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« Un ennemi du peuple » : le pire système à l’exception de tous les autres

Adapté d’une pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen jouée pour la première fois à Oslo en 1883, Un ennemi du peuple fait l’objet d’une redéfinition judicieuse (ligne claire, actualisation, références multiples) en passant entre les mains du dessinateur et scénariste catalan Javi Rey.

Comme dans la pièce originelle d’Henrik Ibsen, la version dessinée d’Un ennemi du peuple repose sur une mise en tension : le Docteur Thomas Stockmann veut sensibiliser les habitants d’un prétendu « paradis thermal » sur les risques sanitaires qu’ils encourent. L’eau qu’ils consomment et dans laquelle ils se baignent est en effet empoisonnée, truffée de micro-organismes toxiques. La raison en est simple : « Comme vous le savez, le tracé actuel des canalisations passe tout près du dépotoir. Eh bien… Selon les analyses que j’ai reçues hier, les résidus s’infiltrent à travers la terre et contaminent les canalisations. » Figure imaginée au XIXe siècle mais s’apparentant significativement aux lanceurs d’alerte contemporains, le Docteur Stockmann trouve dans un premier temps l’appui intéressé du journal local d’opposition La Voix du Peuple, ainsi que du président de l’Association des propriétaires Aslaksen. Le premier rêve de renverser une mairie honnie et d’en faire un fait d’armes retentissant, tandis que le second, grand partisan de la modération (jusqu’à l’absurde), cherche avant tout à préserver ses intérêts économiques. Déjà échaudé par ce qui ressemble de plus en plus à un scandale sanitaire, Thomas Stockmann va en sus subir la trahison de ses alliés (achetés par le pouvoir) et voir l’opinion publique se retourner contre lui et l’ériger en « ennemi du peuple ».

Un ennemi du peuple procède de manière triangulaire : au citoyen éclairé en quête de vérité s’opposent des institutions corrompues (médiatique, politique, associative, scolaire) et un peuple manipulable et grégaire. Par rapport à la pièce d’Henrik Ibsen, mais aussi à l’adaptation cinématographique réalisée par George Schaefer (avec Steve McQueen dans le rôle-phare), la place occupée par Petra dans le récit évolue considérablement : elle apparaît sous la main de Javi Rey en institutrice soucieuse de former l’esprit critique et citoyen de ses jeunes élèves. Elle est cependant confrontée à un système cloisonné dont elle énonce clairement les conventions : « Si j’écoutais monsieur Roland, on passerait la journée à lire la Bible aux élèves. » Contrairement au film de George Schaefer, la bande dessinée du Catalan appréhende la jeunesse comme une promesse d’émancipation future. Tandis que la ville entière s’oppose au Docteur Thomas Stockmann et sa famille, les élèves de Petra les soutiennent et se montrent sensibles à leurs arguments.

Un ennemi du peuple possède (sous les trois formes précédemment évoquées) une intrigue fraternelle prégnante. Peter, le frère du Docteur Stockmann, est le maire de la ville. Dans le roman graphique de Javi Rey, il apparaît à nouveau comme cramponné au pouvoir et à ses intérêts personnels, qui l’emportent sur les biens communs (dont la santé publique). Si c’est la crainte d’une hausse d’impôts qui fait reculer journalistes et propriétaires dans le film de George Schaefer, on a ici affaire à des tentatives de corruption édifiantes : Peter offre contre leur silence une subvention exceptionnelle à La Voix du Peuple et une revalorisation de ses propriétés à Aslaksen… Bien qu’ils y apportent quelques nuances bienvenues (notamment sous forme de citations), Javi Rey expose de bout en bout les affres d’une démocratie en crise, partagée entre des puissants sournois et une majorité aisément manipulable.

Doté d’une ligne claire et de couleurs vives, Un ennemi du peuple tranche avec le réalisme habituel de Javi Rey, qui confesse par ailleurs s’être peu documenté au moment d’échafauder cette excellente adaptation. Conçue sous forme de fable (morale généralisable, traits épaissis, personnages archétypaux, etc.), cette dernière n’est cependant pas dénuée d’humour, de sophistications ou de références. On y trouve ainsi une maquette programmatique, une perruque comme symbole de duplicité, un perroquet louant les mérites du maire Stockmann, des vignettes renvoyant à la pollution de l’eau (parfois en « montage alterné ») ou encore des dessins influencés par Vincent van Gogh. Derrière tout cela, un même message : « Ils gouvernent pour leur propre bénéfice. » Comme Henrik Ibsen avant lui, Javi Rey l’énonce clairement – et avec talent.

Un ennemi du peuple, Javi Rey
Dupuis, février 2022, 152 pages

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4.5

Moonfall de Roland Emmerich ou l’ironique autodestruction du Master of Disaster

Après sa vaine vaine tentative d’actionner guerrier Midway qui relatait la bataille éponyme et qui n’a cassé que le compte en banque des studios lui faisant encore confiance, Roland Emmerich a cru bon de revenir à son premier amour : le film catastrophe. Et quitte à y aller franco, l’Allemand le plus connu d’Hollywood a décidé d’impliquer notre bon vieux satellite naturel qui, magie du cinéma aidant, a décidé de s’improviser boulet de canon cosmique sur notre bonne vieille Terre. Contemplez … Moonfall !

Ah qu’il est loin le temps où Roland Emmerich, le chantre de l’annihilation, le Napoléon de la destruction, avait encore du cachet à Hollywood. Puisque depuis 2009 et son acclamé 2012 (paye ton paradoxe), le réalisateur a accumulé les flops (Independance Day Resurgence, Stonewall, Midway, White House Down) à une cadence si frénétique qu’il enterrerait normalement n’importe quelle carrière dans l’industrie. Mais Emmerich doit avoir une bonne étoile puisque le voilà à signer ce Moonfall, un projet de longue date qui aurait dû marquer son grand retour à la place qu’il a su lui-même se forger depuis 3 décennies à Hollywood : celle de Master of Disaster. 

Comprenez le penchant altermondialiste d’un Michael Bay, qui au sur-découpage typique du réalisateur de Bad Boys 2, préfère les plans larges, la contemplation (quand cela s’y prête) et une propension avérée aux gros délires complotistes mâtinés de fin du monde (si possible les plus délirants qui soient). Bref, sous ces hospices, on s’est mis à rêver. Et force est d’admettre que l’on va devoir encore continuer à rêver, puisque cette idée de voir l’astre jadis foulé par Neil Armstrong se planter sur la terre est finalement plus drôle que son exécution.

Con comme la Lune

Aux US, on appelle d’ailleurs ça un film concept. Un terme que les gros studios s’arrachent depuis l’avènement des gros blockbusters de la fin des 70’s car derrière cette formule se cache une histoire à la trame simple et qu’on peut généralement résumer en une phrase. Concis, sobre, et efficace, non ? Sauf qu’Emmerich semble avoir complètement perdu son mojo. Jusqu’ici habile dans sa manière de travestir ses divertissements en puissants plaidoyers (l’environnement avec Le Jour d’Après, l’interventionnisme et l’influence du complexe militaro-industriel sur la politique US dans White House Down), le voila qui apparait en panne sèche.

En atteste ainsi le manque criant de sous-texte voire carrément de piste de lecture inhérent au spectacle.

On pourra y voir les affres de l’intelligence artificielle ou la corruption des gouvernements mais toujours est-il que ces thèmes sont survolés et apparaissent davantage comme des resucées de thèmes emblématiques de la SF que résultats d’une réelle construction narrative. Même chose coté visuel. Pourtant nanti d’un budget frôlant les 150 millions de dollars, Moonfall parvient à accomplir l’exploit de ne proposer aucun plan ni aucune péripétie qui n’a pas déjà été vue ailleurs (et en mieux).

