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« La Démocratie disciplinée par la dette » : jusqu’à quand ?

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Chargé de recherche au CNRS, Benjamin Lemoine s’intéresse depuis plusieurs années aux dettes publiques et aux écheveaux systémiques qui les sous-tendent. Avec La Démocratie disciplinée par la dette, il revient à la fois sur les inégalités économiques, l’influence politique antidémocratique des créanciers et la nécessité de maintenir des safe assets comme lubrifiant de l’économie financière mondialisée.

De Paul Krugman à Frédéric Lordon en passant par Thomas Piketty ou Bruno Tinel, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le carcan des dettes publiques et des politiques austéritaires censées en assurer le remboursement. Déjà auteur de L’Ordre de la dette (La Découverte), Benjamin Lemoine se penche cette fois sur la manière dont les obligations d’État (OA) viennent altérer la démocratie, résultat des privilèges que s’octroie, au bout de la chaîne, une aristocratie financière au détriment d’investissements publics et de dépenses sociales pourtant profitables à une majorité de citoyens. Le chercheur au CNRS explique aussi que les accommodements à l’œuvre ces dernières années – quantitative easing, taux d’intérêt négatifs, OMT, etc. – ne sont que provisoires et servent avant tout à garantir la pérennité d’un système globalisé pour qui une dette publique sûre et liquide constitue un adjuvant indispensable.

Au cours d’une démonstration implacable, et enrichie de propos de première main, Benjamin Lemoine revient brièvement sur le processus de privatisation de la dette publique, sur la prépondérance actuelle du marktvolk (le marché) sur le straatvolk (le peuple), pour reprendre la terminologie de Wolfgang Streeck, ou encore sur les interventions de la Banque centrale européenne en matière d’assouplissement quantitatif afin d’éviter un effondrement du système de la dette et dans l’espoir de pouvoir revenir au statu quo ante. Ce qui ressort de La Démocratie disciplinée par la dette, c’est une forme de cynisme intéressé, qui encadre la volonté générale telle que théorisée par Jean-Jacques Rousseau à travers les arguments fallacieux de la gestion des finances publiques « en bon père de famille ». Pour que la dette continue de « rouler » sans heurts, il faut libéraliser l’économie, annihiler les entraves sur le marché du travail, restreindre les dépenses sociales, privilégier les taxes à la consommation par rapport à celles s’appliquant au patrimoine ou aux revenus…

Surtout, au cœur de sa réflexion, et cela irrigue l’ensemble de ce court essai, Benjamin Lemoine énonce les mécanismes à travers lesquels une aristocratie financière met l’État et son peuple en coupes réglées. Les détenteurs de dettes souveraines votent avec leur portefeuille : en achetant les titres émis par les États, eux-mêmes analysés et notés par des agences spécialisées, ils exercent une influence silencieuse, matérialisée par le taux auquel ils consentent à leur accorder leur confiance – et à leur prêter leur argent. Pour que ce taux demeure au plus bas, le pays qui émet des OA doit observer des politiques en adéquation avec les consensus de Washington et de Bruxelles. Et si par malheur les urnes accouchent d’un gouvernement hostile, ou dit « radical », à l’exemple de Syriza en Grèce, la dette et ses mécaniques sous-jacentes s’emploieront à discipliner les inflexions démocratiques amorcées… Mieux : les détenteurs de la dette publique, très majoritairement issus des classes supérieures, sont rémunérés par l’État avec l’argent du contribuable, alors même qu’une politique keynésienne classique aurait voulu qu’ils soient précisément taxés pour financer les politiques de redistribution mises en place en faveur de ce même contribuable. La discipline, certains la ressentent probablement davantage que d’autres.

La Démocratie disciplinée par la dette, Benjamin Lemoine
La Découverte, février 2022, 160 pages

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« Hurlevent », nouvelle série aux éditions Delcourt

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Les éditions Delcourt publient Hurlevent : La Nuit des chasseurs, de Fred Duval et Stéphane Créty. Dans un univers foisonnant, mêlant la Renaissance à l’heroic fantasy, on y suit les aventures d’Alceste de Hurlevent, un médecin issu de la noblesse et désormais banni.

Les terres de l’Hélios sont peu engageantes. Peuplées de rebuts, arides, cernées de montagnes, elles abritent des prisonniers, du criminel à l’indésirable, exploités en forçats afin de creuser des canaux censés rendre un jour les lieux fertiles. C’est là-bas qu’on retrouve l’ex-médecin Alceste de Hurlevent, issu d’une noble dynastie, mais tombé en disgrâce après avoir tué un proche du souverain William. Alceste, las, ne cache pas ses envies d’ailleurs : « Je suis épuisé de voir les orques s’éteindre et les hommes mourir de l’esclavage… » Mais il est difficile de se soustraire à la surveillance généralisée et au labeur qui lui incombe : permettre « l’accès au plus précieux des trésors : l’eau ».

Appelé à intervenir à la suite d’une explosion de lave dramatique – et mystérieuse – afin de soigner les blessés, Alceste de Hurlevent va aussi faire la rencontre du duc de Batz et de sa fille Anne, le premier ayant été blessé par l’immense thyrocéros qu’il était venu chasser. Fred Duval et Stéphane Créty accompagnent cette rencontre d’un double mouvement narratif : une plongée dans le passé de l’ex-médecin (le duc faisait partie des juges qui l’ont condamné) et l’initiation d’une relation ambiguë entre ce dernier et Anne. On peut même y ajouter un troisième versant si l’on se penche sur Ribou, le bras droit du duc, humilié par Alceste, qui a tranché la langue de sa vorace monture.

Il faut reconnaître à Hurlevent : La Nuit des chasseurs un certain charme : mariant l’heroic fantasy à une esthétique rappelant la Renaissance, généreux en créatures en tous genres, inventif quant à cette région impitoyable de l’Hélios, l’album convie monstres, orques, géants, humains, rapporteurs-oiseaux en à peine plus de 50 pages, sans jamais sacrifier son récit. Il laisse plusieurs questions en suspens, qui nourriront la suite des aventures d’Alceste de Hurlevent : une hypothétique libération, une (recon)quête familiale, un statut d’héroïne à parachever (pour la courageuse Anne), un magma se dispersant à travers les sillons et duquel émanent des créatures indéterminées… Les jalons semblent solides, à défaut de se révéler réellement surprenants.

Là où on peut exprimer davantage de réserves, c’est au niveau des dessins, assez inégaux, et notamment lorsque l’on se penche sur les représentations sommaires des vignettes de petite taille – mais pas que. C’est d’autant plus dommage que l’univers mis en place se prête volontiers à toutes sortes de sophistications figuratives – qu’on retrouve pour partie dans le bestiaire dessiné. Cela dit, l’ensemble tient la distance et n’est pas de nature à handicaper un album au demeurant plaisant et ponctué par un cahier graphique.

Hurlevent : La Nuit des chasseurs, Fred Duval et Stéphane Créty
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

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« Stillwater » : le dôme de l’immortalité

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Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez s’associent pour échafauder un Stillwater qui, par son ambiance et son effeuillage d’une communauté repliée sur elle-même, rappelle l’excellent diptyque Dôme, de Stephen King.

Dans Stillwater, la justice est toute-puissante, mais arbitraire, et entièrement incarnée par un seul homme. « Tant que vous êtes à l’intérieur de nos frontières érigées par Dieu, vous ne mourrez pas, vous ne vieillirez pas, vous guérirez. C’est la bénédiction de notre ville mais cette bénédiction s’accompagne de vigilance. » C’est en ces termes que le Juge verbalise ce qui caractérise la petite ville de Stillwater, sur laquelle il veille scrupuleusement, selon des principes qu’il a lui-même édictés. La vigilance dont il est question implique un contrôle strict des frontières : personne n’est autorisé à rejoindre ou quitter Stillwater en dehors de quelques situations exceptionnelles. De judicieux flashbacks confirment ce que tout lecteur pouvait pressentir : il s’agit de protéger la communauté et d’éviter que les autorités ne transforment ses membres en cobayes. Mais l’immortalité des habitants de Stillwater a signé le glas de leur liberté : épiés, cantonnés dans un espace clos, n’interagissant qu’avec les mêmes personnes, ils sont enfermés dans une prison à ciel ouvert, avec un secret de plus en plus lourd à porter.

Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez font de Daniel leur personnage principal. Ce graphiste se rêvant écrivain, et dont le bureau est décoré de figurines en hommage à Garfield et Le Géant de fer, est licencié au début du récit en raison de son asociabilité. Il reçoit le lendemain un courrier l’informant qu’il doit se rendre à Stillwater pour bénéficier d’un héritage. C’est à travers ses yeux qu’on découvre les dessous de la ville : un gamin poussé dans le vide à partir d’un toit ne suscite tout au plus qu’un profond désintérêt, tandis qu’une rencontre avec le courroucé adjoint au shérif Ted témoigne de l’hostilité des lieux. Sans l’intervention inespérée de Laura, une habitante de Stillwater, Daniel aurait d’ailleurs mystérieusement « disparu » à la faveur des miliciens de Ted. Cette séquence initie d’ailleurs l’un des enjeux de ce comics : les origines de Daniel.

On ne peut évidemment s’empêcher de penser au diptyque Dôme, de Stephen King, quand on parcourt les pages de Stillwater. Le principal intérêt de ce premier tome réside en effet dans les mécaniques à l’œuvre dans une communauté repliée sur elle-même et soumise à des lois liberticides. Ce dernier point a une importance capitale : il préside à la formation d’un groupe de protestataires, désireux de faire évoluer les règles afin de s’ouvrir davantage au monde extérieur. Ce à quoi le Juge répondra, avec colère : « Sans moi, sans ces lois, vous auriez tous été disséqués par le gouvernement. Arrachés à vos foyers, dépouillés de vos droits. » Deux visions antagoniques s’affrontent… et Ted se tient prêt à en exploiter les débordements.

