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éditions Phébus

Les splendeurs des Mille et Une Nuits restaurées par René R. Khawam

C’est dans les années 80 que sort chez Phébus une version des Mille et Une Nuits éditée et traduite par René R. Khawam. Une version qui dépoussière les contes et leur redonne leur puissance d’émerveillement.

Lorsque l’on évoque les contes des Mille et Une Nuits, on pense immédiatement à Aladdin, Ali Baba ou Sinbad.
Aussi, quelle n’est pas notre surprise, en ouvrant l’édition établie et traduite par René R. Khawam aux éditions Phébus, de ne trouver aucun de ces noms célèbres. Certes, nous rencontrons bien, au cours de nos pérégrinations, un ou deux Aladdin, mais ils n’ont rien à voir avec une quelconque lampe magique.
L’explication est simple : Sinbad, Aladdin et Ali Baba ne font pas partie du recueil originel des Mille et une nuits. Lorsqu’Antoine Galland, orientaliste réputé à l’époque de Louis XIV, rapporte en France et traduit les contes, il y agrège d’autres récits qu’il a entendus (un peu comme si un étranger voulait faire une édition des contes de Perrault, et y ajoutait deux ou trois contes des frères Grimm, parce qu’il les aime bien) ; selon Khawam, les histoire d’Aladin ou Sinbad, telles qu’on les trouve chez Galland, sont des résumés de romans antérieurs plus anciens que les Mille et Une Nuits.
Or, l’édition faite par Antoine Galland aura un tel succès qu’elle servira de base, pendant longtemps, à d’autres éditions (y compris à des traductions dans d’autres langues, les traducteurs oeuvrant à partir du texte de Galland et non pas des manuscrits originaux).
De plus, avouons-le, le côté sensuel, parfois “libertin” (si nous pouvions oser un anachronisme) du texte des Mille et Une Nuits, ne s’accordait pas vraiment avec l’ambiance à la cour du Roi Soleil. Du coup, Galland a fait disparaître certaines scènes érotiques, a gommé la sensualité du texte, et a “occidentalisé” certains passages, éliminant par exemple les nombreux poèmes qui agrémentent les contes et modifiant les descriptions des personnages.
À la décharge de Galland, dont l’influence fut considérable, il faut préciser que dans le monde arabe lui-même, les éditions des Mille et Une Nuits ne se valent pas toutes, loin de là. Le texte a été remanié de nombreuses fois, victime des revirements politiques. Lorsque le pouvoir devenait plus fondamentaliste, les mentions à l’alcool eurent tendance à disparaître, par exemple, et le texte fut “nettoyé” de tout ce qui paraissait irrespectueux.
C’est donc dans un esprit de retour et de respect du texte original que René R. Khawam a entrepris une nouvelle édition et traduction des Mille et Une Nuits, parue aux éditions Phébus à la fin des années 80.

René R. Khawam était un traducteur d’origine syrienne ayant émigré à Paris après la Seconde Guerre Mondiale. Il se consacrera à la découverte du patrimoine littéraire arabe, traduisant de nombreux textes, des contes, de la poésie, etc. Les points d’orgue de son oeuvre sont la traduction du Qoran (aux éditions Maisonneuve et Larose) et des Mille et Une Nuits, traduction devenue la référence pour ce recueil.
C’est en lisant la préface de chacun des volumes que l’on mesure mieux le travail titanesque effectué par Khawam. Pour s’en faire une petite idée, il faut préciser que Khawam avait déjà publié une première traduction des contes dans les années 60, mais qu’il continua encore ses recherches. Entre la traduction des années 60 et celle des années 80, les différences sont consistantes : certains contes ont été éliminés car les recherches de Khawam ont prouvé qu’ils ne faisaient pas partie du recueil d’origine ; d’autres ont fait leur apparition (comme « Le Dormeur éveillé »). Au final, l’édition parue dans les années 80 est le résultat de presque 40 ans de travail, de recherches de sources, de lectures comparées, de questionnements philologiques, etc.