Dès lors, la seule (et maigre) consolation restante pourrait être le casting.

Pas de bol, car en plus d’avoir perdu l’inspiration, Moonfall demeure un tragique aveu de faiblesse de la part d’Emmerich en terme de direction d’acteurs. Patrick Wilson, dont la trogne de premier de la classe a su par le passé lui donner de beaux rôles, échoue lamentablement ici à incarner cette figure de père qui veut se racheter auprès de son fils. Idem pour Halle Berry qui, pas aidée par un script balourd (et/ou sexiste, c’est au choix), se voit cantonnée en figurante de luxe, quitte à être éclipsée par John Bradley (le Samwell Tarly de Games of Thrones) alias le geek propulsé sauveur de l’humanité, qui n’a de réjouissant que le sourire communicatif de son interprète. 

Bref, rien à sauver dans ce spectacle laid, con comme la lune et qui a le malheur de se prendre (trop) au sérieux ; mais qui d’un certain point de vue, peut se lire comme l’introduction d’une nouvelle ère dans la filmographie du réalisateur allemand : la metatextualité. Un phénomène typiquement dans l’air du temps en plus, mais qui ici revêt une ironie mordante puisque voir le Master of Disaster consciencieusement détruire sa filmographie avec le même entrain que ses personnages de fiction, ça peut, pour quelques âmes déviantes, valoir le coup d’oeil. 

Moonfall a tout l’air d’un suicide artistique pour Roland Emmerich. Confus, inabouti, étrangement précipité et dénué de tension, son énième mouture catastrophe se paie le luxe d’être tellement à coté de la plaque qu’elle ne parvient ni à s’assumer comme un gros nanar déviant, ni comme un simple navet embarrassant. Autant dire un exploit (non) pour celui qu’on appelait jadis le Spielberg de Sindelfingen…

Moonfall : Bande-annonce 

Moonfall : Fiche Technique

Titre : Moonfall
Réalisateur : Roland Emmerich
Scénario : Roland Emmerich, Harald Kloser & Spencer Cohen
Interprétation : Patrick Wilson (Brian Harper), Halle Berry (Jo Fowler), John Bradley (K.C Houseman), Donald Sutherland (Holdenfield), Michael Pena (Tom Lopez), Charlie Plummer (Sonny Harper)
Photographie : Robby Baumgartner
Montage : Ryan Stevens Harris et Adam Wolfe
Producteurs : Roland Emmerich & Harald Kloser
Maison de Production : Centropolis Entertainment, H. Brothers et Street Entertainment
Distribution (France) : Metropolitan FilmExport
Durée : 130 minutes
Genre : Science-Fiction/Film Catastrophe
Date de sortie : 09 Février 2022
Etats-Unis – 2022

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1

Journal intime, de Nanni Moretti

Journal intime, sorti en 1993, est une des réalisations les plus attachantes de Nanni Moretti. Un triptyque où le réalisateur italien joue son propre rôle. Le premier chapitre, En vespa, consiste en une balade d’une demi-heure dans les rues de Rome en plein été. La deuxième partie raconte une virée dans Les îles à la recherche d’un peu de calme.  Enfin, Les Médecins évoque un épisode tragi-comique de la vie de Moretti. Trois films en un pour raconter l’amour de Rome, de l’art et de la vie.

Humour et légèreté

Comme son titre le suggère, Journal intime est le film le plus personnel de Nanni Moretti. Le point de vue, l’humour, le ton sont ceux  éminemment subjectifs du réalisateur. A commencer par cette invitation toute simple à flâner dans les rues de la capitale. La causticité de Moretti à l’égard de ses concitoyens est drôlissime dans la deuxième partie. Les habitants de l’île de Salina se révèlent soumis au diktat de leur progéniture. Impossible d’utiliser le téléphone, celui-ci étant immanquablement accaparé par les terribles bambini. Plus tard sur les pentes du Stromboli, son vieux pote qui avait renoncé à la télévision craque : tombant sur une poignée de touristes américains, il ne résiste pas au besoin impérieux de leur demander où en est la liaison de Sally Spectra avec son amant dans Amour, Gloire et Beauté. Un télescopage improbable dont Moretti a le secret.

Chemin de croix

L’humour se fait plus grinçant mais tout aussi percutant dans Les Médecins. Atteint d’un prurit tenace, le réalisateur italien consulte tout ce qui existe dans la capitale en matière de dermatos, d’allergologues et autres acupuncteurs. Sa déambulation d’un médecin à un autre en quête du bon diagnostic amuse mais sonne comme un règlement de comptes a posteriori. Point culminant : son rendez-vous avec le « Prince des dermatos »… finalement pas plus éclairé que les autres. Et à la clé, une quantité faramineuse de médicaments prescrits inutilement. Un parcours du combattant qui, s’il relève de la farce, est en réalité inspiré d’un épisode compliqué de la vie du cinéaste. Un chapitre à la fois drôle et amer qui se clôt sur la plus saine des prescriptions : boire un grand verre d’eau et regarder la vie dans les yeux.

Musique et cinéphilie

Les trois balades – urbaine, estivale et médicale – auxquelles Moretti nous convie sont l’occasion pour le réalisateur de placer ici ou là des coups de cœur artistiques. Parfois même en forme de clins d’œil. Cinématographiquement, c’est Jennifer Beals, l’actrice de Flashdance, adulée par Moretti, qu’il croise incidemment au détour d’une rue. Ou encore cet extrait d’Anna dans lequel Silvana Mangano exécute une chorégraphie  familière du réalisateur. Quant à la musique originale de Nicola Paviano, elle s’accorde parfaitement à la proposition de cinéma. Mais le film compte aussi plusieurs morceaux connus. Une des séquences les plus fortes : lorsque Moretti, sur les notes du Köln Concert de Keith Jarrett, pousse jusqu’à l’endroit même où Pasolini fut assassiné.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Caro diario
  • Titre français : Journal intime
  • Réalisation : Nanni Moretti
  • Scénario : Nanni Moretti
  • Photographie : Giuseppe Lanci
  • Montage : Mirco Garrone
  • Musique : Nicola Piovani
  • Décors : Marta Maffucci
  • Production : Nanni Moretti, Angelo Barbagallo, Nella Banfi
  • Société de production : Sacher Film, Banfilm
  • Pays d’origine : Italie et France
  • Langue : italien
  • Format : Couleur – 1,66:1 – 35 mm
  • Genre : journal intime filmé
  • Durée : 100 minutes
  • Date de sortie : 12 novembre 1993 (Italie) ; 20 mai 1994 (France)
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4

Outsiders : Coppola contre la nostalgie d’une certaine Amérique

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Longtemps plongé dans l’ombre de Rusty James, film-frère tourné et sorti presque simultanément, The Outsiders est un film à re-considérer, en particulier à la lumière du nouveau montage sorti en 2005 et qui propose plus de vingt minutes supplémentaires. Francis Ford Coppola signe ici un film qui vaut beaucoup plus que le simple « vivier de futures vedettes » auquel il a longtemps été réduit, un film sombre et désabusé sur l’Amérique des années 60.