Même si l’on peine à croire que l’immortalité d’une ville entière aurait pu passer inaperçue dans nos économies occidentales mondialisées et 2.0, Stillwater parvient à faire mouche. Rythmé, pertinent dans le point de vue adopté, densifié par quelques réflexions connexes – la cruauté faite aux animaux, le contraste entre la maturation de l’esprit et l’immuabilité du corps… –, l’album de Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez évoque également, de bout en bout, les conditions dans lesquelles une communauté peut accepter de voir ses libertés suspendues au nom de sa sécurité. Cette question, continuellement remise au centre du débat public (à l’occasion des lois d’urgence, des dispositifs sanitaires, etc.), apparaît ici réduite à son étiage philosophique, mais néanmoins habilement exploitée. Quant aux dessins, ils font leur œuvre, Ramon K. Pérez s’amusant notamment à jouer avec les reflets de couleurs (ceux des flammes par exemple) ou les surexpositions lumineuses.

Stillwater, Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez
Delcourt, janvier 2022, 144 pages

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Les Jeunes Amants de Carine Tardieu : s’aimer jusqu’aux fantômes

Si dès la lecture du titre, Les Jeunes Amants respire et rappelle les amoureux des bancs publics, c’est dans la douleur que sa réalisatrice, Carine Tardieu reprend le projet de Solveig Anspach, partie à 54 ans du cancer qu’elle évoquait dans un de ses plus films les plus reconnus, Haut les coeurs, en 1999. Trois ans plus tard, déconstruit puis recomposé, le récit très autobiographique est celui d’une relation défiant les conventions de la comédie romantique.

Résumé : Shauna, 70 ans, libre et indépendante, a mis sa vie amoureuse de côté. Elle est cependant troublée par la présence de Pierre, cet homme de 45 ans qu’elle avait tout juste croisé, des années plus tôt. Et contre toute attente, Pierre ne voit pas en elle “une femme d’un certain âge”, mais une femme, désirable, qu’il n’a pas peur d’aimer. A ceci près que Pierre est marié et père de famille. 

De si beaux esprits

Une belle idée devenue réplique marque le prologue de ce film mettant en scène la rencontre de ses deux amants, dans un hôpital. Pierre, le médecin, veille l’amie de Shauna, mourante. Elle, dans l’attente d’un dernier soupir, désemparée, erre dans les couloirs. Il vient donc la voir, ils discutent : devant la chambre, il lui lâche quelques mots se résumant ainsi « pour l’instant, nous respirons le même air, alors nous allons en profiter ensemble ». Quand Shauna s’évapore, quelques plans plus tard, elle a oublié une photo dans le dossier médical de Pierre, qui la gardera des années. Ces scènes sont justement celles qui ont été réécrites, rajoutées au premier jet du scénario. Carine Tardieu raconte alors que sur le point d’avoir un enfant, elle voulait apporter à ce film une note plus positive que ce qu’elle avait lu au premier abord. Et ces absences entêtantes, très cinématographiques ici, sont celles qui matérialisent la naissance d’un sentiment.

La nuit américaine

Dans sa maison de bord de mer irlandaise, Shauna revoit Pierre des années plus tard, dont elle ne se rappelle plus du tout. Tout comme lui, le spectateur peut être désemparé : pour eux deux, c’était hier. Est-elle malade? Feint-elle l’évidence? C’est après coup que nous percevons que ce récit nous place dans la position de l’amant pour mieux nous embarquer dans cette histoire romantique, sans prendre le temps de laisser une question s’y poser. L’orgueil blessé d’un sentiment est terrible : il l’amène à creuser, à questionner sans cesse pour retrouver ce qui lui a donné vie, un jour. Hébergé pour une nuit dans cette maison branlante, Pierre sort en pleine nuit, cherche Shauna et lui parle, lui rappelle tout, lui rend la photo oubliée. Ici naissent les histoires, dans une superbe nuit américaine, cette nuit née d’une journée, une des techniques cinématographiques les plus belles à mettre en scène et pourtant si difficile à réaliser. Quelque chose finalement d’aussi fragile que la romance dont nous venons de voir la naissance.

Fantômes contre fantômes

En choisissant l’iconique Fanny Ardant pour convoquer les beaux fantômes de la Nouvelle Vague, Carine Tardieu confronte son film à tout un passé de romantisme dans le cinéma français, celui-là même qui osa aborder en son temps tous les sujets clivants. La différence d’âge, déjà dans Mourir d’aimer, d’André Cayatte en 1971, mais aussi l’adultère, dans La peau douce, en 1964. Fanny Ardant, ce sont des souvenirs de cinéma de François Truffaut, dès 81 avec la femme d’à côtéCertains spectateurs les convoqueront, les autres ne se poseront peut-être pas autant de questions. Et tous ne verront plus la différence d’âge comme un sujet, car si souvent les hommes ont convolé avec des femmes plus jeunes au cinéma, de n’importe que James Bond en passant par Pretty Woman, sans jamais relever de commentaires, ici quand la situation se renverse, c’est toute une rééducation qui s’opère, avec beaucoup de savoir-faire. Il y a un défi cinématographique à relever ici, tout autant que la question sociétale formulée par Jeanne, la femme de Pierre tombant amoureux d’une femme plus âgée que lui : « mais enfin, c’est une vieille dame » lâche t-elle, aussi triste que méchante.

De personnages en personnes

Si Les Jeunes Amants est aussi généreux avec ses personnages, nourri par les performances de comédiens aussi touchants les uns que les autres, c’est peut-être aussi pour redonner corps à ces oubliés des grandes histoires, de tous les Roméo et Juliette venus faire un tour sur les écrans. Derrière ces amoureux, des familles, des délaissés et des amis ont souvent été mis de côté, méprisés par les grandes scènes d’empoignade. Donner ainsi à ces personnages secondaires l’enveloppe nécessaire pour exister, c’était un des choix du script, courageux, ne jugeant rien ni personne car il doit faire avec cette histoire un peu folle qui dépasse tout le monde. Ce film pour les autres rappelle qu’à chaque rencontre amoureuse, la raison s’ignore, pas les sentiments : il a le coeur pour tous les mettre en scène.

Bande annonce

Fiche technique

Réalisation : Carine Tardieu
Scénario : Agnès de Sacy, Carine Tardieu, Sólveig Anspach, Raphaële Moussafir, d’après une idée originale de Sólveig AnspachProduction : Patrick Sobelman
Production délégué : Antoine Rein, Fabrice Goldstein
Image : Elin Kirschfink
Décors : Jean-Marc Tran Tan Ba
Musique originale : Éric Slabiak
Son : Ivan Dumas
Montage : Christel Dewynter
Direction de production : Marianne Germain
Costumes : Isabelle Pannetier
1er assistant réalisation : Mathieu Vaillant

The Souvenir Part I et Part II de Joanna Hogg : L’Art et la manière

The Souvenir Part I et Part II avancent masqués. Sous des dehors feutrés se cachent des trésors de cinéma. La cinéaste Joanna Hogg raconte le double apprentissage amoureux et artistique de son héroïne largement autobiographique d’une manière magistrale.

Synopsis de The Souvenir Part I :  Au début des années 80, Julie, une jeune étudiante en cinéma qui se cherche encore, rencontre Anthony, un dandy aussi charismatique que mystérieux. Prise sous le charme de cet homme plus âgé, elle se lance aveuglément dans ce qui s’avère être sa première véritable histoire d’amour.

Synopsis de The Souvenir Part II :  Sortant durement éprouvée de sa liaison avec Anthony, homme séduisant et manipulateur, Julie a une idée un peu folle : et si elle consacrait son film de fin d’études à cette douloureuse histoire d’amour ? Peut-on vaincre ses blessures en mettant en scène un épisode de sa propre vie ?

Julie en II chapitres… 

The Souvenir, de la Britannique Joanna Hogg, est en réalité deux films bien distincts dont nous réunirons les commentaires dans un même article. Séparées de plusieurs mois, tant lors du tournage que de la sortie en salles, les parties I et II du métrage forment un tout très cohérent, complexe et  élémentaire à la fois. Complexe par les sujets traités et la manière de les traiter, élémentaire car la vie est élémentaire, l’amour est élémentaire , et même l’art dont il sera beaucoup question dans les films, est élémentaire. The Souvenir permet à beaucoup de découvrir une cinéaste majeure, exigeante et douée, mais trop peu diffusée. Ces films sont aussi l’occasion pour Joanna Hogg de proposer aux cinéphiles de partir à la découverte de Honor Swinton-Byrne, une nouvelle venue qui explose dans un rôle ardu.

Sur plus de 3h45, The Souvenir s’intéresse à Julie Harte (JH comme Joanna Hogg), une réplique assez largement autobiographique de la réalisatrice jeune. Issue de la grande bourgeoisie,  Julie habite un appartement familial dans le très chic quartier londonien de Knightsbridge. The Souvenir Part I démarre comme un récit d’apprentissage artistique, puisque Julie est une étudiante en cinéma : la fraîcheur de l’actrice est idéale pour figurer la naïveté de cette réalisatrice en herbe qui se cherche, qui tâtonne, dans une certaine légèreté et l’insouciance de son âge. Sous la désapprobation de certains de ses professeurs, et sur fond du Shipbuilding par Robert Wyatt (la bande-son du film est fabuleusement pointue), Julie se met en tête de réaliser pour son diplôme, une fiction sur une famille des chantiers navals de Sunderland, un monde qui lui est étranger. Le monde des possibles est alors infini pour la jeune femme

Mais The Souvenir est ainsi fait que ce propos initial glisse de manière très subtile, très progressive, vers un tout autre sujet : la relation toxique que Julie poursuit avec un homme plus âgé et non moins toxique. Le glissement montre parfaitement combien la relation et l’homme (Anthony, un personnage incandescent magnifiquement interprété par Tom Burke) prennent possession du film et de la jeune femme, toute coincée dans la sidération d’un grand premier amour.  Il montre combien Anthony gagne, pas après pas, une emprise malsaine sur Julie, y compris jusque dans sa démarche artistique :  il rase l’idée de Sunderland en une phrase dévastatrice. La descente aux enfers inexorable de  Julie et d’Anthony est filmée comme à distance par Hogg, et pourtant le spectateur se sent très proche des protagonistes.

