Les Carnets d’Ozu (1933-1963) : le journal intime d’un réalisateur passionnant, réédité chez Carlotta

En fin d’année dernière, les éditions Carlotta accouchaient d’un petit miracle pour tout cinéphile, a fortiori amateur de cinéma japonais et du grand réalisateur que fut Yasujirô Ozu : plus de 1000 pages de carnets personnels du cinéaste, sorte de journal intime couvrant les trente dernières années de sa vie – et la quasi-totalité de sa carrière cinématographique. Une relique précieuse.

S’étalant de 1933 à 1963, année de la mort d’Ozu, ces « carnets » sont à la fois un témoignage de la vie quotidienne dans le Japon des trois décennies traversées, une prise de parole sur le cinéma, une fenêtre d’expression poétique (émaillée de nombreux haïkus), un recueil de maximes (et de boutades…), des descriptions d’états physiques ou psychologiques, des avis culinaires, des comptes-rendus météorologiques, et beaucoup – beaucoup ! – de rendez-vous chez le coiffeur, de bains et de saké. Finalement, ces carnets ressemblent à un immense testament adressé à tous ceux qui ont un jour croisé la route d’Ozu, directement ou par la médiation de ses films. D’abord, le livre propose une introduction et une préface, qui ont pour rôle de récapituler l’histoire de ces carnets et de leur laborieuse réédition. Puis un arbre généalogique inaugural et quelques pages de photographies au centre de l’ouvrage ponctueront les plus de mille pages de journal soigneusement rassemblées chronologiquement, et organisées en sections dédiées à chaque année.

Dans son texte introductif, Alain Corneau qualifie les carnets d’Ozu à la fois de journal du quotidien, de journal culinaire et de « journal du plus grand des vides » : au fil des pages, nous nous noyons dans ces « journées définies comme des abstractions qui […] en disent plus que n’importe quelle tentative d’en restituer la réalité concrète », animés d’une « impression troublante d’être à côté d’Ozu, dans son intimité, dans son ombre, comme si on était… à l’intérieur d’un plan dans un film d’Ozu ». Difficile de mieux qualifier cette proximité qui se noue entre le lecteur et le cinéaste, au fil des pages, au fil du temps.

Sur ces mille pages couvrant trente années, Ozu fait preuve d’une rigueur impressionnante pour commenter la grande majorité de ses journées (bien qu’il n’ait pas tenu de carnets durant certaines années entières, notamment aux alentours de la Seconde Guerre mondiale). Parfois, il se fait avare en détails : un rendez-vous chez le coiffeur, une promenade matinale, et c’est tout. Pas d’états d’âme, pas de commentaires personnels : des pages relevant davantage de l’agenda que du journal intime. Mais à d’autres moments – et fort heureusement, la plupart du temps –, nous ressentons clairement son besoin d’écrire, de s’exprimer, d’extérioriser des pensées, ainsi qu’une forme de jouissance dans la recherche du mot juste, de la belle tournure de phrase, de l’emphase lyrique (voire même consciemment pompeuse, parfois). Et c’est là que la lecture s’avère passionnante. Car nous ressentons son ennui, ou son auto-discipline qui veut qu’il fasse le rapport de certaines journées même quand on comprend qu’il n’en a pas vraiment envie. Nous ressentons son excitation, lorsqu’il écrit à propos de tournages en perspective, de voyages entre amis ou de soirées bien arrosées. Nous ressentons sa mélancolie, lorsqu’il parle de l’homme et qu’il se lance dans des analyses philosophiques du monde qui l’entoure. Mais nous ressentons surtout sa passion, qui s’exprime discrètement au détour de petits commentaires à l’attention de films vus en salles, de réalisateurs qui l’inspirent ou de techniques cinématographiques à perfectionner. (L’on retiendra par exemple cette anecdote de 1933, où il raconte être allé voir Haute Pègre de Lubitsch au cinéma, accompagné de sa maman… qui a dormi durant toute la projection !) C’est un homme qui, comme beaucoup de grands réalisateurs sans doute, vit l’amour du cinéma au quotidien et appréhende le monde par le prisme de sa caméra, de sa mise en scène, des thématiques qui lui sont chères.

Quand on pense à l’œuvre d’Ozu, on pense d’abord à ces plans fixes au ras du sol, ces plans de coupe, ces contemplations silencieuses de la ville en mouvement et du linge en train de sécher ; on pense à des femmes en quête d’émancipation, à des pères de famille durs mais attachants, à des mœurs en pleine mutation ; on pense à des villes qui se métamorphosent, puis aux verres de saké qui, eux, ne changent pas. On pense au temps qui passe et aux gens qui partent, à ceux qui reviennent, et puis à ceux qui restent. Le cinéma d’Ozu, c’est un mélange de tout ceci, décliné inlassablement, jusqu’à enchaîner les films aux titres quasi identiques, aux personnages similaires, aux lieux familiers, aux thématiques répétées. Finalement, ces carnets ne sont qu’une autre porte d’entrée dans cet univers inlassablement routinier, quotidien, banal – dans le plus beau et poétique sens du terme. Lire ces mille pages ou regarder toute sa filmographie dans l’ordre chronologique, c’est accepter cette redondance de la vie, l’impression que tout se répète sans jamais évoluer, alors même que les mutations sont omniprésentes ; mais elles sont imperceptibles tant qu’on est encore noyé dans le flot des jours, voire des années. Comme l’impression, de film en film, de page en page, d’être toujours face aux mêmes journées et aux mêmes histoires. Pourtant, une fois arrivé au début des années soixante, il suffit de regarder en arrière et de revenir aux pages consacrées aux années 30 pour mesurer l’étendue des changements – que ce soit chez Ozu ou dans le monde dans lequel il évolue. Il en est de même lorsqu’au sortir du Goût du saké – son dernier film –, l’on repense aux Gosses de Tokyo ou aux Jours de jeunesse : l’on est submergé par une sorte de vertige, le poids du temps nous revient en pleine figure et le monde d’avant semble avoir irrémédiablement disparu. Les gens avec.