Qui se souvient avoir déjà vu un film sur les bandes de jeunes aux USA dans les années 60, qui soit autant dépourvu de cette nostalgie paraissant normalement attachée de façon indissociable au genre ? Pourtant, tout est présent ici, la musique (Elvis et ses collègues : la bande originale est formidable, comme souvent avec Coppola), les voitures, et ces bandes de blousons noirs aux cheveux gominés, fumant cigarettes sur cigarettes et roulant des mécaniques le long des rues, etc.
Tout est là, et pourtant tout est différent ici.
Loin de cette nostalgie, malgré les belles images et la bonne musique, Coppola décrit une époque violente et injuste, une époque de division, une époque de gosses livrés à eux mêmes et d’institutions inexistantes. Il est intéressant de constater que, pour un film dont les personnages principaux ont entre 14 et 16 ans, on ne voit un établissement scolaire, pour la première fois, que dix minutes avant la fin du film, et que ce lycée est, là aussi, montré comme un lieu d’exclusion du protagoniste. Cette quasi-absence de l’institution scolaire est un symptôme marquant le côté ségrégationniste de la société américaine de ce temps.
Le ségrégationnisme dont il est question ici n’est, bien évidemment, pas lié à la couleur de peau, mais à la situation sociale. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte que les deux bandes qui s’affrontent dans le film, les Greasers et les Socs, représentent deux niveaux sociaux opposés. Les Socs sont la bonne bourgeoisie de la ville, et les Greasers sont les gosses paumés des bas fonds. L’affrontement n’est pas seulement une question de territoire, mais bien de domination sociale (une domination sociale représentée aussi, il est vrai, par des domaines territoriaux, la chic banlieue Sud contre la sinistre banlieue Nord).

Si le film montre ces bandes de jeunes héros habituels de ce type de film, le protagoniste central de Outsiders est pourtant un personnage à part. Ponyboy n’est jamais vraiment à sa place dans cette bande des Greasers. Gamin cultivé et sensible au milieu de gosses des rues qui ne pensent qu’à frapper, exhiber leurs muscles et courir loin des flics, Ponyboy reste en marge de l’équipe. Et tout ce qui va se passer dans le film va confirmer et renforcer cet aspect.
Pony, c’est aussi celui qui a le plus de chance de sortir de cet enfermement social. Le seul qui possède cette chance, là où les autres sont socialement condamnés à rester là où ils sont. Mais peut-on vraiment échapper à cette situation ? Peut-on sortir de cet affrontement, de ces bandes qui sont plus que des familles ? Car ces bandes tiennent lieu d’école, de police, de justice et de famille (des familles elles aussi fortement absentes du film : Pony et ses frères Darry et Soda sont orphelins et c’est Darry qui s’occupe de la famille tant bien que mal ; la maman de Johnny est une alcoolique qui ne semble pas s’occuper de son fils ; pour les autres, les parents semblent juste inexistants).
En règle générale, ces bandes sont montrées de façon très contrastées : familles de substitution, elles assurent tant bien que mal la protection contre une situation de violence qu’elles contribuent à créer elles-mêmes (même si cette violence reflète la violence sociale dans son ensemble). Elles n’apparaissent comme une solution que de façon temporaire (lorsqu’il s’agit de s’enfuir et se cacher après avoir tué quelqu’un, par exemple), mais elles sont surtout le symbole de cet enfermement. Une scène, brève, est importante : avant que les deux bandes rivales ne s’affrontent, le dirigeant des Socs, Randy, discute avec Pony ; ce qui ressort de cette scène, c’est que personne n’est satisfait de cette organisation clanique, Randy s’excusant presque d’une distinction sociale qu’il ressent comme profondément injuste et que l’affrontement ne réglera pas. Si Pony veut sortir de tout cela, il doit prendre ses distances par rapport aux Greasers (c’est à cela que sert la scène des cheveux coupés et teints).

Outsiders est un film tout en finesse qui sait éviter les pièges du genre et jouer sur les émotions. Soutenu par un casting remarquable, le film est basé sur une mise en scène de Coppola qui se fait plus discrète que pour son film précédent, Coup de cœur. Cependant, le réalisateur sait maîtriser ses effets, et on retrouve ici des caractéristiques de sa réalisation : rôle de la musique, parfois en contrepoint de l’image ; science du montage et des enchaînements ; superpositions d’images ; jeu de références artistiques (avec, entre autres, un bel hommage à Autant en emporte le vent), etc.
Cela se met au service d’un portrait contrasté d’une jeunesse perdue (car Coppola ne cache pas que si Pony a une chance de s’en sortir, les autres resteront immanquablement sur le carreau). Il y a un caractère fortement dramatique dans ce film, qui tient justement au caractère irrémédiable de cette distinction sociale. Outsiders est un film sombre et pessimiste, d’autant plus que les scènes « positives » (comme celle de l’église en flamme) sont cousues d’un fil blanc trop voyant pour être honnête. Coppola ne nous cache pas l’aspect artificiel de certaines scènes, pour mieux mettre en évidence ce qu’il cherche à nous dire : cette époque où se tournent des regards nostalgiques était loin d’être idéale. C’était celle d’une Amérique dure, injuste, abandonnant certains de ses enfants. Car la caméra de Coppola ne cesse de nous rappeler l’évidence : les personnages que l’on suit tout au long de ce film ne sont que des gosses. Ils jouent aux gros bras, ils se donnent rendez-vous pour se battre en bandes organisées, ils possèdent des flingues ou des couteaux, ils sont parfois inquiétants ou agaçants, mais il suffit souvent d’un plan pour nous rappeler que l’on a affaire à des gosses.

Outsiders : bande annonce

Outsiders : fiche technique

Réalisation : Francis Ford Coppola
Scénario : Kathleen Rowell
Interprètes : C. Thomas Howell (Ponyboy Curtis), Ralph Macchio (Johnny Cabe), Matt Dillon (Dallas), Patrick Swayze (Darrel), Rob Lowe (Sodapop), Emilio Estevez (Two-Bit), Diane Lane (Cherry)
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Anne Goursaud, Rob Bonz, Melissa Kent, Roy Waldspurger
Musique : Carmine Coppola
Production : Fray Frederickson, Fred Roos
Sociétés de production : Zoetrope Studios, AMLF
Société de distribution : Warner Bros
Genre : drame
Date de sortie en France : 7 septembre 1983
Durée : 114 minutes (montage de 2005)
Etats-Unis – 1983

Le cinéma en extension de la peinture et du dessin

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Comme Joëlle Moulin l’a très bien verbalisé dans son ouvrage Cinéma et Peinture, les croisements entre le troisième et le septième des arts demeurent légion. Dans le cadre de notre cycle sur les arts au cinéma, nous avons décidé d’en faire une brève évocation.

« Je vous félicite mon ami, vous travaillez vite et vous ne faites pas trop de saletés par terre. Qu’est-ce qu’on peut demander de plus à un peintre ? » Sortie de son contexte, cette tirade issue de La Kermesse héroïque (Jacques Feyder, 1935) se charge d’une ironie toute particulière. Il faut en effet se remémorer que, de tout temps, le cinéma a non seulement mis en scène des peintres, intégré dans son cadre des tableaux (souvent en tant que repères socioculturels, comme dans The Big Lebowski ou La Splendeur des Amberson), mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse présentement, opéré des ponts figuratifs vers le troisième art. L’évocation de la peinture au cinéma appelle ainsi à une multiplicité d’approches : du biopic dramatique (Big Eyes, Frida, La Vie passionnée de Vincent Van Gogh…) au documentaire cherchant à effacer la caméra (Le Mystère Picasso) en passant par les personnages « accidentels », pour qui la peinture n’a aucune valeur narrative programmatique, elle revêt des formes circonstanciées, qui comprennent aussi la citation (chez Jean-Luc Godard, par exemple) ou l’argument dramatique (La Chute de la maison Usher, de Jean Epstein).