Dans le deuxième volet , The Souvenir part II, qui débute exactement là où le premier s’est arrêté,  Joanna Hogg fait encore évoluer son dispositif, en ajoutant une nouvelle dimension à ces souvenirs. La mise en abîme des souvenirs de Julie et de ses propres souvenirs, est proprement étourdissante. Cette fois-ci, la cinéaste questionne la subjectivité de ces  souvenirs, et son héroïne Julie change définitivement d’avis pour son film de fin d’études, et choisit de mettre en image cette relation pourtant  tragique qu’elle a vécue dans un déploiement de poésie, en s’éloignant de la réalité, peut-être pour mieux se rapprocher de sa vérité. Et le spectateur se demande jusqu’à quel point  à son tour la réalisatrice s’est éloignée elle-même de son vécu en réalisant son film. The Souvenir est proprement vertigineux, un véritable méta cinéma, et fait appel d’une manière flatteuse et rare à l’intelligence de son audience. Si le premier film se refermait sur la problématique de son devenir de jeune femme adulte et amoureuse, le deuxième redonne une part belle aux questionnements de la cinéaste sur l’art, ses questionnements d’alors, et ceux d’aujourd’hui.

Joanna Hogg est à la limite du film expérimental avec The Souvenir. Elle mélange des acteurs professionnels et non professionnels. Elle ne dévoile le scénario qu’au fur et à mesure du tournage, en donnant sa version des faits, laissant les acteurs se débrouiller avec ce matériau et improviser presque entièrement leurs dialogues, d’où cette sensation très forte de naturalisme. Et bien sûr, Julie fait de même pour son propre film. Jusqu’à la dernière image, le spectateur sera servi en belles surprises. Il est grand temps en France de donner la place qu’elle mérite à cette grande cinéaste qu’est Joanna Hogg, ne serait-ce que par une plus grande diffusion de ses œuvres en dehors de Paris.

Soulignons enfin la performance de Honor Swinton-Byrne qui a réussi haut la main à figurer ce personnage des années 80, atypique et riche. Ariane Labed, l’amie réalisatrice française est également un bon casting, ainsi que Tom Burke, et cerise sur le gâteau, l’immense Tilda Swinton. Swinton est une très bonne amie de longue date de Hogg, Honor est sa fille.  L’idée de laisser Honor Swinton-Byrne déployer ses ailes dans la proximité de sa vraie mère (mère également de son personnage) apporte une touche spéciale de plus dans un film où rêves, souvenirs et réalités se fondent dans un seul univers complexe…

 

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Bande annonce

 

https://www.youtube.com/watch?v=aFvwSdcuXrQ

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Fiche technique

Titre original : The Souvenir Part I, The Souvenir Part II
Réalisateur : Joanna Hogg
Scénario : Joanna Hogg
Interprétation : Tilda Swinton (Rosalind), Honor Swinton Byrne (Julie), James Spencer Ashworth (William), Tom Burke (Anthony), Alice McMillan (Elisa), Oli Bauer (Simon), Ariane Labed (Garance), Jaygann Ayeh (Marland), Richard Ayoade (Patrick), Tosin Cole (Phil), Jack McMullen (Jack)
Photographie : David Raedeker
Montage : Helle Le Fevre
Producteurs:, Ed Guiney, Joanna Hogg, Luke Schiller, Andrew Lowe,Emma Norton
Maisons de Production : Sikelia Productions
Distribution (France) : Condor Distribution
Récompenses :  Grand Prix du Jury – Festival de Sundfance
Durée : 120 & 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Février 2022
Royaume Uni – États-Unis – 2019 & 2021

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4.5

Out of the Blue (1980) de Dennis Hopper : …and into the black

Quel destin curieux que celui de Dennis Hopper ! Electron libre, insoumis chronique devenu l’idole de toute une génération avec Easy Rider (1969), conspué à l’occasion de son œuvre suivante, paria toxicomane, et enfin phénix improbable demeuré en marge du « système » jusqu’à la fin de sa vie. L’homme mérite une reconnaissance bien plus large que celle obtenue par son mythique film de motards, sa carrière de cinéaste (du moins jusqu’à la fin des années 80) se révélant remarquable. Il existe heureusement des passionnés qui ne comptent pas leurs efforts pour lui redonner vie, ce dont témoigne la restauration de son troisième opus Out of the Blue, réalisé près de dix ans après la descente en flammes de The Last Movie. Elle est accompagnée de suppléments tout simplement indispensables dans cette édition signée Potemkine.

My my, hey hey

Rock and roll is here to stay

It’s better to burn out

Than to fade away

My my, hey hey

Neil Young

En 1980, le moins que l’on puisse dire est que Dennis Hopper est persona non grata aux yeux de toute l’industrie cinématographique américaine. Une énième victime de la célébrité fugace, qui vous fait passer du jour au lendemain de la lumière à l’ombre. Le parcours de l’acteur né au Kansas en 1936 n’a jamais ressemblé à une voie toute tracée. Le rejet et le bannissement, cet anti-conventionnel farouche les a déjà connus, mais jamais à cette échelle. Après un début de carrière plus que prometteur dans le sillage de son ami et idole James Dean, le décès de ce dernier en 1955 et une embrouille fameuse avec le cinéaste vétéran Henry Hathaway condamnent sa « première » ascension. John Wayne, un ami de la famille, met fin à une traversée du désert (déjà !) de sept années, au cours desquelles les portes de Hollywood restèrent fermées au jeune comédien. Mais les temps changent et, ironie suprême, Hopper va bientôt découvrir que son caractère de marginal correspond désormais à la mentalité des années 60 et, surtout, au Nouvel Hollywood qui naît alors et qui va faire les beaux jours du cinéma indépendant américain.

Hopper évolue en effet au sein d’un groupuscule créatif hautement recommandable surnommé aujourd’hui « BBS », du nom de la société de production fondée par Bob Rafelson, Bert Schneider (le duo avait auparavant fondé Raybert Productions) et Stephen Blauner. Ainsi que le résume parfaitement Jean-Baptiste Thoret dans les suppléments de cette édition (lire plus bas), si Roger Corman est aujourd’hui reconnu comme le principal inspirateur du Nouvel Hollywood (Demme, Coppola, Scorsese, Cameron, etc.), la BBS en est le vrai « réacteur » créatif. Le succès de la série The Monkees, qui créa de toutes pièces le groupe du même nom promis à un bel avenir, permit à la société de production de se lancer dans des projets cinématographiques qui apportèrent un véritable vent de fraîcheur dans l’industrie. Le public fut au rendez-vous, comme le prouva le succès spectaculaire de La Dernière Séance (Peter Bogdanovich/1971). Un certain Jack Nicholson, ami du groupe, fut également mis sur orbite grâce à des œuvres remarquables comme Cinq pièces faciles (Rafelson/1970) et The King of Marvin Gardens (Rafelson/1972). Mieux encore : la BBS, à qui tout semblait sourire, décida en 1969 de soutenir Dennis Hopper, pourtant inexpérimenté en la matière et encore récemment exclu du « système », dans sa première réalisation. Easy Rider ne sera pas seulement un succès, ce sera un phénomène de la contre-culture, LE film de la génération hippie.

Sur le toit du monde, courtisé par tous les grands studios un peu dépassés par le triomphe de Easy Rider (60 millions de dollars au box-office pour un budget plus de cent fois inférieur, sans parler de l’influence considérable sur les mentalités de l’époque), la nouvelle star du moment se lance en 1971 dans le tournage de son second long-métrage, appuyé par une major (Universal Pictures), un budget confortable et, surtout, une liberté artistique totale (une condition totalement inédite à l’époque). Parti tourner The Last Movie au Pérou, le cinéaste dont la consommation de drogue est devenue ingérable, sabote son propre film en s’écartant largement du scénario de Stewart Stern et en invitant les comédiens à de multiples improvisations. Plus grave encore : il ne cesse de remonter son film, étirant la postproduction bien au-delà du délai imparti. A sa sortie, The Last Movie est renié par Universal (qui le distribue sous plusieurs titres différents), démoli par la critique et haï par le public. Anéanti, Hopper s’exile lui-même d’Hollywood et ne tournera plus pendant près de dix ans…

La décennie 1970 est un cauchemar sans fin. Sombrant de plus en plus dans l’addiction à la cocaïne (entre autres) et l’autodestruction, Hopper survit en tournant essentiellement en-dehors de son pays, notamment pour Wim Wenders (L’Ami américain/1977). C’est dans ce contexte qu’il se retrouve en 1980 dans une petite production canadienne, CeBe. Le film est mis en scène par le néophyte Leonard Yakir et raconte l’histoire d’une jeune fille tourmentée qu’un gentil psychanalyste va sauver de parents dysfonctionnels. Yakir est rapidement dépassé, les rushes sont jugés inexploitables ; le tournage est sur le point d’être arrêté. Le directeur de production Paul Lewis, un ami de Hopper ayant collaboré à Easy Rider et The Last Movie, lui propose alors de reprendre la mise en scène au pied levé. Au fond du trou, Hopper saisit la main tendue, mais à une condition : il veut réécrire le script. En quelques jours à peine, il transforme la production familiale CeBe en un drame punk et nihiliste : Out of the Blue. Le titre est tiré d’une chanson de son ami Neil Young, qui accepte qu’elle soit incluse dans la bande originale du film.

Raymond Burr, qui jouait le rôle principal du psychanalyste dans le projet initial, voit sa présence à l’écran réduite à une poignée de scènes, au profit de Linda Manz, dix-neuf ans à l’époque (mais elle paraît bien plus jeune à l’écran), dans le rôle de Cebe, l’adolescente passionnée d’Elvis et de punk. Son père Don (Dennis Hopper) est en prison après avoir, quelques années plus tôt, tué des enfants dans un terrible accident de la route dont le souvenir hante sa fille. Sa mère Kathy (Sharon Farrell), quant à elle, passe son temps à se droguer et multiplie les aventures. Lorsque Don est libéré de prison, ses tentatives pour remettre sa vie et celle de sa famille sur les rails sont tuées dans l’œuf par le mode de vie destructeur avec lequel il renoue bien vite ainsi que par ses mauvaises fréquentations. Entourée de ces deux âmes perdues, Cebe fait tout pour se mettre en danger : elle fume, fugue, vole une voiture, fréquente des lieux interlopes, manque de se faire violer, etc. Elle trahit pourtant son âge et sa fragilité dès qu’elle converse avec son ours en peluche ou suce son pouce comme une enfant quand elle est en détresse.

