est accepter cette redondance de la vie, l’impression que tout se répète sans jamais évoluer, alors même que les mutations sont omniprésentes ; mais elles sont imperceptibles tant qu’on est encore noyé dans le flot des jours, voire des années. Comme l’impression, de film en film, de page en page, d’être toujours face aux mêmes journées et aux mêmes histoires. Pourtant, une fois arrivé au début des années soixante, il suffit de regarder en arrière et de revenir aux pages consacrées aux années 30 pour mesurer l’étendue des changements – que ce soit chez Ozu ou dans le monde dans lequel il évolue. Il en est de même lorsqu’au sortir du Goût du saké – son dernier film –, l’on repense aux Gosses de Tokyo ou aux Jours de jeunesse : l’on est submergé par une sorte de vertige, le poids du temps nous revient en pleine figure et le monde d’avant semble avoir irrémédiablement disparu. Les gens avec.

« Ai revu Femmes de la pègre. Voilà trois ans, autant dire une éternité, que j’avais vu ce film et mon regard a changé. », écrit-il un jour. “Trois ans, autant dire une éternité” : tout le rapport d’Ozu au temps qui passe, est peut-être cristallisé dans cette jolie petite hyperbole.

On pourrait continuer longtemps d’expliciter le contenu des ces précieux carnets, mais quelques mots d’Ozu lui-même valent mieux que tous les résumés du monde. Car Ozu décrit ses journées comme il écrit ses films : avec une attention particulière pour les détails, les petites choses qui changent, ou celles qui ne changent pas. Alors voici un petit florilège de pensées, qui à elles seules donnent un aperçu saisissant de l’humour, de l’humanité, de la passion mais aussi du fort caractère de l’homme derrière l’un des cinémas les plus intimistes du XXe siècle.

– Vendredi 10 février 1933 : « Les rayons qui traversent les cloisons de papier réchauffent ma chambre. Après une bonne nuit de sommeil et un bon bain, j’ai écrit à Niigata. J’ai aussi envoyé un télégramme à Hashimoto qui arrive demain à Tôkyô. Tout en me régalant de limande séchée, je vois, perchés dans la montagne, les blancs entrepôts Amanoya. Voilà ma sérénité retrouvée ! »

– Lundi 20 février 1933 : « Repas avec Shimizu et IkéèChû. On s’est plaints de la triste condition d’adulte ! Suis allé acheter du somnifère ‘Dial’. À bien réfléchir, mon ambition est de devenir un bon artisan. »

– Mardi 21 févier 1933 : « Chez le coiffeur. Entendre parler mariage a le don de me mettre de très mauvaise humeur. Être gâteux à mon âge, merci bien ! »

– Dimanche 23 avril 1933 : « Discussion sur la technique cinématographique avec Noda. À savoir : Éliminer les plans trop sophistiqués : coupez ! Recourir autant que possible à l’ellipse temporelle : coupez ! Enfin, rester à son poste, c’est-à-dire près de la caméra quand on est metteur en scène ! J’ai sur ce point beaucoup de progrès à faire ! »

– Lundi 7 août 1933 : « Le champ de la caméra n’est qu’une petite fenêtre sur le monde, l’amour n’est qu’une petite fenêtre sur la vie. Il faut réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur le déclencheur ! »

– Jeudi 10 octobre 1935 : « Le travail ne progresse guère. Ping-pong avec Hiromasa, Takao et Masao. Bain et ‘shôgi’. Nuit au ‘Nakanishi’. Dans un arbre du jardin, vu du second étage, j’ai remarqué trois grenades ; avant de voir ces fruits, et bien que je vienne ici souvent en automne, je pensais qu’il s’agissait d’un lilas d’été… Quel piètre observateur je fais ! »

– Jeudi 1er janvier 1952 : « Premier Jour de l’an dans ma nouvelle demeure de Kamakura. Le vent souffle avec violence. Bain. Je buvais le saké rituel installé au chaud près du ‘kotatsu’ quand Dai-u est arrivé. Sieste. Visite d’Itokawa et de sa femme. On a pris une bière ensemble. […] Cette année, ne pas trop boire ! Travailler au mieux ! Voir beaucoup de films ! Ne pas en vouloir trop ! Ménager sa santé ! »

– Vendredi 5 mars 1954 : « N’ai pas bougé de la maison. Je cherche encore un sujet pour mon prochain film. Ça se dessine vaguement. Je traiterai peut-être de cette classe moyenne non nantie d’après-guerre qui est passée par l’université. »

– Samedi 9 juillet 1960 : « Soleil. Studios. Rendez-vous avec Setsuko Hara à 14h30. […] Mémo : Avec cette chaleur, boire trois flacons de saké, c’est en transpirer cinq ! »

– Vendredi 23 mars 1962 : « Nuages. Torticolis : le mal des vieillards. N’ai rien fait encore. »

– Mardi 29 janvier 1963 : « Soleil. Je suis passé aux studios d’Oofuna avec Sada, avant de rentrer très fatigué à la maison. La haie a été refaite ».

Carnets (1933-1963), Yasujirô Ozu
Carlotta, novembre 2020, 1276 pages