Dans son livre Cinéma et Peinture, Joëlle Moulin se plaît précisément à radiographier tous ces moments où septième et troisième art prennent langue. À l’évidence des inspirations filiales chez les Renoir ou des projections de l’expressionnisme allemand de la petite vers la grande toile (Edvard Munch, Max Beckmann, George Grosz et d’autres se retrouvant en larges proportions chez Robert Wiene, Fritz Lang ou Friedrich Wilhelm Murnau), elle ajoute les caméos et auto-mises en scène des Woody Allen, Alfred Hitchcock ou Orson Welles comme autant d’autoportraits ayant partie liée avec l’art pictural. Dans ces rapports parfois fusionnels entre deux arts qui ne cessent de communiquer entre eux, Joëlle Moulin n’oublie pas ce que David Lynch doit aux déformations physiques de Francis Bacon, ce qu’Akira Kurosawa puise dans les estampes japonaises ou chez Claude Monet, voire la manière dont les cinémas de John Ford et de Clint Eastwood ont respectivement été façonnés à l’aune de la Hudson River School et du Nouveau Réalisme. Des artistes tels qu’Otto Dix, George Grosz, Alfred Kubin ou Egon Schiele ont quant à eux exercé une influence significative sur le cinéma allemand des années 1920-1930. Et Edward Hopper se fond tant dans les films d’Alfred Hitchcock (la maison de Psychose), de Woody Allen (Manhattan, Vicky Cristina Barcelona) que de Wim Wenders (Paris, Texas).

« Il faut envisager les cadres isolés de films comme s’apparentant à la peinture primitive, en aplat, des vases antiques », écrivait le théoricien russe du cinéma Lev Koulechov. À ses yeux, le réalisateur n’est autre qu’un « artiste-peintre » capable de donner forme et vie à un cadre inanimé. En tant qu’arts visuels, le cinéma et la peinture ont évidemment une même appétence pour la plastique, les couleurs, les formes, la composition de l’image, les lignes de force ou les points de vue. Pour s’en convaincre, il suffit de scruter les similitudes troublantes entre certains plans de Scarface (Howard Hawks, 1932) et le tableau Ombres nocturnes d’Edward Hopper, entre le Van Gogh de Maurice Pialat et Jeunes Filles au piano d’Auguste Renoir, entre Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971) et L’Exercice des prisonniers de Vincent Van Gogh ou entre Le Cri d’Edvard Munch et le masque de Ghostface dans Scream. Sur la Toile (numérique cette fois), les exemples affluent et nombreux ont été les critiques ou les essayistes à mettre en exergue ces ponts figuratifs entre le troisième et le septième art. Sur les antennes de France Culture, le réalisateur russe Andreï Konchalovsky y est allé, lui aussi, de sa petite métaphore picturale : « Prendre des acteurs non-professionnels donne la possibilité de chercher la vérité. Un acteur non-professionnel ne sait pas jouer, il existe. Les visages au cinéma, c’est comme la couleur en peinture, ou les notes en musique. Chaque visage vous donne le destin, le symbole, et la vie du personnage. »

Plus généralement, ces « emprunts » à la peinture nous rappellent une donnée essentielle : le cinéma demeure un art total au croisement de toutes les disciplines artistiques. C’est une science du cadre et du mouvement, capable de mêler vues réelles et dessins animés, alliant le son et l’image, épousant toutes les formes, couleurs et perspectives que souhaitent restituer ses metteurs en scène ou chefs opérateurs. Ceux qui ont un jour jeté un œil sur les croquis de Tim Burton verront peut-être son cinéma comme une mise en marche : chez lui, le cinéaste apporte le mouvement au dessinateur, lui-même assailli de visions puisées dans le cinéma de genre dont il était friand durant sa jeunesse. Ces appariements entre le dessin, la peinture et l’image animée du cinéma trouvent leur essence dans les storyboards, le matte-painting ou, pour ne citer que cet exemple, dans les œuvres croisées d’un Alejandro Jodorowsky, à travers lequel le septième des arts entre cette fois en résonance avec le neuvième d’entre eux. Dans un communiqué de presse, Taika Waititi notait récemment que « les films et les bandes dessinées d’Alejandro Jodorowsky l’ont influencé » et qu’il a « été sidéré d’avoir l’opportunité de donner vie à ses personnages emblématiques ». C’est peut-être ce qu’il faut retenir de ces regards diagonaux que s’adressent cinéma et peinture/dessin : le premier « donne vie » aux idées visuelles qu’il puise volontiers chez les seconds.

Scream (2022) : Un retour réussi ?

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Actuellement, titulaire d’un score de 78% sur Rotten Tomatoes et ayant rapporté 108 309 744 $ au box-office mondial au 3 Février, la saga Scream signe son grand retour avec ce 5e volet.  Avec l’apparition de personnages originaux du casting, mais aussi de nouvelles têtes, cette suite s’annonce populaire. Retour sur cette dernière sortie horreur.

Malgré les progrès du cinéma, il semble que l’inspiration s’épuise. A l’ère où le maquillage, les effets spéciaux, le numérique mais aussi l’apparition d’internet nous permettent d’avoir accès à des œuvres beaucoup plus effrayantes de réalisme, nous assistons quand même à de plus en plus de films d’horreur médiocres jouant plus facilement avec le spectaculaire et le jump scare que l’angoisse réelle…

Scream est une pentalogie  qui commence en 1996. Inspirée par un tueur d’étudiants réel, dit « le tueur de Gainsville », le film est en même temps inspiré d’une histoire vraie et un hommage à tous les longs-métrages d’horreur apparus jusqu’à la fin du XXe siècle. Il sera réalisé par Wes Craven, un des maîtres de l’horreur, sur le scénario de Kevin Williamson.

L’histoire est celle de la jeune Sidney Prescott, lycéenne qui est harcelée par un tueur portant un masque et cherchant à la poignarder. Il a un modus operandi : il appelle la victime, lui demande de jouer à un jeu, et si celle-ci perd, soit un personnage de son entourage, soit elle-même est poignardé à mort par celui-ci. Le Masque s’en prend à son entourage et surprise, il n’est pas un, mais deux tueurs. Sidney est aidée par les personnages de Dwight Riley, frère de sa meilleure amie Tatum et Gale Weathers, une journaliste sans cesse sur un scoop. Cette trame sera reprise sans cesse dans tous les Scream.

Les qualités de ce slasher sont nombreuses : le film fait honneur à ses prédécesseurs comme Halloween ou Vendredi 13, il explique le genre de l’horreur à des néophytes (à travers le personnage de Randy Meeks), mais il sait aussi rire de lui-même, en créant un univers du film dans un film. L’histoire de Sidney Prescott, l’héroïne est jouée par Neve Campbell dans Scream, mais par Tori Spelling dans Stab, le film dans le film. C’est aussi le personnage principal qui est caricaturé dans Scary Movie, joué par Anna Faris.

Résumé:

Aujourd’hui, à Modesto en Californie, une jeune fille, Tara, se fait poignarder par le tueur au Masque. Elle est rapatriée à Woodsboro où sa sœur, Sam Carpenter, est à son chevet. La sœur en question porte un lourd secret : elle est la fille d’un des deux tueurs du premier volet. Accompagnée par son petit-ami, elle essaye de démasquer le Masque qui tente de tuer comme dans l’original, des lycéens, notamment les amis de la jeune Tara. Elle demande l’aide de Dwight Riley, qui lui prévient Sidney Prescott et Gale Weathers.

 

Un « Requel » ?

Il apparaît que ce volet apprend de ses erreurs. Bien entendu, il surfe sur la nostalgie d’une audience qui aime les films d’horreur des années 90 et ceux d’avant, mais il rassasie surtout un besoin de retrouver un genre réellement angoissant et ambitieux.