Le film peut se voir comme une fausse suite de Easy Rider. On y retrouve les principes stylistiques de la BBS et de Dennis Hopper en particulier : personnages instables, comportements étranges, longs plans-séquence, dialogues qui semblent improvisés (même si tout était écrit), etc. Hopper ne filme que des marginaux et des lieux où personne d’autre ne pose sa caméra. Dans les deux films, tout est semblable, mais tout est différent. Dix ans après Easy Rider, le monde a radicalement changé. L’idéalisme hippie a fait long feu, la sensation de liberté absolue s’est muée en désespoir, l’expérience des drogues s’est muée en une addiction pitoyable, la liberté sexuelle s’est muée en de sordides déviances (la fin du film indique clairement que Cebe a été victime d’inceste de la part de son père), les bécanes rutilantes vrombissant sur les routes infinies se sont muées en des engins de chantier dans une décharge… Le rock ‘n roll est devenu le punk, Elvis a passé le témoin à Johnny Rotten (Cebe ne doute d’ailleurs pas de leur filiation). Dans les trois premiers films de Hopper, la conclusion explosive est en revanche la même. Dans Out of the Blue, Cebe ne voit d’autre résolution à son « enfer parental » qu’une sorte de nihilisme punk, radical et définitif.

En tant que cinéaste et en tant qu’homme, Dennis Hopper incarne le désenchantement de la contre-culture. Le revoir dans Out of the Blue permet de constater, mieux que les mots ne pourraient le décrire, à quel point le rebelle hippie revient de loin. Son regard, son élocution, son comportement erratique ne sont pas ceux du comédien, mais de l’homme. Les longues années marquées par une consommation vertigineuse d’alcool et de drogues, la paranoïa et les nombreuses extravagances l’ont durablement marqué. Elles ne sont pas encore un lointain souvenir en 1980, bien au contraire, mais Out of the Blue constituera bel et bien l’amorce d’un nouveau départ pour le comédien et cinéaste qui, dix années durant, aura incarné essentiellement des types à moitié cinglés, comme l’illustre à merveille son rôle du photographe dans Apocalypse Now (1979), dont les conditions de tournage cauchemardesques correspondaient à merveille à l’existence de Dennis Hopper à cette époque. En 1983, il rentrera enfin en cure de désintoxication, et sa carrière prendra une tournure plus constructive quelques années plus tard, grâce à sa prestation inoubliable dans le Blue Velvet de David Lynch – il convaincra le cinéaste en lui déclarant « Tu dois me laisser jouer Frank Booth. Car je suis Frank Booth ! ».

Pour le cinéphile, l’expérience Out of the Blue se vit donc à plusieurs niveaux. Comme objet artistique, bien sûr, car le film est l’incarnation d’un cinéma expérimental, cru, imprévisible, avec des personnages chaotiques sans cesse au bord de la rupture, le portrait de laissés-pour-compte qui semblent incapables d’affronter les vicissitudes de la vie. Mais aussi comme le témoignage d’un changement d’époque, de la transformation de la société américaine. Comme la fin brutale d’une utopie et du triomphe de la société de consommation qui ne fait pas de cadeau aux « inadaptés ». Enfin, comme une exploration fascinante de la psyché d’un artiste regretté, un indompté alors au fond du gouffre, mais dont le talent enfoui rejaillit soudain, sans contrôle ni filtre. A sa façon, Out of the Blue fut bel et bien, comme son prédécesseur, le film phare d’une époque. 

Synopsis : Don, un camionneur alcoolique et désabusé, a percuté un bus rempli d’enfants. Tandis qu’il purge une peine de prison, Katie, sa femme, se réfugie dans la drogue et les bras d’autres hommes, et Cindy, sa fille, multiplie les fugues et ne jure que par Elvis Presley et Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols. Lorsqu’il est libéré, Don tente d’impulser un nouveau départ à une famille anéantie. Mais les démons du passé ressurgissent… 

SUPPLEMENTS 

Le moins que l’on puisse dire est qu’avec cette édition restaurée en 4K, Potemkine ne s’est pas moqué de son monde. Outre le Blu-ray et le DVD du film inclus dans un joli boîtier digipack, nous avons en effet droit à près de trois heures de suppléments aussi riches que complémentaires (entretien d’époque, document consacré à la restauration du film, et analyse critique). Et encore ceux-ci ne tiennent-ils pas compte du commentaire audio de Dennis Hopper, du producteur John Alan Simon, qui a présidé à la restauration du film, et du directeur de production (production manager) Paul Lewis, que ne manqueront pas d’écouter attentivement tous les aficionados du film.

La pièce de résistance consiste, à n’en pas douter, en cet entretien de Dennis Hopper de plus de 90 minutes, mené par le très informé Tony Watts et daté de 1984. Il est important de mentionner l’année, car elle correspond précisément au moment où Hopper reprenait sa vie en main, ce dont témoigne la qualité de cet entretien. L’acteur/réalisateur y apparaît détendu, curieux, sensible, modeste et très cultivé, à mille lieues de la caricature qu’il était encore quelques années plus tôt. Particulièrement nourrie, la conversation revient sur toute la vie de Hopper, de sa jeunesse au Kansas, où il s’intéressa rapidement à l’art (poésie, peinture, photographie), à ses premiers rôles, en passant par son déménagement en Californie, ses débuts marqués par une amitié sincère avec James Dean, son admiration pour Brando et Clift, sa formation à l’Actors Studio (que Dean lui déconseilla de suivre !) ou encore son embrouille avec Hathaway (La Fureur des hommes, en 1958). On y évoque bien sûr le succès aussi incroyable que surprenant de Easy Rider, symbole de toute une époque, le groupe d’amis de la BBS (Jack Nicholson, Bob Rafelson, Bert Schneider, Terrence Malick…), l’échec terrible de The Last Movie et, dans les vingt dernières minutes, Out of the Blue à propos duquel Hopper se livre avec beaucoup d’honnêteté. Les deux hommes parcourent également ensemble les rôles qu’obtint Hopper lors de sa traversée du désert, notamment pour Wim Wenders (qu’il qualifie de meilleur cinéaste avec lequel il ait travaillé), Peckinpah, Coppola (Hopper revient sur ses problèmes avec Brando, qu’il adulait et avec lequel il ne souhaitait échanger qu’une seule réplique, ce qu’il n’obtint pas, leurs scènes ensemble ayant été tournées séparément), ou encore dans Human Highway de Neil Young. Comparer la qualité et la sincérité de cet entretien-fleuve aux habitudes actuelles consistant en des capsules promotionnelles ou des passages ultra-scriptés dans des talk shows dont on ne retient strictement rien, cela donne envie de pleurer…

L’entretien croisé qui nous est ensuite proposé est bien plus récent, puisqu’il a été réalisé en 2020 lors du Montclair Film Festival (New Jersey). On y retrouve le producteur John Alan Simon ainsi que l’actrice et productrice Elizabeth Karr. Il s’agit d’un complément intéressant à l’interview de Hopper puisque le sujet est ici le « parcours » de la restauration du film. Si le document s’adresse forcément à un public plus ciblé, il est l’occasion de rappeler l’importance de véritables passionnés comme Simon et Karr dans le destin d’œuvres un peu oubliées ou maudites, leur rôle dans la découverte de celles-ci par un public nouveau. Un travail de l’ombre qui méritait bien, pour une fois, les honneurs d’un entretien spécifique.

Enfin, on termine par une analyse proposée par le réalisateur, historien et critique Jean-Baptiste Thoret, un « bon client » que l’on retrouve souvent, et pour notre plus grand plaisir, dans les suppléments de Blu-ray/DVD. Il livre ici un commentaire particulièrement exhaustif et brillant sur le film, mais aussi sur la carrière de Dennis Hopper, un artiste qui fut démoli après avoir été adulé. Thoret s’étend notamment sur The Last Movie, imaginé comme un grand opéra psychédélique, mais qui fut un échec et l’objet de moqueries. Hopper sortit de l’expérience anéanti et devint rapidement une caricature du « hippie dégénéré », même si Thoret souhaite réhabiliter certaines œuvres dans lesquelles il est apparu au cours des années suivantes, notamment Tracks de Henry Jaglom (1976), un des premiers films américains traitant du retour d’un vétéran du Vietnam. Thoret souligne également l’importance de la BBS et de Paul Lewis dans la carrière du comédien-réalisateur. La seconde partie de l’entretien est consacrée à une analyse très intéressante de Out of the Blue, dont Thoret ne néglige aucun aspect : le montage déroutant constitué d’ellipses et de présages, la construction et la motivation des personnages, les longs plans-séquence, l’influence du style de la BBS, la symbolique punk succédant à celle de la contre-culture des années 60, l’idée de rédemption systématiquement annihilée, etc. Le courage de Hopper, enfin, qui, après des années de purgatoire, revint à l’écriture et à la mise en scène sans se compromettre, en proposant un film confrontant, malaisant, radical, anti-conventionnel, alternatif. A l’image de son œuvre, l’artiste respecte ainsi le code de conduite édicté par Neil Young dans la chanson-titre : « il vaut mieux brûler que s’éteindre à petit feu »

Un minuscule bémol : dans les bonus vidéo, on ne trouve pas d’indication de contexte. Pour connaître l’identité des personnes interrogées ou la date d’un document, il faut donc s’en référer au boîtier du Blu-ray/DVD. Pour le reste, nous adressons les félicitations du jury à l’éditeur, qui a magnifiquement réhabilité ce film essentiel en l’accompagnant de succulentes petites douceurs. Un must ! 

