Je demande la parole : portrait de femme par Gleb Panfilov

Je demande la parole, superbe portrait de femme et film qui interroge sur le rapport entre public et privé en URSS, est une excellent porte d’entrée pour découvrir le cinéma de Gleb Panfilov.

Gleb Panfilov fait partie de cette génération de cinéastes soviétiques nés dans les années 30, qui ont commencé leur carrière dans les années 60. C’est la génération de Tarkovski, d’Elem Klimov (réalisateur de Requiem pour un massacre) et de son épouse Larissa Chepitko, etc. Avec Andreï Kontchalovski, Panfilov est un des rares cinéastes de cette génération à être toujours en vie et toujours en activité actuellement (il vient, à 86 ans, de finir le tournage d’une adaptation du roman de Soljenitsyne Une Journée d’Ivan Denissovitch après avoir, il y a quinze ans, adapté, sous forme de série, un autre roman du célèbre dissident, Le Premier Cercle).
Dès son premier film, en 1967, Gleb Panfilov se démarque des productions officielles soviétiques, tant dans le propos (souvent discrètement critique envers le régime) que dans sa forme, ce qui lui vaudra des soucis avec la censure (son quatrième film, Le Thème, achevé en 1979, sera censuré jusqu’en 1987, année où le film recevra l’Ours d’or à Berlin).

Je demande la parole est le troisième long métrage de Gleb Panfilov.
Le film commence par un drame. Un adolescent trouve un pistolet dans la neige et le ramène chez lui. En le manipulant, il se tire une balle en plein visage et en meurt.
Le lendemain, la mère du garçon, Elisaveta Andreevna Ouvarova, maire d’une petite ville et membre actif du Parti, crée la surprise en retournant à son travail, considérant que c’est là son devoir.
A partir de là, le film va se construire autour d’une série de séquences en flashback, montrant le jeune couple, la naissance du fils, etc. Ces séquences vont surtout insister sur deux aspects de la vie d’Elisaveta : ses fonctions officielles et sa vie de famille. Ainsi, le film de Panfilov va prendre comme sujet de réflexion une des questions les plus fascinantes dans le cadre de la société soviétique : le rapport entre la sphère publique et la vie privée.
Chaque séquence va mettre en valeur un des aspects de la personnalité d’Elisaveta Andreevna. Nous la suivons alors qu’elle remet des récompenses, lors d’un conseil municipal, répondant aux questions d’une délégation française ou intervenant auprès des convives d’une noce dans un immeuble qui menace de s’effondrer. Se dessine alors le portrait d’une femme stricte, déterminée, voire sévère, mais aussi profondément humaine. Le parcours d’Elisaveta Ouvarova est un exemple pour les membres du Parti : championne de tir, membre émérite n’hésitant pas à se dévouer pour le bien commun et répétant fidèlement les propos officiels.
Par contre, la vie de famille pose plus de questions. Plusieurs fois elle semble laisser de côté les devoirs familiaux pour se consacrer à ses fonctions officielles. C’est là que l’équilibre entre vie privée et vie publique ne tient plus. Plusieurs fois, on voit que le fils est isolé.

En commençant son film par la mort du fils, Gleb Panfilov confère à Je demande la parole un aspect tragique. L’ombre du drame vient planer sur chaque scène. Le spectateur cherche insidieusement, ici ou là, dans le parcours d’Elisaveta, des raisons qui expliqueraient le drame. Cette mort est d’autant plus significative que le garçon, qui s’est tué avec une arme à feu, est le fils d’une championne de tir.
Mais Panfilov ne cherche pas à donner d’explication univoque à la mort du fils. Plusieurs fois, Panfilov affirme que son rôle, en tant que cinéaste, n’est pas d’offrir des réponses toutes faites à ses spectateurs, mais au contraire de leur donner un rôle actif, de les inciter à fouiller le film, à se poser des questions et à y chercher d’éventuelles réponses. Son projet ici semble plutôt de décrire, avec subtilité et profondeur, le carcatère de sa protagoniste. Ainsi, chaque séquence montre un aspect de cette personnalité. Les séquences s’enchaînent de façon plutôt elliptique, le but n’étant pas de raconter la vie d’Elisaveta Andreevna mais de la montrer en action et, de cette façon, de creuser sa psychologie. Le nombre de séquences est limité ; chacune d’elle est plutôt longue, souvent filmée en plans séquences qui permettent de montrer dans le détail les réactions des personnages, leurs failles, leurs faiblesses. Cet aspect est encore accentué par la qualité de jeu d’Inna Tchourikova (actrice formidable qui montre ici une finesse de jeu extraordinaire, et également épouse de Panfilov).
Certaines séquences n’hésitent pas à employer des symboles qui approfondissent encore le personnage. Ainsi, il y a cette image de la fissure dans un mur d’immeuble, qui menace un mariage. Sans dire que le mariage d’Elisaveta est menacé, il est évident que des fissures y apparaissent aussi, souvent liées à ses occupations publiques. Le mari d’Elisaveta ne semble pas partager sa foi (aveugle?) dans le socialisme, en tout cas pas au point d’y sacrifier sa vie de famille. La fissure se profile aussi entre la mère et le fils, qui l’accuse d’être une « idéaliste » (alors que lui se définit comme « réaliste »).
Une autre image est aussi fortement symbolique, celle de ce pont qu’Elisaveta cherche à construire. Elle s’y investit au point d’aller voir d’autres ponts dans d’autres villes et de prendre elle-même des mesures. Ce pont réunirait deux parties de la ville, comme Elisaveta elle-même cherche à réunir les deux parties de sa vie.
Si Gleb Panfilov n’est pas aussi connu en France actuellement que ses collègues Tarkovski ou Kontchalovski, ce film, Je demande la parole, montre qu’il est un cinéaste à redécouvrir.

Je demande la parole : fiche technique

Titre original : прошу слова (proshu slova)
Réalisateur et scénariste : Gleb Panfilov
Interprètes : Inna Tchourikova (Elisaveta Andreevna Ouvarova), Nikolaï Goubenko (Sergueï Ouvarov)
Photographie : Aleksandr Antipenko
Montage : Maria Amosova
Musique : Vadim Bibergan
Société de production et distribution : LenFilm
Durée : 145 minutes
Genre : drame
URSS – 1976

Festival

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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