Ainsi, pour mettre celle-ci dans le bain, le personnage de Sam Carpenter qui est nouveau, est aidé par Sidney, Dwight et Gale, qui sont les anciens et qui ont survécu au tueur plus d’une fois. Parmi les amis de Tara, il y a la jeune Mindy Meeks-Martin. Meeks comme Randy Meeks qui nous expliquait le genre de l’horreur. Et cette fois, c’est elle qui nous explique le principe du « Requel ». En fait, ce mot désigne simplement un reboot, un remake. Donc, ce Scream n’est qu’une simple reprise de la saga, avec une nouvelle génération qu’on arrive à faire accepter par des liens indéfectibles de la série-mère : par les liens entre Sam et son père biologique, par les liens entre Mindy et Randy Meeks, et la présence des « anciens ».

Mais elle se traduit aussi par la présence des voix des autres acteurs comme Drew Barrymore qui avait joué Cassey dans le 1e volet ou Matthew Lillard qui était Stu Macher et de caméos comme ceux de Skeet Ulrich et Heather Matarazzo.

 

Le moment d’innover…

La scène d’introduction du film est très intéressante, montrant Tara en train de chercher sur internet les réponses au quizz du tueur qui l’appelle sur le téléphone fixe…

Par cette introduction, le film pose les bases du changement qui doit avoir lieu. C’est comme si le message était que ce qui était faisable il y a 20 ans pour faire peur ne l’est plus aujourd’hui. C’est une manière de tourner en dérision ce à quoi l’audience s’accroche.

Dans les nouveaux films d’horreur, la présence (ou plutôt l’omniprésence) de la technologie est un atout additionnel pour créer l’angoisse. Les caméras dans Paranormal Activity, les traceurs dans ce Scream, les réseaux sociaux dans Unfriended, sont tout autant d’éléments qui permettent de s’accrocher à la réalité pour ne pas se sentir fou, alors qu’un tueur ou qu’une entité pourchasse bel et bien un personnage.

Ainsi dans Scream, que ce soit en 1996 lorsque Sidney avait déjà un ordinateur pour prévenir le 911, ou dans le film de 2022, lorsque la mère de Wes essaye de le prévenir par téléphone, la peur qui passe par ces outils de communication est devenu un élément supplémentaire à ajouter à l’innovation des supports horrifiques.

 

Un almanach de références

Les règles des autres films sont toujours là, il y a l’introduction de nouvelles références, notamment à Ça, lorsque Dwight appelle et texte Sidney et Gale pour les informer de ce qui se passe à Woodsboro. Mais il y a aussi le fait que la ville semble assez figée dans le temps, comme avec Derry, ville du club des ratés et que cycliquement, le « monstre » (ou le tueur) revient hanter le coin.

Il y a aussi des références à d’autres films d’horreur comme les classiques Halloween, Vendredi 13, Psychose, mais aussi Get Out de Jordan Peele, les personnages portent les noms et prénoms de grands réalisateurs de l’horreur : Sam Carpenter comme le réalisateur d’Halloween, Wes Hicks comme Wes Craven, père de Scream.

On évoque aussi de bons films sortis pendant la dernière décennie comme Mister Babadook, que le personnage de Tara « préfère » à Stab. Ils sont en concurrence directe avec les slashers, tout en étant regardé avec plus d’intérêt pour le coté moins simple et plus « intellectuel ». Tara y évoque la représentation du deuil et de la maternité par exemple.

 

Oui, c’est un retour réussi

Pour avoir introduit de nouveaux personnages sans avoir effacé ou renié les anciens, ce reboot est plutôt bon. L’idée est d’assumer le passé prestigieux et les rendez-vous manqués avec l’audience ancienne et nostalgique, mais aussi la nouvelle, assoiffée. Ce qui fait qu’il est plutôt réussi est le partage équilibré entre ce qui est arrivé dans le passé, qui reste une base solide et stable, et ce qui arrivera dans le futur, sans renier un instant les égarements qu’il y a pu y avoir.

Disons-le clairement, faire comme dans Game of Thrones, et ne pas avoir peur de tuer un personnage aimé du public est aussi un point positif ! À dire vrai, ce personnage que nous ne citerons pas pour ne pas gâcher le film a connu beaucoup trop de choses et il a bien servi la saga pour pouvoir maintenant passer le flambeau. Nous espérons que chacun de ces anciens passera le flambeau à sa manière et qu’à un moment ou un autre tire sa révérence de manière héroïque.

Les nouvelles têtes sont originales et puisent déjà dans ce qui était là, mais en étant très différentes. Sam est comme Sidney, mais là où Sid est un as de la gâchette, elle, aime plutôt le couteau, c’est un legs que son père lui transmet. Il n’est pas positif, certes, mais face à un tueur, cela peut être utile.

Donc Scream (2022) est un film réussi puisqu’il n’a même pas à jouer sur des jets d’hémoglobine superflus pour avoir des fans. Avancer avec son temps, en gardant l’essentiel et en innovant ce qui n’est plus d’actualité semble être la meilleure conclusion à une saga qui a commencé 26 ans auparavant.

Fiche Technique:

Casting: Melissa Barrera: Samantha « Sam » Carpenter – Jenna Ortega :Tara Carpenter -David Arquette: Dewey Riley -Neve Campbell: Sidney Prescott -Courteney Cox: Gale Weathers – Jack Quaid : Richard « Richie » Kirsch -Mason Gooding : Chad Meeks-Martin -Mikey Madison : Amber Freeman- Dylan Minnette : Wes Hicks -Marley Shelton : le shérif Judy Hicks -Jasmin Savoy Brown : Mindy Meeks-Martin -Kyle Gallner : Vincent « Vince » Schneider -Sonia Ben Ammar : Liv McKenzie – Skeet Ulrich : Billy Loomis

Réalisateur: Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett
Scénaristes: James Vanderbilt et Guy Busick
Directeur de la photographie: Brett Jutkiewicz
Musique:  Brian Tyler
Costumes : Emily Gunshor
Durée: 114 minutes
Langues: Anglais
Année: 2022

 

Sources à la rédaction de cet article:

Scream –wikipedia

Scream: imDb (crédit image)

 

Clapas, amoncellement de débris rocheux

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Ce roman graphique signé Isao Moutte nous emmène dans le Vercors, plus exactement dans le Diois (au moment de la 63è fête de la lavande, à Lesches-en-Diois dans la Drôme, à 50 km de Gap), région où on peut vite avoir l’impression de se trouver loin de tout. C’est ce qui arrive à un groupe voyageant en car, lorsque le véhicule se trouve coincé par un éboulement.

L’auteur (scénario, dessin et couleurs) imagine un concours de circonstances très noir pour ces personnes qui voyagent toutes pour des raisons personnelles. L’un est tombé en panne de voiture alors qu’il allait voir son père vivant dans une maison isolée, un duo constitué d’un frère et une sœur vont également voir un parent. Un automobiliste les rejoint, qui pensait rejoindre l’Italie par la route. Bref, un groupe de personnes qui utilisent ce transport en commun pour des raisons précises et que cet imprévu contrarie. Malheureusement, les téléphones portables captent très mal dans la région. La route étant impraticable pour les véhicules, la seule solution est d’avancer à pied pour demander de l’aide.

Un drame et ses conséquences

Confronté aux autochtones qui ont leurs habitudes et leur rythme de vie, le groupe de voyageurs voit bientôt le contrôle de la situation lui échapper. À tel point que la tension monte et constitue une sorte d’écho au film Délivrance (John Boorman – 1972), toutes proportions gardées. Ainsi, à un moment crucial un homme défiguré surgit de nulle part, menaçant. Il se révèle très amoindri psychologiquement, on finira par deviner à la suite de quel genre de drame. À propos de drame, le premier qui se joue est une sorte de règlement de compte familial dont, bien involontairement, les voyageurs sont témoins. Ce drame met le feu aux poudres et le groupe de voyageurs se trouve pris au piège.