Suppléments de l’édition combo Blu-ray/DVD :

  • Commentaire audio de Dennis Hopper, John Alan Simon et Paul Lewis
  • Interview de Dennis Hopper par Tony Watts (1984, 97 min)
  • Entretien avec John Alan Simon et Elizabeth Karr au Montclair Film Festival (2020, 30 min)
  • Entretien avec Jean-Baptiste Thoret (48 min)

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

5

Les 20 meilleurs films avec Tom Hardy

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Le film avec Tom Hardy est un film de variété inhabituel, dans lequel les fusillades peuvent être mêlées à des drames personnels, mais la dynamique prend le pas sur le développement de l’intrigue et garantit un spectacle palpitant. S’extirpant rarement des rôles secondaires, l’acteur s’intègre avec assurance aux personnages, complétant ainsi le film. Ayant travaillé avec le maître de la cinématographie moderne, Nolan, il est fermement ancré dans les films du réalisateur, jouant un soldat de la Seconde Guerre mondiale et l’un des membres de l’équipe d’embrigadement des esprits. Tom parvient à ne pas gâcher un classique, son apparition dans Mad Max recréant l’image du célèbre personnage de Mel Gibson.

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Les rôles principaux sont tout aussi bons. La réincarnation à l’écran du fils du maître d’arts martiaux a élevé Hardy, montrant au monde entier qu’il pouvait incarner un personnage central grâce à ses talents d’acteur, et ces dernières années ont cimenté dans l’esprit des gens une forte association avec le personnage de Venom de Marvel.

Le dernier film de l’acteur, Venom 2, s’appuie sur sa présence musclée et menaçante à l’écran, mais il existe une autre facette qui transparaît dans certains des grands rôles de Hardy.

Catherine Morel nous a aidés à rassembler les meilleurs films de Tom Hardy dans cette liste. Elle travaille comme rédactrice web du projet FRcasinospot. Elle a récemment écrit une critique de l’un des jeux basés sur un film de Tom Hardy. Inspirée par son travail, elle a décidé de partager toutes les informations qu’elle a recueillies. La liste des films Tom Hardy, va du moins populaire au plus populaire.

20. Rocknrolla (2008)

La carrière de Tom Hardy ne comporte pas autant de rôles de moqueurs que l’on pourrait le croire, bien qu’il ait joué dans ce film et dans Layer Cake de Matthew Vaughn, où il incarne l’un des membres peu enthousiastes d’une équipe dirigée par le dealer de cocaïne au professionnalisme glacial de Daniel Craig. Dans le célèbre drame de gangsters de Guy Ritchie, il joue le rôle de Handsome Bob, un bâtard un peu louche, avec une vie sentimentale secrète, qui travaille avec Idris Elba. Le film m’a fait grincer des dents, mais Hardy y apporte un peu de son charisme truculent si caractéristique.

19. This Means War (2012)

C’est un film douteux pour les fans de Hardy.  Dans cette comédie frénétique et tendue, Hardy joue un agent fédéral super dur, un superlad cockney avec un pull à col en V et une démarche simiesque. Son partenaire est le beau gosse Chris Pine. Les deux hommes tombent sous le charme de l’adorable Reese Witherspoon et utilisent tout leur attirail de logiciels espions pour s’espionner mutuellement lors des sorties de Reese.

18. Venom (2018)

Hardy mérite un rôle de premier plan dans un film Marvel – et il est l’un des très rares acteurs qui seraient aussi crédibles en tant que super-héros ou super-vilain. Mais ce n’est pas celui-là. Il joue ici le rôle d’un journaliste d’investigation coriace, Eddie Brock, qui s’attaque aux méchants des entreprises dans son émission hebdomadaire en ligne. Mais il « fusionne », horriblement, avec un organisme symbiote importé de l’espace par précisément le genre de mastodonte commercial maléfique qu’il dénonce dans son émission et devient le monstrueux Venom. L’élément de comédie générale n’est vraiment pas le truc de Hardy.

17. Marie Antoinette (2006)

Hardy a un rôle minuscule dans le film de Sofia Coppola, celui de Raumont, le noble mécontent de la cour de Marie-Antoinette, un jeune intrigant qui participe assez activement à la politique du pouvoir de l’époque, mais sans le statut auquel il pense avoir droit. Si Hardy est relativement discret dans ce rôle, c’est probablement parce qu’il n’est pas tout à fait crédible en tant que beau garçon et qu’il n’a pas encore développé son apparence plus massive et plus macho.

16. Enfant 44 (2015)

Hardy est ici bien dans sa phase de beau gosse impassible dans cette adaptation lourde du best-seller historique, situé dans l’Union soviétique d’après-guerre et basé sur un cas réel. Hardy incarne Leo Demidov, le soldat qui a hissé le drapeau rouge au sommet du Reichstag à Berlin en 1945 et qui est ensuite devenu agent de sécurité. Il est sur la piste d’un tueur en série, mais il est détesté par le régime pour son refus catégorique de dénoncer sa femme pour une accusation montée de toutes pièces. C’est un film lourd, mais Hardy y apporte une masse musculaire d’acteur.

15. The Reckoning (2002)

Hardy a pris le large et a été suffisamment confiant dans sa masculinité pour jouer un personnage très difficile à cerner dans ce film étrange qui se déroule au 14e siècle. Il met en scène une troupe de saltimbanques dirigée par Willem Dafoe ; l’un d’eux, Straw, interprété par Hardy, est spécialisé dans le travestissement et l’application de rouge à lèvres avec une précision délicate avant de monter sur scène.

14. Lawless (2012)

Hardy n’est pas spécialement connu pour les tricots à motifs, mais peut-être devrait-il l’être, compte tenu de ses vêtements laineux dans ce drame mafieux gonzo-violent de l’époque de la prohibition. Il incarne le pince-sans-rire Forrest Bondurant, un trafiquant de gnôle en Virginie dont le pull-over a vraiment besoin d’un lavage à la main. Son frère est Howard, joué par Jason Clarke, et il y a un jeune frère nerveux, Jack, joué par Shia LaBeouf. La présence lente et froide de Hardy donne du lest au film.

13. Warrior (2011)

Ce film a été largement considéré à l’époque comme un film de choc et d’action. Hardy incarne Tommy, un vétéran de la guerre d’Irak qui rentre chez lui à Philadelphie pour régler ses comptes avec son père alcoolique et tyrannique, Paddy, joué par Nick Nolte. Le père accepte avec contrariété d’entraîner Tommy dans sa carrière de combattant de MMA, mais l’adversaire de Tommy s’avère être son frère Brendan, interprété par Joel Edgerton. C’est du réchauffé, mais Hardy est d’un charisme contagieux.

12. Dunkirk (2017)

Ce n’est qu’un caméo de retour, mais quel caméo et quel film, d’un réalisateur qui a donné à Hardy certains de ses meilleurs rôles. La scène est le miracle de la victoire après la défaite de Dunkerque, lorsque des milliers de soldats britanniques échoués ont été sauvés des plages du nord de la France à l’aide d’une courageuse flottille de petits bateaux. Hardy joue le rôle de Farrier, le seul pilote de la RAF qui combat l’ennemi au-dessus de ses têtes au prix de risques presque suicidaires. Ce rôle est d’autant plus important que la RAF a été critiquée pour son incapacité à fournir une couverture aérienne suffisante pendant l’évacuation.

11. Capone (2020)

Une performance très étrange mais saisissante de Hardy dans le rôle d’Al Capone, vieillissant prématurément, assigné à résidence en Floride dans la dernière année de sa vie, souffrant de démence et de syphilis, commençant à avoir des hallucinations et ayant la fâcheuse habitude de se salir dans les moments de stress. Hardy grogne et râle ses insultes en italien et en anglais.

10. Bronson (2008)

De nombreux connaisseurs d’Hardy pensent que c’est ce film du provocateur danois Nicolas Winding Refn qui a vraiment propulsé l’acteur dans la cour des grands. En effet, il a pris 45 kilos (ce qui lui conférait une nouvelle corpulence et une nouvelle solidité à la Russell Crowe) pour incarner le célèbre prisonnier britannique Charles Bronson (un nom qu’il s’est lui-même donné, puisqu’il est né Michael Peterson), un condamné à perpétuité dont les délires bizarres et la propension à la violence en prison l’ont maintenu en prison pendant les trois dernières décennies. Bronson s’adresse directement au public, comme un tour de music-hall drolatique et pimpant. C’est un film étrange, mais une performance forte de Hardy.

9. Legend (2015)

Jouer des jumeaux est une épreuve pour tout acteur, et Hardy s’y attaque avec brio dans ce double rôle pour lequel il est sûrement né – Reggie et Ronnie Kray, les hideux frères et sœurs cockney qui régnaient sur les gangs de l’East End dans les années 1960.

Reggie est le plus rationnel, bien que sans lunettes, tandis que Ronnie est fou à lier, avec des lunettes et un peu plus de poids. Le Ronnie de Hardy a un regard perpétuel de désapprobation psychopathe, insistant sur sa propre homosexualité d’une voix grondante, comme un effrayant Tommy Cooper.

Le cœur de leur activité était la protection des casinos clandestins et des maisons de jeu. Les frères Kray aimaient aussi jouer eux-mêmes à la roulette dans l’un de leurs casinos clandestins. Des journalistes avaient écrit sur l’addiction au jeu de Tom Hardy, mais il a été révélé que l’acteur n’avait jamais fréquenté les casinos que dans les films.

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8. London Road (2015)

Cet excellent film sous-estimé de Rufus Norris a été l’une des expériences cinématographiques les plus saisissantes de la dernière décennie : un opéra cinématographique basé sur l’affaire du tueur en série d’Ipswich de 2006, dans un style reportage verbatim, tiré des récits de témoins oculaires – basé sur la pièce de théâtre du National Theatre de Londres. Hardy joue le rôle de Mark, un chauffeur de minicab qui a une fonction chorégraphique, chantant sa propre expertise sur le sujet de l’homicide psychopathe. Il dit sur la défensive : « J’ai étudié les tueurs en série ; ça ne veut pas dire que j’en suis un. » (Mais il y a une pause inquiétante avant la phrase : « J’en suis un. ») C’est ce qui se rapproche le plus de Travis Bickle pour Hardy.

