« Un cinéma en quête de poésie » : rythme, image, cyclicité, citation

Les éditions Les Impressions Nouvelles publient Un cinéma en quête de poésie, ouvrage collectif placé sous la direction de Nadja Cohen, normalienne et docteure en littérature. De Marcel Carné à Jim Jarmusch, le lecteur y est invité à découvrir les mille et un outils cinématographiques faisant du film un objet au potentiel poétique accentué.

Qu’elle soit associée à la nature chez Hayao Miyazaki, aux lens flares chez Terrence Malick ou à la raréfaction de la parole chez Gus Van Sant, la poésie au cinéma demeure une « notion fuyante », difficile à objectiver et traduire de manière consensuelle. Conscients de ces limites, les auteurs d’Un cinéma en quête de poésie s’attachent pourtant à déceler çà et là des dispositifs formels ou énonciatifs qu’on pourrait qualifier, après une analyse étayée, de poétiques. Pour ce faire, ils s’appuient sur un corpus théorique solide et des textes de professionnels du cinéma – Paul Ricœur, Victor Chklovski, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Éric Rohmer… Au fond, qu’est-ce que la poésie au cinéma ? Une trame narrative lâche ? Des plans étirés au-delà du raisonnable ? Une certaine sophistication formelle ? L’usage de métaphores imagées ? L’itération du quotidien ? Des motifs qui se répondent dans le temps, parfois de manière cyclique ?

On doit à Alexander Dickow une première tentative de réponse. L’auteur se penche sur le Quai des Brumes de Marcel Carné, représentant du courant du réalisme poétique. Il décrit le film comme platonicien et proleptique, deux attributs qui en fonderaient la poésie. À titre d’exemple, on peut citer le personnage de Zabel, son discours annonciateur et ses mains ensanglantées préfigurant la suite du film. Les motifs de la corde (qui nous attache à un fardeau) ou de la brume (qui nous aveugle) ont également voix au chapitre. Un peu plus loin, Nathalie Mauffrey s’intéresse au cinéma d’Agnès Varda, qui a la particularité de napper ses films d’une dimension poétique dont elle refuse pourtant l’appellation. Les jeux multiples d’association et d’opposition, mais aussi le concept de cinécriture (l’écriture de la mise en scène, en quelque sorte) se voient mis en exergue dans un texte particulièrement fécond.

Dans « La poésie sans métaphore du cinéma », Sémir Badir se penche sur les effets sémantiques, interprétatifs et esthétiques de la métaphore, mais aussi sur ces moments où le regard du spectateur est déporté d’un lieu à l’autre. Il explique en quoi certains exemples célèbres de métaphores visuelles s’avèrent peu judicieux, notamment chez Fritz Lang (les poules caquetant/les femmes conversant, les ballons dans M, le maudit). Métonymie, symbolisation et juxtaposition (le papillon dans Laurence Anyways) ne lui semblent pas tout à fait recevables en tant que métaphores. Jean-Baptiste Renault apporte ensuite plusieurs réflexions autour de ces dernières : L’Aurore et ses projets criminels en surimpression, Fenêtre sur cour et l’ouverture des rideaux très théâtrale, Le Dictateur et la polysémie embrassant la scène du globe (de l’adoration à la prédation), Scarface (version Howard Hawks) et le plan de la bière gâchée renvoyant en seconde intention à l’avidité des personnages…

Louis Daubresse évoque Jean Cocteau, poète devenu cinéaste, s’écartant des dispositifs conventionnels de mise en scène en recourant notamment aux plans temporellement inversés. Avec lui, l’onirisme et le baroque ne sont jamais loin, et le cinéma devient capable de renverser le cours du temps. Mélissa Mélodias se penche sur Le Miroir, d’Andreï Tarkovski et son triangle figure-rythme-poésie. La tension du temps, travaillé comme une matière qu’on peut contracter ou déployer à l’intérieur des plans, le montage en tant que liant, l’image dans sa composition, mais aussi la figuration de la conscience d’un personnage alimentent une analyse passionnante. La poétique néoréaliste est ensuite abordée par Esther Hallé-Saito. Ce sont « des effets de stases poétiques », le personnage-paysage de Giuseppe De Santis, la contemplation poétique de l’homme de Cesare Zavattini, mais aussi les articulations fines entre ethnographie, réalisme, paysage et poésie

La dernière partie d’Un cinéma en quête de poésie concerne le traitement des poètes à l’écran. Chiara Tognolotti s’intéresse à un biopic consacré à l’auteure milanaise Antonia Pozzi, où le rythme méditatif et les mots prononcés à l’écran, mais aussi les coupes dans les plans ou la « toile de regards » ont une importance primordiale. Matthias De Jonghe évoque quant à lui le Paterson de Jim Jarmusch dans ce qu’il a d’anti-spectaculaire et de cyclique. Les interactions avec la poésie sont nombreuses dans la filmographie de Jim Jarmusch, mais on sent ici l’influence prégnante des poètes William Carlos Williams et Frank O’Hara, notamment dans la manière dont l’inspiration et l’écriture sont représentées.

Man Ray, Jean-Luc Godard, Béla Tarr et bien d’autres encore figurent à leur tour dans cette compilation d’analyses universitaires. Au bout d’une lecture particulièrement riche, le lecteur ne peut qu’épouser cette évidence : la poésie est polysémique, subjective et tient autant des formes ou des images que du rythme ou des récurrences. Surtout, chaque cinéaste dit « poétique » a pu s’en emparer d’une manière personnelle et non reproductible.

Un cinéma en quête de poésie, sous la direction de Nadja Cohen
Les Impressions Nouvelles, mars 2021, 416 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.