En pleine nature

Avec Clapas, Isao Moutte propose un thriller rural où les malheureux concours de circonstances s’enchaînent. Bien que très noir, l’ensemble respire la nature et le grand air, grâce aux couleurs où le vert et le brun dominent (avec plusieurs nuances), comme sur l’illustration de couverture, de façon à bien faire sentir les grands espaces et la désolation des lieux.

Une question de survie

Isao Moutte ne propose pas un dessin trop fignolé ou léché, mais il s’arrange pour mettre en valeur de manière très convaincante tous les sites et paysages où l’action se déroule. De plus, il caractérise physiquement chaque personnage pour qu’on les distingue bien les uns des autres. En adoptant le format 29,8 x 22,4 cm sur 150 planches (une majorité comporte trois bandes, avec quelques paysages grand format qui aèrent l’ensemble), il trouve largement l’occasion de caractériser psychologiquement la plupart des personnages qui interviennent. Autant dire que la galerie vaut le détour, avec un groupe de voyageurs peu préparés aux mauvaises surprises, confronté à quelques locaux bien caractéristiques dans leurs mentalités et façons de vivre. Nous avons en particulier une famille qui habite dans une grande maison à l’écart : c’est là que nos voyageurs vont se retrouver, pour leur plus grand malheur. On ne se méfie pas particulièrement, lorsqu’on se retrouve à pied, loin de tout. Si quelqu’un propose de vous héberger, on ne fait pas la fine bouche. Sauf qu’ici, pour le groupe, la question sera bientôt de chercher une fuite possible. Il sera même question de survie et pour cela, Isao Moutte concocte un enchaînement de situations où, pour nos voyageurs pas vraiment préparés, ce sera du lui ou moi. Or, ces protagonistes se trouvent confrontés à des personnages habitués à chasser qui trouvent naturellement à leur portée des fusils et des chiens…

Le décor et son envers

L’ensemble se lit beaucoup plus rapidement que ce qu’on pourrait imaginer au premier abord, d’abord parce que l’auteur évite les dialogues superflus et surtout parce qu’il imagine des rebondissements qui incitent continuellement à poursuivre la lecture. À vrai dire, ces péripéties ne sont pas si originales que cela ; elles sont surtout bien articulées entre elles. De plus, le dessin est d’une grande lisibilité, sans trop de détails en ce qui concerne les décors. Le décor le plus marquant est celui de la nature sauvage, ses montagnes et précipices, ses forêts et ses cours d’eau. Le scénario nous emmène aussi vers quelques villages et des habitations isolées, le tout pour donner une ambiance où la tension monte progressivement. Les pièges sont multiples, aussi bien naturels qu’élaborés par des humains pas spécialement commodes. La palme revient à mon avis à Maryse, la matriarche du clan où nos voyageurs arrivent pour la nuit. Bien entendu, ses rejetons sont dans le même état d’esprit.

Pour l’office du tourisme

Pour tempérer un peu l’impression générale, précisons que si le Diois est ici plutôt bien rendu, pour y avoir effectué quelques séjours touristiques, je témoigne que la région est effectivement magnifique et tranquille (avec sa démographie particulièrement modeste). Enfin, si tout dans ce roman graphique respire l’authenticité, je ne me suis jamais senti sous une quelconque menace dans cette belle région.

Clapas, Isao Moutte
Editions Sarbacane, novembre 2021
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3.5

« Laurent Cantet, le sens du collectif » aux éditions Playlist Society

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Les éditions Playlist Society publient Laurent Cantet, le sens du collectif. Après une introduction analytique de Marilou Duponchel, Quentin Mével y interroge le cinéaste français lauréat de la Palme d’or en 2008 pour le long métrage Entre les murs.

L’introduction de Laurent Cantet, le sens du collectif, rédigée par Marilou Duponchel, parvient à synthétiser en quelques pages ce qui fait l’essence du cinéma de Laurent Cantet. Il y a d’abord ce regard comparé à celui d’un entomologiste, consistant à envisager chaque film comme une exploration, avec des sédiments sociaux prégnants et une volonté de prendre langue avec le fait politique, mais en « je », une individualité pourtant porteuse de ce fameux « sens collectif » associé au réalisateur dans le titre de l’ouvrage. La journaliste aux Inrocks poursuit sa réflexion en épinglant quelques thèmes récurrents : une jeunesse en voie de construction ou d’émancipation, la quête de soi-même, parfois de son identité, via la place qui nous est dévolue dans notre environnement immédiat, des espaces clos envisagés en résonance directe avec les personnages, la critique du patriarcat, le féminisme… Mais Laurent Cantet, c’est aussi une méthode, collégiale, impliquant des comédiens amateurs, accordant une place privilégiée à l’improvisation, soit autant de choses que l’on retrouve abondamment commentées dans l’entretien-fleuve mené par le co-auteur Quentin Mével.

L’échange entre Quentin Mével et Laurent Cantet forme l’essentiel du texte. Évoquant la filmographie du cinéaste français dans le strict respect de sa chronologie, ils déconstruisent un modus operandi tout en en éclairant les composantes essentielles déjà mises en exergue, pour partie, par Marilou Duponchel. Laurent Cantet y expose le recours aux acteurs amateurs comme une réponse à la facticité et une manière de saisir une énergie spontanée. Il explique que ses collaborateurs les plus fidèles, notamment ceux de Sérénade Productions, lui ont donné le courage de se lancer dans la réalisation. Il énonce longuement la place qu’occupent les improvisations dans sa manière d’écrire et concevoir un film. Enfin, il revient plus généralement sur la distance et la symbiose qui doivent s’opérer entre la caméra et le sujet filmé, chaque film (ou presque) étant défini par une grammaire spécifique en la matière.

Dans le détail, Laurent Cantet est amené à commenter les relations père/fils au cœur de Jeux de plage ou Ressources humaines, à verbaliser de quelle manière agissent sur ses personnages les espaces clos (y compris à ciel ouvert, comme les terrasses cubaines de Retour à Ithaque), à s’épancher sur ses collaborations avec Arte et Pierre Chevalier ou avec son fidèle coscénariste Robin Campillo ou à raconter ses expériences d’adaptation pour Vers le sud, Entre les murs ou Retour à Ithaque. Mais chaque film est l’occasion de creuser plus avant ses spécificités : Jalil Lespert se révèle dans Les Sanguinaires, Ressources humaines porte l’authenticité en bandoulière et narre un schisme entre son milieu social d’origine et sa position hiérarchique dans une entreprise, L’Emploi du temps s’appuie sur un fait divers, ne révèle son personnage qu’au compte-gouttes et l’enveloppe souvent à dessein dans un cadre serré, Vers le sud contient des confessions face caméra et comporte une critique du puritanisme/patriarcat occidental, Entre les murs marque l’avènement du numérique et de la multiplicité des objectifs, Foxfire fait le deuil de la francité et se distingue par un montage de 143 minutes…

Laurent Cantet, le sens du collectif est un voyage guidé au sein d’une filmographie cohérente et sophistiquée. Quentin Mével invite le réalisateur français à mettre à nu ses motifs et méthodes de travail. Ce qui en ressort est parfaitement résumé par Marilou Duponchel au cours de son analyse introductive. Ensemble, ces deux volets, exploratoire et maïeutique, donnent à voir un cinéma au plus près de ses protagonistes et des faits sociaux sous-jacents, où les films entrent en résonance les uns avec les autres, selon des logiques narratives et formelles relativement fermes.