7. Inception (2010)

Dans le thriller cérébral vertigineux de Nolan, Hardy fait partie d’une équipe dirigée par Cobb (Leonardo DiCaprio), un pirate informatique spécialisé dans l’espionnage industriel dont la spécialité est d’envahir le subconscient des gens afin de voler leurs secrets commerciaux. Ou, dans le cas présent, pour orchestrer l’implantation (ou la naissance) d’une idée qui fera voler en éclats un empire commercial. Hardy est Eames, l’homme de Cobb, dont la spécialité est l’usurpation d’identité, une compétence très utile pour manipuler l’ennemi. C’est un rôle plus posé, plus lisse et plus sinueux que ce que nous attendons de Hardy, et le film de Nolan fait ressortir tout le style latent et la menace de l’acteur.

6. The Dark Knight Rises (2012)

Il s’agit d’un autre des rôles lourds qui ont permis à Hardy de se faire connaître. Dans le troisième et dernier des films Dark Knight de Nolan, Hardy joue le puissant et impitoyable Bane, qui affronte Batman. Bane est un homme masqué avec un lourd respirateur en cuir pour cacher un affreux défigurement et il est le chef d’une armée souterraine de mécontents. Le plus curieux, c’est qu’il parle de manière plutôt indistincte à travers son masque et qu’il faut souvent se concentrer très fort pour comprendre ce qu’il dit. On dirait Dark Vador qui crie, tout en jouant de l’accordéon basse à travers un pot d’échappement de Harley Davidson. Mais Hardy ne se donne jamais à moins de 100%.

5. The Revenant (2015)

Il s’agit probablement du rôle le plus purement méchant et le plus réussi de la carrière d’Hardy, même s’il aurait pu tout aussi bien jouer le rôle principal. Leonardo DiCaprio joue le rôle du véritable pionnier du XIXe siècle, Hugh Glass, qui faisait partie d’un corps expéditionnaire chargé d’établir une base de trappeurs de fourrures dans le Missouri. John Fitzgerald, interprété par Hardy, est l’un des hommes sournois travaillant à ses côtés. Il abandonne Glass à sa perte après que le groupe a été attaqué par une tribu de guerriers, et réclame ensuite une rémunération supplémentaire pour lui avoir soi-disant offert un enterrement chrétien. Mais Glass est toujours en vie, il survit contre toute attente et vient pour se venger. D’une certaine manière, Hardy est là pour incarner tout ce que le personnage de DiCaprio combat : il doit être un adversaire alpha digne de ce nom, et pas seulement méchant et fourbe. Sa présence malveillante et glauque marque le début et la fin du film – nous nous dirigeons vers une confrontation puissante.

4. Tinker Tailor Soldier Spy (2011)

Les thrillers de John Le Carré sont bien loin des fantasmes romantiques de James Bond. Le sien est un monde de gars ennuyeux dans des costumes ennuyeux qui essaient de ne pas penser aux compromis et aux trahisons minables et honteux. Mais dans cette excellente version de Tinker Tailor Soldier Spy, le personnage de Hardy, Ricki Tarr, est ce qui se rapproche le plus d’un personnage de 007, entouré de M et de Q. Il s’agit d’un jeune espion en bonne forme physique, qui fait un peu de casse-tête et de drague dans sa vie, et qui rend compte de façon spectaculaire à Smiley, le personnage de Gary Oldman, de son affectation à Istanbul. Il n’est pas chic comme les autres, et il porte une veste en peau de mouton, une chemise en jean racée – et Hardy a également une perruque rousse et blonde pour le rôle. L’accoutrement est peut-être à la limite de l’absurde, mais Hardy le porte bien et il est tout à fait cohérent avec l’époque.

3. The Drop (2014)

De tous les rôles principaux qu’a eus Hardy, celui-ci est probablement le plus conventionnellement sympathique et héroïque. Dans un drame criminel de Boston adapté d’une histoire de Dennis Lehane, Hardy joue un gars ordinaire et sympathique appelé Bob, qui travaille dans un bar appartenant à son cousin Marv (James Gandolfini). L’endroit est utilisé comme point de chute par les gangsters tchétchènes pour leur argent illégal. Bob sauve un chiot d’une poubelle voisine et cet acte d’altruisme et d’innocence déclenche une série d’événements dramatiques et tragiques. Bob est une figure unique dans le CV de Hardy : il est fondamentalement sympathique et racontable, et le visage et le style de Hardy ont toujours résisté à ce genre d’ingratitude. Son personnage de film Tom Hardy est également assez vulnérable, car il est malmené par un policier local et accusé par celui-ci de laisser tomber l’église. The Drop est, à bien des égards, une aberration pour Hardy, mais il pourrait indiquer la voie à suivre pour sa future carrière.

2. Mad Max : Fury Road (2015)

Pour la majorité de ses fans, c’est probablement le film clé de Hardy : Le reboot largement adoré de George Miller de sa franchise Mad Max – une fantaisie d’action bizarre de poursuite de convois dans le désert australien post-apocalyptique, où un seigneur de guerre contrôle le pétrole, l’eau, les balles et le lait. Hardy joue le rôle du taciturne Max Rockatansky (approximativement le personnage joué par Mel Gibson dans l’original), un ancien homme de loi intercepteur et maintenant un loup solitaire, tourmenté par les souvenirs de la femme et de l’enfant qu’il n’a pu sauver. Il est capturé par un chef haineux et emmené dans sa forteresse, d’où il s’échappe en compagnie de la charismatique Charlize Theron. Elle est à la tête d’une lutte féministe contre la tyrannie misogyne qui maintient les femmes opprimées, comme des animaux de ferme, et elle fait cause commune avec Max. Il s’agit presque d’un rôle de film muet pour Hardy, mais sa présence puissante, bourrue et violente et son visage féroce – robuste, mais aux lèvres sensuellement pleines – font de lui une caricature vivante de la rage sous le soleil du désert.

1. Locke (2013)

C’est l’heure de gloire de Hardy, un film qui montre ce qu’il peut vraiment faire en tant qu’acteur, alors que tous les films qui l’avaient rendu célèbre semblaient avoir supprimé les qualités mêmes de subtilité et de sensibilité qu’il montre ici. Hardy joue le rôle d’Ivan Locke, un chef de chantier britannique, et tout le film n’est qu’un plan de lui au volant de sa voiture, comme une dashcam, alors qu’il parle aux personnes importantes dans sa vie sur son téléphone portable mains libres. C’est un homme fiable, professionnel, sans émotions, qui était sur le point de superviser le coulage de milliers de tonnes de ciment humide dans les fondations d’un nouveau bâtiment dans les Midlands. Mais au moment où l’on a besoin de lui en personne, Locke abandonne le site et se dirige vers le sud de Londres. Il traverse une crise conjugale et une dépression émotionnelle, mais il tient bon ; le remarquable jeu de Hardy, qui en fait moins, montre les terribles dommages que cela lui inflige personnellement. C’est une performance vocale et physique qui pourrait être comparée à celle de Richard Burton, mais qui est une œuvre personnelle entièrement distincte. C’est le meilleur Hardy.

Conclusion

Les films de Tom Hardy obligent le public à éprouver de l’empathie pour le héros, même lorsqu’il s’agit d’un anti-héros. Les fans attendent les films Tom Hardy chaque année et suivent les nouvelles quotidiennement. Parmi ces nouvelles, Tom Hardy reprend le rôle Alfie Solomons dans Peaky Blinders. Le personnage de Tom Hardy dans la série est plus spectaculaire que le rôle de Cillian Murphy, ce qui prouve une fois de plus que Tom Hardy est l’un des meilleurs acteurs du 21 ème siècle.

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Le Geste Débordé : quand l’excès fait exploser les formes, la saturation envahit l’espace et le débordement redessine le monde

Le geste débordé est un geste qui dépasse. Il excède sa forme, déborde de son cadre, sature l’espace. Ce n’est plus un geste contenu : c’est un geste qui envahit, qui prolifère, qui se répand. Dans cet excès, quelque chose se révèle — une intensité incontrôlée, une saturation du mouvement, une dynamique qui ne connaît plus de limites.

Le geste débordé fracasse toute mesure, toute retenue, toute limite assignable : il excède sa forme originelle, déborde violemment de son cadre comme une crue qui emporte ses digues, sature l’espace jusqu’à l’étouffement en une prolifération vorace qui ne connaît ni frein ni rivage. Ce n’est plus un geste contenu, maîtrisé, prévisible : c’est une invasion en acte, une déflagration gestuelle qui envahit, prolifère, se répand en ondes concentriques d’énergie brute, révélant dans cet excès démesuré une intensité incontrôlée, une surcharge du mouvement où la limite n’est plus loi mais première victime d’une dynamique qui refuse toute borne.

1. Le geste excessif : intensité démesurée et prolifération sauvage

Le geste excessif explose sa propre mesure, amplifie son énergie jusqu’à la rendre irrespirable, multiplie ses effets au-delà de toute intention initiale pour devenir force centrifuge qui échappe à qui la porte. Il ne se contente pas d’être plus grand, plus fort : il devient poussée incontrôlée qui redéfinit l’espace par son seul débordement, transforme chaque trajectoire en raz-de-marée gestuel où l’intention première se noie sous l’ampleur de sa propre déflagration.

1.1. L’excès : intensité à l’état brut

L’excès fait du geste une machine à intensité pure : vitesse démultipliée jusqu’au flou, amplitude hypertrophiée qui balaie l’espace, densité musculaire saturée qui fait craquer les articulations sous la pression d’une énergie qui ne trouve plus de forme à habiter. Le geste excessif n’est plus expression mais poussée géologique, éruption où chaque muscle travaille à la rupture, où la maîtrise s’efface devant la violence d’un corps qui ne sait plus contenir ce qu’il déchaîne.

1.2. La prolifération : multiplication tentaculaire

L’excès prolifère comme une végétation invasive : le geste se dédouble, se fractionne, se propage en ramifications imprévues qui colonisent l’espace, chaque membre devenant centre d’une nouvelle explosion gestuelle indépendante. Un bras qui frappe devient tempête de bras, un tronc qui pivote engendre spirale de torses, une jambe qui avance déclenche avalanche de jambes : la prolifération fait du geste un organisme autonome qui se multiplie par lui-même, envahit par contagion, devient dynamique rhizomique où chaque point devient source d’expansion incontrôlée.