Mais que reste-t-il donc des Mille et Une Nuits, une fois ses “stars” disparues ? Il reste l’essentiel : l’exotisme, les aventures trépidantes, les voyages merveilleux, les djinns, les plaisirs de la vie, et tant d’autres choses encore.
René R. Khawam sait redonner au texte toute sa vigueur. Avec lui, nous pouvons donc nous plonger dans l’Orient arabo-persan. Les contes nous apparaissent pleins de vie. Ils sont peuplés de superbes jeunes hommes et de splendides jeunes femmes, de banquets, de voyages, de richesses et de tout ce qui peut faire les plaisirs de la vie. Nous avons des palais somptueux, où, au détour d’une porte, nous débouchons sur des jardins d’agréments ombragés emplis de senteurs. La vaisselle est en or sertie de pierres précieuses. Le moindre potager dissimule une cachette secrète où l’on trouve de l’or à foison. Les repas sont gargantuesques et arrosés de vins fins.
Et cependant, l’inquiétude n’est jamais loin. Les différents contes des Mille et Une Nuits insistent sur l’instabilité de la vie. De nombreux personnages bénéficient des faveurs d’une naissance noble et de nombreux privilèges, qui peuvent leur être ôtés du jour au lendemain. Les contes sont peuplés de sultans ou fils de sultans devenus des mendiants. Les protagonistes subissent de nombreux revers de fortune.
Cette instabilité, cette inconstance, est avant tout celle des hommes et des femmes, tous aussi prompts à tomber amoureux qu’à se mettre dans une colère noire. S’il y a bien un point commun aux innombrables personnages du recueil, c’est leur capacité à être envahis par leurs passions au détriment de toute raison. En cela, on peut affirmer que les Mille et Une Nuits savent dresser des portraits justes de personnages vraiment humains. Et si les qualités sont souvent exagérées, les défauts, eux, sont parfaitement réalistes.

Les contes mettent bien en valeur, aussi, l’arbitraire du pouvoir. Ceux qui exercent du pouvoir, qu’ils soient sultans ou pères de famille, peuvent très vite se révéler cruels. L’un d’entre eux fait exécuter tous ceux qui échouent à soigner sa fille. Un autre cherche à tuer ses deux enfants. Le pauvre Dja’far, vizir du sultan Hâroun al-Rachîd (sous le règne duquel se déroulent une grande partie des contes), est plusieurs fois battu, et monte même sur l’échafaud.
Cet arbitraire s’effectue aussi dans l’autre sens : de nombreux personnages descendus plus bas que terre se retrouvent, finalement, à des postes d’honneur, comblés de richesses, suite à des décisions unilatérales des sultans, et selon leur seul bon vouloir.
Si les contes finissent bien, comme il se doit, si les plaisirs de la vie sont célébrés à longueur de pages, cela ne fait pas oublier une certaine amertume qui se dégage de l’ensemble. La violence est très présente, parfois de façon aveugle : un homme jugé fou est interné et fouetté régulièrement sur la plante des pieds, un autre est arrêté brutalement et sa boutique est saccagée simplement parce qu’il n’avait pas mis assez d’épices dans sa confiture.
Dans cette violence, les djinns (ou ifrites) prennent parfois la place des humains. Ainsi, surtout dans le premier volume, les démons représentent symboliquement les mauvais maris, ceux qui épousent de force des femmes qui ne les aiment pas, ceux qui enferment leurs épouses (sous terre parfois), ceux qui les battent, etc.
Dans ses introductions, toutes absolument excellentes et pleines d’érudition, René R. Khawam prône l’idée d’un auteur unique au recueil, qui se serait inspiré de traditions orales (originaires, entre autres, de Perse et d’Inde) mais les aurait réécrites pour former une oeuvre littéraire à part entière (Khawam compare souvent cet auteur à Rabelais, qui s’est inspiré des géants de contes populaires mais en a fait des romans totalement personnels). Selon lui, Les Mille et Une Nuits auraient été rédigées vers le milieu du XIIIème siècle, quand le monde arabe est pris entre les Croisades à l’Ouest et les Mongols à l’Est, période particulièrement sombre qui expliquerait la vision désabusée de destinées humaines tributaires de volontés supérieures.
Mais qu’à cela ne tienne ! Les Mille et Une Nuits restent avant tout un formidable éloge de la vie, un appel à profiter des plaisirs que la vie peut nous donner. Loin de toutes les idées reçues sur le monde arabo-persan, les textes montrent leur irrévérence, leur rejet de ce que l’on n‘appelait pas encore le fanatisme (comme dans ce conte où un marchand ruiné, devenu sultan pour un jour, en profite pour châtier un imam trop “intégriste”, ou l’histoire lors de laquelle un vizir est transformé en femme et comprend toutes les souffrances quotidiennes que subit la gent féminine). Le merveilleux transparaît à chaque page.
Il est difficile de quitter ce monde après 1300 pages de merveilleux et d’humour, d’imprévisibilité et d’irrévérence, de voyages et d’histoires d’amour.

Rédacteur LeMagduCiné
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