Laurent Cantet, le sens du collectif, Marilou Duponchel et Quentin Mével
Playlist Society, février 2022, 144 pages

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3.5

« Un monde normaux », mais tant que ça

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Les éditions Lapin publient Un monde normaux, de Lorrain Oiseau. Une nouvelle fois, le lecteur est convié à un voyage en absurdie, contrées non-sensiques mâtinées de références diverses.

Les prétentions graphiques d’Un monde normaux ne dépassent pas le stade purement fonctionnel. Et pour cause : dans la plupart de ces courts récits, condensés en une ou deux planches, les vignettes se succèdent en reproduisant le plus souvent les mêmes dessins. L’intérêt de l’album se situe donc ailleurs : Lorrain Oiseau s’emploie à poser un regard ironique sur le monde et son actualité. Il promène le lecteur dans des univers absurdes, en osmose parfaite avec les dernières publications des éditions Lapin – on songe spontanément à Tout ou rien, Fernand ou Bonsoir. Ce dernier était d’ailleurs basé sur le détournement, sous forme d’hommage, de certains films d’horreur. Un monde normaux ne se prive pas d’user des mêmes ressorts, puisqu’il convie Jurassic Park, Alien, Shining ou Harry Potter. Il ne se cantonne toutefois pas au septième art, puisque des personnalités telles que Laurent Ruquier, Thomas Pesquet, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon, Jeff Bezos, Charlie et, last but not least, Emmanuel Macron figurent également en bonne place dans l’album.

Certains concepts télévisés naissent-ils au détour d’une conversation d’urinoirs ? Un inspecteur de la criminelle, figure récurrente de l’album, peut-il faire à ce point preuve de négligence et de naïveté ? La novlangue des cités occasionne-t-elle de fâcheux malentendus ? Lorrain Oiseau s’amuse, force le trait, satirise des pans entiers de notre société. Et ce qu’il applique à l’endroit du « président des riches », il l’étend aux coiffeurs, aux haïkus ou aux formules de politesse débouchant sur des situations parfois gênantes. Il y a fort à parier qu’Un monde normaux vous paraîtra inégal. Au regard de ses thématiques variées et de la pluralité des effets comiques qu’il sollicite, c’est presque un truisme que de l’énoncer. Mais ça signifie aussi que vous y verrez des fulgurances, peut-être dans le cadre d’une éducation parentale sabordée, d’une étrange ingénierie aéronautique ou des effets secondaires de certains médicaments. Lorrain Oiseau parvient en tout cas très bien à faire ressortir les aspects les plus saugrenus de notre monde, dans ses petits travers comme dans ses grandes problématiques. Et une fois de plus, sans y prendre garde, l’humour agit comme un révélateur.

Un monde normaux, Lorrain Oiseau
Éditions Lapin, février 2022, 128 pages

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3

« West Legends : Butch Cassidy & The Wild Bunch » : sur les traces d’un mythe

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Les éditions Soleil publient le sixième tome de la collection West Legends, intitulé « Butch Cassidy & The Wild Bunch ». Le scénariste Christophe Bec et le dessinateur Michel Suro y narrent avec brio les aventures d’une horde sauvage traquée par des maréchaux moins vertueux qu’il n’y paraît.

Butch Cassidy. Voilà qui résonne forcément dans l’esprit des cinéphiles, qui y associent volontiers les noms de George Roy Hill et Paul Newman. Dans un autre registre, celui des planches du neuvième art, l’icône de l’Ouest vient désormais compléter une collection intitulée West Legends, publiée par les éditions Soleil, et comprenant déjà des albums (indispensables) sur Buffalo Bill, Wyatt Earp ou Wild Bill Hickok.

« Messieurs dames, comme à l’église, c’est l’heure de la quête ! » Butch Cassidy et sa horde sauvage ne se font pas prier pour détrousser les passagers de l’Express de Wilcox. Ils espèrent en tirer 100 000 dollars, que l’Union Pacific achemine vers la banque des Philippines. Le butin est finalement bien plus maigre, éminemment décevant, et les bandits vont chercher à se refaire en mettant la main sur les trésors d’une mine apparemment prometteuse. Le hic, c’est que le shérif Josiah Hazen est à leurs trousses, accompagnés de maréchaux prêts à en découdre. C’est cette traque obstinée, ce duel longtemps tenu à distance, que Christophe Bec et Michel Suro vont nous conter en clercs, en s’intéressant aussi aux dynamiques à l’œuvre dans chacun de ces groupes.

Lors d’une escale, Cassidy et ses hommes trouvent refuge au sein d’un monastère dirigé par le pasteur Whitcomb. Ce qu’ils y découvrent dépasse l’entendement : véritable secte repliée sur elle-même, pratiquant le cannibalisme et la torture, le prêtre et ses ouailles incarnent une noirceur bien supérieure à celle de Butch et ses hommes. Il est intéressant de noter que les maréchaux, en assassinant froidement un Indien seulement coupable de garder le silence sur la direction prise par la horde sauvage, se placent eux aussi en position d’infériorité morale sur Cassidy, qui au contraire rappelle quant à lui qu’il ne tire que sur les chevaux, et jamais sur les hommes qui les montent.

Dans un « Butch Cassidy & The Wild Bunch » bien ficelé, bons et méchants ne sont que des étiquettes schématiques, qu’il faut à tout prix relativiser. Les auteurs restituent par ailleurs habilement le Wyoming au seuil du XXe siècle. Ils y glissent toute une série de personnages, dont le Kid ou l’hébergeur Black Billy. Ils adressent une flèche à l’endroit de l’endoctrinement religieux, là où « offrir foi et espérance dans un monde plus juste » sert avant tout de prétexte à l’assouvissement de pulsions primaires et meurtrières. Ils laissent enfin le soin à Butch Cassidy de rappeler un épisode historique récemment confirmé par la science : les actes de cannibalisme dans la communauté de Jamestown, première colonie anglaise installée en Virginie, durant les famines de l’hiver 1610.

Joliment scénarisé et mis en images, « Butch Cassidy & The Wild Bunch » se montre à la hauteur d’une série engageante, qui n’a jamais peiné à immerger ses lecteurs dans les intrigues de l’Ouest, et à y faire cohabiter des fortes têtes aux nuances d’humanité savamment travaillées.

West Legends : Butch Cassidy & The Wild Bunch, Christophe Bec et Michel Suro
Soleil, janvier 2022, 64 pages

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3.5

« Les Ensorcelés » de Vincente Minnelli : quand l’art se fait enfer

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Dans la filmographie de Vincente Minnelli, Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful en VO) possède une place à part. Sortant en 1952, suivant Un Américain à Paris (1951) et précédant Tous en scène (1953), le film est complexe, plus sombre. Loin du Technicolor flamboyant des comédies musicales ayant fait sa réputation, le réalisateur opte ici pour un noir et blanc glacial à travers lequel explose un cynisme tragique. Retour sur l’une des plus belles, parce que crue et cruelle, représentation (à l’écran) du monde impitoyable du cinéma.

Hollywood ? Vous avez dit Hollywood ?

Parler d’un film portant sur l’art est une entreprise très vaste. L’art en tant que sujet rigoureusement documenté, passion ou quête absolue… Le cinéma offre profusion de films gravitant autour de cette galaxie. Malgré la multitude de possibilités, le cinéma étant lui-même le septième des arts, et pas des moindres, il semblait judicieux de revenir sur un film consacré à l’envers du décor de Hollywood. Un film, sans fards et sans paillettes, consacré à la fabrication d’un film et aux rouages de cette création mythique.