« Ai revu Femmes de la pègre. Voilà trois ans, autant dire une éternité, que j’avais vu ce film et mon regard a changé. », écrit-il un jour. “Trois ans, autant dire une éternité” : tout le rapport d’Ozu au temps qui passe, est peut-être cristallisé dans cette jolie petite hyperbole.

On pourrait continuer longtemps d’expliciter le contenu des ces précieux carnets, mais quelques mots d’Ozu lui-même valent mieux que tous les résumés du monde. Car Ozu décrit ses journées comme il écrit ses films : avec une attention particulière pour les détails, les petites choses qui changent, ou celles qui ne changent pas. Alors voici un petit florilège de pensées, qui à elles seules donnent un aperçu saisissant de l’humour, de l’humanité, de la passion mais aussi du fort caractère de l’homme derrière l’un des cinémas les plus intimistes du XXe siècle.

– Vendredi 10 février 1933 : « Les rayons qui traversent les cloisons de papier réchauffent ma chambre. Après une bonne nuit de sommeil et un bon bain, j’ai écrit à Niigata. J’ai aussi envoyé un télégramme à Hashimoto qui arrive demain à Tôkyô. Tout en me régalant de limande séchée, je vois, perchés dans la montagne, les blancs entrepôts Amanoya. Voilà ma sérénité retrouvée ! »

– Lundi 20 février 1933 : « Repas avec Shimizu et IkéèChû. On s’est plaints de la triste condition d’adulte ! Suis allé acheter du somnifère ‘Dial’. À bien réfléchir, mon ambition est de devenir un bon artisan. »

– Mardi 21 févier 1933 : « Chez le coiffeur. Entendre parler mariage a le don de me mettre de très mauvaise humeur. Être gâteux à mon âge, merci bien ! »

– Dimanche 23 avril 1933 : « Discussion sur la technique cinématographique avec Noda. À savoir : Éliminer les plans trop sophistiqués : coupez ! Recourir autant que possible à l’ellipse temporelle : coupez ! Enfin, rester à son poste, c’est-à-dire près de la caméra quand on est metteur en scène ! J’ai sur ce point beaucoup de progrès à faire ! »

– Lundi 7 août 1933 : « Le champ de la caméra n’est qu’une petite fenêtre sur le monde, l’amour n’est qu’une petite fenêtre sur la vie. Il faut réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur le déclencheur ! »

– Jeudi 10 octobre 1935 : « Le travail ne progresse guère. Ping-pong avec Hiromasa, Takao et Masao. Bain et ‘shôgi’. Nuit au ‘Nakanishi’. Dans un arbre du jardin, vu du second étage, j’ai remarqué trois grenades ; avant de voir ces fruits, et bien que je vienne ici souvent en automne, je pensais qu’il s’agissait d’un lilas d’été… Quel piètre observateur je fais ! »

– Jeudi 1er janvier 1952 : « Premier Jour de l’an dans ma nouvelle demeure de Kamakura. Le vent souffle avec violence. Bain. Je buvais le saké rituel installé au chaud près du ‘kotatsu’ quand Dai-u est arrivé. Sieste. Visite d’Itokawa et de sa femme. On a pris une bière ensemble. […] Cette année, ne pas trop boire ! Travailler au mieux ! Voir beaucoup de films ! Ne pas en vouloir trop ! Ménager sa santé ! »

– Vendredi 5 mars 1954 : « N’ai pas bougé de la maison. Je cherche encore un sujet pour mon prochain film. Ça se dessine vaguement. Je traiterai peut-être de cette classe moyenne non nantie d’après-guerre qui est passée par l’université. »

– Samedi 9 juillet 1960 : « Soleil. Studios. Rendez-vous avec Setsuko Hara à 14h30. […] Mémo : Avec cette chaleur, boire trois flacons de saké, c’est en transpirer cinq ! »

– Vendredi 23 mars 1962 : « Nuages. Torticolis : le mal des vieillards. N’ai rien fait encore. »

– Mardi 29 janvier 1963 : « Soleil. Je suis passé aux studios d’Oofuna avec Sada, avant de rentrer très fatigué à la maison. La haie a été refaite ».

Carnets (1933-1963), Yasujirô Ozu
Carlotta, novembre 2020, 1276 pages

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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