« Les Ensorcelés » de Vincente Minnelli : quand l’art se fait enfer

Dans la filmographie de Vincente Minnelli, Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful en VO) possède une place à part. Sortant en 1952, suivant Un Américain à Paris (1951) et précédant Tous en scène (1953), le film est complexe, plus sombre. Loin du Technicolor flamboyant des comédies musicales ayant fait sa réputation, le réalisateur opte ici pour un noir et blanc glacial à travers lequel explose un cynisme tragique. Retour sur l’une des plus belles, parce que crue et cruelle, représentation (à l’écran) du monde impitoyable du cinéma.

Hollywood ? Vous avez dit Hollywood ?

Parler d’un film portant sur l’art est une entreprise très vaste. L’art en tant que sujet rigoureusement documenté, passion ou quête absolue… Le cinéma offre profusion de films gravitant autour de cette galaxie. Malgré la multitude de possibilités, le cinéma étant lui-même le septième des arts, et pas des moindres, il semblait judicieux de revenir sur un film consacré à l’envers du décor de Hollywood. Un film, sans fards et sans paillettes, consacré à la fabrication d’un film et aux rouages de cette création mythique.

Hollywood, années 1950. Deux hommes et une femme se retrouvent dans le bureau de Harry Pebbel (Walter Pidgeon) à la « Shields pictures Inc. ». Fred Amiel (Barry Sullivan), cinéaste, Georgia Lorrison (Lana Turner), actrice et James Lee Bartlow (Dick Powell), scénariste, ont un point commun : tous ont côtoyé Jonathan Shields (Kirk Douglas), producteur mégalo et tyrannique. Une sorte de monstre sacré à qui ils doivent cependant tous une part de leur gloire. Un homme qui, jadis, inspirait la peur. Aujourd’hui, un homme déchu et haï. Alors que Pebbel tente de les convaincre de travailler à nouveau avec Shields, chacun conte tour à tour les raisons de cette rupture assumée.

Dans les années 1950, nombreux sont les films qui se lancent dans cette représentation des coulisses de l’industrie hollywoodienne. Cette usine à rêves empoisonnée. Ce lieu de tous les possibles. Et il y en a pour tous les goûts. Hollywood est une chimère du passé, fatale et mortelle chez Billy Wilder en 1950, dans Boulevard du Crépuscule. Deux ans plus tard, Hollywood devient plutôt l’étoffe dont sont fait non plus nos rêves irréalisables mais ceux qui deviennent réalité, dans Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Vous l’aurez compris : Les Ensorcelés nous entraîne dans cet univers défaitiste et non sur le nuage Technicolor d’un monde enchanté.

Une mise en abyme originelle pour un film original

Il n’est un secret pour personne qu’à cette époque, le poids des studios hollywoodiens est hors pair. Le choix d’adapter cette histoire de coulisses de George Bradshaw, publiée dans un magazine en 1949, relève de fait d’un pari particulièrement audacieux. Surtout puisque Vincente Minnelli critique ouvertement les dérives du cinéma, à travers la figure du producteur, cet artiste tout puissant en apparences. Si nous parlons d’une mise en abyme originelle, c’est justement parce que ce film est le fondement de tant d’autres critiques acerbes. Dans l’histoire du septième art, Les Ensorcelés marque donc un tournant majeur dans la représentation  du cinéma à l’écran. Un art dont les principaux intéressés en oublient vite l’aspect créatif, obnubilés par une superficialité, sorte de folie des grandeurs.

Ainsi, le scénario de Charles Schnee, récompensé par l’« Oscar du meilleur scénario adapté » en 1953, est crucial dans son propos. S’inspirant de figures réelles du monde du cinéma, à l’image de Diana Barrymore, laquelle serait à l’origine du personnage incarné par la brillante et magnétique Lana Turner, le scénariste propose un contenu acerbe, osé et efficace, ne lésinant en rien sur le cynisme.

D’un point de vue formel, le film est construit autour de trois flash-backs. Certes, en prenant en compte la production cinématographique antérieure, l’usage de flash-backs ne marque en rien une nouveauté. Depuis les films noirs notamment, flash-back et voix off peuplent grandement la production Hollywoodienne. Néanmoins, proposer de faire parler non pas la voix unique de Shields mais la multiplicité de celles de ses détracteurs est une approche assez inattendue. Dans Les Ensorcelés, les points de vue se multiplient à mesure que Shields devient un mirage du passé : il n’apparaît pas dans le présent mais bien tel ce mauvais souvenir à oublier.

Critiquer Hollywood… à Hollywood !

Nous l’avons dit : il en fallait du courage pour réaliser un film de cette envergure. Surtout à une époque où le succès à Hollywood effrayait autant qu’il était désiré. Un paradoxe illustré avec justesse par le titre anglais original, presque oxymorique. En un sens, c’est un regard amoureux mais conscient des dérives de Hollywood qui est illustré par le réalisateur, par le personnage de Jonathan Shields. Minnelli réalise sans doute l’un de ses films les plus beaux justement parce qu’il s’agit de l’un de ses films les moins édulcorés.

Contrairement à la majorité des films d’alors, Les Ensorcelés propose une fin en demi-teinte. Non pas un happy end attendu mais une réflexion noire et assez libre. Qu’est-ce que Hollywood, au fond ? Depuis son apparition, le cinéma est vendu comme un art. Les Ensorcelés ouvre la voie à une véritable réflexion autour du cinéma comme un produit non pas uniquement artistique mais capitaliste. Faire du cinéma, fabriquer un film, créer une histoire sont autant d’actes qui font jaillir les pires vices humains. Jonathan Shields se veut démiurge. Finalement, il est un anti-héros. Bien plus pion de la chaîne Hollywoodienne que Dieu tout puissant. Un artiste vicieux qui crée pour la pire des raisons : l’avidité. Alcoolisme, trahison, violence : l’artisan du cinéma n’est pas pur. Du moins, à Hollywood.

D’une certaine manière, telle est là la plus grande force des Ensorcelés. La capacité que possède Vincente Minnelli de détruire avec brio, en deux heures, la machine Hollywood en ajoutant, toutefois, une pierre indestructible à son édifice.

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