Hollywood, années 1950. Deux hommes et une femme se retrouvent dans le bureau de Harry Pebbel (Walter Pidgeon) à la « Shields pictures Inc. ». Fred Amiel (Barry Sullivan), cinéaste, Georgia Lorrison (Lana Turner), actrice et James Lee Bartlow (Dick Powell), scénariste, ont un point commun : tous ont côtoyé Jonathan Shields (Kirk Douglas), producteur mégalo et tyrannique. Une sorte de monstre sacré à qui ils doivent cependant tous une part de leur gloire. Un homme qui, jadis, inspirait la peur. Aujourd’hui, un homme déchu et haï. Alors que Pebbel tente de les convaincre de travailler à nouveau avec Shields, chacun conte tour à tour les raisons de cette rupture assumée.

Dans les années 1950, nombreux sont les films qui se lancent dans cette représentation des coulisses de l’industrie hollywoodienne. Cette usine à rêves empoisonnée. Ce lieu de tous les possibles. Et il y en a pour tous les goûts. Hollywood est une chimère du passé, fatale et mortelle chez Billy Wilder en 1950, dans Boulevard du Crépuscule. Deux ans plus tard, Hollywood devient plutôt l’étoffe dont sont fait non plus nos rêves irréalisables mais ceux qui deviennent réalité, dans Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Vous l’aurez compris : Les Ensorcelés nous entraîne dans cet univers défaitiste et non sur le nuage Technicolor d’un monde enchanté.

Une mise en abyme originelle pour un film original

Il n’est un secret pour personne qu’à cette époque, le poids des studios hollywoodiens est hors pair. Le choix d’adapter cette histoire de coulisses de George Bradshaw, publiée dans un magazine en 1949, relève de fait d’un pari particulièrement audacieux. Surtout puisque Vincente Minnelli critique ouvertement les dérives du cinéma, à travers la figure du producteur, cet artiste tout puissant en apparences. Si nous parlons d’une mise en abyme originelle, c’est justement parce que ce film est le fondement de tant d’autres critiques acerbes. Dans l’histoire du septième art, Les Ensorcelés marque donc un tournant majeur dans la représentation  du cinéma à l’écran. Un art dont les principaux intéressés en oublient vite l’aspect créatif, obnubilés par une superficialité, sorte de folie des grandeurs.

Ainsi, le scénario de Charles Schnee, récompensé par l’« Oscar du meilleur scénario adapté » en 1953, est crucial dans son propos. S’inspirant de figures réelles du monde du cinéma, à l’image de Diana Barrymore, laquelle serait à l’origine du personnage incarné par la brillante et magnétique Lana Turner, le scénariste propose un contenu acerbe, osé et efficace, ne lésinant en rien sur le cynisme.

D’un point de vue formel, le film est construit autour de trois flash-backs. Certes, en prenant en compte la production cinématographique antérieure, l’usage de flash-backs ne marque en rien une nouveauté. Depuis les films noirs notamment, flash-back et voix off peuplent grandement la production Hollywoodienne. Néanmoins, proposer de faire parler non pas la voix unique de Shields mais la multiplicité de celles de ses détracteurs est une approche assez inattendue. Dans Les Ensorcelés, les points de vue se multiplient à mesure que Shields devient un mirage du passé : il n’apparaît pas dans le présent mais bien tel ce mauvais souvenir à oublier.

Critiquer Hollywood… à Hollywood !

Nous l’avons dit : il en fallait du courage pour réaliser un film de cette envergure. Surtout à une époque où le succès à Hollywood effrayait autant qu’il était désiré. Un paradoxe illustré avec justesse par le titre anglais original, presque oxymorique. En un sens, c’est un regard amoureux mais conscient des dérives de Hollywood qui est illustré par le réalisateur, par le personnage de Jonathan Shields. Minnelli réalise sans doute l’un de ses films les plus beaux justement parce qu’il s’agit de l’un de ses films les moins édulcorés.

Contrairement à la majorité des films d’alors, Les Ensorcelés propose une fin en demi-teinte. Non pas un happy end attendu mais une réflexion noire et assez libre. Qu’est-ce que Hollywood, au fond ? Depuis son apparition, le cinéma est vendu comme un art. Les Ensorcelés ouvre la voie à une véritable réflexion autour du cinéma comme un produit non pas uniquement artistique mais capitaliste. Faire du cinéma, fabriquer un film, créer une histoire sont autant d’actes qui font jaillir les pires vices humains. Jonathan Shields se veut démiurge. Finalement, il est un anti-héros. Bien plus pion de la chaîne Hollywoodienne que Dieu tout puissant. Un artiste vicieux qui crée pour la pire des raisons : l’avidité. Alcoolisme, trahison, violence : l’artisan du cinéma n’est pas pur. Du moins, à Hollywood.

D’une certaine manière, telle est là la plus grande force des Ensorcelés. La capacité que possède Vincente Minnelli de détruire avec brio, en deux heures, la machine Hollywood en ajoutant, toutefois, une pierre indestructible à son édifice.

« Flux » : le nouveau totem logistique

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Sociologue et directeur de recherche au CEPED-IRD, Mathieu Quet s’intéresse dans Flux à la logistisation du monde, une opération s’accentuant de manière incrémentale et par laquelle mouvements et ressources de toutes sortes sont mathématisés, mis en relation et potentialisés.

Mathieu Quet le sait mieux que quiconque : la crise du Covid-19 a démontré les limites de systèmes, industriels, d’approvisionnement ou sanitaires, gérés en flux tendu, et de nature à se gripper au moindre revirement. Pendant des semaines, voire des mois, les rayons des supermarchés se sont dépeuplés de produits de première nécessité, des comptes d’apothicaire ont été tenus sur les capacités d’hospitalisation des hôpitaux et de leurs services de médecine aiguë, des acheminements exceptionnels de matériel médical en pénurie ont été programmés – et parfois détournés. Pour l’auteur de Flux, la pandémie a révélé les failles et incuries d’un système logistique englobant désormais toute chose, ou presque : l’apomédiation des réseaux sociaux, la place des containers sur un navire de transport, la redirection des migrants telle que prévue dans le cadre des politiques communautaires européennes, les chaînes de valeur désormais mondialisées, les systèmes de réservation en ligne ou encore la gestion et l’exploitation des données numériques.

« Comment la pensée logistique gouverne le monde » : le sous-titre du présent essai suppose deux choses, l’existence d’une pensée logistique et sa capacité à se projeter sur toute chose. On l’a vu, cette dernière est amplement étayée par l’auteur, de l’apparition des « clark », des palettes et des containers jusqu’au système actuel des soins de santé, considérant les soignants et les patients comme des intrants ou des extrants d’établissements désormais managés comme de banales entreprises. Ce que Flux cherche à démontrer, c’est surtout l’irrémédiabilité de la logistisation du monde et son incapacité à se préoccuper des besoins humains élémentaires, de l’intérêt collectif, mais aussi des questions environnementales. Mathieu Quet va même plus loin, puisqu’il met à cet égard les flux sur le banc des accusés, tout en en épinglant l’extrême vulnérabilité (blocages, détournements, imprévus logistiques…). Si le recours aux flux et à leur suivi informatique est tentant, l’optimisation qu’ils sont censés supporter dissimule mal leurs nombreuses fragilités. C’est l’une des principales énonciations du livre : la pensée logistique s’inscrit dans une objectivation mathématisée et déshumanisée du monde, essentiellement arc-boutée aux considérations marchandes, et tellement balisée et « juste-à-temps » que le moindre grain de sable – un convoi bloqué, un composant en pénurie, une frontière fermée… – peut suffire à mettre à mal tout l’édifice logistisé.

Flux, comment la pensée logistique gouverne le monde, Mathieu Quet
La Découverte/Zones, janvier 2022, 160 pages

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