2. Le geste saturé : densité asphyxiante et surcharge critique

Le geste saturé remplit l’espace jusqu’à l’asphyxie, accumule les couches de mouvement jusqu’à l’opacité totale, superpose les impulsions jusqu’à créer une masse gestuelle compacte qui menace de s’effondrer sous son propre poids. Cette saturation n’est pas enrichissement mais engloutissement : elle densifie l’air, épaissit le temps, fait du moindre déplacement une matière gluante, presque solide, où chaque geste supplémentaire risque la rupture cataclysmique d’une structure déjà au bord de l’implosion.

2.1. La saturation : densité devenue matière

Le geste saturé devient compact, épais, opaque comme lave refroidie : il occupe chaque centimètre cube d’espace disponible, envahit chaque interstice de temps, densifie la présence corporelle jusqu’à la rendre presque gravitationnelle. Plus de vide, plus de respiration, plus de légèreté : chaque muscle hypertendu, chaque articulation surchargée, chaque trajectoire surimposée créent une matière gestuelle si dense qu’elle semble se solidifier dans l’air, transformer le mouvement en substance tellurique qui broie l’espace sous sa masse.

2.2. La surcharge : tension à rupture

La surcharge fait du geste une bombe à retardement : trop de directions contradictoires, trop d’énergies simultanées, trop d’amplitudes emboîtées créent une tension interne qui fait craquer le corps de l’intérieur. Les muscles se battent entre eux, les articulations grincent sous des forces opposées, le centre de gravité vacille sous l’assaut de mouvements incompatibles : le geste saturé n’est plus unifié mais champ de bataille, structure au bord de l’effondrement où chaque surcroît d’énergie menace l’explosion finale ou le gel paralysant.

3. Le geste débordé : invasion spatiale et excès continu

Le geste débordé abolit définitivement toute limite : il envahit l’espace comme une marée noire, déborde de tout cadre prévisible, se répand en ondes de choc qui redessinent la topographie même du monde sensible. Ce débordement n’est pas accidentel mais constitutif : le geste devient phénomène naturel, force élémentaire qui ne s’arrête plus devant les frontières du corps, de l’espace, du temps, mais les traverse, les dissout, les réinvente dans le mouvement même de son exubérance dévastatrice.

3.1. Le débordement : envahissement total

Le geste débordé envahit sans discrimination : il franchit les frontières corporelles, traverse les limites spatiales, colonise le temps par la durée même de son expansion. Bras qui s’allongent jusqu’à l’illimité, torses qui s’ouvrent comme failles géologiques, trajectoires qui percent les murs invisibles de l’anticipation : chaque limite devient poreuse, chaque cadre devient peau à déchirer, chaque intention devient prétexte à expansion qui ne s’arrête plus que devant l’épuisement physique ou l’effondrement structurel.

3.2. L’excès continu : forme devenue force autonome

L’excès ne s’épuise pas, ne se résorbe pas : il devient forme en soi, dynamique qui s’auto-alimente, mouvement qui trouve dans sa propre démesure les ressources de sa perpétuation. Le geste débordé n’a plus besoin d’intention extérieure : il est sa propre finalité, sa propre justification, sa propre transcendance, instabilité créatrice qui redéfinit le geste non comme moyen mais comme fin absolue, comme manière d’être-au-monde par l’exubérance même de son être.

4. Le geste débordé : crise de la forme dans la danse et la performance

Dans la danse, le geste débordé devient arme absolue contre la tyrannie de la forme : le danseur ne trace plus des lignes mais creuse des cratères, ne sculpte plus l’espace mais le submerge, ne compose plus des phrases mais déclenche des raz-de-marée gestuels où la virtuosité classique s’effondre sous l’assaut d’une expressivité qui ne supporte plus la retenue. Chaque membre devient tentaculaire, chaque articulation point d’explosion, chaque respiration prélude à l’invasion : la scène entière devient territoire conquis par cette sauvagerie gestuelle qui refuse toute domestication.

Dans la performance contemporaine, ce débordement devient critique radicale : il fracture la scène, dissout la frontière entre performer et spectateur, transforme le plateau en zone de catastrophe gestuelle où l’excès n’est plus défaut mais méthode, où la saturation devient langage, où le débordement fait du corps un territoire en état d’urgence permanente. Le geste débordé révèle alors sa vérité politique : capacité à occuper, à proliférer, à résister par l’exubérance même à toute tentative de cadrage, de normalisation, de réduction à la mesure.

L’excès : vérité dévorante du geste vivant

Le geste débordé révèle que le mouvement n’a de vérité que dans sa capacité à dépasser, à saturer, à envahir, à refuser toute limite comme toute mesure : excès qui explose les formes, saturation qui densifie le monde, débordement qui redessine les frontières de l’existant. Il montre que le geste vit pleinement dans cette démesure qui le dépasse autant qu’il la porte, dans cette prolifération qui le dépasse autant qu’il la génère, dans cette violence créatrice qui fait de l’instabilité non un défaut mais la condition même de sa souveraineté. Excès, saturation, débordement : autant de noms pour la grandeur tragique d’un geste qui ne se mesure plus à l’aune de la retenue, mais à celle de sa capacité à tout emporter sur son passage.

KSA émet un avertissement à Holland Casino après avoir promu des annonces de paris en ligne

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Kansspelautoriteit (KSA) est l’autorité néerlandaise qui contrôle le paysage des jeux d’argent. Son pouvoir d’action s’étend de la régulation au contrôle des opérateurs, notamment leurs pratiques. Ce mois, Holland Casino, le principal opérateur du pays a reçu un avertissement en raison de ses annonces relatives aux paris sportifs. On fait le point dans cet article.

parisjeu

Ce qui a valu l’avertissement à Holland Casino

En Hollande, la loi interdit la diffusion des annonces de paris, juste avant le début des matchs. Cette restriction s’applique aussi sur les matchs en cours et les annonces faites immédiatement après les rencontres. Lorsqu’une rencontre sportive a lieu, l’adrénaline monte d’un cran. Cela suscite de l’engouement et les pronostiqueurs n’ont pas toujours les idées claires sur l’issue des matchs.

En Hollande, la loi sur la diffusion des annonces a été faite dans le but de protéger les parieurs impulsifs. Curieusement, Holland Casino a dérogé à cette règle en faisant passer des annonces sur la chaine Eredivisie.nl durant des matchs, ce qui lui a valu un avertissement.

De plus, ce mois-ci, Kansspelautoriteit s’est également adressé aux joueurs aux Pays-Bas qui jouaient toujours en ligne via des opérateurs illégaux, les avertissant d’opter pour des casinos sous licence qui offrent toujours des machines à sous populaires, au risque de devenir des cibles faciles pour les escrocs. C’est un conseil avisé, car les opérateurs illégaux ne visent que les gains quitte à opter pour les pratiques douteuses.

Zoom sur Holland Casino

Pour saisir la teneur de cet avertissement, il faut savoir l’importance de Holland Casino. Holland Casino est le principal opérateur du pays depuis 1975. La Fondation, gérée par l’Etat, avait le monopole des jeux d’argent dans le pays, que ce soit pour des paris sportifs ou des jeux de casino. Les bénéfices générés par la Fondation sont reversés dans les caisses de l’Etat.

Avec le vote de la loi KOA en Octobre 2021, d’autres opérateurs ont rejoint la danse des bookmakers agrées. Mais Holland casino demeure le principal acteur des jeux d’argent en ligne, raison pour laquelle il doit servir d’exemple. Il l’a d’ailleurs fait par le passé, en étant le meilleur opérateur luttant contre le jeu compulsif.

La KSA aux aguets des pratiques des opérateurs de jeux

Comme la Gambling Commission du Royaume Uni, le Kansspelautoriteit ne badine pas avec la santé mentale des néerlandais. En amont, une société d’inspection est en charge de l’équité des jeux. Le régulateur veille aussi  à la transparence des activités des différents opérateurs et au taux de reversement des gains. Par ailleurs, les outils de jeu responsable doivent être mis en place sur les casinos agrées, en l’occurrence la possibilité de s’auto-exclure en cas de nécessité.

Par ailleurs, la protection des données des joueurs est aussi un élément essentiel de sa politique. Chaque casino ou site de jeux d’argent a la responsabilité d’avoir des informations exactes sur ses joueurs, afin de faciliter leur prise en charge. La façon dont ces informations sont utilisées doivent être clairement définies et ne doivent pas sortir du cadre légal. On comprend mieux pourquoi l’autorité demande de ne pas jouer sur des sites illégaux qui ne respectent pas ce cahier de charges.

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« Le Livre de Cassandre » : deux mondes qui s’entrechoquent

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Avec « Le Livre de Cassandre », Olivier Péru, Benoît Dellac et Evgeniy Bornyakov publient aux éditions Soleil le second tome de la série No Zombies. On s’y intéresse plus particulièrement à Cassandra, vulnérabilisée, et encore marquée par ses souvenirs d’ancien mort-vivant.

« Quoi qu’on fasse pour oublier, pour se pardonner, on redevient pas tout à fait humain, pas tout à fait vivant. Quelque chose reste mort en nous. » Dans No Zombies, le mort-vivant n’est qu’un statut semi-permanent. Un vaccin permet en effet de ramener les morts à la vie, mais ces derniers demeurent assaillis de visions cauchemardesques, les horreurs qu’ils ont commises en tant que zombi étant rattachées à eux comme une seconde peau. Pour Cassandra, l’héroïne de ce second tome, cela se manifeste par des réminiscences d’un passé douloureux, où elle s’est notamment opposée à son mari et son enfant.

Difficile de ne pas évoquer la série télévisée The Walking Dead quand on analyse une œuvre mettant en scène des morts-vivants. Cette fois, c’est l’édification d’un village fortifié, le Kellerman’s camp, qui nous rappelle forcément Woodbury. Là-bas, des jeunes protagonistes se sont rassemblés autour d’un professeur : leurs parents ont en effet tous mystérieusement disparu après avoir franchi les barricades de la ville. Cassandra, Joseph et Ruben font ainsi la rencontre d’une communauté qui peine à accepter l’idée qu’un vaccin pourrait lui ramener les siens.

« Le Livre de Cassandre » ne déroge pas à ce qui a été initié dans cette nouvelle série : ambiance post-apocalyptique, hordes de zombis, communautés repliées sur elles-mêmes, héros messianiques colportant le vaccin… Là où Joseph était préoccupé par son frère dans le premier tome, cette fois c’est Cassandra qui apparaît vulnérable, en proie à la température et aux visions d’horreur, de telle sorte qu’on se demande si le mort-vivant tapi en elle ne va pas surgir à nouveau. La psyché du personnage est d’ailleurs effeuillée avec beaucoup d’à-propos : ancienne sportive désormais diminuée, vivant avec les remords de sa vie de zombi, elle songe au suicide, sans l’avouer à ses compagnons de route.

Au-delà du changement de protagoniste principal, deux particularités distinguent cet épisode de son prédécesseur : l’immunité offerte par des vaccins expérimentaux du gouvernement semble ramener à la vie plus rapidement les morts-vivants ; un étrange croquemitaine, pas étranger à ces protocoles vaccinaux, sévit aux alentours du Kellerman’s camp, dans un état hybride plutôt bien pensé. Entre ces événements, qui nourrissent abondamment l’intrigue et l’action, et un personnage de Cassandra plus profond qu’il n’y paraît, « Le Livre de Cassandre » tient toutes ses promesses et confirme que No Zombies est une série à suivre attentivement – et dont, notons-le, le second volume peut se lire indépendamment du premier.

No Zombies : Le Livre de Cassandre, Olivier Péru, Benoît Dellac et Evgeniy Bornyakov
Soleil, janvier 2022, 64 pages

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« Immonde ! » : les monstres de l’industrie

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Les éditions Glénat publient Immonde !, d’Élizabeth Holleville. Cette bande dessinée au long cours fait écho au cinéma de genre, en citant notamment David Cronenberg et Steven Spielberg, mais elle s’appuie aussi sur des enjeux plus contemporains, tels que la pollution industrielle, le changement climatique ou encore les identités sexuelles.

En page 11, Élizabeth Holleville donne à voir une paisible bourgade suburbaine, un peu à l’image de celle que J.J. Abrams met en scène dans Super 8. Les ponts entre les deux œuvres sont d’ailleurs nombreux : toutes deux reposent sur des jeunes protagonistes dont on adopte le point de vue, par ailleurs apprentis réalisateurs de films de genre, et bientôt confrontés à des créatures surnaturelles… En recadrant, page 12, la scénariste et dessinatrice d’Immonde ! insiste sur ce qui caractérise la ville de Morterre : l’entreprise Agemma semble la phagocyter dans une planche où elle apparaît, immense, à son arrière-plan. C’est dans ce cadre géographiquement restreint que Jonas et Camille, des adolescents de 17 ans, ainsi que leur nouvelle amie Nour, récemment débarquée de Paris, vont multiplier les rencontres étranges.

Partant, deux choses vont particulièrement nous intéresser : les personnages au seuil de leur vie d’adulte et la ville industrielle. Chacune est porteuse de ses propres meurtrissures. Camille, une fille se sentant garçon, ne remet pas seulement en question les assignations sexuelles. Elle verbalise tôt le mal-être adolescent, quand, à un arrêt de bus, elle fait l’objet de moqueries : « Pourquoi on nous congèle pas pendant l’adolescence ? On nous réveillerait à 18 ans, vierge d’acné et de traumatismes psychologiques. » Nour, qui vient de quitter Paris pour Morterre, voit se porter sur elle toutes sortes de préjugés, liés à son rang social (vient-elle de Paris… ou de sa banlieue ?) et à sa religion (ne mange-t-elle pas de viande parce qu’elle est végétarienne… ou musulmane ?). Quand elle se positionne au-delà de ses personnages, Élizabeth Holleville n’omet pas d’y inscrire d’autres enjeux. Agemma incarne ainsi à la fois la pollution industrielle, le cynisme capitalistique et la corruption politico-économique.

Pour bien le comprendre, il suffit de se reporter à quelques détails : une réunion à l’Hôtel de ville où un capitaine d’industrie invite la mairie à se préoccuper de ses affaires, c’est-à-dire le marché de Noël, et à le laisser vaquer à ses propres occupations ; un employé disparu réapparaissant avec de terribles excroissances sur le visage ; des salariés promus en échange de leur silence… Et puis, il y a cette tentation, certes exagérée, de recourir à des créatures nées de la pollution pour remédier aux carcans du code du travail : « À terme, non seulement nous pourrons les utiliser pour creuser nos propres galeries, mais de plus sans revendications ni maladies professionnelles… ils constituent les employés idéaux. » Comme le claironnent les graffitis apparaissant sur les murs de Morterre, Agemma empoisonne et défigure la ville. Et si ces cris d’alarme disparaissent si vite, c’est parce que cela a lieu dans un silence assourdissant. Est-ce si surprenant dès lors qu’Agemma a redonné vie à une ville qui se vidait auparavant de ses forces vives ?

Les dessins d’Immonde ! ne figurent probablement pas parmi les plus sophistiqués du genre, mais ils se prêtent parfaitement à l’univers portraituré par Élizabeth Holleville, dont la cohérence chromatique est d’ailleurs à saluer. Le récit est maîtrisé, pétri de références (parfois un peu trop voyantes) et arrimé à des personnages attachants. Les années 1970 et 1980, David Cronenberg, Steven Spielberg ou Stephen King : les influences apparaissant dans l’album sont nombreuses et populaires. Un extrait de Scanners, un poster de The Fly ou de Jaws, des malformations cronenbergiennes à la pelle, une ambiance très Stranger Things, des livres disséminés çà et là : Élizabeth Holleville s’emploie à augmenter son univers par le truchement de références cinématographiques et littéraires. La scénariste et dessinatrice parvient aussi à attirer l’attention du lecteur sur des sujets qui ne sont évoqués que de manière marginale : on apprend au détour d’un extrait vidéo que des singes se disputent une source d’eau à cause de la sécheresse, on assiste à un cours sur les gaz à effet de serre, on découvre que la jeunesse de Morterre fabrique du faux shit de manière artisanale…

Malgré les quelques facilités conceptuelles d’un récit un peu trop convenu, Immonde ! ne trahit aucune de ses promesses : il évoque la fin d’adolescence avec sensibilité, il délivre un bestiaire pléthorique et inventif, il narre habilement les collusions entre les pouvoirs politique et économique… Surtout, il appâte le lecteur en capitalisant sur la nostalgie du cinéma des années 1970-1980 et s’inscrit effectivement, comme cela a été abondamment mentionné par l’éditeur Glénat, dans les pas de l’illustre Charles Burns (la lecture de Dédales suffira à s’en convaincre).

Immonde !, Élizabeth Holleville
Glénat, janvier 2022, 240 pages

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« La Terre, le ciel, les corbeaux » : la guerre et ses résidus

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Teresa Radice et Stefano Turconi publient La Terre, le ciel, les corbeaux aux éditions Glénat. On y suit le parcours d’Attilio Limonta, un prisonnier de guerre italien évadé d’une base militaire soviétique en compagnie d’un soldat nazi et d’un geôlier russe.

Que se passerait-il si trois individus incapables de communiquer entre eux, et aux rapports régis par les ententes militaires internationales, devaient faire face, ensemble, à l’adversité ? « Ils n’ont aucune envie de se comprendre », mais ils demeurent pourtant contraints de compter les uns sur les autres pour leur propre salut, sous peine de retourner creuser des fosses ou construire des baraquements sur les îles Solovetskij. Forcément, on se scrute, on se jauge, on essaie de lire les arrière-pensées de l’un, d’effeuiller les gestes de l’autre. Attilio, Fuchs et Vanja, respectivement italien, allemand et soviétique, ont chacun leur personnalité, leurs ressentis, leurs aspirations. La Terre, le ciel, les corbeaux va s’attarder sur chacun d’entre eux et s’appuyer sur leurs rapports erratiques, en cours de maturation, pour conter un versant trop souvent inexploré des conflits militaires : l’humain, dans son étiage.

Teresa Radice et Stefano Turconi confèrent à leur album ce qu’il faut de justesse et de poésie. Les aquarelles renforcent la nature sensible, au plus près des personnages, de leur entreprise. Si les théâtres de guerre ne sont pas absents de La Terre, le ciel, les corbeaux, c’est surtout la dynamique de groupe en construction qui va prévaloir. C’est ensemble que les trois évadés vont fuir, affronter les températures glaciales, être hébergés… Et Attilio Limonta, dont on adopte le point de vue, de se demander : « Et si fuchs n’était pas ce roc qu’il aimerait faire croire ? » Ou de se dire : « Le Russe est un danger permanent. » Ce qui va advenir est pourtant inattendu. Non pas pour le lecteur, qui en devine les prémisses, mais pour les personnages eux-mêmes, dans une sorte d’ironie dramatique. Une « inexplicable harmonie » se fait jour entre trois hommes pourtant programmés pour se détester.

Ce one-shot dû à l’habituel tandem Teresa Radice et Stefano Turconi radiographie le climat particulier de la Seconde guerre mondiale et unit trois hommes qui ne se sont pas choisis dans une même quête de liberté. C’est cette chair humaine, cette ivresse spécifique à l’affranchissement, qui va ordonner l’ensemble du récit. Anti-spectaculaire, semi-réaliste, dépassant les clichés dont on voudrait affubler l’autre, La Terre, le ciel, les corbeaux se conçoit comme une immersion dans la résilience et l’incommunicabilité. Cette dernière transparaît d’ailleurs amplement à travers des phylactères rédigés en allemand ou en russe. Si le rythme peut sembler lâche et les planches parfois verbeuses, l’intensité (réelle) de ce roman graphique naît de ses dispositifs d’interactions et de dévoilements : nuances de couleurs, d’émotions, d’humanité donnent à voir le tréfonds de l’être et ce, dans le contexte si spécifique de la Seconde guerre mondiale.

La Terre, le ciel, les corbeaux, Teresa Radice et Stefano Turconi
Glénat, janvier 2022, 208 pages

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